‹ "De l'utilité de la langue française aux Etats-Unis"Chapitre 1 sur 1 · EUG. ANTOINE, PROPRIETAIRE · texte numérisé non relu

EUG. ANTOINE, PROPRIETAIRE

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. le Docteur P. A. LAMBERT,

Docteur-en-Médecine de la Faculté de Paris,

Médecin praticien à la Nouvelle-Orléans.

Très Honoré Confrère,

Si, en rédigeant cet essai, — (récompensé par la Médaille d’or du dernier Concours littéraire de l’Athénée Louisianais,) — ma pensée avait eu pour interprète une plume suffisamment exercée pour en exprimer, fidèlement, l’essence, j’aurais l’honneur, aujourd’hui, en vous dédiant ce travail, de vous offrir une œuvre digne de la grande renommée que personne ne vous conteste, des nobles qualités qui vous distinguent, et de ces attributs qui font de vous un des représentants les plus justement estimés de cette race française à laquelle nous avons l’honneur et le bonheur d’appartenir.

Mais, — que votre bienveillante nature, docteur, ferme les yeux sur la forme de cet écrit; — la forme est souvent un leurre et n’est, toujours, que l’expression du cerveau n’y voyez que le fond, c’est-à-dire le cœur, — cette partie la plus noble de l’homme ; et, en acceptant la dédicace de cette composition, veuillez bien croire, docteur, que les sentimens que je vous ai si souvent entendu exprimer en faveur de notre langue maternelle, n’ont pas été complètement étrangers à cette production — que je m’imagine être un acte de respect et d’amour pour ma race, et qui, très-probablement, n’aura de mérite littéraire que celui que lui accordera l’indulgence du lecteur.

Dr. O. HUARD.

*' La laogue française est un phare destiné à éclairer au loin.”

En commençant la rédaction de cet écrit, qu’il nous soit permis de dire, sons forme de préface, que voulant interpréter de la façon la plus élevée la noble pensée qui a présidé an choix du sujet de ce concours littéraire, nous allons nous en occuper non pas au point de vue de la nécessité de l’introduction du français dans le moindre hameau américain, mais absolument comme si ce sujet était conçu dans les termes suivants : — Les classes dirigeantes aux Etats-Unis doivent-elles s’assimiler les beautés de la langue française qui, mieux que toute autre langue, représente les caractères, les nuances de la pensée, et qui est l’idiome de la grande nation dont “le devoir est de placer sous les yeux de tous les peuples les exemples qui fortifient les âmes, qui forment les caractères, qui adoucissent les mœurs, qui trempent, de bonne heure, les courages, et qui, par conséquent, constituent ce qu’il y a de plus élevé dans l’éducation de l’homme % ”

Donc, dans ce qui va suivre, nous tâcherons de prouver que la connaissance d’une langue aussi belle que la langue française, c’est-à-dire d’une langue dont la supériorité de rang est incontestée, est aussi nécessaire aux intelligences supérieures de l’Union américaine, que sont nécessaires, à un salon de bonne compagnie, les ornements pouvant en rehausser l’éclat.

Il suffit de jeter un coup-d’œil sur l’histoire des peuples, pour se convaincre du rôle important que la France remplit depuis longtemps dans la grande évolution de l’humanité, et pour savoir que partout où le génie français a pénétré son influence a agrandi, comme par enchantement, l’horizon des espérances légitimes de Fliomme, et Pa rendu plus apte à comprendre ce qu’il doit à Dieu, à ses semblables et à lui-même.

Evidemment, pour qu’une nation puisse atteindre un rang aussi élevé dans la hiérarchie des peuples civilisés, — que celui que chacun concède à la France, — et pour que celle-ci soit restée le porte-étendard de cette civilisation moderne sans laquelle les masses croupiraient dans l’ignorance et la dignité humaine ne serait qu’un vain mot, il faut que les qualités de cette nation soit d’un ordre supérieur; et, certes, ce n’est» pas une exagération que d’admettre, avec Lamartine, que u quand la Providence veut qu’une idée embrase le monde, elle l’allume dans Pâme de la France.”

