‹ De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique durant le dix-huitième siècle; précedé d'une notice sur la vie de l'auteur et d'un discours préliminaireChapitre 1 sur 40 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

Il existait, dans les bourgs et même dans les villages de Provence , des familles indépendantes dédaignant les spéculations du commerce et les ressources de l'industrie; le modique produit d'un champ héréditaire , ou les honoraires bornés que procuroit à leurs chefs un modeste emploi de judicature, ou l'exercice de quelque profession libérale, suffisoient à leurs besoins. Elles jouissoient d'une considération fort supérieure à la médiocrité de leur fortune, et se rnaintenoîent , durant une longue suite de générations, dans la paisible possession d'une condition honorable.

Jean-Etienne-Marie Portalis (i) appartenoit

(i) C'est à'tort que l'inscription placée sur son tombeau dans l'église souterraine de Sainte-Geneviève , ne le nomme que Jean- JE lie nne. Cette faute a été copiée par M. Jansen, Supplément au Précis d'histoire universelle , politique , ecclésiastique et littéraire , traduit de l'allemand d'api es la vingtième édition de J.-IÏ. Zojpff, in- 12. Paris . F. Schoel, 1810, tpm. 4> p. i4o5.

a une de ces familles ; il naquit au Bausset (t) , arrondissement de Toulon, département du Yar, le ier avril 1746 (2). Jean Portalis , son aïeul paternel, a voit exercé la médecine avec distinction, et s'étoit distingué principalement par ses connoissances en botanique (3), à une époque où la pratique de la médecine, surtout dans le fond des provinces, étoit le plus souvent subordonnée aux préceptes d'une aveugle routine.

Jean-Etienne-Marie Portalis fit successivement ses études dans les collèges que la Congrégation de l'Oratoire dirigeoit à Toulon et à Marseille. Il se distingua dans des thèses publiques de philosophie qu'il soutint avec éclat: dès lors, on put remarquer en lui le germe de ce talent d'improvisation et de

(1) Et non à Beaune, comme le veut M. Barïïter dans son Dictionnaire des ouvrages anonymes, in-8°. Paris, imp. bibliog. 1808, t. 4: table des auteurs, p. 336.

(2) M. Jawsen, dans l'ouvrage déjà cité, le fait mal à propos naître en 1718.

(7) Sa famille conserve un livre qu'il avoit obtenu en pris . îe 5 septembre i683, au collège de l'Oratoire de Marseille -, il étoit alors en sixième. C'est le recueil des canons et des décrets du concile de Trente : Canones et décréta sàcrosancti et geiïeralis concilii Tridentini sub Paulo 111 , Julio III , Pio IKy pontificibus max . Romœ, apud Paulum Manutium, Aldi f, i564, mar. rouge, filets et armes de la ville de Marseille, d. s. t. Il n'est pas sans intérêt pour l'bistoire de l'esprit humain de savoir quels ouvrages en France , et vers la fin du dix-septième siècle, les magistrats municipaux et ceux qui présidoient à l'instruction destinoient à des écoliers de sixième

SUR LA VIE DE L'AUTEUR. 3 cette présence d'esprit qui l'ont depuis distingué.

A peine sorti du collège , et âgé seulement de dix- sept ans, il publia successivement deux petits écrits, l'un sur X Emile de J.-J. Rousseau (i), et F autre ayant pour titre : Des Préjugés (2).

Ces ouvrages se ressentoient de la jeunesse de l'auteur.

On put remarquer que l'écrivain qui s'essayoit n'étoit ébloui ni par la célébrité des philosophes modernes , ni par leur ton paradoxal II eut le courage de se montrer religieux à un âge et à une époque où la mode vouloit que l'on se montrât incrédule.

Le second ouvrage annonçoit mieux le talent de Fauteur , mais prouvait qu'il se pressoit trop d'écrire.

Ces deux petits écrits furent attaqués avec violence et amertume (J). Portalis ne fut ni aigri , ni

(l) Observations sur un ouvrage intitulé: Emile ou de l'éducation , par M. Portalis; in -12 de 45 pages. Avignon, L. Chambeau, 1763.

(a) Ce pelit écrit de 3o pages in-12 ne porte ni l'indication du lieu où il a été imprimé', ni le nom de l'auteur, ni l'année de l'impression. Voici le sommaire de ce qu'il contient : Idée générale des préjugés ; des préjugés d'usage et de société ; des préjugés de parti -, des préjugés de siècle • des préjugés de système ; des préjugés de politique.

(3) Nous pouvons en juger par une petite brochure, publiée pour leur défense , qui nous est tombée sous la main;, et qui est intitulée : Réponse aux deux lettres sur les (Jeux ouvrages de M. Porta lis, étudiant en droit eu l'université d'Aix. Avi-

abattu par la critique ; il écrivit en cette occasion à un de ses amis : Il faut savoir être content de ceux oui nous apprennent à être mécontens de nous-mêmes.

Destiné au barreau par ses parens , il étudia en droit dans l'université d'Aix.

La ville d'Aix , malgré la distance qui la sépare de la capitale du royaume, étoit peut-être, surtout à cette époque, la ville de France la plus remarquable par l'instruction de ses habitans et l'excellent ton qui y régnoit dans la société. Grâces au succès de ses premiers essais littéraires, Portalis y fut bien accueilli de tout le monde.

MM. de Monclar et de Gastillon, qui brilloient alors dans la magistrature, l'honorèrent de leur amitié. Il avoit des mœurs et une conduite irréprochables ; modeste sans timidité , doux sans fadeur, il avoit surtout à cet âge une naïveté piquante ; il étoit vif sans être étourdi, sociable par caractère et par goût ; il portoit dans la société cette complaisance qui rend aimable , èt ce respect de soimême qui fait qu'on est estimé.

Les avocats les plus distingués du barreau d'Aix les Pascal , les Pazeri , les Colonia , les Siméon , l'aidèrent de leurs conseils , et l'admirent dans leur intimité; il devint l'ami des deux premiers, le disciple du troisième, et le gendre du dernier.

Cependant, porté à généraliser ses idées et à

gnon, 1764, in- 12 de 18 pages. lïs y sont appelés .•les fruité précoces d'un mérite naissant.

SUR LA VIE DE L'AUTEUR. 5 remonter aux grands principes qui rattachent la science du droit à la morale naturelle et au droit naturel et politique, il lui étoit facile de s'apercevoir que l'alliance de la jurisprudence et de l'esprft philosophique n'étoit point encore consommée. 11 a peint d'une manière assez vive la situation du barreau à cette époque , dans une de ses lettres : « Je « me souviens, dit-il, que lorsque je me consa- « crai au barreau , un ancien jurisconsulte, auquel « je parlois des Fragmens de Gicéron sur les lois , « me dit*: Jeune homme, voulez- vous devenir un « avocat causé , lisez , lisez les savans commen- « taires de JBarthole ; Rubœus , de Testameniis ; « Mascardus , de Presumptionibus ; Matthœus , de « Afjlictis; et surtout ces vieux routiers Fachinœus « et Farinaccius, qui ont envisagé toutes les ques- « tions ad utramque partent ; tout cela vous fera « plus de profit que les doctes rêveries du bon- « homme Cicéron. »

Portalis fut reçu avocat à la fin de Tannée 1765; il avoit alors dix-neuf ans : il trouva des appuis dans ses respectables confrères.

