MAINTIEN DU GOÛT PUBLIC PAR LES SPECTACLES
TaÂrres. Considérations générales, Le théâtre était envisagé chez les Grecs comme un moyen d'enseignement, d’utile propagande, de civilisation bienfaisante. L’accepter ainsi, et, pour répondre aux besoins démocratiques de la société nouvelle, ouvrit d'immenses théâtres. — Les innovations modernes semblent nées de cette participation du grand nombre à toutes les jouissances. — Paquebots énormes, convois indéfinis de chemins de fer, omnibus de cent voyageurs. — A leur tour, les théâtres renouvelés contiendront 30,000 spectateurs commodément assis, voyant bien le spectacle et entendant parfaitement les acteurs. Nous voulons plus encore, car ie velamen de l'antiquité est un abri médiocre à côté des ressources de tous genres offertes à nos architectes par les nouveaux matériaux de construction. 30,000 spectateurs préservés de la pluie et du vent, de la chaleur ct du froid, ventilés en été avec des courants d’air mélés aux senteurs de toutes les fleurs, échauffés en hiver par des courants de chaleur tiède et parfumée. — Le public parisien, qui se compose de l'élite du monde, a droit à de beaux et bons théâtres, car il leur jette chaque année 20 millions, et il leur en donnera bientôt 5o. Répondent-ils à ces générosités de grand seigneur? On pourra le croire, si l’on compte les théâtres, les acteurs, les pièces représentées chaque année ; on protestera, si l’on a le moindre souci de ses aises, le plus faible sentiment de la distinction et du style dans larchitecture , le goût de l'originalité dans les nouveautés et de la vraie gaieté dans les bouflonneries, de l'esprit de bon aloi dans les comédies, de la grâce inspirée par la nature dans les ballets, de l’âme, du talent, du génie, dans les drames, opéras et tragédies.— Toutes les fois que le peuple a compté, on lui a donné de magnifiques théâtres. Les Grecs lui construisaient des théâtres en marbre de la plus belle architecture, où il venait entendre les chefsd'œuvre des poètes, entouré des chefs-d'œuvre de la peinture et de la sculp-
ture. Les Romains lui offraient, dans des cirques et dans des hippodromes immenses, les combats d'animaux et les courses de chars. Tant que ces nations furent dignes d’elles-mêmes, ces spectacles excitèrent les plus nobles sentiments, le sentiment du beau dans les arts et l'enthousiasme guerrier. Pourquoi laisser se perdre ces moyens faciles d’une influence féconde? — La construction des grands théâtres ne devrait être confiée qu’à l'architecte le plus ingénieux et le plus artiste parmi les plus habiles (voir plus loin, p. 602). — Le théâtre est un enseignement qui développe la morale, l’esprit, le goût par les lettres, l'harmonie et le plaisir des yeux. Donnez au peuple le moyen de s’y distraire à bas prix, et souvent d'y entrer gratuitement. — Périclès payait sur la caisse publique l'entrée des citoyens pauvres dans les théâtres d'Athènes, et, à son imitation, toutes les municipalités de la Grèce prirent à leur charge cette utile distraction du peuple. Je ne parle pas des libéralités impériales chez les Romains, elles avaient un but plus politique que moral; je remarquerai seulement que nos dix théâtres contiennent 15,000 spectateurs, et que Rome en mit 87,000 à l'aise dans le Colisée seul. — Des prrecreunrs. Placer à la tête de vos théâtres des hommes convaincus, celui-ci de l'autorité de la musique, celui-là des vrais principes de toute saine littérature, tous de la dignité de l’art, et, si l'on vous dit que tel directeur a fait de plus grosses recettes que son prédécesseur, cherchez, non pas au fond . de sa caisse, mais dans son répertoire, ce qui restera de sa gestion.—Direction littéraire. — Mélange heureux qui satisfait le goût tenace des beautés éternelles et les goûts passagers des gentillesses de mode.