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L'EXEMPTION POUR CAUSE DE SURDITE

La formation de l'armée territoriale a mis à l'ordre du jour la question d'incapacité et d'exemption du service militaire. Les conseils de révision sont en pleine activité; et les praticiens ont journellement à fournir des certificats constatant la lésion physique ou fonctionnelle dont le sujet est atteint, et qu'il déclare présenter comme raison suffisante d'exonération de l'impôt du sang. A l'heure où nous écrivons, ces certificats ont peut-être une importance plus grande qu'autrefois, soit par la nécessité où nous sommes de limiter plus que jamais le chiffre des non-valeurs militaires, soit par le nombre extraordinaire des cas de réforme en rapport avec la masse de la levée qui s'opère.

Bien que placé au second plan par la constitution des conseils de révision, le médecin vient y remplir cependant un rôle social d'une importance majeure; son action tutélaire assure au malade, au déshérité de ia santé l'exemption du service militaire, et son patriotisme à la patrie, par la confusion du simulateur, la pleine possession de ses enfants valides.

De toutes les simulations, celle de la surdité est une des plus fréquentes ; à cela plusieurs causes : peut-être la fréquence plus grande qu'on ne le croit encore, des lésions de l'oreille amenant la dysécée ou seulement la rareté de l'ouie ; surtout, ainsi que le dit fort bien Boisseau (malad. sim., 1870, IV.)» parce que une telle simulation ne demande que de la ténacité et de l'inertie. J'ajoute encore une autre raison aux précédentes : notre faible connaissance de la pathologie et de la physiologie même de l'oreille qui entre pour beaucoup dans les succès et par suite dans la répétition de cette espèce de simulation.

Je vois d'ici mes honorés eonfrères s'emparer du volume de Briant et Chaude, y chercher le petit article consacré à ce sujet. Je ne me tromperais point en disant que la lecture de cette courte compilation sera bien loin de satisfaire leur curiosité légitime. J'en dirai autant d'un livre plus nouveau, le Traité de médecine légale de M. Legrand du Saulle. (p. 895. et suivante.) — Ici l'article est condensé, au point de n'être plus assez clair dans quelques-unes de ses parties. Voici, au reste, l'article entier : je crois rendre service à tous, en montrant la progression lente des acquisitions de la science : au surplus, c'est le meilleur moyen de faire toucher du bout du doigt les difficultés de la mission remplie par le médecin chargé du service de la révision.

La surdité complète est souvent simulée. Or, en dehors de la surdi-mutité sur laquelle nous aurons à revenir, et de la surdité dite nerveuse, consécutive à des fièvres graves, la surdité complète est excessivement rare. Pour en dévoiler la simulation, on peut recourir à deux sortes de moyens, dont les premiers donnent des résultats négatifs, les seconds des résultats positifs. Quelque sourd que soit un individu, à moins que la surdité ne soit d'origine cérébrale, à moins qu'elle ne soit liée à une lésion du tronc, même du nerf auditif, il perçoit les vibrations qui sont communiquées à l'oreille in-

terne, soit par l'intermédiaire des os du crâne, soit par l'ébranlement du sol sur lequel il repose. Donc, si un individu déclare ne pas percevoir le tic-tac d'une montre placée sur la région pariétale, soit sur les dents, s'il ne se retourne pas à la suite d'un choc vigoureux porté en arrière de lui sur le plancher; si, en outre, aucun signe ne vient indiquer une lésion cérébrale ou intra crânienne, il y a de fortes raisons pour croire que cet individu est un simulateur.