Enumérer les titres divers qui ont gagné à la France la considération dont elle jouit, et suivre le peuple français dans toutes ses luttes en faveur du progrès, serait sans doute, pour nous, tâche fort douce, car nous pourrions, alors, nous étendre, complètement, sur la valeur morale de la nation qui a si souvent prodigué son or et son sang au profit des idées généreuses, mais, pareil programme ne cadrerait pas avec les limites de la question que nous devons traiter. Toutefois, le cas échéant, nous signalerons, avec d’autant plus d’empressement, les conquêtes nombreuses et variées qui ont comblé la France de prestige, que nous voulons éviter la faute du peintre qui refuserait à son œuvre le concours des plus séduisantes couleurs.

Mais, avant d’arriver aux considérations et aux faits qui militent en faveur de l’utilité de la langue française aux Etats- Unis, demandons-nous en quoi le génie français diffère de celui des autres nationalités, et essayons d’en établir l’essence.

Tout d’abord, se dressera devant nous cette vérité élémentaire : qu’il est aisé de trouver dans le génie français quelque

chose de plus puissant que sa puissance, de plus lumineux que son éclat, et ce quelque chose, introuvable ailleurs, c’est sa chaleur, c’est sa communicabilité pénétrante. “ Tandis que le génie de l’Espagne est fier et aventureux ; que le génie de l’Allemagne est profond et austère ; que le génie de l’Angleterre est habile et superbe ; celui de la France est aimant , — et c’est là sa force. Séductible lui-même, il séduit facilement les peuples ; . . . . enfin, pour second génie, la France a son cœur qu’elle prodigue dans ses pensées, dans ses écrits, comme dans ses actes nationaux.”

C’est ce génie français si subtil, si délié, si varié, et, cependant toujours si clair, si précis, si séduisant dans ses productions littéraires qui, franchissant ses frontières naturelles, a porté partout ses fruits bienfaisants et a acquis à la langue française une si grande influence qu’elle s’introduisit, de bonne heure, non seulement dans toutes les cours européennes, mais, aussi, parmi tous les gens instruits et de bonne compagnie.

On conçoit, aisément, qu’une nation aussi admirablement douée que la France devait servir au développement du progrès ; et l’imagination n’a nullement besoin de se torturer, pour s’expliquer l’ardeur des intelligences d’élite de l’Europe entière pour l’étude de la langue du grand peuple de la capitale duquel “part, chaque matin, selon l’admirable expression de M. Charles Bléton, l’ordre du jour de la pensée universelle.”

Mais, cette influence de la langue française et du génie français ne devait pas s’exercer dans l’Ancien-Monde seulement. Elle devait traverser les mers et concourir au bonheur des populations transatlantiques. Elle devait s’implanter, solidement, dans notre Louisiane, surtout, où les traces bienfaisantes qu’elle y a laissées ne disparaîtront pas tant que nos cœurs seront ce qu’ils sont : c’est-à-dire des organes de sensibilité morale, et non pas de simples viscères doués, uniquement, de propriétés physiques.

Aussi, nous inclinons-nous, profondément, en présence de ces caractères supérieurs qui ne cessent de nous exhorter à être fidèles à notre langue maternelle : leurs nobles efforts nous rappellent ce mot d’un écrivain illustre : “il est impossible que

celui qui se fait une très haute idée de son idiome, ne soit pas un ardent patriote.”

Si, maintenant, nous tenons à arriver à la cause de ces patriotiques efforts, nous la trouverons, aisément, dans ce fait : que de même que le rayon divin dont l’homme est animé l’ennoblit, de même tout ce qui fait la grandeur d’une race distinguée communique son prestige à ceux qui y appartiennent— quelle que soit la latitude sous laquelle le Destin les a fait naître. En d’autres termes : chez nous, ceux qui se cramponnent si fortement à la hampe du drapeau de la délicieuse langue française, obéissent aux dictées de la “voix du sang,” — cette adorable conseillère qui ne cessera de nous répéter que tout ce qui concerne la France, tout ce qui a trait à ses conquêtes littéraires, scientifiques, artistiques, ou autres, doit d’autant plus nous intéresser, que les victoires de la mère-patrie sont notre bien, — au même titre que la gloire d’un chef de famille est l’apanage de ses descendants.