— THÉÂTRES FRANÇAIS. Premier, second et troisième théâtre Français.— Le théâtre Français reprendra sa mission. Îl est la bibliothèque dramatique que la génération actuelle ne lit pas, et qu’il lui récite avec tout le charme, toute la séduction capables de faire accepter de vieux chefs-d'œuvre. Qui lit Rotrou ? pour n’en citer qu'un parmi les bons, Faites en sorte qu’on vienne l'entendre dans votre théâtre.— Ainsi l'enfant accepte la boisson salutaire dont vous savez dissimuler l’amertume.— Mais, pour bien jouer les œuvres du génie, il faut être presque un génie soi-même : aussi, quand les Talma, les Mars, les Rachel, viennent au secours de Néron, de Célimène et de Phèdre, tuez le veau gras, fêtez la bonne venue et ne reculez devant aucun sacrifice pour conserver aux lettres ces divins interprètes. — On médit des caprices de M'\°Rachel, de sa tyrannie, de tous ses travers enfin ; l’État ne doit se souvenir que d’une chose, c’est que Corneille, Racine, Voltaire et nos illustres écrivains revivent en elle, et en elle seulement. Quel artiste, un peu grand, ne porte pas ses défauts au niveau de ses succès, ses caprices à la hauteur de son génie? Jules IT ne voyait dans Michel-Ange ques on talent, il oubliait sa brutalité ; et, quand l'artiste parvenait à s'enfuir de Rome, il menaçait la ville de Florence de l’excommunier et de lui déclarer la guerre, si elle ne rendait pas son peintre à la chapelle Sixtine. L'histoire des arts est pleine des méfaits de ces grands artistes, et des preuves de mansuétude des papes, des souverains et d’un public non moins intelligent qu’enthousiaste, non moins épris du talent que sourd aux
menées de l'envie. M" Rachel sert les lettres et elle protége aussi les arts. Inspirée par ce sentiment antique qui vit dans tous les chefs-d'œuvre de notre littérature, elle les interprète non pas seulement par sa savante diction, mais aussi par la noblesse de la pose, la grandeur du geste, la dislüincetion des attitudes et les ajustements incomparables du costume. — A une autre époque, dans d’autres contrées, cette femme eût eu des statues sur la voie publique et dans les temples. — Uuliser ces rares intelligences en se tenant à l'affût des moindres tendances favorables au style et des jeunes talents qui, par une pente naturelle, sont disposés à s’y associer. — Sophocle et Euripide remis sur un piédestal digne de leur génie. — Aucun détail négligé dans ces résurrections de l’art antique, car ül suffit d’un détail fautif pour faire trébucher ces essais. Mais, quand on saura que MM. Boissonade, Rossignol, Lebas, ont vérifié la traduction de MM. Ponsard et Augier; que MM. le duc de Luynes, de Sauley, de Rougé, ont présidé à la mise en scène et au choix des costumes; que MM. Hittorf, Paccard, Maxime du Camp, ont dirigé les peintres décorateurs; que MM. Mérimée, Ampère et Patin ont surveillé les mille détails de la vie privée et des usages, alors l'attention sera confiante et respectueuse au milieu des étrangetés, et, à moins d’un obstacle imprévu, comme un Oreste nasillard ou une Électre grasseyante, le succès sera assuré et d’une véritable portée. [ n’y aura que vingt représentations, car il faut limiter ces plaisirs exceptionnels comme on enchâsse des pierres précieuses; mais, pendant la durée de ces représentations, on ne parle que de cela, la conversation des gens du monde s’en nourrit, l'imagination des artistes s’y échauffe, les modes elles-mêmes s’inspirent de la noblesse des ajustements et se plient à cette élégante simplicité. Cela fait, on abandonne décoration et poëme, sans réserve de droits d’auteurs, à l’entrepreneur quelconque d’un théâtre de boulevard, qui tire alors parti d’un succès sanctionné par l'élite de la société, et rend populaire jusque dans les provinces ce qui, tenté par le premier venu, écrivain ou