Il faut alors chercher à le convaincre par des ruses variées. Le tour de la pièce de cent sous qu'on laisse tomber derrière lui est trop connu pour qu'un individu un peu tenace s'y laisse prendre. Le procédé qui consiste à gratter sous son lit pendant son sommeil donnera de meilleurs ' résultats ; l'individu, réveillé en sursaut, pourra oublier son rôle, et aller chercher la cause du bruit qui a interrompu son sommeil. Enfin, on a employé avec succès l'inhalation d'éther ou de chloroforme jusqu'à la période d'excitation. Tant qu'elle ne dépasse pas cette période, l'anesthésie n'a, sans doute, rien de dangereux, et le simulateur, n'étant plus en possession de lui-même, ne manque pas d'entendre ce qu'on lui dit ; mais nous ne sommes pas partisan de ce moyen.

La surdité incomplète est celle que l'on a le plus souvent occasion d'observer dans la pratique ; elle est aussi souvent simulée; elle est presque toujours symptomatique de lésions de l'appareil auditif presque toujours faciles à constater: corps étrangers, bouchons cérumineux du conduit auditif, externe, otite suppurée avec destruction de la membrane du tympan, catarrhe chronique de la caisse avec enkylose des osselets, oblitération ou plus souvent obstruction de la trompe d'Eustache.

L'examen direct avec le spéculum de Toynbec nous révélera, soit la présence du corps étranger, soit la destruction de la membrane du tympan, soit

enfin le catarrhe chronique de la caisse. On sait, en effet, que cette dernière maladie a pour signes physiques la congestion de. la. membrane du tympan sur le trajet du manche dû marteau, la rétraction en dedans de cette membrane, son aspect terne, sa concavité irrégulière, résultant d'adhérences partielles, et, comme conséquence, la déformation et la fragmentation du triangle lumineux.

Le cathétérisme de la trompe d'Eustache, combiné avec l'inspection de la membrane du tympan, pour juger de sa mobilité ou de son immobilité, l'auscultation de l'oreille au moyen d'un tube de caoutchouc nous renseignera sur l'obstruction ou la perméabilité de la trompe.

Pour faire capituler le simulateur, on peut encore recourir à divers stratagèmes; s'agit-il de la révision, on déclare, d'une voix assez basse pour qu'un véritable sourd ne puisse entendre, l'individu impropre au service. La joie et la rapidité avec laquelle il s'éloigne viennent souvent le trahir.

Mais le moyen qui donne le plus de succès, lorsqu'il est habilement employé, c'est la transition brusque de la voix élevée à la voix basse.

Quelque habile que soit le simulateur, il s'y laisse prendre très-souvent et continue à répondre.

On s'explique maintenant aisément comment j'ai été amené à trouver cet extrait par trop sommaire.

L'expérience si fine de Casper y est même mal présentée, et le lecteur voit difficilement que le coup sur le plancher donne lieu à deux ordres de sensations, l'un sur l'ouïe, l'autre sur le tact. Or, le diagnostic de Casper fut posé d'après la façon dont le simulateur crut devoir accepter ces deux sensations, que son éducation ne lui avait pas appris à analyser.

Un vrai sourd se fût levé, non au bruit, mais aux tressaillements, aux vibrations du plancher, mode d'éveil habituel de son attention, l'autre crut bien jouer de ne rien sentir ni par le tact ni par

l'ouïe : Casper n'était pas homme à laisser passer le fait sans conclure,

Si la simulation de la surdité est fréquente, il y a cependant des extrêmes qu'il n'est pas facile aux simulateurs de reproduire ad libitum, et, par cette raison, la surdité complète est plus rarement simulée. Celle-ci, en effet, est trop évidente, trop facile à prouver ; elle est aisée à démontrer vraie par la notoriété, par le témoignage public, par un certificat signé de trois pères de jeunes soldats de la même année.

Le médecin, de son côté, sait bien qu'une surdité de cette gravité, à moins qu'elle ne reconnaisse pour cause un accident mémorable, tient à des lésions auriculairas qui remontent au jeune âge, à la première enfance. Il en résulte que l'éducation et l'instruction du sujet ont subi un arrêt de développement, et la surdi-mutité, si l'accident a eu lieu avant les premières paroles, aura été inévitable.