Par une bizarrerie remarquable , il essuya , dès son début , un désagrément qui n'étoit donné à personne. Le Parlement étoit alors dans l'usage d'encourager , par un compliment prononcé à l'audience par le premier président , le jeune avocat qui plaidoit pour la première fois. Portalis plaida d'une manière distinguée, mais neuve, qui déplut aux magistrats routiniers ; les gens du Roi

g NOTICE requirent le corn pli ment , il fat refusé. Au sortir de l'audience , un vieux praticien voulut le consoler, et lui dit : P^ous avez plaidé avec esprit, mais ilfaiM changer votre manière , qui n est pas celle du barreau. Monsieur , répondit le jeune homme, qui avoit la conscience de ses forces, et qui jugeoit son siècle , c est le barreau qui a besoin de changer d 'allure , et non pas moi.

Ce mot fut prophétique.

Portalis opéra une révolution dans le barreau de sa province» Il naturalisa le droit public dans les affaires privées ; jamais il ne s'empara d'une question sans l'agrandir et la généraliser; il dédaigna les subtilités de l'école , et établit en toute occasion les véritables principes de la science du droit. Il suivit une carrière nouvelle , et il introduisit une méthode vraiment philosophique jusque dans les matières en apparence les moins susceptibles de démonstration. Bientôt on l'employa dans toutes les grandes causes ; sa bonhomie et sa wsimplicité désarmoient la jalousie que ses ta~ lens ne pouvoient manquer d'exciter.

Mais il ne tarda pas à paroître redoutable aux hommes de parti , car il y en avoit alors comme à présent ; ils se livroient à des disputes avec autant de passion qu'on en a mis plus tard à se diviser en factions. « Ces disputes, disoit Portalis , « forment deux partis rivaux qui se provoquent « en tout, ne se pardonnent rien, s'entre-choquent « sans cesse ; rien ne les contente , epmme rien

SUR LA VIE DE L'AUTEUR. 7 « ne les désarme; ils ne se font jamais grâce; « toujours ils cherchent à faire illusion ; ils pren- « nent la dureté pour la vertu , l'opiniâtreté pour « la constance (1). »

Le clergé luttoit avec le Parlement. Portalis publia, en 1766, un petit ouvrage sur la Distinction des deux Puissances (2) ; il y posa , avec précision et sagesse , quelques principes sur les points de controverse qui divisoient le sacerdoce et l'empire. Alors quelques esprits exagérés voulurent rendre sa croyance suspecte ; on fit violence à quelques passages extraits des divers mémoires qu'il avoit publiés sur des matières canoniques ; on en tronqua d'autres ; un évéque (3) crut y trouver quelques propositions qui méritoient sa censure, et les dénonça dans un de ses actes. À la prière de ses amis , Portalis publia sa justification ; cet écrit , fort court et devenu très-rare , est plein de franchise , de noblesse , de sentiment et de religion. L'affaire n'eut aucune suite.

Dans le mois d'octobre 1770 , il fit imprimer une consultation sur la validité des mariages des Protestans de France (4j. Elle avoit été rédigée

(l) Des Préjugé;;, page 10;

(a) L'auteur île cette notice n a pu retrouver cet ouvrage.

(3) Celui de Saint-Paul-Trois-Châteaux.

Ou en a donné plusieurs éditions in-12 et in-S* à Paris, à La Haye cl à Genève. Elles sont mentionnées dans la France littéraire de Ersch. Cette pièce est signée de L'auteur et du savant Pazf.hi, son ami.

8 NOTICE à l'invitation du duc de Cholseul, alors ministre, qui avoit eu la pensée d'établir la tolérance civile dans la nouvelle ville de Versoix, Linguet , qui n'aimoit pas les avocats , a dit , dans son mémoire pour Mme de Bombelles , que cet ouvrage est plein d éloquence et de solidité. Le manuscrit en avoit été mis sous les yeux de Yoltaire , par Moultou , de Genève , à qui Portalis Favoit communiqué ; il le chargea de notes marginales , et en porta le jugement le plus flatteur « Ce n'est point là une con- « sultation, disoit-il, c'est un véritable traité de « philosophie, de législation el de morale police tique. » Les principes de cet ouvrage étoient ceux d'une tolérance éclairée, et non d'une irréligieuse indifférence. Pensé avec sagesse, écrit avec mesure et d'un style qui réun't la correction à l'élégance et à la chaleur, il contribua puissammen au changement de jurisprudence, qui amena enfin l'édit de 1787 sur les mariages des Protestans.

Vers la fin de l'année Portalis fut élu as-

sesseur d'Aix : l'assesseur d'Àix étoit le second des quatre administrateurs électifs de la province de Provence , connus sous le nom de procureurs du pays : c? étoit d'ordinaire sur lui que reposoit tout le fardeau de l'administration. Peu d'individus de son ordre avoient été appelés si jeunes à ces hautes fonctions, qui étoient considérées comme les plus honorables qu'un avocat pût être appelé à remplir en Provence; ce fut un

hommage rendu à ses talens et à son excellente conduite.

Il fut obligé de suspendre pour quelque temps sa carrière de jurisconsulte , et il eut occasion de développer des talens d'un autre genre ; il inspira par sa correspondance une grande confiance au Gouvernement. A cette époque se resserrèrent les nœuds de l'amitié qui le lioient au cardinal de Boisgelin, archevêque d'Aix et président-né de l'administration du pays de Provence ; l'attachement qui les unissoît ne s'est jamais démenti.

Portalis , durant le cours de sa courte adminis* tration (i), obtint la suppression des exemptions de l'Ordre de Malte ; provoqua une déclaration du Roi qui modéra celles du clergé et de la noblesse. Il prépara des règlemens pour mieux fixer la constitution des T^igueries, sortes d'arrondissemens territoriaux qui avoient leurs assemblées leur trésorier et leur administration (2) : sous sa direction , le régime des impositions fut perfectionné , et il fut établi un meilleur ordre dans la conduite des ouvrages publics.

A la fin de son administration, il fut sur le point d'être appelé à Paris parle ministère, pour être placé à la tête d'une direction générale de l'administration des pays d'Etat, dont on projet oit l'éta-

( ) Les procureurs du pays n'exerçoient leurs fonctions que t i rau't deux ans.

(2; ]J y arvott en Provence trente-deux Vîguerîes.

io NOTICE

blissement (i). Le cardinal de Boisgelin, son ami, et M. Necker, qui admiroit la correspondance animée et nourrie de Portalis, avoient attiré sur lui , pour cette place , l'attention du Gouvernement : la Providence en ordonna autrement.

En 1781 , Portalis retourna au barreau. Il étoit de toutes les grandes affaires ; il eut le même succès, et jouit de plus de faveur encore qu'avant son administration.

Yers la fin de 1782 , il fut député à Paris par sa province , pour venir y solliciter la décision de plusieurs affaires importantes. Sa réputation Tavoit devancé ; il fut bien accueilli des gens en place ; on le rechercha dans les sociétés : il sut toujours se ressembler à lui-même. L'amitié du cardinal de Boisgelin contribua à lui rendre le séjour de Paris utile et agréable ; il eut aussi beaucoup à se louer de la bienveillance du maréchal prince de Beauveau.

Il obtint un secours considérable d'argent pour sa province , la révocation d'un impôt nouvellement établi sur les huiles , celle du privilège exclusif des messageries, un règlement qui fïxoit à un taux modéré la contribution de la Provence à la dépense des troupes qui séjournoient ou qui pas-

(1) Voyez l'excellente Notice sur le cardinal de Boisgeein, par l'un de ses grands- vicaires (S. Em. le cardinal de Bausset }, Cet illustre prélat , aussi recomraandable par l'élévation de son esprit que par la modération de son caractère et l'élégance de son style , fut aussi l'ami de Portalis, et cette amitié est un titre de gloire que nous revendiquons pour lui.

soient dans cette province frontière , enfin une loi qui confirmoit , pour ce pays, le principe salutaire de la réalité des tailles, et le droit imprescriptible d'attaquer toutes les exemptions acquises à prix d'argent.

