CHAPITRE I
Introduction à l'étude de Tiritis syphilitique.
Parmi les nombreuses affections qui peuvent atteindre l'organe de la vue, l'une des plus graves est sans contredit l'inflammation de l'iris, car même dans les cas les plus heureux et alors que l'iritis est traitée au début, elle peut encore laisser des traces indélébiles et des troubles plus ou moins sérieux dans la vision.
Si l'on considère en même temps que cette affection s'observe fréquenunent, on a lieu de s'étonner que jusqu'au commencement de ce siècle, les travaux des ophthahnologistes en fassent à peine mention.
Par contre, de nombreux écrits sur la matière ayant depuis cette époque vivement excité l'attention, on s'est demandé si l'iritis, n'ayant pas été décrite par les anciens, mais occupant une large place dans les travaux modernes, n'était pas actuellement une maladie beaucoup plus fréquente qu'elle ne l'était autrefois. C'est une erreur dans laquelle on serait exposé à tomber, si l'on ne réfléchissait à la manière dont les anciens divisaient les affections oculaires. Pour eux, en effet, ces plilegmasies ne comprenaient que deux classes, les ophthalmies internes ou inflammations comprenant les
parties contenues dans l'enveloppe, et les ophthalmies externes ou inflammations des annexes II n'est pas étonnant qu'avec une semblable division, l'iritis semble n'avoir pas été décrite, les auteurs l'ayant englobée dans l'ophthalmie qu'ils appelaient interne (1).
Le premier écrivain qui signala l'iritis à l'attention des ophthalmologistes, est Schmidt, de Vienne, dans un travail qu'il publia en 1801. Encore ne la considérat-il que comme suite de l'opération de la cataracte; mais il lui donna cependant le nom d'iritis (2).
Parmi les auteurs français, ce n'est guère que dans une dissertation soutenue en 1814, à la faculté de médecine de Paris, par M. Edwards, de la Jamaïque, qu'on en trouve les premières traces (3). En 1823, M. Gillet (de Grammont) soutint une thèse sur cette maladie.
En Allemagne et en Angleterre, l'iritis était connue depuis un peu plus longtemps. Après "Schmidt, Béer, Travers, Saunders, Wardrop, l'avaient déjà étudiée. C'est donc aux savants allemands et anglais qu'appartient Fhonneur d'avoir observé et décrit avec soin une mala(Ue si grave dans la plupart des cas, et c'est à leurs travaux qu'est emprunté l'article Iritis du grand Dietionnaire des Sciences médicales de Panckoucke et signé Guillié(4).
Tel est en résumé l'historique des premières notions qui parurent dans la science sur l'iritis. Les observa-
. (1) Velpeau, Gazette des hôpitaicx, 1845, n° 55 et suivants.
(2) Uber nachstaar und Iritis nachstaar operationen. Vienne,
(3) Dissertation sur Vinflammation de VIris et la cataracte noire, par Edwards, de la Jamaïque; Didot, Paris 1815.
(4) Carron du Vilkrds, Maladies des yeux, t, II, p. 148.
tions et les études des ophthalmologistes ont, depuis lors, placé l'iritis dans le cadre nosologique des affections oculaires, à la place qui lui est due par sa gravité et sa fréquence.
Mais, par une sorte de réaction, à mesure que l'attention du monde savant se fixait sur la phlegmasie iridienne et que celle-ci sortait de l'oubli où elle avait été laissée, des divisions nombreuses, que l'on établit jians l'iritis, menacèrent de faire tomber cette question scientifique d'un écueil dans l'autre : d'un côté, la confusion complète des maladies des yeux par les anciens, de l'autre, des divisions poussées à l'extrême par les modems. C'est ainsi que l'on établit des variétés d'iritis antérieure, postérieure, parenchylnateuse, rhumatismale, goutteuse, scrofuleuse, arthritique, syphilitique, pseudo-syphilitique, mercurielle, etc., et de plus quelques-unes de ces variétés se trouvant parfois entremêlées et compliquées les unes par les autres, on en était arrivé à créer plus de trente variétés d'iritis (1).
De semblables divisions étaient au moins superflues ; disons-le, elles étaient nuisibles, car elles n'avaient d'autre résultat que de compliquer la question au lieu de la simpKfier.
Mais si, procédant pour les phlegmasies iridiennes comme pour toute maladie en général, nous ne tenons compte, pour décider de leur nature, que des causes productrices et des altérations qui les constituent, si en d'autres termes, nous nous basons sur l'étiologie et sur l'anatomie pathologique, nous arrivons à une classification éminenament pratique et susceptible, croyons-
(1) Velpeau, Gazette des hôpitaux, 1845.
nous, de satisfeire en même temps aux exîgencaa scientifiques.
D'après cette ba^e, nous admettrons les trois classes d'iritis suivantes (1) :
lo L'iritis simple^ produite par tous les agents irritants simples, c'est-à-dire, les agents qui, quelles que soi^at leur nature, leur forme, leur manière d'agir et leur puissance, se bornent à irriter les tissus en y surexcitant la sensibilité nerveuse, et en y provoquant une accumulation ée sang plus ou moins abondante; en d'autres termes, -en y provoquant les phénomènBS ordinaires de l'inflammation.
2o Uiritis pédale qui, prodmte par une cause ordinaire, subira dans son développement, sa marche^ sa durée, sa terminaison, l'influence plus ou moins marquée d'un état dyscrasîque préalable ; c^est-àrdire, ne se différenciant pas Ad toute autre iriti^ en dehors de la constitution du sujet.