Beaucoup de ces faits ne résistent pas au contrôle du médecin instruit : l'examen méthodique des oreilles permettra de donner à chaque signe subjectif sa valeur vraie : res lumina rébus.

Aujourd'hui, laissant de côté tout ce qui a trait au diagnostic anatomique, et tout ce que peut fournir l'exploration de l'organe de l'ouïe au jugement de l'observateur, nous limiterons notre sujet; nous admettrons que l'examen de l'oreille n'a donné que des résultats négatifs : aucune lésion organique appréciable n'a pu être constatée : les doutes subsistent : La surdité est-elle réelle, ou simuléel

Voici venir un vrai sourd : sa physionomie et son allure ont un cachet particulier, d'autant plus accentué que l'infirmité est plus accusée, et date de plus longtemps. La mimique du sourd incurable est typique: aie voir entrer dans mon cabinet, je puis déjà prévoir la gravité de l'infirmité qui l'amène; il s'avance en saluant haut et fort; il me parle haut et à l'oreille : un peu plus je passerais

pour sourd moi-même à le voir s'escrimer de la parole et du geste : ce défaut d'équilibre tient à ce que le sujet ne peut graduer les sons qu'il n'a plus le don d'entendre.

Loin de fuir les rapports sociaux, le sourd véritable s'évertue à les paraître comprendre ; il va au devant du mot; il répond, à peine ai-je commencé, mais c'est parce qu'il craint d'avoir l'air de ne pas entendre ; il a vu les lèvres remuer ; il répond : avant tout, il veut avoir entendu. Notre homme se lève dès que je bouge; il tourne la tête au moindre bruit, même du dehors, et se hâte de montrer, par un geste expressif qu'il a compris, alors que c'est une cause tout autre que la voix qui a ébranlé le parquet, et la chaise qui lui a transmis les vibrations qu'il a prise pour du son.

Le sujet est en mouvement, en observation, je pourrais dire en arrêt : celui-là, sachez-le, a toujours entendu : celui-là est vin triste client pour l'auriste.

Combien de gens de cette sorte qui, grâce à cette tactique savante, dissimulent leur infirmité. L'individu qui s'agite le plus dans un salon, qui est continuellement en frais de politesse est souvent un sourd qui fait ses preuves ; il commence par calcul, sachant ne pas pouvoir suivre. Le mal a progressé lentement et sans éclat ; peu à peu une sorte d'éducation spéciale s'est faite; le sujet a appris à éviter les gestes qui trahiraient son infirmité; ses yeux accomplissent des prodiges de dianostic : ils lisent dans ceux de la compagnie que c'est lui qu'on questionne ; que c'est le moment de répondre ; et, les banalités reçues aidant, il répond. S'il se trompe, c'est un distrait, dit la société polie ; s'il oublie de parler, c'est qu'il est réservé, occupé ; le talent de dissimulation est porté au plus haut point chez certains sourds ; il y a si longtemps que notre homme est privé de l'ouïe, qu'on dit s'apercevoir seulement qu'il a l'oreille dure.

Quelle différence de ce tableau mobile avec celui

qu'offre le faux sourd, le simulateur. Entraîné sur une pente fatale, il exagère : il est sourd-muet, ou bien paralysé de la langue à la fois et de l'ouïe ; il n'ose avouer entendre quelque peu; loin de lui cette mimique expressive décrite tout à l'heure : si l'œil du vrai sourd interroge, le sien fuit le regard : il reste taciturne, concentré; la précaution poussée à l'excès le perd quelquefois, témoin le faitdeCasper ; le sujet ne voulant manifester aucune sensation auditive oublie d'obéir à une sensation tactile.

Souvent le sourd se trahira par la forme de son écriture ; l'abbé Sicard découvrit un fourbe à l'aspect de l'écriture ; voici comment: Un sourd a appris à écrire par les yeux, il fait un mot incorrect, mais il n'aura jamais l'idée de peindre un bruit, d'écrire comme on parle : des erreurs n'auront pas ce cachet qui masque l'éducation par l'ouïe.