Tous ces succès furent obtenus en trois mois ; il retourna dans ses foyers au commencement de

Dans le cours de cette année , il plaida deux andes causes ; l'une pour le marquis de Cipières, maire de Marseille , contre l'Ordre de Malte ; et l'autre pour la comtesse de Mirabeau , demandant à être séparée de corps et de biens du fameux comte de Mirabeau , son mari , qui défendit luimême sa propre cause.

Dans l'affaire du marquis de Cipières, les plus grandes questions furent agitées.

Un jeune chevalier de Malte avoit excité quelque trouble au théâtre de Marseille ; le marquis de Cipières, en qualité de maire, avoit été obligé d'instruire une procédure. L'Ordre de Malte irrité prit une délibération pour déclarer que le marquis de Cipières et sa postérité seroient à jamais privés du droit d'admission dans l'Ordre.

Portalis, consulté, conseilla l'appel comme d'abus contre cette délibération ; l'Ordre de Malle répondit qu'il étoit souverain , et qu'il n'étoit comp table qu'à Dieu de ses décrets.

Portalis fit un mémoire curieux sur l'origine de l'Ordre de Malte \ sur la constitution politique ,

12 NOTICE civile et religieuse de cet Ordre , sur la nature , les limites, le caractère de sa souveraineté, enfin sur les rapports qui le lioient aux puissances catholiques chez lesquelles on lui permettoit de posséder de grands biens.

La délibération de l'Ordre fut déclarée abusive par le parlement de Provence.

Immédiatement après , l'affaire du comte de Mirabeau fut plaidée. Les audiences furent solennelles (i). Portalis développa dans cette circonstance une force de talent et une énergie d'éloquence qui étonnèrent le comte de Mirabeau luimême. La comtesse de Mirabeau gagna son procès.

Ces deux triomphes ne furent pas sans amertume pour Portalis. La famille de Mirabeau étoit fort accréditée à Malte : elle excita le ressentiment de l'Ordre. Le grand -maître fit porter au Roi, par son ambassadeur, des plaintes amères contre Portalis. Il éprouva alors les effets touchans de l'amitié et de l'estime de ses concitoyens. Le parlement, la cour des Aides, l'administration de la province , réclamèrent pour lui , et l'orage fut conjuré.

M Le comte de Yergennes , ministre des affaires étrangères, écrivit à Portalis : Sa Majesté n 'oubliera jamais le degré de protection qu elle doit à un sujet aussi utile et aussi estimable que vous,

(i) LL. AA. II. et RR. l'archiduc "Ferdinand et l'archiduchesse Béalrix d'Autriche, alors à Aix, y assistèrent

SUR LA VIE DE L'AUTEUR. i3 tontre les prétentions d 'un Ordre que le bien public demande qu elles soient restreintes,

Les bornes de cetteNotiee ne permettent pas d'énumérer toutes les belles discussions qui sortirent de la plume de Portalis , touies les questions importantes qu'il discuta (i) avec une si grande supériorite; mais on ne peut passer sous silenceTappel comme d'abus d'une sentence de l'Officialité d'Aix, qui lui donna occasion de composer un traité complet sur la dissolution du mariage pour cause d'impuissance. Une jeune femme s'étoit pourvue devant la juridiction ecclésiastique pour faire rompre des vœux que la nature désavouoit : le juge ordonna la cohabitation triennale. Portalis attaqua cette sentence comme contraire à la nature , et aux intérêts de la religion et des mœurs : il triompha encore cette fois.

En 1787 , après la première assemblée des notables , le clergé et la noblesse de Provence demandèrent le rétablissement des Etats du pays, suspendus depuis i63i. A dater de cette époque, l'impôt étoit consenti et les affaires de la province étoient traitées dans une assemblée des députés des communes, qui s'assembloient annuellement dans la petite ville de Lambesc , et à laquelle assistaient trois éveques pour le clergé et deux gen- '

(1) Telle fut celle du baptême des adultes , dans un procîs entre un curé de Saiut-Ferréol , de Marseille, et son évêque , où il s'agissoit de tracer une ligne de démarcation entre le* droits des cures et l'autorité des évoques

i4 NOTICE tilshommcs pour la noblesse. Cette assemblée . dont l'ouverture étoit laite par deux commissaires du Roi, le commandant et l'intendant delà province , étoit d'ailleurs présidée par M. l'archevêque d'Aix, et la noblesse s'y trouvoit indirectement représentée par un certain nombre de gentilshommes, tels que les premier et second consuls de la ville d'Aix (i), qui y étoient appelés à cause de leurs fonctions administratives ou municipales. Portalis, consulté parle gouvernement, fit un mémoire dans lequel il examinoit ce qui avoit été , ce qui étoit et ce qui devoit être. Ce mémoire , resté manuscrit , renferme des recherches intéressantes et les grandes vues d'un homme d'Etat. Malheureusement l'opinion du moment Fem-

(1) Les consuls de la ville d'Aix étoient en même temps procureurs du pays, c'est-à-dire administrateurs de la province. Ils rendoient compte à l'assemblée des communautés. Ils ne restoient que deux ans en charge; ils étoient éius par le grand conseil de la ville. Les consuls sortans proposoient leurs successeurs à ce conseil , qui s'appeloit assemblée de nouvel Etat. On votoit au scrutiu l'admission ou le rejet de la proposition. Les nouveaux élus avoient besoin de l'agrément du roi pour entrer en charge. Les procureurs du pays étoient au nombre de quatre : le premier étoit nécessairement un gentilhomme possédant fief; le second, qui portoit le nom à'assesseur, un avocat ; le troisième , un gentilhomme non possédant fief; et le quatrième, un bourgeois. Dans d'autres villes ou communautés de Provence, la première charge municipale , quoique élective et auchoix d'élécteurs tirés en grande majorité de l'ordre de la bourgeoisie, étoit aussi dévolue à la noblesse.

SUR LA VIE DE L'AUTEUR. i5 porta sur les conseils du sage. Les Etats furent rétablis dans leur ancienne forme , et le pays fut déchiré.

En 1788 , Portalis rédigea , au nom de l'ordre des avocats au parlement d'Aix, une Lettre au garde des sceaux , contenant de respectueuses 7 mais énergiques remontrances contre la révolution opérée dans l'Etat par l'archevêque de Sens. On n'a rien publié à cette époque de plus solide ni de plus éloquent (1). 11 ne tarda pas à faire suivre cette lettre par un autre ouvrage sur le même sujet, intitulé : Examen impartial des édits du 8 mai 1788. Dans cet écrit où l'auteur étoit plus à l'aise , il traite les mêmes questions avec plus de liberté et d'étendue : il s'y livre à une discussion approfondie des vrais principes du gouvernement françois et des privilèges des pays d'Etat ; on y trouve des vues neuves sur l'exercice de la puissance publique.

Lorsqu'en 17^9 les Etats- Généraux furent convoqués, la voix publique désignoit Portalis pour député. L'influence de Mirabeau, qui domina les élections par des insurrections populaires , l'écarta. Cependant il se contenta de le dépopulariser, jamais il ne provoqua aucun mouvement contre lui ; il parla toujours avec estime de sa personne , même quand il affectoit de paroîlre mécontent de ses opinions.