Nous serons bientôt à cette partie de notre dissertation où, par des faits que nous fourniront la haute société de l’Uniqn américaine et des citations d’autorités indigènes, nous établirons Futilité de la langue française aux Etats-Unis ; mais, avant d’arriver à ces témoignages irrécusables, imitons la sagesse du navigateur qui étudie, consciencieusement, les moindres détails des mers qu’il x^arcourt ; consacrons quelques instants aux caractères distinctifs de la langue française ; résumons, et mettons en relief, ce qu’en disent les écrivains les plus autorisés, demandons-nous ce qu’est cette langue et quels en sont les charmes.

Cette façon de procéder, aussi indispensable à notre thèse que les matériaux à toute construction ; aussi nécessaire à nos conclusions que l’union de l’âme et du corps est indispensable à l’entretien de la vie humaine ; nous apprendra que “ la langue française n’est point une langue aux sons pleins et forts, aux inversions rapides et énergiques, aux métaphores véhémentes et hardies, aux comparaisons grandioses et sublimes, comme le sont les langues orientales, et qu’elle n’est pas non plus une

langue froide, terne, dure, peu propre à rendre l’émotion et la sensibilité, comme le sont les langues kyperboréennes. Mais, placée dans des conditions intermédiaires, la langue française est recherchée de tous les peuples à cause de sa clarté élégante, de ses habitudes délicates, de sa politesse parfaite, de la précision de ses termes, de la placidité de ses mouvements, de la simplicité de ses formes. Se prêtant, avec un égal bonheur, aux abstractions les plus hautes de l’esprit, aux finesses les plus exquises du sentiment, aux convenances les plus fugitive s de la société, elle est, par excellence, la langue des salons, des relations sociales, des ' études philosophiques, et, aussi, la langue des affaires, — sans l’empêcher d’être éminemment littéraire, comme le prouvent les mille chefs-d’œuvre qu’elle a produits. Elle est, aussi, Vâme de la conversation qui, ellemême, est le lien de la société, puisque c’est par elle que s’entretient le commerce de la vie civile, que les esprits se communiquent leurs pensées, que les cœurs expriment leurs mouvements, que les amitiés se commencent et se conservent. Enfin, la langue française est, comme cela doit nécessairement être, en rapport direct, intime, avec le peuple français lui-même, à qui pas un peuple rival ne conteste la prééminence en fait de sociabilité, de politesse, de franchise dans les manières, d’élévation dans les instincts et de merveilleuse ^aptitude pour les lettres, les sciences, les arts, le commerce, l’industrie, — en un mot, pour tout ce qui ressort de l’action humaine.”

Telles sont, succinctement indiquées, les beautés de l’idiome de cette France qui, sans contredit, a le plus contribué à imprimer à la civilisation moderne son élan actuel ; de cette France que les plus grands désastres ne sauraient abattre, et dont la disparition serait aussi funeste à l’humanité que l’extinction de l’astre du jour.

Or, quand une langue renferme en soi tant d’avantages ; quand il est vrai que son éloquence, sa poésie, sa science, ses livres de morale et d’agrément, sont u les législateurs de l’Europe ; ” quand, selon M. Lejeune, u elle est la seule possédant, actuellement, une littérature

d’ensemble ; la seule qui semble chargée d’alimenter le monde de littérature, puisque partout on copie ses auteurs dramatiques, on imite ses critiques, on singe ses philosophes, on pille ses romanciers, — et si on ne traduit pas ses poètes, c’est parce qu’on ne le peut pas ; ” quand, enfin, aujourd’hui, avec plus d’autorité que jamais, cette langue semble chargée de la fière mission de répondre au despotisme que la Liberté, seule, peut enfanter des i)rodiges salutaires et asseoir la . société sur les bases du travail et de la fraternité ; peut-on douter de l’utilité de cette langue partout où la civilisation, ayant les coudées franches, doit s’activer en faveur de l’élévation de l’homme ? . . . .Evidemment, non ! — donc, à notre sens, la connaissance du français alimentant, merveilleusement, l’intelligence humaine ; contribuant puissamment à l’adoucissement des mœurs ; rapprochant, par sa douceur, “la créature du Créateur” ; facilitant les relations tendant à augmenter le bonheur général, et douant l’homme de charmes témoignant de sa haute civilisation, est d’une incontestable utilité aux