Le simulateur se laisse souvent deviner par les surprises, dont le nombre est infini; (Boisseau, loc. citât.)

Je laisserai de côté les questions captieuses, les jeux de la voix, l'emploi des menaces ou des fausses promesses, celui de la force, des anesthésiques, etc. etc. — Les critiques de Boisseau sont complètement de notre goût.

Je désire, au surplus, m'occuper des degrés moindres de la surdité, de ceux pour lesquels, en ce qui nous occupe, il y a plutôt exagération d'un état non douteux de dysécée que simulation véritable.

Comment mesurer la surdité?' A quel point l'ouïe est-elle assez abaissée pour que le sujet soit impropre au service ? Je ne pense pas qu'il soit jamais venu à l'idée de personne de traiter ce sujet.

Preuves nouvelles de simulation.

Nous disions en terminant, il y a huit jours, que la question delà surdité considérée comme obstacle

au service de l'armée n'a pas eu une solution scientifique complète. Prouver qu'un individu n'est point sourd est un problème médical encore fort délicat. Je n'en veux pour démonstration que les moyens extra-médicaux donnés en exemple dans les traités spéciaux, historiettes que l'on raconte dans les livres les plus sérieux en l'absence d'autres arguments scientifiques. Au surplus, ce sont des observations prises par des hommes de valeur, et nous n'avons garde de les mettre en doute. Cependant, elles indiquent une tendance qu'il est bon de signaler. En effet, l'impression qu'on ressent à la lecture de ces faits est que les chirurgiens des conseils de révision sont à peu près unanimes pour diviser les sujets qui leur sont envoyés en deux catégories bien opposées, les sourds et ceux qui ne le sont pas : entre les deux, point de milieu ni de degrés. Ce que l'on admet sans peine pour l'organe de la vue n'est pas de mise ici pour l'organe de l'ouïe. Autre sens, autre méthode, autre opinion ; est-ce aveu d'impuissance ? La science n'est pas encore haussée au point où il sera possible de tracer la limite au delà de laquelle la perte de l'audition est telle que le jeune conscrit doive être exempté ; où le médecin connaîtra quelle est la portée de l'ouïe qu'il est urgent d'exiger, pour être sur qu'un sujet est bon pour le service militaire.

Qu'un individu se déclare incapable en excipant d'un affaiblissement de la vue, le chirurgien expert, en l'absence de lésions organiques, en présence d'un trouble fonctionnel pur, sait immédiatement quelle épreuve il doit faire subir au sujet et quelle conséquence il pourra en tirer ; il connaît de plus la distance à laquelle le jeune soldat peut voir pour que son admission soit résolue.

Il y a un règlement varié, embrassant tous les cas, et, dans chaque catégorie, le point limite, calculé d'après le choix du verre correcteur néces-

saire pour rétablir la vision normale, se trouve indiqué de telle sorte que la conclusion est facile et sans ambiguïté. A tel degré de myopie ou de presbytie, la loi accorde l'exemption, et le sujet est regardé comme impropre au service militaire ; en dehors de ce cadre, tous sont jugés capables sans récrimination possible. Ainsi, la portée de la vue est appréciée au moyen des numéros des verres biconvexes ou biconcaves rendus nécessaires par l'infirmité du soldat. Dès que la vue n'est possible qu'avec certain numéro connu et choisi d'avance, le sujet est déclaré exempt.

Telle est la loi.