(1) Cette lettre a é\è imprimée à Aix , iu-8<% 178^ : elle est signée de tous les avocats au parlement,

i6 NOTICE

Les progrès de la révolution et les mouvemens populaires qui signalèrent son début en Provence, donnèrent occasion à Portalis de prouver sa fidélité à ses anciens amis. Le cardinal de Boisgelin et M. de la Tour, intendant et premier président en Provence, le trouvoient toujours prêt à les aider de ses conseils et de son influence , dans les jnomens de trouble et de danger.

La procédure criminelle étoit devenue publique. Suivant une loi émanée de l'Assemblée Constituante, on donnoit des conseils et des défenseurs aux accusés. Dans un tumulte populaire , deux dragons du régiment du Roi, assaillis par une multitude égarée , avoient tué un paysan en se défendant ; ils furent arrêtés. La chambre des vacations du parlement qui subsistoit encore ; devoit les juger : elle leur donna Portalis pour défenseur. Au jour fixé, la population entière s'émeut ; elle menace de massacrer les accusés, si les juges ne les déclarent pas coupables. Des murmures circulent contre le défenseur dans un auditoire turbulent et malintentionné. Portalis s'en aperçoit ; avant d'adresser la parole aux magistrats , il se tourne vers le peuple ; il l'avertit en peu de mots que la liberté du ministère qu'il remplit importe à tous les citoyens, et que, dans l'intérêt de tous, nul ne doit être condamné sans avoir été défendu. Il obtient le silence , commande l'attention , justifie les accusés , refuse les précautions qu'on voulait prendre pour sa sûreté

SUR LA VIE DE L'AUTEUR. ,7 après la plaidoirie , et se relire sans recevoir la moindre insulte. Ce calme imposé par son éloquence fut de peu de durée : les magistrats qui venoient de prononcer l'arrêt d'absolution , furent forcés de s'échapper par des issues secrètes : il fallut reconduire en prison les accusés absous, et ils ne purent recouvrer leur liberté qu'à la laveur d'un déguisement et dans les ténèbres de la nuit.

Peu de temps après , Portalis fut forcé de présider un comité central d'organisation de la garm: nationale. Il proposa un pian qui réunit tous les esprits et qu'il fit accepter, quoiqu'il déjouât les intentions secrètes des désorganisateurs.

Mais la révolution marchoit avec rapidité. Il jugea que dans l'état de fermentation où étoient les esprits, il ne pouvoit plus espérer de faire le bien. A la fin du mois d'août 1790, il se retira, avec sa famille, dans une maison de campagne éloignée. Il y vécut en paix, s'occupant de l'éducation de son fils et de la composition d'un grand ouvrage sur les Sociétés politiques , qu'il avoit commencé dans ses momens de loisir, et dont il n'existe que des fragmens (1). A cette époque il fut nommé commissaire du Roi pour l'organisation d'un des trois départemens qui comprennent l'ancienne Provence. Il refusa ces fonctions honorables ; il pria l'archevêque de Bordeaux, alors garde des sceaux,

(1) Il se vit contraint d'en détruire une grande partie pen dant qu'il éloit poursuivi et persécute en

i8 NOTICE

de l'aire agréer son refus au Ptoi. Attaché comme il l'étoit à l'ancienne conslitution provençale, il ne put se résoudre, disoit-il, à concourir à une opération qui. en consommoiî l'anéantissement. Sa maison de campagne fut durant quelque temps le refuge de plusieurs ecclésiastiques estimables qui fuyoient la persécution*

Au mois de février 1792 , l'exaltation toujours croissante des esprits et l'accélération du mouvement révolutionnaire vinrent troubler la tranquillité de ce petit coin de terre. Un régiment suisse fut désarmé à Aix par des Marseillais insurgés ; des comités d'insurrection furent organisés dans toutes les communes rurales ; il fallut songer à sa sûreté. Portalis ne pouvant se résoudre à quitter la * France , se rendit à Lyon avec sa famille. Il y avoit des amis; (i)ily étoit aussi avantageusement connu

(1) Après avoir parlé de l'éloquence des Burke et des Fox , les auteurs du Nouveau Brillon , ou Dictionnaire de Jurisprudence et des Arrêts ( Prost de Royer et Puolz ) , ajoutent : u Avec plus d'égards^ d'aménité, de circonspection, de timiu dite, de mollesse, peut-être, notre éloquence peut encore ce conserver un grand caractère et produire de grands effets. « Allons aux Etats de Provence : c'est là que, reconnoissant u l'avantage de l'instruction et de l'art de bien dire, on placée « toujours des avocats célèbres à la tête du tiers et des pos- « sédant fiefs. L'un d'eux, M. Portalis, administrant la pro- « vince â l'âge de trente ans, a prouvé comment on aUie le « génie de l'administrateur et le cœur du patriote avoc le ta- « lent de l'orateur et le savoir du jurisconsulte : >» in- 4°. Lyon, 1782; tom. II, mot Administration , page 84i.

SUR LA VIE DE LAtJTEUR. ig qûe dans sa province ; il venoit d'ailleurs s'y joindre à un nombre très-considérable de ses compatriotes que les troubles du midi avoient, comme lui, éloignés de leurs foyers. Il s'y livra aux travaux de sa profession. Il étoit consulté de tous les départemens voisins. On conserve avec soin dans ce pays quelques-unes de ses consultations sur des questions d'intérêt général, qui furent imprimées à cette époque (i).

Au reste, fidèle à la règle de conduite qu'il avoit adoptée depuis 1 789 , il ne prit part , durant son séjour à Lyon, à aucune affaire politique. Mais les difficultés de sa position augmentèrent, lorsque le 20 juillet 1792, l'Assemblée législative décréta qu'il y avoit lieu à accusation contre son frère (2),

Plus tard, Portalis s'étoit engagé à travailler pour ce Dictionnaire -, il n'a donné que l'article Amirauté : il avoit préparé l'article Assurance.

(1) Une entr'auires sur une question d'état fort importante et une autre sur la nullité des dispositions testamentaires laites en faveur d'une concubine.

(q) On doit rectifier ici une erreur qui s'est glissée dans la Table générale , par ordre alphabétique des matières , des lois  sén atus-consulte* , etc. , publiés dans te bulletin des lois et les collections ofjicieller, , in-8°. Paris, Rondonneau et Decle, 1816 • tom. IV, page 128, où ce décret d'accusation est rapporté à J.-E.-M. Portalis, depuis ministre des cultes. Si l'auteur de cette Table ne s'étoit pas arrête au litre de la pièce qui porte : « Acte législatif non sujet à la sanction du roi , portant accu- « salion contre les nommés Connway, Portalis et autres, » il auroit vu dans le corps de l'acte que l'accusation est portée contre les nommés Conn^vay, général en chef, Porta lis \ of*

*o NOTICE

officier au corps royal du génie, impliqué dans les mouvemens royalistes du camp de Jalçs.

En 1792 et 179.3 (1), il fut, à diverses reprises, forcé de s'éloigner de Lyon ; à la fin de juillet 1 798, il abandonna cette ville pour obéir aux décrets de la Convention , qui prescrivoient d'en sortir à tous les Français qui n'y avoienl point reçu la naissance. Il se flattoit d'obtenir plus facilement, par cette conduite soumise, sa radiation de la liste des émigrés , où il avoit été inscrit dès le mois de mars

1 792 , ainsi que sa femme et son fils ; son espoir fut trompé : car il fut déclaré définitivement et cortradictoirement émigré. Il se retira à Viilefrancbe, où il put demeurer en paix quelques mois.

