‹ De la bibliographie générale au dix-neuvième siècleChapitre 1 sur 4 · L'EDITEUR, QUAI SAINT-MICHEL · texte numérisé non relu

L'EDITEUR, QUAI SAINT-MICHEL

Atbil 1863.

BE Ll BIBLIOGRAPHIE GÉNÉRALE

Lettre à H. Jacques-Charles Branet.

Monsieur,

L'orgueil est un défaut qui nous entraîne à commettre de bien graves injustices, que tôt ou tard la conscience devrait nous reprocher, si le sentiment dont elles découlent avait des intermittences; mais Torgueil blessé poursuit sans relâche et avec frénésie celui qui a fait la blessure, même par des calomnies ! cherchant à calmer ainsi le dépit éprouve. Je suis dans ce moment la victime de votre immense orgueil, et je tiens à ce gue l'on juge qui de nous deux a tort envers l'autre . Je n'attaque point l'octogénaire : je réponds à soji attaque. '

Longtemps avant Tapparition de la deuxième partie du tome IV de votre savant et somptueux Catalogue, je savais que vous vous proposiez de lancer contre moi de ces bonnes petites méchancetés qui vous sont assez familières, et que, du reste, vous débitez «Tecentrain. J'étais donc impatient de voir paraître la partie en question. En l'attendant, je me demandais quel pouvait être le motif de l'attaque dont j'étais menacé. Cela ne pouvait pas être Jalousie de métier, car nos ouvrages sont très-dissemblables, et ils ont un but si différent, qu'ils ne peuvent se faire concurrence l'un à Fautre D'ailleurs, je suis assez heureux pour posséder de vous. Monsieur, une lettre remontant à 1827, dans laquelle vous m'adressez les plus bienveillants éloges sur la- France littéraire^ et je ne crois pas les avoir démérités par une rédaction moins soignée; au cofïtraire, j'ai continué à en améliorer le plan autant que je Tai pu, et je crois> qu'avec mon tome XU, surtout, labiblio-

loge* qu'il mérite ; j'ai fait même plus : à l'occasion de la contrefaçon faile^ à Bruxelles, j'ai élevé la voix dans un petit journal que je publiais alors, et je m'applaudis d'avoir fait renoncer feu le baron F. de ReifFenberg au projet de diriger cette déloyale entreprise. Ai-je jamais fait des emprunts à votre livre? Je me perdais en conjectures en cherchant ce que vous pouviez avoir à me reprocher.

Enfin, le complément de votre tome IV a paru, et j'y ai lu les deux colonnes entières que vous m'avez fait l'honneur de me consacrer. Je suis maintenant fixé. Ce n'est point, comme je l'avais bien pensé, la jalousie de métief qui a dicté le malveillant article que j'y ai lu. C'est la plaie encore béante d'une blessure faite, en 1814, à votre immense orgueil, par l'article de Marie-Joseph Guichard, sur les trois premiers volumes de la quatrième édition de votre Manuel, article un peu sévère, mais qui n'en est pas moins juste, à propos du choix, si choix il y a, des livres que vous citez. On vous avait, Monsieur, jusqu'alors, comblé d'éloges, parce que c'est plus vite fait et moins pénible de louer quand même un ouvrage de bibliographie que de le lire d'un bout à l'autre, pour constater en parfaite connaissance de cause ce qui est bien et ce qui est mal Je commis l'imprudence d'insérer cette critique dans un autre petit journal que j'avais la charge de continuer, le Moniteur de la librairie, où elle parut en février 1844. Voilà le véritable motif, non avoué, de votre philippique contre l'éditeur du susdit article, qui, après dix- huit années, remue encore votre bile. Joseph Marie Guichard, érudit bibliophile, critique distingué, auteur de travaux estimables ^, et qui eût été, s'il l'eût voulu, un concurrent