Etats-Unis, comme ailleurs; aussi, quand se réveille en

nous la pensée qu’ici même, à la Nouvelle-Orléans, au sein d’une population franco-américaine — dont l’intelligence, la bonté, et la dignité personnelle sont notoires, il s’est rencontré des hommes, mal inspirés, qui ont décrété la suppression de l’enseignement du français dans nos écoles publiques, nous éprouvons, à leur égard, un sentiment que nous n’exprimerons pas plus énergiquement, en cette occasion solennelle, qu’en disant que nous leur adressons l’aumône de notre silence.

Les maladroits! — ils ne savaient donc pas que leur rigueur injuste n’éteindrait pas, dans nos cœurs, l’amour qui s’y trouve pour les glorieuses traditions de notre patrie, c’est-àdire pour ces liens qui nous font nous aimer les uns les autres et constituent nos richesses patriotiques? Les ingrats! — ils ont feint d’ignorer ces services rendus par la France à la cause de l’indépendance des Etats-Unis; et, en cherchant a juguler le français parmi nous, ils ont fait preuve d’inintelligence et d’absence de générosité ; car, la langue française est un phare destiné à éclairer au loin et son empire doit s’exercer partout

où s’effectue une respiration humaine, où habite une intelligence apte à goûter les délices d’une u voix d’or,” et où soupirent des âmes ayant soif de civilisation.

Nous l’avons déjà dit: pour prouver l’utilité de la langue française aux Etats-Unis, c’est au domaine des faits que nous demanderons l’appui qu’il nous faut; mais, avant de nous y élancer, parlons, brièvement, de l’universalité de notre langue maternelle. Evidemment, nous ne nous arrêterons pas à toutes les phases par lesquelles la langue française a passé avant d’arriver à la grâce qu’elle possède de nos jours ; toutefois, considérons l’époque où, pour mieux se comprendre, les gouvernements européens firent du français la langue diplomatique — caractère réservé anciennement au latin.

Pour les actes relatifs aux affaires d’Etat, pour les négociations, et même dans les conférences, on se servait, autrefois, de la langue latine parce que les langues européennes, au moyen-âge, n’étaient pas assez perfectionnées pour être écrites et servir aux documents. Ce fut vers le commencement du 13ème siècle que l’usage de la langue nationale s’introduisit dans l’administration intérieure, tandis que la langue latine fut, comme de coutume, employée dans les relations extérieures jusqu’au 17ème siècle, époque où les légations s’établirent. Mais, les agents diplomatiques se seraient trouvés exclus, par l’ignorance de la langue du pays, de tout commerce avec les personnes illettrées si un autre idiome n’eût remplacé le latin. La France pourvut à cette nécessité ; et, par le traité de Nimègue, signé en 1678, la langue française devint celle des cours. Depuis lors, son usage a été adopté pour les négociations et les écrits diplomatiques ; et quoique d’inattendus succès militaires aient fait naître, dans une autre grande nation, le désir de substituer son idiome au français dans les relations officielles entre gouvernements, il nous est doux de constater qu’en présence de la précision, de la clarté et de l’élégance de la langue française, ce désir n’a eu que la durée éphémère du rêve.

Il y a donc 203 ans que les gouvernements civilisés n’ont recours qu’au français dans les relations officielles entre Etats, c’est-à-dire comme langue diplomatique, — consacrant ainsi, le caractère d’universalité de la langue de notre mère-patrie. Depuis ce grand événement, notre langue n’a évidemment rien perdu de sa puissance et est restée celle de la bonne compagnie, de la littérature la plus estimée, de la poésie la plus harmonieuse 5 celle, enfin, que toutes les nations civilisées considèrent comme l’élément indispensable de toute éducation supérieure, et dont l’utilité aux Etats-Unis est, pour ainsi dire, établie par l’ardeur avec laquelle la haute société des grands centres de l’Union américaine l’étudie.