Mais l'obéissance aux lois devint bientôt plus dangereuse que la révolte. Fuyant un pays que

ficier de génie , etc. Collection générale des Lois , in-4°. Paris,

1793, é'dit. du Louvre, tom. IX, mai, juillet, 1792, pag. 619. Vincent-Daniel- Auguste P ort a lis , capitaine au corps royal

du génie, émigré en 1791 , employé au service d'Espagne jusqu'en 1801, rentré à cette époque, et mort, en 1802, à la Martinique, sous-directeur de fortifications, étoit un excellent officier et un excellent Français. Il a laissé imparfait un traité fort important sur les Reconnaissances militaires , dont un partie doit se trouver entre les mains des héritiers de l'amiral Villaret de Joyeuse ,*auquel il l'a voit remise avant de mourir.

(1) Au commencement de cette année, il avoit conçu un plan de défense pour l'infortuné Louis XVI. 11 le développa avec éloqueuce encourage dans une société nombreuse réunie chezîe proche parent d'un Lvonnais, devenu depuis lors bien illustre 3 le maréchal duc c1'Albuf£ba.

SUR LA VIE DE L'AUTEUR. tt l'armée révolutionnaire occupoit, où un infortuné jeune homme qui lui étoii- attaché en qualité de secrétaire venoit d'être fusillé , il vint à Paris, espérant se cacher et se perdre au sein d'une vaste population. Les dénonciations de la commission temporaire de Lyon l'y avoient précédé ; son signalement , imprimé , circuloit de brigade en brigade partout où il y avoit des gendarmes ; il fut arrêté. A la vérité , il dut à une circonstance heureuse d'être traduit sur-le-champ dans une maison de santé. Un de ses compatriotes, fils d'un maître de danse de la ville d'Aix, qui se souvint avec re~ connoissance d'avoir été encouragé et accueilli par lui dans ses jeunes années, avoit alors un grand crédit à Paris. Membre de la Commune, président d'un tribunal civil , ami de Robespierre , Desvieux (i) rencontra Portalis, s'intéressa à lui, et le préserva de l'horreur de ces prisons où gémissoit, à cette époque , l'élite des citoyens.

Durant sa détention , Portalis conserva sa gailé ; il étoit la consolation de ses camarades. Il ail oit être traduit au tribunal révolutionnaire avec un autre de ses frères (2), qu'on amenoit des prisons de Grasse, quand la chute de Robespierre arriva.

Ce ne fut qu'à la fin de 1794 qu'il put obtenir

(1) Le malheureux périt peu après RoBr.srir.p.pr , le 1 1 iliermidor.

(2) Le bnron de Portalis.

sa liberté ; elle lui avok été plusieurs fois refusée „ même depuis le 9 thermidor; il ne la dut qu'à la constante persévérance du député Durand-Maillane et à l'appui énergique du fameux Legendre de Paris (1).

Sorti de prison, Portalis reprit sa profession d'avocat, et ne tarda pas à jouir à Paris de la considération qui Vavoit suivi partout. A cette époque, on lui offrit une place au tribunal de cassation qu'il crut devoir refuser. Un des premiers il provoqua la restitution des biens des condamnés aux familles de ces infortunées victimes ; il publia à ce sujet une courte, mais courageuse brochure, intitulée : De la révision des Jugcmens, avec cette épigraphe : Hérite-t-on , grand Dieu ! de ceux qu on assassine? ( Crebillon. ) Quelque temps après, il prit la défense de la malheureuse ville d'Arles (2) , qui demandoit à être relevée de la terrible pros-

(1) Portalis fit une noble et éloquente allusion au service que cet ex-conventionnel lui avoit rendu , clans un de ses plus beaux discours , celui qu'il prononça au Conseil des Anciens contre la résolution qui ordonnoit la déportation des prêtres non assermentés.

(2) Par une loi du 21 mars 1792, la ville d'Arles avoit été déclarée en état de rébellion • le désarmement de ses ha bilans et la démolition de ses murailles avoient été ordonnés. Par un décret du 20 mars 179^, plusieurs fonctionnaires publics de la même ville furent mis en accusation. Un grand nombre d'Arléiiens furent privés de l'exercice du droit de citoyen, < t soumis à payer des indemnités considérables à de prétendus ■pau îotes.

SUR LA VIE DE L'AUTEUR. 23 cription dont elle avoit été frappée parla Convention, et fit paroître pour elle un mémoire intitulé : II eût temps de parler.

Cependant la constitution de 1 7g5 avoit été décrétée et acceptée. Les assemblées primaires furent convoquées ; Portalis se rendit quelquefois dans celle de sa section (i), mais il n'y parloit pas. Un jour, dans une occasion délicate, au milieu de la plus violente agitation , le président de l'assemblée, embarrassé de ce qui se passoit , lui donna subitement la parole. Etonné , il n'hésila qu'un moment; il se résigna, parut à la tribune, et réussit à calmer les esprits. Depuis , on le pressoit de parler, toutes les fois qu'on avoit besoin d'être éclairé et concilié , et il parla toujours avec le même succès.

Il ne pouvoit manquer d'être électeur; et cette assemblée électorale (2), composée de l'élite des citoyens de Paris, qui ne se laissa ébranler ni par le canon de vendémiaire, ni par ces commissions militaires dont les jûgemens frappèrent plusieurs de ses membres (3), le nomma député.

Dans le même temps , les électeurs du départe ment du Var lui accordoient le même témoignage de confiance ; et il fut porté au Corps- Législatif par une double élection. Il s'y trouva avec son

(1) Celle de Brutus, quartier Montmartre, ('.>) M. le marquis de Pastoret la presidott. (3) M. n'/VuimAY, aujourd'hui chancelier de France, fut élu par cette même assemblée.

meilleur ami et son beau-frère (i), qui, mis hors la loi en 1793, comme procureur général syndic du département des Rouches-du-Rhône , et contraint de fuir sa patrie, avoit été forcé de reprendre en y rentrant les fonctions administratives qui l'avoicnt fait proscrire, et qui venoit, comme Portaiis, d'être porté à la députation parle suffrage de ses concitoyens.

Portalis fut appelé , par son âge , à faire partie du Conseil des Anciens; il refusa , ainsi que ses collègues de la députation^de Paris, de se conformer, à cette disposition de la loi du 3 brumaire qui assujétissoit les nouveaux députés à déclarer qu'ils n'étoient point parens d'émigrés ; et la considération dont il étoit entouré empêcha, sans doute, qu'on ne proposât contre lui l'exclusion qui naissoit de l'émigration de son frère. On se contenta de demander une fois durant le cours de la session que les députés de Paris fussent tenus d'obéir à la loi du 3 brumaire ; cette proposition n'eut pas de suite.

Dans sa carrière législative , il développa une parfaite modération et une grande noblesse de caractère.Constamment opposé au Directoire, il combattit sa marche avec énergie, mais avec mesure; il a^oit alors pour amis, dans le Conseil des Anciens, les Marbois , les Lebrun, les Tronçon du Coudray, les Dumas, les Régnier, les Tronchet, les Malle-

( s ) M. îe comte Simkon.