1 Voir la UUér, franc, eontêmp., II, 203.

redoutable pour vous, car il connaissait parfaitement les incunables et, sinon les Tieilles drôlerie sde nos pères, au moins les liwes anciens, ayant plus de valeur littéraire que de valeur vénale : c'était un véritable érudit ; et pourtant, Jos.-Mar. Guichard n'est cite dans votre cinquième édition que par une seule ligne, au sous-sol d'une page ! parmi les auteurs de peu d'importance, ainsi que vous Tavez fait pour tant d'autres qui méritaient mieux que moi les honneurs de vos colonnes. Premier effet de votre implacable rancune : le châtiment du silence contre Joseph-Marie Guichard. Cela ne vous suffisait pas. 11 vous fallait. Monsieur, une victime expiatoire, et c'est moi que vous avez honoré de votre choix, en déversant, dans l'articlo que vous avez bien voulu me consacrer, tout ce que votre esprit a pu trouver de malveillance, mais surtout en essayant de me tuer avec l'arme du ridicule, et cela longuement : l'excès contraire, par rapport à Joseph-Marie Guichard.

Autant j'aime à causer de mes travaux, autant il me répugne de causer de moimême ; mais vos attaques. Monsieur, me contraignent à rompre un instant avec mon habitude de retenue. Je vous demande donc. Monsieur, la permission de faire connaître à MM. les libraires et amateurs de livres, près desquels vous m'avez calomnié, les raisons qui ont déterminé vos attaques. Je dirai d'abord quelques mots sur votre carrière de bibliographe, puis je reproduirai l'article de Joseph-Marie Guichard, motif de votre incurable rancune, sans y ajouter un seul mot de moi; je rappellerai la suite de procédés, de peu de goût, à mon adresse, que cet article vous a suggérés; enfin, je reproduirai l'article que vous m'avez consacre, en y relevant vos inexactitudes calculées, vos appréciations perfides, et surtout vos calomnies.

De m. Bmnet et de son « Mannel )).

Brunet (Jacques-Charles), savant bibliognoste, chevalier de la Légion d'honneur, né le 2 novembre 1780, à Paris, est fils de Thomas Brunet, libraire dans cette ville, éditeur de pièces de théâtre, qui demeurait, au commencement de ce siècle, rue Gît-le-Cœur, n° i 8, et avait son dépôt au théâtre du VaudeviUç, rue de Chartres. M. Jacques-Charles Brunet, qui continua la librairie pendant quelques années S s'était livré, dès sa plus tendre jeunesse, à l'étude de la bibliognosie, dans laquelle, avec le temps, il s'est fait un nom très-répandu, il n'avait pas vingt-deux ans lorsqu'il débuta par la publication d'un Sup' plément (ou quatrième volume) au Diclionnaire bibliographique, historique et critique des livres reclierches. (Paris, Delalain fils, 1802, in-8.) L'ouvi'age, d'un abbé Duclos et pourtant connu sous le nom d' André-Charles Cailleau, le libraire (1790, 3 vol. in-8), aussi bien que le Supplément, anonyme, de Al. Jacques-Charles Brunet, sont aujourd'hui justement oubliés, parce qu'ils ne sont plus au niveau de la connaissance des livres. Le travail de M. Jacques-Charles Brunet ne procura pas moins dans le temps, à son auteur, l'avantage d'être connu, et, par suite, de se faire rechercher pour la rédaction des catalogues de bibliothèques à vendre. M. Brunet a du en rédiger un certain nombre; mais les seuls que l'on cite sont ceux de M*** (Léon d'Ourches) , 1811, in-8 , et du marquis Germain Garnier, pair de France, 1820, in-8. En 1805, parut la première édition d un Dictionnaire portatif de Bibliographie, un volume in-8, dont la seconde édition, revue et considérablement augmentée, fut publiée en 1809, in-8 et in-4. Ce volume, qui ne contribua pas peu à faire oublier l'ouvrage de l'abbé Duclos et de son continuateur, porte le nom du libraire Fr.-lgn. Fournier ; mais le véritable auteur était un homme qui avait aussi la pratique des livres, très-laborieux et très modeste, M. Jardé, alors commis de l'ancienne maison de librairie Rusand, sise, à cette époque, au palais Abbatial. En maniant les livres des bibliothèques qu'il était chargé de vendre, ce qui lui en facilitait la connaissance aussi bien que Texamen, et en empruntant à ses devanciers, M. Brunet avait rassemblé un grand nombre de notes; aussi fit-il paraître, en 1810, la première édition de son Manuel du libraire et de l'amateur de livres, et seulement quatre années plus tard (1814), il en publiait déjà une seconde, augmentée de plus de quatre mille articles et d'un grand nombre de notes, à laquelle il ajoutait un quatrième volume, très-utile, constituant une Table en forme de catalogue raisonné. Outre que c'était dès