Chose bizarre ! — tandis que les directeurs des écoles publiques des paroisses les plus françaises de la Louisiane, — méconnaissant le désir des parents, — semblent dire à la langue de nos aïeux: u Tu n’entreras plus ici 5 ” au Nord et dans l’Est des Etats-Unis, surtout, on se passionne pour l’étude du français, 011 s’en assimile les beautés, on se comble de ses charmes !

Ce que nous venons de dire du noble élan des classes élevées du Nord et de l’Est du pays en faveur de la langue française, est notre entrée dans ce domaine des faits qui nous autoriseront à conclure comme nous le ferons. Ces faits , comme les chiffres, n’ont pas besoin de grands commentaires ; toutefois, en les reproduisant avec toute l’expression de leur simplicité, de leur brièveté et de leur valeur, nous ne tairons pas notre admiration pour le peuple américain qui est la source d’où nous les puiserons.

Ici, qu’on nous permette, un instant, la note gaie, — cette note si française ; — d’autant plus qu’elle nous permettra de dire, sous forme amusante, notre haute opinion de la valeur du peuple des Etats-Unis.

Un jour, écoutant un homme d’esprit, qui honore cette

noble i>rofession médicale à laquelle il appartient, nous l’entendîmes dire : — u Si l’américain, que j’admire tant, n’existait pas, et si Dieu m’ordonnait de le créer, pesant 150 livres, voici comment je procéderais : — je prendrais :

30 livres d’intelligence supérieure,

30 livres d’énergie,

30 livres de sens pratique,

30 livres d’amour du travail,

30 livres de persévérance ;

je mêlerais, très-exactement, le tout, après y avoir ajouté un litre d’Elixir de générosité et d’audace, — et mon homme serait créé.

— Mais, remarquâmes-nous sur le même ton plaisant, n’y mettriez-vous point un peu de cette poudre composée de chimères, de rêves et d’enthousiasme pour l’inutile ?

— Pas le moindrement, répliqua le savant, car cette addi. tion ne me donnerait pas un américain pur sang.

Revenant à nos faits , et nous inspirant de la morale de l’historiette que nous venons de conter, nous disons que les américains dont la grande intelligence, la prodigieuse activité et le complet amour pour le travail en font un peuple véritablement remarquable, ne caressent pas le rêve. Ils sont, avant tout, un peuple “pratique,” n’ayant par nature, par éducation et par tempérament, aucun entraînement pour ce qui, à leur sens, n’a que la valeur de l’hypothèse. Aussi, quand ce peuple se donne à une chose, c’est qu’il y voit, qu’il y trouve, des avantages incontestables. C’est donc la haute intelligence, — disons la clairvoyance, — des classes supérieures de la nation américaine qui leur a permis de se convaincre qu’à mesure que l’individu s’élève dans l’échelle sociale, il doit, pour s’y maintenir, se mettre à l’unisson des caractères supérieurs qui ont mission d’agrandir et le champ intellectuel et le domaine matériel de l’humanité. Et voilà pourquoi, — comprenant que l’étude du français ne peut qu’augmenter et leur influence et leurs séductions, — voilà pourquoi, disons-nous,

nous nous trouvons en face de cette détermination de nos frères du Nord et de l’Est, de posséder, aussi complètement que possible, cette langue française — dont ils sont les premiers à reconnaître Vutilité.

Mais, nulle part plus qu’à Boston, PAthènes d’Amérique, n’ont été plus constants les efforts favorables à la propagation de la langue française aux Etats-Unis; et si c’est avec une sorte de fierté louable que nous enregistrons ce fait, c’est que Boston est la ville littéraire, par excellence, de notre patrie et, par conséquent, celle dont les agissements feront naître, dans tous les grands centres de l’Union, des imitateurs dont l’exemple profitera à tous. C’est aussi dans la nouvelle Athènes de l’Union américaine, que le professeur de français trouve, aisément, l’emploi qu’il obtient si difficilement en Louisiane, depuis que nous ont appauvris des influences ennemies, — appauvrissement qui ne sera pas éternel, néanmoins, car nous en sortons, peu à peu, grâce à notre détermination de ne pas nous laisser dominer par le découragement, mais de demander au travail la réparation de nos désastres.