SUR LA VIE DE L'AUTEUR. 25 ville, et plus tard ce bon Marmontel, dont la confiance en lui étoit sans bornes ; dans le Conseil des Cinq-Cenls, les Siméon, les Pastoret, les Boissy, les Jourdan, les Vaublanc, et tant d'autres qui partagèrent plus tard, avec lui, une bonorable proscription ; au dehors, les Suard, les Morellet, les Lacretelle jeune, et d'autres écrivains qui savoient allier le courage à la sagesse. Tous vouloient terminer la révolution et assurer à leur pays les bienfaits d'un gouvernement constitutionnel ; il n'étoit pas dans leur destinée d'atteindre à cet honorable but. Ce n'est pas dans cette Notice que nous pourrions déduire les causes qui s'opposoient au succès de leurs efforts : la France n'étoit pas encore mûre pour une véritable restauration.

La première fois quePortalis parla à la tribune, ce fut pour combattre l'établissement d'un ministère de la police générale ; iJ pressentoit dès lors combien un ministre sans attributions proprement dites , mais appelé, par sa position, à une sorte de contrôle politique et moral de toutes les attributions, étoit redoutable pour les pouvoirs réguliers et défi ni s, et tout ce qu'une pareille institution avoit de menaçant pour les citoyens et pour l'autorité ellemême. Apparemment il ne fut point compris, car il ne fut point soutenu.

Il s'opposa ensuite à une résolution qui autorisoit le Directoire à suspendre les administrateurs nommés par les électeurs , et à les remplacer proisoirement. Il prouva que c'étoit dépouiller les

2b NOTICE

citoyens de leurs droits , et remplacer les magistrats selon l'opinion du pays par d'autres qui ne seroient que les organes et l'instrument de ceux qui exerçoient le pouvoir ; ses efforts furent encore infructueux celte fois.

Le 17 février 1796, il fit, au nom d'une commission , un rapport sur une résolution qui attribuoit au Directoire le droit exclusif de prononcer la radiation de la liste des émigrés ; il en proposa le rejet , et demanda que le droit réclamé par le Gouvernement fût accordé aux tribunaux. C'étoit assurer la réparation subite d'une multitude d'injustices; c'étoit ouvrir les portes de la patrie à ce grand nombre d'exilés qui les assiégeoient ; c'étoit prévenir la spoliation de leurs familles et la confiscation de leurs biens, et tarir dans sa source une des causes les plus graves du malaise de la France , et celle qui durera le plus long-temps. L'impression même du rapport fut refusée ; on se fonda sur ce qu'il n'étoit point écrit, et le Conseil des Anciens décida qu'à l'avenir les rapporteurs de ses commissions écriroientet broient leurs rapports. Les adversaires de Portalis espéroient par là l'exclure des fonctions de rapporteur; car ils savoient que la foiblesse de sa vue l'empéchoit d'écrire et de lire. Sa mémoire prodigieuse trompa leur prévoyance ; il dicta ses rapports, et il les répétoit à la tribune sans en omettre une seule pbrase (1).

(1) I) donna une aulre preuve Je l'excellence de sa mémoire

SUR LA VIE DE L'AUTEUR. 27 Une résolution foudroyante contre ce que l'on pppeloit alors les prêtres réfractaires fut prise par ie Conseil des Cinq-Cents , malgré les efforts des députés bien pensans. Goupil de Préfeln en proposa le rejet, au nom de la commission qui avoit été chargée de l'examiner pour le Conseil des Anciens. Son rapport eut peu de faveur ; les conclusions déplaisoient aux ennemis des prêtres ; la couleur anti-religieuse du discours blessoit les amis de la religion. Le lendemain 25 août, Creuzé-Latouche prononça une fort longue et fort violente opinion, où il rappeloit tous les griefs tant de fois élevés contre la religion et les prêtres par les écrivains du dix-huitième siècle et les copistes de Voltaire ; on en demanda l'impression. Portalis s'opposa avec force à l'impression d'un discours qui insultoit à la religion et à la croyance de la majorité des Français ; la discussion devint orageuse ; l'impression fut rejetée à l'appel nominal. Dans la séance suivante, Portalis soutint les conclusions du rapporteur ; il traça rapidement le tableau des lois atroces portées contre le clergé depuis la réétant président du Conseil des Anciens. Le règlement vouloit que ie président lût le préambule des résolutions du Conseil des Cinq-Cents, jusques après la déclaration d'urgence. Pendant qu'on rédigeait le reçu que l'on donnoit au messager d'Etat qui avoit apporté la résolution, Portalis se faisoit lire tout bas ces préambules ; il les répéloit ensuite avec assurance , sans qu'il lui arrivât jamais d'oublier un mot, de transposer «ri membre de phrase ou d'altérer une exprr^sion.

volution, justifia le refus du serment exigé des prêtres , fit une éloquente apologie du christianisme, et dénonça cette intolérance philosophique qui, sous prétexte de détruire l'intolérance religieuse, violentoit les consciences, suscitoit des persécutions et rrlultiplioit les dispositions pénates. L'effet de ce discours fut prodigieux : en dépit des règlemens , de vifs applaudissemens éclatèrent dans les tribunes ; les orateurs inscrits renoncèrent à la parole; Dupont de Nemours, qui devoit parler le premier, s'écria de sa place que lorsqu Achille combattoit , Ajax et Dtomede riavoient garde de prendre les armes. On ordonna l'impression du discours à six exemplaires ; la discussion fut fermée , et la résolution re jetée à la presque unanimité. C'est, sans contredit, un des plus beaux triomphes que la parole ait obtenus dans aucune de nos assemblées depuis la révolution.

Portalis fut un des plus puissans antagonistes de la résolution qui dépouilloit les ascendans des émigrés , et ouvroit leur succession de leur vivant. Il prononça à ce sujet une opinion pleine de force , de chaleur et de sentiment.

Plus tard , il attaqua une autre résolution qui faisait revivre plusieurs dispositions de la loi du 3 brumaire contre les pareils d'émigrés. Il présenta cette loi comme opposée aux principes éternels sur lesquels repose toute bonne législation , punissant les masses , et divisant la nation en deux parts , l'une de privilégiés , l'autre d'esclaves. Il

SUR LA VIE DE L'AUTEUR. 2<j soutint que cette loi révolutionnaire avoit été abrogée par l'amnistie du 4 brumaire , et que si Ton pouvoit supposer qu'elle existât encore après le rejet de la résolution, elle subsisteroit désbonorée comme une loi de colère et le dernier acte de la vengeance d'un parti.

Dans le courant de février 1797, il fut désigné dans le plan de conspiration de Brothier et LaVilleheurnois , comme devant remplacer Cochon au ministère de la police ; vers la même époque , il s'opposa à ce que les électeurs fussent condamnés à prêter le serment de haine à la royauté qu'on vouloit exiger d'eux.

Rapporteur d'une commission chargée d'examiner une résolution du Conseil des Cinq -Cents pour la répression des délits de la presse , il en proposa le rejet. Ce qu'on a jamais dit de plus fort et de plus concluant en faveur de la liberté illimitée de la presse se trouve dans ce discours ; il ne considère la presse que comme un instrument, et il pense que les délits qu'elle sert à commettre rentrent dans la classe de ceux qui doivent être réprimés par les lois générales ; mais il établit la nécessité de porter une loi contre la calomnie et l'injure , et il en pose les bases.

11 fit encore adopter une résolution du Conseil des Cinq-Cents qui ordonnoit la clôture de* clubs ou sociétés populaires.

Enfin il obtint le triomphe le plus doux en concourant efficacement à l'adoption de l'acte qui

oo NOTICE sauva les jours des infortunés émigrés naufragés à Calais , que la haine du Directoire avoit poursuivis avec une si cruelle persévérance. Il étoit difficile de défendre la cause de l'humanité et du malheur avec plus de logique , de vigueur et de sentiment (t).