1 La deuxième édition du Manuel^ 1814, 4 vol., porte encore pour adresse de vendeur : Brunet, libraire, rue Glt-le-Gœur, n« 4 ; la troisième porte : Paris, l'Auteur, rue Glt-le-Gœur, u» 10. .

lors le plus récent, c'était aussi le plus ample guide à Tusage des trafiquants et acheteurs de livres; il réussit donc.

Le titre de Touvrage de M. Brunet ne répond pas au contenu ; le véritable titre eût dû être : Guide du vendeur et de l'acheleur de livres. Celui de Manuel n'est ordinairement donné qu'au livre qui résume les éléments d'une science ou d'un art. Or, si la connaissance des livres est de première nécessité pour le libraire, elle ne constitue pourtant pas à elle seule tout ce qu'il importe de savoir à celui qui veut faire son commerce avec distinction. 11 existe une petite compilation renfermant ce qu'aucun libraire ne devrait ignorer et qui porte à juste raison le titre de Manuel du libraire^ du bibliothécaire et de l homme de lettres , par un libraire*. (Avignon et Paris, 1828, in-18 de 216 pages), où, entre autres choses, on trouve une notice sur la librairie, les devoirs et qualités d'un bon libraire, un dictionnaire des principaux termes employés en bibliographie, la législation sur la presse, le timbre et les journaux, etc. La composition de ce petit livre en justifie au moins le titre, tandis que celui que M. Brunet a donné au sien est tout simplement un non-sens.

A l'époque où parurent les deux premières éditions de l'ouvrage de M. Brunet, il existait encore à Paris des chefs d'anciennes maisons de librairie, qui avaient précédé de beaucoup l'auteur du Manuel dans les ventes, manié bien deslivres, et qui tous étaient aptes à publier de semblables travaux : MM. Barrois, De Bure frères, Mérigot, Merlin père et fils, Renouard, Tilliard et autres, qui virent sans jalousie les succès de M. Brunet. Ce que voyant, M. Brunet finit par se persuader que personne n'était de force à lutter avec lui, et à partir de ce moment, il se dit désormais ,

Nul n'aura de l'esprit, hors mot, et mes amis.

Plus tard, se formèrent d'autres libraires qui, par leurs connaissances, honorèrent leur profession; MM. Silvestre, Techener, Potier, Delion, P. Jannet, Aug, Aubry, qui ont rédigé d'excellents catalogues et prouvé qu'ils pouvaient se constituer les' rivaux de M. Brunet ; ils n'en ont rien fait.

En 1820, parut la troisième édition du Manuel du libraire et de l'amateur de livres, augmentée de plus de deux mille articles et d'un grand nombre de notes (4 vol.), et quatorze ans plus tard, en 1844, M. Brunet fit paraître ses Nouvelles Recherches bibliographiques, ou Supplément à la troisième édition du Manuel (3 vol. in- 8), qui ont été refondues dans la quatrième. ^