directeur de théâtre, n’eût inspiré que dédain et pitié pour cette sublime antiquité. — Mais après ce succès on ne se croise pas les bras, on recommence autre chose, marchant au même but. — Le problème ne change pas; combattre ce qui monte d’en bas, répandre et généraliser ce qui descend d’en haut. — Notre premier théâtre tragique ne doit pas être seulement le Louvre des vieux maîtres, il est encore le musée du Luxembourg des maîtres vivants. — Moyens de stimuler les auteurs en proportionnant les moyens d'exécution au talent. — Unité d’impulsion en embrassant les différents genres dramatiques dans une même action dirigeante. — Nous avons un second théâtre Français, l'Odéon, qui est trop indépendant du théâtre de la rue de Richelieu. — Public particulier, la jeunesse des écoles, — Que lui faudrait-il? l’ancien répertoire joué par des artistes de talent, et les pièces nouvelles dont le mérite aurait été consacré par un public d'élite. — Que lui donne:t-on à entendre ?— Historique des vingt années dernières. — Des tragédies dont le théâtre Français n’accepte pas même la lecture
Ye
devant son comité; des comédies tellement osées, qu'il n'ose pas les jouer. Où traite la jeunesse comme l'anima vilis sur laquelle on fait les essais. — Toutes les excentricités de la littérature interprétées par des acteurs inexpérimentés, partant exagérés. — Mauvais drames et mauvais acteurs, qui faussent le goût de la génération nouvelle. — Il est vrai que, si un acteur de l'Odéon marque quelque talent, si un drame joué à ce théâtre dévoile, sous le faux brillant de la mode, quelques qualités réelles, on accapare acteur et drame au premier théâtre Français, laissant son frère cadet recruter d’autres commençants, tenter d'autres essais. — C'est là un mauvais jeu, qui, loin de maintenir le goût public, le corrompt à sa source. — Organisation nouvelle. — On associera , sous une direction générale et sous un chef supérieur commun, le théâtre Français, l'Odéon et le Gymnase. — Pour ces trois théâtres un seul comité de lecture, trois troupes distinctes mais associées; association qui permet d’assigner telle pièce à tel théâtre, d'empêcher les auteurs d'écrire en vue d'un acteur ou d'un public, qui permel aussi de distribuer les rôles non pas suivant les nécessités d’an théâtre, mais conformément aux exigences de l'art. — Le théâtre Français resterait le représentant de l’art dans sa pureté; le second théâtre, participant de ses meilleurs éléments, aurait sans doute un caractère plus jeune, mais serait une véritable école de goût pour la jeunesse; le Gymnase enfin, tout en conservant l’ensemble qui fait son principal mérite, donnerait parfois aux deux autres théâtres des acteurs qui leur font défaut, et recevrait, à son tour, de ses associés des renforts pour ranimer sa verve, relever son genre et l'empêcher de tomber dans la manière. — Le comité de lecture de cette grande direction, composé d'hommes éminents, recevrait des jetons de présence de 20 francs et disposerait de 30,000 francs pour les distribuer chaque année en prix et en pensions, c'est-à-dire pour donner au succès sa juste récompense, et au jeune talent, qu'on écarte afin qu'il mürisse, les moyens d'étudier sans produire, c’est-à-dire sans se fausser le goût dans les bas-fonds littéraires. Cette grande troupe, ces trois théâtres unis, loin d’abaisser les autres, les relèveraient, car le directeur serait autorisé à faire jouer sur les petits théâtres, en l'annonçant ou à l’'improviste, entre deux plats vaudevilles, quelques belles scènes de son répertoire. M'° Rachel venant dans sa solennelle simplicité aux Folies-Nouvelles, aux Délassements- Comiques, parler au nom d’Athalie et de Pauline, ou réciter bonnement les deux Pigeons, cette simple histoire, impressionnerait ce public d’une si étrange