La portée de l'ouïe indispensable pour que le conscrit soit déclaré bon pour le service est encore à trou. ver : ici, aucune règle. Quel est le degré de surdité qui doit amener le rejet du sourd ? à quel point celuici cesse-t-il d'être utilisable? il en est par milliers dans la société, travaillant et gagnant leur vie tout comme les non sourds, et dont l'oreille cependant est fort affaiblie, ce qu'ils parviennent à dissimuler grâce aux facilités des rapports sociaux. Le service militaire ne peut admettre de ces tempéraments : entendre le commandement et obéir, c'est tout un. Beaucoup de gens vont donc se trouver impropres au métier de soldat, qui étaient fort capables d'être employés à d'autres travaux. Où est le critérium qui nous permettra de faire un choix? faudra-t-il les récuser tous, ou s'exposer, en y regardant de moins près, à donner trop de facilités à la fourberie ?

J'ai cherché à utiliser, pour ces recherches, les procédés d'exploration de la sensibilité acoustique que nous employons journellement en clinique otologique. Je me suis efforcé d'établir un rapport entre les divers résultats des épreuves auxquelles on soumet les sourds pour apprécier leur faculté auditive. J'ai comparé, dans mes observations, la portée de l'ouïe décélée par l'épreuve d'audition de la montre à ce que donne celle de la voix humaine.

La voix parlée, chez le sourd qui parle, est entendue souvent de lui alors que déjà le tic-tac de la montre a cessé de l'être. Cependant, en général, il m'a paru qu'il y a une relation assez suivie entre les données de ces deux épreuves.

Si la montre cesse d'être entendue, quand elle est collée au méat auditif externe, il y a le plus souvent perte de l'audition de la voix parlée lancée derrière le sujet. Si, placé en arrière du sourd et à son insu, on lui adresse la parole en la forme et dans le ton habituels de la conversation, l'action passe inaperçue de lui, il ne bouge pas, il ne se retourne pas, il n'a pas entendu. En effet, c'est dans cette direction que se trahissent d'abord les pertes éprouvées dans la finesse de l'ouïe, et qu'elles sont le plus accentuées. Plus tard, le sujet n'entend plus que si on lui parle en face ; il faut que ses yeux lui indiquent qu'on parle, car il ne saisit plus cette sensation première d'éveil , qui détermine l'attention et l'accommodation de l'organe de l'ouïe (Béclard, La physiologie). Quand la montre est entendue à 12 centimètres et au delà, une surdité relative peut être dissimulée et passer inaperçue du patient lui-même, tant qu'il lui reste une oreille saine.

Dans le premier cas, l'individu est impropre au service militaire; dans le deuxième, il est bon à prendre,

Entre ces deux extrêmes se placent les sourds qui ont les deux oreilles affaiblies, n'entendant la montre qu'à moins de 12 centimètres et peu ou point la voix parlée derrière eux. Ceux-ci ne seront jamais non plus, que je sache, d'un bon emploi pour l'armée.

Une oreille saine et l'autre d'une faible portée, nous l'avons déjà dit, constituent un état susceptible d'aggravation, mais qui n'exclut, pas la capacité pour servir.

En somme, un sujet qui n'entend pas la voix parlée derrière lui/ à une distance de 10 à 20 centi-

mètres, est un sourd à renvoyer dans ses foyers.

On s'étonnera peut-être de me voir, en matière de simulation, donner de l'importance aux dires du sourd. Je pense qu'il est bon d'examiner l'oreille comme on examine l'œil au point de vue de la fonction aussi bien que de la constitution : ces données réunies se prêtent un appui mutuel, et le chirurgien instruit sera frappé des disparates, des impossibilités émis par le simulateur.

Arrivons maintenant aux épreuves qui se font en dehors du sujet et qui donnent ainsi un cachet particulier de vérité et de certitude aux résultats obtenus. Nous le savons, c'est toujours de surdité relative qu'il s'agit. En ce cas, la surdité ne sera point aussi forte des deux côtés. Rarement les processus morbides, les chroniques surtout, auront marché d'un pas égal à droite et à gauche; mais une surdité tant soit peu accusée exige l'altération des deux organes de l'ouïe. Le clinicien trouve d'ordinaire une oreille presque perdue, et l'autre en voie de se perdre.