Peu de temps avant la publication de la troisième édition du Manuel un livre vit le jour qui devait lui porter un terrible coup, si l'auteur lui avait destiné le même usage : leCotologjiede la bibliothèque d'un amateur, avec des notes bibliographiques, critiques et littéraires, par Ant.-Aug. Renouard (1819,4 vol. in-8). « C'est un livre fort supérieur, sans doute, a dit M. Brunet, à la plupart de ceux du même genre (y compris ou non le Manuel ^ M. Brunet ne s'est pas prononcé) et très-remarquable par sa belle exécution ; mais peutêtre s'aperçoit-on trop, en le lisant, que l'auteur a voulu prouver qu'il savait faire autre chose que de la bibliographie, » travers qui doit se pardonner, tant le fait est rare chez les personnes gui, en France, s'occupent de cette spécialité. M. Brunet ne verrait-il dans la bibliographie que la seule Tilulographie, la Catalogographie ? Non, il sait, mais son amour-propre ne lui permet pas de l'avouer, que cette spécialité des connaissances humaines a de nombreux rameaux. Si la bibliographie pratique est une science, ainsi qu'on l'a si souvent répété, c'est de l'autre côté du Rhin qu'il faut aller l'étudier. Chez nous, les bibliognostes sont loin d'être de la valeur d' Ant.-Aug. Renouard, il faut en excepter pourtant les auteurs de monographies scientifiques et de haute littérature, élaborées ex

extérieures, et qui avec de la persévérance sont parvenus à produire des travaux utiles, commercialement parlant, ainsi les Brunet, les Querard, etc.; ce sont des hommes spéciaux, qui rendent des services dans la mesure de leurs capacités, mais ce ne sont pas des savants : la bibliographie a ses rapins tout aussi bien que la peinture. 11 en est autrement en Allemagne, où la science des livres est enseignée par des hommes d'érudition variée : des docteurs, des professeurs, des bibliothécaires distingués. Là, le goût de la bibliographie est très-

^ Plusieurs catalogues ont présenté ce petit volume comme étant de M. Thoisnier-Desplaces^ libraire ; c'est une erreur i il est de M. P. GhaiUol, à Avignon, son imprimeur.

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répandu, coDséquemment les ouvrages qui en traitent sont toujours sûrs de réussir, et lears auteurs peuvent e>pérer d'être récompenses. Aussi les savants de cette nation oe dédaignent-iis pas de s'en occuper, pour être utiles moins au commerce qu'aux travailleurs, aux étudiants; de là leurs excellentes monographies. Quels sont les hommes qui, en Allemagne, au i 9* siècle, se sont distingués en bibliographie générale? ce sont : Fréd.-Ad. Ebert, docteur en philosophie, secrétaire de la bibliothèque royale publique de Dresde, correspondant honoraire de la Société des sciences historiques de l'Allemagne, à Francfort-sur le Mein, auteur du Bibliogrnphhches Lexicon (l82i-30. 2 vol. in -4), et de bien d'autres savants ouvrages cités par Kayser, dans son VoUsiàndiges Bûcher- Lexicon. {^** Theil, Leipzig, 1834. p. 9i ; le fécond Jean-Samuel Ersch, connu plus particulièrement en France par Fun de ses nombreux ouvrages, la France lUlèraire, qui a été si utile à Tauteur d'uQ autre livre portant le même titre, publié par la m;iison Didot ; Jean-Georges-Théodore Graesse, conseiller aulique, bibliothécaire du roi Frédéric-Auguste 11, directeur du Musée japonais, auteur d'un grand nombre de savants ouvrages, parmi lesquels deux ouvrages importants en bibliographie, le premier, intitulé : Lehrbuch einer allgemeinen Litera" lurgeschichle aller bekanntftn Volker der Well von dtr àlUslm bis auf die netusle Zeit (Dresde, 1839-59, 4 gros vol. iQ-8), ouvrage qui n'a pas son égal en France; le second, son Trésor de livres rares el précieux, ou Nouveau Diclionnetire bibliographique (t. MV, i6t(/., 1858 et ann. suiv., in-4); Fréd. -Laurent Hoffmann, docteur en droit, ancien censeur à Hambourg, non moins distingué comme bibliophile que comme critique, et qui écrivant avec autant de facilité le français que Tallemand, donne depuis longtemps des comptes rendus d'ouvrages et des articles de bibliographie pure à la 5(^1 ais und Gelehrle Zeilung des Hamburgischen vnpariheiischen Correspondenten^ feuille qui en est à sa cent trente et unième année d'existence, et au Bulletin du bibliophile belge, recueil où il a publié beaucoup d'articles lus avec gi-and plaisir, sur toutes les branches de la biblio-