façon, que le second acte de la pièce, qui faisait pleurer de rire, ferait pleurer d’ennui et de dégoût. — Les acrEurs. Les auteurs, depuis Plaute jusqu'à Shakespeare et Molière, les auteurs dramatiques étaient acteurs et jouaiént dans leurs pièces, c’est-à-dire qu'ils composaient avec l'expérience du métier, avec la pratique journalière des ressources et des obligations de la scène. Nous qui désirons revoir des orfévres travaillant sur des modèles composés par eux, nous croyons que l’art ne perdrait rien à être encouragé dans cette voie. — [land , Garrick, Baron, la Champmeslé, les
Poisson, Dancourt, Monvel, Pigault-Lebrun, Picard, Duval, M'* Brohan, Samson et Régnier. — Se reporter à l'organisation du Conservatoire de musique et de déclamation (page 144). — Les cosrumes. L'archéologie la plus rigoureuse est de mise dans les trois théâtres Français. — La fantaisie peut se permettre à l'Opéra tous les écarts; aux théâtres associés, pour relever la tragédie et la comédie, l'étude doit imposer rigoureusement le résultat de ses recherches consciencieuses. Un anachronismne trouble l'attention en détruisant toute illusion. Quand Auguste dit : Prends un siége, Cinna, je ne veux pas voir le favori de l'empereur s'asseoir dans le voltaire de mon coin du feu; autrementie ris, et la belle scène de Corneille est perdue pour moi. Un musée scénique serait formé pour les trois théâtres , sous la direction de l'artiste distingué qui aura consacré sa vie à l'étude de la vie privée à toutes les époques. Les diverses collections publiques y déverseraient nombre d'objets qui, au milieu des œuvres de l’art, sentent le bric-à-brac, tandis qu’ils deviendraient ici des monuments intéressants et des outils utiles. Ce musée serait public à certains jours; tous les théâtres auraient le droit d'y faire copier leurs costumes et de s'entendre avec son atelier de confection. — Les petits théâtres. — Question des priviléges. — Les élèves du Conservatoire. — Théâtres lyriques. — Maintien du goût public par harmonie. — GRAND Opéra. La voix du chanteur a une limite; le son de l'instrument n'en à pas. La voix du chanteur se fatigue, et, qui pis est, elle se fausse quand elle doit remplir une salle qui dépasse la puissance de ses moyens. L'instrument grandit en proportion de l’espace; l'orchestre s'étend dans de justes rapports avec la salle. — La salle de Opéra, telle qu’elle est, exige des chanteurs un excès d'efforts qui ruine leur voix; cependant il importe qu'il y ait dans Paris un théâtre qui associe la belle musique à l'effet dramatique, à la splendeur de la mise en scène, à l'illusion des décorations, aux surprises des machines, et il est nécessaire, autant pour exercer une saine influence sur un grand public, autant pour répondre aux goûts des jouissances qui s’étendent chaque jour davantage, que pour répartir sur un plus grand nombre de spectateurs les frais de ce théâtre, il est nécessaire de l'agrandir au quintuple. — Le moyen de concilier ces exigences, de conserver à l'art toutes ses perfections, en se prêtant à de si gigantesques développements. — L'Opéra, à en croire quelques enthousiastes, n’est pas seulement un spectacle, c'est aussi une institution , et la plus importante des institutions. Touchez-y délicatement, comme on restaure un pastel, si vous croyez ce théâtre parfait et digne de la France; tranchez dansle vif, au contraire, si la musique qu'on y fait vous semble destructive à la fois du goût musical et des voix les plus belles; si les ballets qu'on y danse, la pantomime qu’on y joue, vous paraissent insipides, conventionnels, guindés , apprêtés, fardés, et tellement contraires aux saines données de la grâce et de l’art que vous vous croyez transporté dans un monde de poupées, de pantins et d’automates. — L'Opéra est trop grand pour les chanteurs et pour la bonne musique, trop petit pour les ballets; il doit devenir le salon français où Paris reçoit les étran-