A. Epreuve au moyen du tube inter auriculaire.

1° Chez, un sujet sain, non sourd, et dcàns une situation qui exclut les idées de simulation et de dissimulation : réunissez les deux oreilles par un tube de caoutchouc long de 20 centim., dont les extrémités sont hermétiquement assujetties aux méats et dont le plein passe au devant de la face.

Les oreilles se trouvent ainsi isolées du milieu ambiant, et n'entendent que les bruits transmis par la petite colonne d'air renfermée dans le tube. Encore, faut-il, pour que sensation il y ait, que le corps sonore soit placé au contact du tube même, sans toutefois effacer sa lumière.

Posons doucement la montre sur le milieu du tube interauriculaire, après avoir commandé au patient de tenir ses yeux fermés. Aussitôt celui-ci entend le tic-tac, et annonce que le son vient du devant, que la montre est en face de lui.

La sensation que le sujet éprouve est unique, bien que les deux oreilles soient simultanément frappées.

Ainsi, avec ces deux impressions, une seule sensation perçue. Ces deux impressions, réunies en une seule dans le sensorium commun, sont cependant indispensables, nous allons le démontrer, pour que l'orientation existe ; c'est parce que les deux organes sont à la fois frappés par le son, qu'un son unique est ressenti, que le sujet a conscience de sa direction, qu'il peut connaître que la source du bruit est en avant de lui. et non sur les côtés.

On voit que le tube interauriculaire permet de rendre sensible et manifester les propriétés du sens de l'ouïe : la sensation de la direction du son naît d'une impression double : deux sensations égales donnent lieu à la perception du son en avant, à égale distance de chaque oreille.

Continuons l'expérience au point de vue physiologique, les applications à la pathologie auriculaire et au sujet spécial qui nous occupe, viendront naturellement après.

2° Si, toutes choses restant disposées comme tout à l'heure, on approche légèrement la montre du côté droit, par exemple, à quelques millimètres de la ligne médiane, aussitôt il se produit une différence accentuée dans la sensation ; l'oreille droite perçoit un bruit plus accusé ; la sensation cependant est toujours une, et les deux oreilles y participent, car le pincement du tube à gauche change totalelement le mode de perception du bruit, ainsi que nous allons le voir.

3° La longueur du tube augmentant, la sensation unique est plus faible ; ainsi que cela a lieu pour tous les sens : c'est une loi d'acoustique.

Mais si, au moment et dans ces conditions de faiblesse du son transmis, on vient à comprimer tant soit peu le tube de caoutchouc, la densité de l'air intratubairo s'aooroît immédiatement, et aussitôt

le bruit devient plus fort, plus net, plus éclatant. Il faut donc se garder d'appuyer sur le tube conducteur dans les épreuves qui vont suivre : mais en faisant varier à volonté les tensions de la colonne d'air du tube, sans brusquerie et àl'insu du sujet on pourra s'assurer de la vérité de ses assertions.

4° Si, sans rien changer aux conditions de l'épreuve première, sans déplacer la montre collée au milieu de l'anse du tube de caoutchouc on vient à pincer fortement celui-ci, de façon que la lumière soit effacée; entre l'une des oreilles (la droite, par exemple), et la montre, un phénomène curieux se produit; le sujet sent la montre se porter à gauche, côté où le conduit est perméable, tandis que l'oreille isolée reste silencieuse. Puis, aussitôt les doigts écartés, le courant sonore rétabli, la sensation a lieu de droite et de gauche et la montre se porte en avant, ou mieux, paraît au patient se porter en avant de lui : l'épreuve peut être recommencée à volonté, et la sensation de va-et-vient de l'objet, source du son, est toujours la même, tout aussi nette. Le sujet la sent et la croit devait lui quand le tube est ouvert des deux côtés et par conséquent alors que la . sensation est biauriculaire ; au contraire, il la place aussitôt à son côté, dans l'axe de l'une de ses oreilles, quand on obture le tube du côté opposé.