30 L'iritàs jspécifiqw, ^cmséqumce immédiate d'une dia&èse possédant une matière élàïientaire qu essence spécifique, renfermée tout lantièr^ dans la caase productrice toujours la même et sans aaaloguie; tandis que les altérations pathologiques qui résultent de cette cause, sont en rapport direct avec elle et la reproduisent Assm ce qu'elle a d'essentiel et d'exceptioimeL
Cet exposé de elassificatio^ de l'iritis nous était né- «eessaire pour jaréciser plus tard ce que l'on doit entendre parriritis syphilitique, car l'on a aouvent confondu -SOUS ce nom des iritis dépourvues de toute spécificité.
Le nombre des phlegmasies spécifiques de l'iris n'est pas considérable; si nous en exceptons le cancer, la
(1) Thiry, Ophthalmologie, 2« partie, p. 190, l** partie, p. 21.
seule affection diathésique et spécifique susceptibie de se manifester dans Firis, et nécessitant yovx gnérir un traitement spécifique , est la syphilis constîtntionneïle. Toute autre variété de phlegmaaie iridirame doit être rangée d'après la tdasaification que nous artms adoptée, parmi les iritis simplm ou. spéciales.
Or, l'iritis eypliilitique reprodoit fidèlement les caractères attachés à l'iriti» spécifique dans la dé&iîtion; précédente, et c'est à. la démonstratioade cette- proportion qofi nous nous attacliercaia daea le cours, de ce travaiL
Quelques explications nous semblera encora nécessaires au sujet du plan que nous, avons suivi.
Plus que toute autres espèce d'iritis^la variété syphilitique a longtemps été inconnue, et à peine en trouvet-on dea traces dans le Grand Dictionnaire des Sciences médiccdes de Fanckoucke. En 1820, un médecin allem»Ld, Muller, y consacra quelques pages dans un recueil qui n'a eu que quelques mois d'existence (1). Depuis le concours ouvert par la Société médico-pratiguc de PariSj plusieurs thèses ont été soutenuessurce sujet, et enfin la plupart des syphilographes et ophthalmolo^stes modernes s'en sont plus ou moins longuement occupes.
Or, lorsqu'on parcourt les écrits de ces auteors, on y voit que plusieurs d'entre eux enseignent qu'il n'existe pas de symptômes particuliers à l'iritis syphilitique et que pour reconnaître sa nature, il feut recourir à Texiatence ccmcomitante des autres manifestations diathésiqoee (2). Par coitre, d'autres ophthalimdogia-
(!> &dmé, Bi^otheqtte ^hthaïmiqttff.
(^ No«8 citertma entre antPâ» : Iteflmarre», Traité àea ma7^' aies desyetun; Veipeau, Gaxettêdea lUipitétuas, 1846 1 f^no, M ladiet àet yeux.
tes (1) lui assignent des symptômes caractéristiques consistant spécialement en productions pathologiques qui apparaissent souvent dans le parenchyme iridien sous l'influence de la diathèse; mais aucun n'ayant recherché la nature intime, spécifique de ces lésions, il en résulte dans leur manière de voir une divergence d'opinions qui s'explique très-bien par ce fait que celles-ci reposent plutôt sur des hypothèses, sur des analogies, que sur une vraie déduction scientifique.
En résumé, il nous est permis de dire que l'iritis syphilitique n'a pas été étudiée d'une manière satisfaisante connue manifestation de la syphilis.
n n'est pas difficile d'en découvrir la cause. Connnent apprécier, définir les effets de la diathèse si on ne la définit pas elle-même d'une manière conforme à l'observation des faits, et par conséquent exacte? Protée insaisissable, a-t-on dit, elle revêt toutes les formes, se dissimule de toute manière, se métamorphose à l'infini. Devant une semblable croyance, est-il étonnant que tout ce qui se rattache à la syphUis lui emprunte la confusion qui règne encore dans cette branche de la science (2)î
Avant d'aborder l'étude de l'iritis syphilitique, il est
(1) Béer, Sichel, Carron du Villards, Ricord, Mackenzie, Virchow. Des extraits de leurs ouvrages sont cités au chapitre IV.
(2) Le nom de Protée pathoîogiqice lui fut donné par Fallope, qui avait admis qu'elle pouvait se montrer tantôt sous la forme d'un écoulement uréthral, tantôt sous celle d'un ulcère ou d'un bubon, bornant à lune de ces manifestations son action sur l'économie, et que d'autrefois elle débutait par l'un de ces symptômes et envahissait ensuite tout l'organisme. (Ricord,lLeçons sur^ le chancre ^ rédigées et publiées par A Foumier, p. 333.)
donc indispensable d'exposer la question de la syphilis constiiutionnelle dans ce qui la rattache à notre sujet et peut lui être utile. Il nous suffira à cet effet de recourir aux principes dont nous avons si souvent vérifié l'exactitude à l'hôpital St- Pierre, et ce point important élucidé, il nous sera facile d'en faire l'application et de montrer que les phénomènes constatés dans les observations annexées à ce travail, se déduisent parfaitement des lois scientifiques énoncées sur la nature de la syphilis.
L'étude de la manifestation de cette diathèse dans l'iris comprenant pour ainsi dire l'ensemble de la phlegmasie iridienne, il nous a semblé nécessaire de donner quelques notions anatomiques et physiologiques dont l'utilité est incontestable pour l'intelligence de toute affection du diaphragme iridien. C'est ce qui fera le sujet du chapitre suivant.