gers et les provinciaux, avec la recherche et l'élégance qui caractérisent la capitale, — [ faut trancher dans le vif. — Il y aura un Opéra dansant, qui donnera place à 10,000 spectateurs, et un Opéra chantant contenant tout au plus un millier d'amateurs exquis. — Op£ra Dansanr. Remonter aux ballets des Valois et aux opéras de Louis XIV. — Ronsard et Baiïllif composaient des vers pour les ballets. — Association de Luili, Molière, La Fontaine, Corneille, Quinault, — De la littérature en musique et des œuvres poétiques chantées. — Beethoven met en musique les plus belles inspirations des poëtes. — Drames en musique et à grand spectacle. — Les chanteurs de solo remplacés par les premiers mimiques , les chœurs décuplés de puissance, l'orchestre assisté de tous les progrès faits par Sax et ses confrères, retentissant de trombones, grosses caisses, timbales, cloches, ophicléides et orgues pour accompagner des chœurs de 1,000 chanteurs. — Gluck, Mozart, Spontini, Weber, Rossini, Meyerbeer, grandissant avec la grandeur simple des moyens d'exécution. — La panse. Nouveaux opérasballets. — La convention de la danse, réformée dans le sens de la grâce distinguée et d'une pantomime naturellement expressive. — On engagera des artistes comme M°* Guyon, Stoltz et autres puissantes mimiques, chez qui la passion du geste et le jeu de la physionomie suppléent à la voix. — 10,000 spectateurs au lieu de 1,950, payant en moyenne 3 fraucs au lieu de 7, rémunéreront mieux qu'aucun théâtre du monde les danseuses parfaites, les pantomimes hors ligne. Ce ne serait pas assez: il faut que la France reprenne le sceptre de la danse, que l'Italie et la Russie lui ont enlevé.— Reconstituer un conservatoire de la danse, une maîtresse école qui imposera les lois, et des lois raisonnables, au lieu d’absurdes violations de la grâce naturelle. — La danse avait été l'art français par excellence, une école de bon maintien et un modèle de poses, d'attitudes et de mouvements gracieux dans un mélange d'élégance et de naturel. — Nous en avons encore la passion, nous n’en avons plus le talent. — Milan a son école, Naples a la sienne, Saint-Pétersbourg même forme ses danseuses; Paris seul n’a plus d'école, et se contente de payer cher ce que ses rivaux consentent à lui céder. — Déconarrons. Les tirer de leur cercle borné, les faire voguer sur une mer d'innovations heureuses. — Quels progrès restent à faire? — Maintenir une plus juste balance entre l’homme de pratique et l'artiste d’imagination , entre le métier et le génie. C’est, en tout ce qui touche aux arts, une même règle, un même principe. Le plus habile décorateur est incapable de faire un tableau d’un mètre de largeur; M. Ingres n’est pas capable de peindre une décoration. Ce genre de peinture est un procédé particulier, un métier à part. Faut-il en tirer la conséquence qu'il doit être abandonné aux hommes du métier; je ferais sortir de ces prémisses une déduction opposée. Le tort des hommes de métier est de se mouvoir dans un cercle et de se contenter de redites, faute d'idées puisées dans l'étude sérieuse de l’art et de la nature, cercle bien autrement vaste, fonds inépuisable. Par ces raisons, il faudrait rajeunir le corps des décorateurs par l'introduction de forces vives,