faphie. M. F.-L. Hoffmann à aussi fait imprimer quelques estimables travaux, mais . Brunet s'est borné à citer dans le sous-sol d'une de ses pages son Caialog der Commerzial bibliolhek in Hamburg;\e docteur Jules Petzholdt, bibliothécaire de S.M. le rôi Jean de Saxe et de S. A. le prince héréditaire, Albert, duc de Saxe. M . Petzholdt est resté entièrement inconnu à l'auteur du Manuel du libraire, et pourtant ce savant, outre des cataloi^ues de bibliothèques publiques et privées, un Catechismus der Bibliolhekenlehrê (Leipzig, 1856, in-18 de x-2n pages compactes, avec 6 taoleaux), ouvrage estimé, est encore Pauteur d'un recueil périodique, précieux pour les personnes s'occupant de quelle branche que ce soit de la bibhographie, 1'^ nzeiqerfûr Litera lur der Biblioihi Kwissenschaftj plus tard Anseiger fur Bibliographie und Bibliolhekwissenschafl (Deutschlands und der Auslandes), qui a commencé à paraître à Halle, en 1840, et qui a continué sans interruption jusqu*à ce jour, dans lequel l'auteur, voulant justifier son Utre, a donné d^éxcelleUtes notices sur l'imprimerie et les imprimeries, les bibliothèques célèbres et les bibliothécaires, des notice$ bibliographiques et sur des bibliographes, sur les manuscrits, etc. Cesi enfin un etisembte die notions sur toutes les parties' qui constituent la bibliographie. Si les savants qui viennent d'être cités n'ont point voulu se borner à faire de la Titulographie, on doit leur en être reconnaissant, car ils ont su donner de Tattrait à, une étude souvent repoussante par sa sécheresse.

(ùette digression sur la bibliographie en Allemagne a interrompu la revue des ouvrages sur la matière publiés en France. Le dernier ouvrage dont il a été question est celui d'Ant.- Aug. Renouard, dont M. Brunet ne se déclare pas très partisan. Le Catalogue Renouard n'étant point un guide pour les vendeurs et acheteurs de livres, mais le catalogue d'un bihliothécopole, qui a servi de modèle à bien d'autres catalogues de bibliothèques et a été trop souvent imité depuis, par nos principaux libraires antiquaires {Anliqnarischer- Buchhàndler, Second Hand'sBookaellér), il ne peut être ici question de l'ouvrage de Renouard que pour mémoire. Il n'en est pas ainsi d'un autre livre qui parut quelques années après la troisième édition du Manuel, que M. Brunet ne cite pas dans sa cinquième édition : c'est le Dictionnaire bibliographique, ou Nouveau Manuel du libraire et de V amateur de livres .. Avec des notes critiques, historiques et littéraires, à l'aide desauelles on peut se fixer, soit sur l'importance bibliographique, soit sur le mérite de la plupart des ouvrages ; augmenté d'un nombre considérable cTarticles échappés aux bibliographes précédents, ou relatifs à des ouvrages publiés postérieurement aux leurs ; par M p***** (Psaume;, membre de plusieurs sociétés savantes ^Paris, Ponthieu, 1824, 2 vol. in-8). Cet ouvrage fut assez promptement épuisé, ce qui établit : i<* que M. Brunet n'était pas le seul, même en dehors jie ki librairie, apte à faire un travail comme celui qu'il a publié ; ^ que, ù le sien a ^ €iaq éditions (plus deux cdatrefaçoâs beiges)! «'est i(u'îl n'a fM