Boston! — pouvons-nous prononcer ce mot sans exprimer à la ville instruite notre sincère reconnaissance pour la main sympathique qu’elle nous tendit, en 1878, alors qu’un horrible fléau remplissait de larmes notre population entière, et que le glas de chaque heure augmentait le nombre des mères louisianaises pleurant la mort des êtres chéris que leur enlevait le Destin? Non, nous ne le pouvons pas, car la reconnaissance n’est un fardeau que pour les âmes basses.

Donc, Boston est le foyer américain de la “langue du cœur,” de l’idiome de cette noble France que l’éloquent Gambetta vient de définir: “la plus haute personne morale qui soit dans le monde.” C’est aussi là que vit Adams, ce lettré-patriote qui, questionné sur la valeur de la littérature française, répondit : “elle a ceci de puissant : que ses plaisirs conviennent à tous les états de la vie, à tous les âges, à tous les lieux ; on en peut dire qu’elle nourrit la jeunesse, charme nos vieux ans, sert d’ornement au bonheur, d’asile et de consolation à l’adversité.”

Mais, quelque grande que soit la valeur des témoignages qui précèdent, il en est d’autres d’une portée immense que nous allons esquisser. Parlons, d’abord, de l’influence de la femme, — cet être incomparable, si faible en apparence, et dont le pouvoir est tel que la sagesse des nations en a dit: “Ce que femme veut, Dieu le veut.”

Eli bien! cette influence est tellement acquise à la thèse que nous soutenons que, pour éviter les longueurs, nous nous contenterons de dire que dans bon nombre des salons de choix de Boston, on se réunit, hebdomadairement, dans le but de cultiver la conversation française, et que quiconque, dans ces salons où l’instruction, la beauté et les richesses sont sœurs, s’énonce autrement qu’en français, est redevable d’une amende que perçoivent, immédiatement, les mains de la Beauté, et que celles de la Charité versent, le lendemain, dans l’aumo-

nière des orphelins Peut-on, plus noblement, faire concourir

la culture de l’esprit au soulagement de ces pauvres petits déshérités qui n’ont que Dieu pour les aimer, paternellement, ici -bas !

Ainsi, au Nord, le drapeau de la propagation de notre idiome est tenu par les mains adorables de la femme, — dont un seul des regards fait souvent plus pour le triomphe d’une grande cause que l’épée du plus vaillant des conquérants. Parmi nous, c’est dans l’âme de nos charmantes louisianaises qu’est placé le culte de notre population pour la langue de nos aïeux; et quiconque connaît les beautés de cette âme, qui sait combien sont ardentes et sincères les nobles passions qui l’agitent, ne doutera pas plus de l’éternelle fidélité des Louisianais à leur langue maternelle, qu’il n’est possible de douter des qualités supérieures qui font de nos délicieuses créoles les mères les plus dévouées, les épouses les plus tendres, les filles les plus douces qui soient.

Si, maintenant, nous demandons à d’autres faits la puissance de leur autorité, ils ne nous apprendront pas seulement que des personnages aussi éminents que Longfellow, Suinner, Edward Everett, et autres se sont glorifiés ou se piquent d’honneur de parler notre langue, mais ils nous diront que la

. presse américaine elle-même, par la voix du Washington Republican , s’est prononcée en faveur de l’étude du français aux Etats-Unis — ce qui a valu à ce journal les félicitations de l’ho* norable J. H. Siddons, homme d’intelligence, de savoir et d’expérience. Dans sa lettre, M. Siddons, après avoir signalé le fait que dans un grand nombre d’institutions aux Etats- Unis, on enseigne, actuellement, les langues étrangères avec succès, demande que la langue française, la langue diplomatique, soit exigée de tous ceux qui sollicitent des consulats ou des emplois de secrétaire d’ambassade. u Ils ne pourront, u alors, être confondus, dit-il, avec ces parasites incapables qui u ne demandent ces places que pour le plaisir et les bénéfices u qu’elles rapportent.”