telles que celles d'architectes, de peintres, de sculpteurs de talent, dont l'imagination excessive est continuellement en dehors des conditions de l’art. Chacun de nous citerait un de ces artistes éminents qui, depuis les bancs de l’école jusqu'à la fin de leur carrière, ont toujours dépassé les conditions du programme, les exigences des règles, les désirs mêmes de leurs clients; gens d'imagination, de talent, mais que la réalité gêne et qui se rendent impossibles en toutes choses. J'attirerais ces grands artistes dans la peinture de décoration , et vous verriez la scène de l'Opéra s’animer d’une vie nouvelle, qui n’a été rêvée ni par Servandoni, un grand artiste, ni de nos jours par Stanfeld , à Londres, et Marcellini, à Naples. La nature, l'architecture, les grandes perspectives monumentales, seraient conçues avec une grandeur inattendue, parce qu’elles ne seraient plus, comme à présent, la copie amoindrie de la réalité ou le rêve impossible d'une imagination qui n’est pas guidée par des études sérieuses. Sûrs d'eux-mêmes, ayant en souvenir les grands modèles de toutes les créations de la nature et du génie, ils prendraient ces richesses pour point de départ, et selon la scène, l'époque, la donnée de la pièce, ils reproduiraient non pas seulement ce que ces situations leur inspirent, mais les projets, les pensées que l’étude de la nature et des monuments avait créés dans leur imagination. Ce sont bien toujours des rêves, mais d’une réalité possible, dans un avenir concevable. J'espère de ces hommes nouveaux la réforme des anciennes ficelles et des vieux oripeaux. — La décoration peut être autre chose que l'illustration de la pièce, elle peut se faire spectacle ellemême. Quand le public, satisfait qu'on ait inondé la salle de lumière pendant les entr'actes pour faire resplendir les toilettes et valoir la coquetterie, se contentera d’un demi-jour une fois le rideau levé, la scène produira les effets les plus extraordinaires. Ce que Daguerre a imaginé dans son petit Diorama, avec ses faibles ressources, ne sera qu'un enfantillage à côté des inventions magiques qu'on peut mettre aujourd’hui en œuvre sur un vaste théâtre. On racontera, aux yeux des spectateurs, un voyage autour du monde; on leur montrera les forêts vierges de l'Amérique, le simoun du désert et la tempête en pleine mer, peints d’après nature, et se faisant nature par la puissance ct l’habileté des moyens; les monuments de l'art avec l'encadrement des beautés de la nature qui les fait valoir sur les lieux, les sept merveilles du monde restaurées par nos jeunes architectes voyageurs dans les conditions les plus probables de leur beauté, de leur grandeur. Toutes ces décorations animées par le mouvement de flots d'acteurs et par les inventions surprenantes des machinistes. Celles-là agiront sur l'esprit par la vue, ceux-ci le domineront en imposant au corps lui-même des sensations émouvantes. On aura froid aux chutes des avalanches, on aura chaud à la vue des incendies; quand la tempête rugira, la bise traversera la salle et soufflera dans les oreilles du spectateur; et, quand une machine à vapeur de la force de deux cents chevaux fera mouvoir des trucs gigantesques, on imaginera des épisodes du déluge à faire tressaillir Noé dans sa tombe, et des scènes de fin du monde à réveiller les morts dans la vallée
de Josaphat.— Or£ra cnanTaNT. Cet Opéra différera entièrement de l'Opéra dansant. Si l’un est immense, l'autre est très-petit ; si dans le premier tout est donné aux grands effets des masses chantantes et d’une orchestration étourdissante, pour s'associer, dans l'esprit d'un public avide de violentes impressions, à la passion du drame, à la magie des décorations, à l'ensemble grandiose du spectacle, dans le second tout est poussé jusqu'à la plus délicate perfection : choix des chanteurs, composition des chœurs, constitution d'un orchestre d'artistes hors ligne, tout se réunit pour rendre les œuvres musicales les plus belles dans les conditions que pourraient désirer leurs auteurs. — [ci une mise en scène convenable, des costumes simples et ce qu'il faut de danseurs pour motiver la musique des ballets. — L'Opéra français et italien formant une seule troupe, jouant séparément et à tour de rôle, mais