Son dernier discours fut un rapport prononcé le i5 août 1797, tendant à faire rejeter comme in suffisante une résolution qui supprimoitle divorce pour cause d'incompatibilité d'humeur et de caractère ; c'est un de ses discours les mieux travail^ lés (2).

Cependant , la division qui régnoit entre les membres du Directoire , l'opposition de la majorité des deux Conseils aux vues du Gouvernement, les craintes que le parti révolutionnaire conçut d'une troisième élection, amenèrent une catastro -

(1) Esmenard a célébré ce discours dans son poëme de /a

Navigation.

(y) iNous ne pouvons omettre de rappeler quelques travaux importans faits par Portalis dans ses fonctions législatives . tels qu'un rapport sur l'organisation de la haute-cour nationale , remarquable par les principes de droit public qui y sont discutes, et la manière dont ils sont développés ; un autre rapport sur le canal du Midi, où il exposa, avec force et clarté, les droits des héritiers de Puquet sur cette belle propriété , et ceux de l'industrie et du génie sur les création dont ils enrichissent l'Etat ; enfin un dernier discours sur l'abrogation de la loi du 3 brumaire, où il traita, avec la supériorité d'un homme d'Etat, de la manière de terminer les révolutions. Il a été secrétaire et président du Conseil des Anciens.

SUR LA VIE DE L'AUTEUR. Si phe qui ne pouvoit être évitée dans la situation où se trouvoient les esprits. Le 4 septembre 1797, le Directoire fit envahir les Conseils par la force armée ; leurs membres furent violemment dispersés , quelques-uns d'entre eux furent réunis loin du lieu ordinaire de leurs séances, auprès du palais du Directoire et au milieu de ses soldats. Les barrières furent fermées ; l'élection d'un grand nombre de députés qui siégeoient depuis quelques mois, et qui avoient concouru à la confection de plusieurs lois , fut annulée ; cinquante-trois députés courageux et une foule de journalistes furent» condamnés à la déportation : Portalis fut du nombre. Grâces à ses nombreux amis, il lui fut facile de se soustraire à ses persécuteurs ; il dut un premier asile à un de ses anciens compagnons de prison (M. Delessert, le père); son honorable amie, Mme de La Borde, favorisa son départ; enfin il obtint un passe-port de l'excellent baron de Dreyer, alors ministre du Roi de Danemarck en France.

Il quitta la France avec son fils et se rendit en Suisse ; il y fut accueilli avec emprsesement. En arrivant à Baie, il y trouva une lettre de M. Nec- Ler, qui lui offroit un asile. Ma fille , disoit dans cette lettre l'ancien ministre de Louis XVI , èsi encore à Paris : j espère gu elle ne lardera pas à venir nous joindre ; car elle doit être bientôt dégoûtée de oû nouvel air de liberté que Ton psalmodie en France Portalis resta peu de jours à Baie; il resta plu

1 32 NOTICE de temps à Zurich, où il se lia particulièrement avec le célèbre Lavater, avec M. David de Wyss et l'aimable M. Meister. Il alloit se réunir à M. Suard , dans le canton de Berne, lorsque la révolution de Suisse éclata : il fallut quitter précipitamment ce malheureux pays. Portalis se retira alors dans le Brisgaw ; il s'y réunit à un de ses collègues de députation et d'infortune, M. Gau. Il y demeura quelques mois, jouissant des douceurs d'une société choisie , composée de l'abbé Delille , de Mallet du Pan et du poëte Jacobi. Il se disposoit

• à partir pour Yenise , lorsqu'on l'invita à se rendre en Holstein, où plusieurs de ses collègues, et entre autres MM. Dumas, son ami, et Quatremère de Quincy, avoient trouvé retraite et protection. Il ne balança pas; il prit la route de Souabe, pour voir, en passant à Tubingue, M. Suard, qui s'y étoit retiré auprès de M. de Narbonne et de Mme la vicomtesse de Laval. Enfin il arriva , au mois de mars 1798, à Tremsbùttel, chez le comte Christian de Stolberg , où il étoit attendu. Au mois de mai, il se rendit à Emckendôrff, chez le comte Frédéric de Reventlau ; il ne quitta cette douce et noble demeure que pour revenir en France.

L'auteur de cette Notice ne pourroit, sans excéder les bornes qu'il s'est prescrites , dire ici ce qu'une petite contrée du nord de l'Allemagne renfermoit alors de vertus et de talens, d'amabilité et de grâces. Le comte Frédéric de Reventlau et la comtesse Julie, son épouse, réunissoient toutes

SUR LA VIE DE L'AUTEUR. 33 les qualités de l'esprit et du cœur.. Tous les se?itimens généreux leur étoient naturels ; toutes les pensées élevées leur étoient propres. De hautes lumières jointes à la pins vive, à la plus active bienfaisance, à la sensibilité la plus exquise, caractérisoient la comtesse Julie Elle n'étoit pas un seul instant sans faire une bonne action, sans être en présence d'une vérité religieuse , sans éprouver une affection passionnée. Son àme énergique soutenoit un corps délicat, consumé par la maladie et de longues souffrances : elle étoit gaie au sein des douleurs : la sérénité de son àme n'étoit troublée que par les maux d' autrui. In esprit vaste, original, pénétrant, une éloquence douce, persuasive, entraînante, le cœur le plus noble et le plus compatissant, distinguoient le comte de Reventlau. Portalis trouva en lui un ami : ils s'entendoient sur tous les points. Le château d'Emckendorff étoit le rendez-vous d'un cercle choi.si et tel qu'on auroit peine à le rencontrer dans la plus brillante capitale. Là venoient tour à tour, et quelquefois ensemble, le comte Christian de Stolberg et son frère le comte Frédéric Léopold, deux hommes que l'Allemagne se glorifiera à jamais d'avoir produits, et dont le dernier a honoré l'humanité par la sublimité de son caractère et ce philosophe Jacobi, aimable comme un Français homme du monde, profond comme un penseur allemand, et qui savoit si bien allier la philosophie et le sentiment. Les Henssler, les Hege

wisrh, les Pfaff, les Schlosscr , les Kleuker y apportoient le tribut de leurs connoissances et dç leur érudition. M. de Vanderbourg, le général Dumas, M. d'Angivilliers y représentoient la France ; tous les étrangers de distinction , toutes les personnes considérables des environs y venoient successivement admirer les vertus de la comtesse Julie , et jouir des douceurs de la meilleure compagnie.

Les conversations les plus variées, les plus instructives, les plus aimables, y remplissoient tous les instans. Porlaiis y traitoit quelquefois des sujets de philosophie ou de politique, qui lui étoient donnés sur-le-champ , dans des discours pleins d'Inspiration et de verve. Il s'occupa exclusivement de littérature et de philosophie durant cet aimable séjour. Il se familiarisa avec les docteurs allemands, et composa l'ouvrage que l'on donne aujourd'hui au public.

La révolution opérée par Buon aparté dans le gouvernement de la France amena le rappel de la plupart des déportés de 1797. Portalis eut la permission de rentrer dans ses foyers. Quelque bonheur qu'il goûtât au sein de l'amitié , il se hâta de revenir auprès de la plus tendre et la plus respectable des épouses ; il brùloit de revoir son plus jeune fils : il se de voit à sa patrie. Il fut de retour à Paris le 10 février 1800.