. . .Est-il besoin d’en dire plus pour établir l’utilité de la langue française aux Etats-Unis et pour prouver que nous avons maintenu cette utilité conformément au plan qui nous a fait prendre la plume? Nous l’ignorons; mais, en terminant ici ce chapitre pratique de notre travail, nous sommes heureux de penser que, pour le rédiger, nous n’avons pas demandé conseil à notre orgueil de race.

Quant à l’utilité de la langue française dans les rapports commerciaux et intellectuels si nombreux entre l’Ancien et le Nouveau Monde, nous croyons pouvoir ne pas en parler longuement, attendu que l’essence de tout ce que nous avons dit de la supériorité et des beautés de notre idiome peut leur être appliquée. Contentons-nous donc de dire: que s’initier à la langue française, c’est se combler de ces facilités qui établissent les relations les plus solides, — celles qui profitent le plus à l’individu comme à la société.

Quant à nous, Louisianais franco-américains, quels titres n’a pas la langue française à notre considération, à notre amour? N’est-ce pas l’idiome de cette France de nos pères, si

grande, si hospitalière, si riche par son travail, si généreuse par son cœur ? — Ne fut-elle pas la langue des glorieux fondateurs de notre adorée Louisiane ? — ne fut-elle pas celle de ces vaillants martyrs louisianais qui, sous O’Reilly, en 1769, préférèrent la mort au joug d’une domination étrangère? — ne futelle pas celle des gouverneurs Villeré, Derbigny et Roman qui, au pouvoir, comme dans la vie privée, furent des modèles d’intégrité et de patriotisme? — n’est-elle pas l’organe naturel du héros bien-aimé qui a immortalisé son nom sur les champs de bataille de la patrie et qui, en acceptant la Présidence de l’Athénée louisianais, a prouvé sa fidélité à son origine ? — n’estelle pas la langue d’un grand nombre d’écrivains louisianais qui brillent encore comme journalistes, poètes ou romanciers? — n’est-elle pas celle de nos estimables compatriotes : — Gayarré, l’éminent et honnête historien; Henri Vignaud, devenu une des gloires de la critique parisienne ; Albert Delpit, poète et romancier moraliste, si justement estimé ; le Révérend Père Adrien Rouquette, — ce prêtre, à la fois savant et respecté, dont la plume si pure, si éloquente, fait tant aimer Dieu ? — enfin, cette langue française, si douce, si caressante, n’est-elle pas celle dont se servirent nos mères, alors qu’en nous recevant des mains de la Providence, elles déposèrent sur nos fronts ce premier baiser de l’amour maternel qui est le premier baptême du nouveau-né?

Ah! observons-nous, mes compatriotes! ne faisons jamais cause commune avec ceux qui nous invitent à oublier les nobles traditions de la Louisiane; mais soyons toujours fidèles à notre langue maternelle: aucune autre ne lavant, car aucune autre ne possède à un degré aussi élevé l’art de charmer, de bien dire, d’instruire, d’intéresser plus agréablement, d’exprimer plus éloquemment les doux mouvements du cœur.

Oui ; restons ce que nous sommes. Etudions les autres langues, car on ne saurait trop s’instruire ; mais soyons toujours épris de la nôtre puisqu’elle nous vient de Dieu et qu’elle est celle de ces grandes idées qui constituent la civilisation moderne ; c’est en nous conformant à ces conseils,

que nous ne subirons aucune métamorphose hideuse ou regret-

table ; que nous conserverons lep attributs de notre race ; que lions établirons notre respect pour ceux de qui nous provenons ; que nous ne deviendrons pas les victimes de ceux qui veulent nous amoindrir; que nous ne briserons lias les douces chaînes du saint foyer de la famille; que notre fidélité à notre origine nous gagnera la considération des nationalités étrangères, et que nous aurons l’honneur de 11e pas abandonner le drapeau de cette langue française qui semble avoir été formée pour polir l’homme, pour rehausser les charmes de la femme et pour adresser, plus éloquemment, à PEternel, les prières (pie nous lui devons.

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