Afî DiX-MEUViÈME SIÈCLE. 7

eu et ne pouvait pas avoir de coocurrentSt par les raisons que voici : Les ouvrages de bibUograpnie un peu étendus, pourvu qu'ils soient intelligemment et soigneusement élaborés, coûtent beaucoup de peines et de sacrifices ; peu de libraires veulent s'en rendre les éditeurs ou quand ils s*en chargent rémunèrent misérablement les aut^rs. Les libraires savent qu'il n'y a point de livres dont la composition revienne plus cher que celle des ouvrages de bibliographie , dans laquelle les remaniements et les corrections sont sans fin S et que ces sortes d'ouvrages ont bientôt vieilli, parce que les goûts des amateurs de livres diangent aussi iréauemment que leurs tempéraments ; et la preuve -de ces derjiières assertions, c'est que, depuis 1810, époque de la premi^ apparition du Manuel jusqu'à ce jour» en plus de cinquante ans, il n*a été publié en France de guide du vendeur et de l'acheteur de livres, que le seul ouvrage de Psaume» faute d'éditeurs. Mais M. Brunet est riche, il a pu triompher de tous les obstacles^ et payer sa gloire : tous les travailleurs ne peuvent en faire autant. Voilà la véritable raison du grand succès du Manuel du libraire : on n'a pas eu rembarras du choix.

De I82i à 1830, parut à Leipzig VÀllqemeines bibliographiickee Lexiam, de F.-A. Ebert, 2 vol. in-4 9 qui eût fiût une terrible concurrence à l'ouvrage de M. Brunet, si les notes eussent été écrites en français, ou si, comme on en a eu un moment le projet, on avait fait une traduction de cet ouvrage estimé. Mais aujourd'hui le livre d'Ëb^ aurait le sort de la troisième édition du Manuel: il serait vieuK et arriéré.

De 1841 à 1844, M. Brunet publia sa quatrième édition. Pour cette dernière édition,' aussi bien que pour ses Nemvales Eecherchee bibliographiques , M. Brunet fut puissamment aidé par un midit modeste, qui, comme A.-Â. Renouant, «savait faire toute autre chose que de la bibliographie ». L'auteur du Manuel n'a point assez largement reomnu la part que feu Parison, son ami, a prise à ces deux ouvrages. Les mânes du défunt ont dû en être irrités.

La cinquième édition, livre d'une très-belle exécutio|i typographique, commencée en 1860, est arrivée au quatrième volume ; tout fait prévoir qu elle sera terminée en 1863 : elle a été tirée, dit-on, à 6,500 exemplaires ! Quelques amateurs préfèrent la précédente, attendu que tes additions de la cinquième se composent, en grande partie, de défenses de l'auteur contre des critiques qui ont été i^tes de la quatrième édition, comme d'autres préfèrent la troidème, de 1820, ne renfermant point encore la mention de cette innombrable quantité de plaquettes recherchées depuis par les bouquinomanee.

Deux mots maintenant sur ce qu'est véritablement le M€ameldu Ubrain ef de Vama^ leur de /ù^res, même dans sa dernière édition ; sur ce qu*il aurait dâ être, sur les services qu'il a rendus, et sur les gens qui en ont profité.