pouvant aussi s'unir et s'associer suivant les besoins de l'art. — Concerts PUBLICS. Voir plus haut, p. 152, ce que j'ai dit des sociétés chorales, orphéon, etc. — TH£ÂTRES POPULAIRES. Un grand théâtre national, construit sur le boulevard Mazas ,; exactement sur les mêmes dimensions que l'Opéra dansant, et devenant sa succursale, — Aménagements particuliers. — Mêmes décorations, mêmes machineries. — Le dialogue remplaçant la pantomime, — Les grands traits de l’histoire mis en évidence. — Les premières places à 1 franc, les autres à 50 centimes. — On se sent une chaleur d'enthousiasme , un frisson guerrier, en pensant à l'effet produit sur les masses par ce spectacle saisissant de la gloire nationale. — Le rideau, au lieu d'ivsipides affiches, montrerait au désœuvrement des entr'actes quelque grande scène historique, peinte par un artiste de talent. On les remplacerait à chaque entr'acte par un autre tableau, quelque fresque du Campo Santo de Pise ou du Vatican, le plafond d'Homère, l'assaut de Constantine ou l’hémicycle de l’École des beaux-arts , exactement reproduits sous l'éclairage habilement ménagé de la rampe. C’est un genre de musée mis sous Îles yeux d’une population qui ne va pas ou qui va trop rarement dans nos musées; c'est aussi le diapason d'un art supérieur retentissant à côté de l'art quotidien pour le relever, — THÉÂTRES DES DÉPARTEMENTS. — Réorganisation radicale. — La dignité de l'art l'exige aussi bien que le maintien du goût public. — Troupes fixes, largement subventionnées par les villes. — Troupes circulantes, subventionnées par plusieurs départements. — Elèves du Conservatoire envoyés pour les assister gratuitement, — Prix fondés par l’État pour récompenser les efforts des entrepreneurs. — Garanties données aux acteurs de l’exécution de leurs engagements. — THÉÂTRE DES ESSAIS. Ce théâtre des essais de tous genres serait lui-même un essai de théâtre nouveau dans sa construction, ses emménagements, ses effets d'acoustique, d'éclairage, de machinerie, de décoration. — I y a tout à faire dans cette voie d'innovations et ce théâtre étant de petite dimension, n'étant occupé que temporairement, se prètera à des tentatives qu’il serait impossible d'entreprendre, d'étudier et de développer sur d’autres scènes. Cette salle serait offerte aux bonnes troupes étrangères de tous les pays, et le prix
de location très-modique, prélevé uniquement sur les recettes. — Il y a intérêt pour le maintien du goût public à faire entendre les compositions dramatiques et lyriques dans la langue originale, avec les traditions et la manière d'être des acteurs et chanteurs pour lesquels elles ont été composées, et qui les ont étudiées sous l'impulsion de l’auteur. — Les meilleures troupes de comédiens nous arriveront de l'étranger quand elles seront assurées de trouver cette généreuse hospitalité qui profite de leurs succès sans spéculer sur leurs défaites, et qui leur donne, dans un bon quartier, une salle convenable, — Les samedis, dimanches et lundis, cette salle serait également secourable aux jeunes débutants. — Il y a utilité à ne laisser les élèves du Conservatoire aborder les grandes scènes et la critique qu'après avoir fait un stage intermédiaire, moitié sous l'œil trop sévère du public, moitié sous Voile trop bienveïllant des professeurs. La troupe serait composée d’acteurs que l’âge condamne à la retraite et que l'État pensionne. Ces illustres doyens ra corps dramatique continueraient à attirer ici leurs anciens admirateurs, qui viendraient applaudir les bonnes traditions et encourager les jeunes gens qui les continuent. Ainsi soutenu par le talent d'acteurs émérites, par l'intérêt des débuts, par la curiosité des essais de divers genres tentés dans ces représentations, ce théâtre aurait un public assidu et couvrirait ses frais.