La sensation du déplacement du bruit est nette, indiscutable, et cependant la montre est toujours à la même place, au milieu de l'anse de caoutchouc. Il faut de cette dernière expérience tirer une conclusion physiologique, la voici :

1° Une sensation unique, et monoauriculaire est rapportée dans la direction de l'axe auditif de l'oreille frappée par le son.

2° Chaque oreille a sa sphère d'activité isolée ; c'est ce qui permet l'orientation, la recherche du maximum de sensation sur l'un des axes, et autorise le diagnostic de la direction du bruit.

Ces expériences ignorées du simulateur peuvent être employées à le confondre. En effet, il suffit de faire passer le tube interauriculaire derrière la tête du patient pour que toutes les manœuvres aient lieu à son insu.

Si tout est disposé comme je l'ai dit, à cela près de la modification que j'indique, on peut ex abrupto demander au sourd où il entend la montre, et où il juge qu'elle est placée. S'il répond qu'il la croit derrière lui, le doute devra pénétrer dans l'esprit, car cette sensation unique avec sa direction ne peuvent naître qu'à la suite de l'impression sur les oreilles simultanément. Si, au contraire, il la place sur les côtés, à droite, supposons, il sera possible, au moyen du pinçage du tube, de contrôler son dire.

En oblitérant le tube alternativement à droite et à gauche, on finira par mettre le simulateur en défaut, et l'on pourra opposer ses aveux les uns aux autres. Si le sourd a, par avance, avoué qu'une oreille est plus dure, la même manœuvre, ignorée du patient lui fera dire qu'il entend quand cela est impossible, ou quand c'est justement la mauvaise oreille qui perçoit ; et vice versa.

Supposons encore l'oreille droite presque perdue et la gauche fort amoindrie; le sujet a déclaré entendre à gauche dès le début de l'expérience, s'il continue à entendre, une fois le tube pincé de ce côté, il trompe, il exagère : or, il est facile de le prendre en flagrant délit de mensonge, car il ignore les changements opérés sur le tube qui réunit ses oreilles. On pourra encore demander au simulateur de quel côté il place la montre dans les pinçages alternatifs du tube, et, s'il perçoit le déplacement de la montre, car cela exige la progression des deux oreilles. — Les épreuves peuvent être variées à l'infini. J'en ai dit assez pour montrer que, dans les degrés moins graves de la surdité, le médecin trouvera dans la connaissance des propriétés physiologiques que j'ai décrites, et dans leur recherche, dans

leur constatation, les moyens de dévoiler la simulation ou de mettre l'infirmité alléguée hors de doute, et dans ses vraies proportions. Un monosourd ne peut avoir, avec l'épreuve du tube, la sensation de la position de la montre, en avant ou en arrière ; par conséquent, il n'a pas celle du déplacement de l'objet sonore.

Un individu qui perçoit nettement cette direction médiane, qui s'oriente si bien n'est pas un monosourd.

, Contre-épreuve. — Une fois qu'il a été bien constaté et noté que le sujet entend la montre collée au tube d'un seul côté et clans la direction de cet axe, détachez doucement l'extrémité du tube qui tenait à cette oreille, et laissant la montre au niveau de la nuque, demandez si l'on continue à entendre le tictac. Si, oui ; c'est un simulateur ; car, ainsi que cela a été déjà dit, l'audition de la montre en arrière de la tête disparaît dès les premiers temps de la surdité.

En résumé, rien de plus délicat que .de démontrer qu'un individu simule la surdité ; et, même étant admis une certaine dureté de l'oreille, rien de scabreux comme d'apprécier la portée de l'ouïe et le degré de sensibilité acoustique exigible pour le soldat ; ceci est un essai. On trouvera dans l'excellent livre de M. Boisseau (leçons sur les maladies simulées) tous les renseignements désirables sur les divers points que j'ai, à dessein, laissés de côté dans cet article.

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