Le 3 avril suivant , il fut nommé commissaire du gouvernement près le conseil des prises : il ré-

SUR LA VIE DE L'AUTEUR. 35 tablit les véritables principes en celte matière , et vengea le droit des gens des outrages de la révolution. Il prononça lors de l'installation de ce conseil, un discours remarquable qui fut sur-le-champ traduit dans plusieurs langues étrangères (i). A la fin de la même année , il fut nommé avec MM. Tronchet, Bigot de Préameneu et de Malleville, commissaire pour la composition d un nouveau code civil. Le discours préliminaire qui précède le projet de code, fut son ouvrage : il est trop connu pour en parler ici. 11 a été traduit dans toutes les langues de l'Europe et réimprimé dans presque tous nos traités de jurisprudence.

En septembre 1800, Portaïis lut fait conseiller d'Etat. Il fut chargé de présenter et de défendre plusieurs projets de lois. Il soutint la discussion qui s'engagea au sujet de l'établissement des tribunaux spéciaux. Quoi qu'on en ait dit, cette institution dont l'abus étoit possible sans doute , mais dont l'usage étoit nécessaire dans les circonstances difficiles où se trou voit la France, contribua puissamment à extirper le brigandage , suile inévitable des troubles civils, et à rétablir la tranquillité publique.

Au mois de septembre 1 80 î , Portâlis fut chargé de toutes les affaires concernant les cultes ; le 5

(1) Frankreich un fahï 1800, in-8°. Alloua, s. 220. Oti trouve , (Lins un endroit de ee journal , une note sur le séjour de l'auteur en Holstein, et l'annonce de l'ouvrage que l'on donne aujourd'hui au public.

avril 1802 7 il porta au Corps Législatif le Concordat conclu avec le Saint-Siège, et les articles organiques destinés à être publiés avec cette convention. Le discours qu'il prononça à cette époque , est classé parmi les monumens historiques.

Nous ne nous étendrons pas sur son administration. Il déploya dans le maniement des matières les plus délicates une habileté rare , un tact sûr, un esprit conciliateur qui ne se démentit jamais. Défenseur éclairé de la religion , il la proT tégeoit contre les attaques de ses ennemis , en prévenant de toutes ses forces le retour des abus qui la défigurent. La conduite du clergé de France, dans des circonstances difficiles, a prouvé la bonté des choix qu'il avoit conseillés. Il eut la satisfaction de se retrouver en relation avec son ancien ami le cardinal de Boisgelin , et de le voir décorer de la pourpre sur sa proposition • il l'avoit également obtenue pour le respectable évêque de Troyes , M. de Noë , que la mort vint enlever trop tôt à l'Etat et à l'Eglise. Obligé de lutter contre les intentions hostiles d'un parti toujours ennemi du clergé et de la religion , et contre les fautes commises par un zèle exagéré ou qui n'étoit pas selon la sagesse ; forcé souvent de concilier ce qu'il y a d'inflexible dans la religion avec ce qu'il y avoit d'inflexible dans la volonté d'un homme que les obstacles irritoient, il ne demeura jamais au-dessous d'une position si difficile.

En i8o3, il fut élu candidat au Sénat Conser-

SUR LA VIE DE 'L'AUTEUR. 37 Tateurpar le département des Bouches-du-Rhône. Au mois de juillet 1804, il fut nommé ministre des Cultes, et chargé du portefeuille du ministère de l'Intérieur. Il nt remarquer, dans ce département, sa courte administration par la justesse de ses décisions, l'étendue de ses lumières, la facilité de son travail.

Le Ier février i8o5 , il fut décoré du grand cordon de la Légion d'honneur.

L'empereur Alexandre avoit désiré avoir l'avis de Portalis sur la réforme qu'il projetait dans la législation de son empire. M. de Marcoff , ministre de Russie à Paris , avoit été chargé de recueillir ses vues, et de faire passer son travail à son auguste maître ; mais diverses circonstances empêchèrent Portalis de s'y livrer.

Lors de la division de l'Institut en plusieurs Académies, Portalis fut désigné , par le chef du Gouvernement, pour faire partie de l'Académie Françoise : il y étoit appelé par les vœux de tout ce qui restoit d'anciens académiciens. Il composa, pour cette compagnie littéraire, Y Eloge de l avocat-général Séguier(i). Cette pièce fut lue , en séance publique ,

(1) Plusieurs journaux littéraires ont donné de justes éloges à cette composition : M. Falconnet a réimprimé cet éloge clans sa Bibliothèque du Barreau , avec un commentaire. Mais les articles qui f urent les plus agréables à l'auteur sont ceux qu'inséra , clans le Mercure , M. le marquis de La lly-Tollendal , à l'amitié duquel il attachoit un si haut prix , et avec lequel il titoit lié d'affection bien avaxtttle le connoître personnellement.

le 2 janvier 1S06, par M. le marquis deFontanes ; clic a eu deux éditions cri ires-peu de temps. On y trouve des morceaux qui feroient honneur aux publiantes les plus cloquens et les plus éclaires.

Sa vue s'éloil affoibiie par degrés. En 1806, il se lit opérer de la cataracte avec un courage admirable : F opéra lion eut un succès instantané ; mais sa cécité devint bientôt plus complète. N importe, di soit -il, j'ai pu voir mes petits- e/t/hns. Cet affreux malheur ne lui arracha jamais d'autres plaintes.

Il mourut à Paris après une courte maladie, le 25 août 1807 (1); son corps fut déposé dans l'église souterraine de Sainte-Geneviève , où ses obsèques eurent lieu le 29 du même mois. Le duc de Massa, grai d-juge, ministre de la justice, pro nonça son éloge funèbre (2). Le Corps-Législatif consigna, dans une délibération expresse, les regrets de la France entière. Des honneurs funèbres furent rendus à sa mémoire dans les églises de toutes les communions.

,(1) Françoise -Marguerite Siméon , sa femme, mourut à pareil jour, en 181 3, à Genneviliiers près Paris.

(2) Bernardin de Saint-Pierre a fait son éloge à l'institut, DuMolaro et Philippe Delleville au Corps-Législatif. Parmi les nombreux discours qui furent prononcés à l'occasion de sa niort , nous devons citer, avec une particulière reconnoissanee , ceiui que prononça M. le marquis d Areaud de Jouques, alors sous - préfet d'Aix, dans la maison commune de cette ville, en présence de toutfS les autorites réunies,

SUR LA VIE 1)^ L AUTEUR. % Jamais âme plus aimante que la sienne ; il fut adoré de sa famille et chéri de ses amis; il étoil l'objet d'une bienveillance universelle.

On disoit de lui dans les assemblées où il figura : Beaucoup F aiment, tous I estiment, personne ne le hait.

Religieux par conviction , il le fut sans faste, Ses ouvrages respirent l'amour de la vérité, de la religion et de la vertu ; ses actions furent conformes à ses principes; ses mœurs, toujours pures, furent au-dessus du moindre reproche, même dans sa plus tendre jeunesse. Bon fils, bon époux; bon père, bon parent,, bon ami , bon citoyen, il fut doux et tolérant par tempérament et par système.

Son style est pur, noble, méthodique, presque toujours élégant , souvent animé. On lui a quelquefois reproché d'être diffus ; mais il aimoiî mieux paroître prolixe aux esprits pénétrans, que de paroître obscur aux esprits paresseux. Ce qu'il rechefchoit avant tout, c'étoit la jclarté : il avoù coutume de dire qu'elle est pour le discours ce que la vérité est pour la pensée.

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