Le Manuel du libraire et de Vamateur de livres énumère et décrit avec soin, en un oixlre simple et clair, un choix de livres cpie son auteur a trouvés mentionnés dans le^ ouvrages de ses devancieis, de ceux qui sont passés dans les ventes, en France et à l'étranger, depuis cent ans et plus, et cela d'après les catalogues particuliers de bibliothèques vendues» ou d'après des catalogues généraux de diacune des nations chez lesquelles des ventesse sont effectuées. Pour rAUemagne,ceux de F.-A. fibert (Leipzig, 1821- 1830, 2 vol. itt-4 ), cité précédemment; de J.-G.-Théod. Graesse {Trésor de livres rarm ei prèdeuXy ou Nouveau Dictionmaire bibiiograpkiquey 1. 1 et lY , A.-Meneses, Dresde, 1 858- 1863 et années suiv., grand in-4). Pour l'Angleterre, ceux de Clarke(il bibliograpkical DiUionewy, London, 1802-1806, 8 vol. in-12, dont 2 de supplément) ; de Will.-Thom. Lowndes ( The bibliographer's Mantial of English liUrature^ etc. London, 1834, 4 vol. in-8, ou 1857 et années suiv., 9 part, en 4 vol. in-12). Les ouvrages bibliographiqueB de ces deux nations, si riches en livres scientifiques, en philologie, en linguistique, en géographie et en histoim, ont fourni à M. Brunet de prédeuees indications. Pour les livres qui se sont vendus à Paris, l'auteur du Manuel a pu décrire, 4e visu^ un grand nombre d'ouvra^, mais il n'en a pu être ainsi pour ceux qui ont été vendus en province fît à l'étranger ; il a cité de confiance, d'après des catalogues de ventes qui n'ont pas toujours été rédigés avec soin, et comme M. Brunet n'est pas très-familier avec les langues étrangères, il a quelquefois tronqué des titres et mal classé des livres dans sa table systématique : on pourrait en citer ^plusieurs exemples. Beaucoup d'amateurs ont aussi (lut des communications à M. Brunet sur des livres importants ou rares» et lui-même s^est avantageusement servi de bibliographies spéciales et de bonnes monographiei^ publiées depuis une trentaine d'années; il a compilé^ en un mot* A l'aide de tous ces secours, M. Brunet a pu doter la librairie du plus ample guide du vendeur et acheteur

1 fauteur 4e la France littér(»jre, xmeux <fue personne, en sait quelque clios^t

8 DE LA BIBLIOGRAPHIE GÉNÉttALE

de livres existants, dont les quelques erreurs inévitables qu'on y remarque, ne diminuent en rien ruHlité. On trouve cité, dans le Manuel du libraire et de V amateur de livres, tous les premiers monuments de la typographie, examinés avec soin par Tauleur depuis plus de cinquante ans ; un choix des classiques de toutes les nations, un choix d'excellents ouvrages dans tous les genres, et un choix de livres utiles. Malheureusement, les livres futiles ont envahi, depuis la troisième édition du Manuel (1820), le plus grand nombre de pages. L^auteur a dû constater par là la mobilité de goût de certains amateurs, qui ne voient de valeur dans un livre ou livret qu'autant qu'il est singulier, bizai-re et surtout rarissime, et le poussent dans les ventes à des prix fabuleux. C'est ce goût des productions du passé, qui s'est porté à telle époque sur tels livres, et à telle autre sur tels autres, allant toujours croissant, qui a obligé M. Brunet à réimprimer son ouvrage jusqu'à cinq fois, afin de signaler ces fluctuations, et à le grossir successivement. Cette manie inspirait dernièrement à un critique les judicieuses réflexions suivantes, qu'il a émises dans le Chasseur bibliographe, ^863, p. 18 : a Une tendance, regrettable sans doute, mais qu'il faut bien accepter comme ayant l'autorité d'un fait, entraîne beaucoup de bibliophiles vers la recherche passionnée des opuscules facétieux imprimés au seizième siècle et dans la première moitié du dix-septième. On paye à peu près au poids de l'or, dans les ventes publiques, ces livrets très-mal imprimés, nullement spirituels, saupoudrés du plus gros sel, inspirés souvent par le plus mauvais goût, mais d'une rareté incontestable ». Voilà l'ouvrage de M. Brunet décrit, tel qu'il est dans sa plus récente édition. L'ensemble constitue-t-il une bibliooraphie générale, ou même un manuel des connaissances nécessaires aux libraires? Ni 1 un, ni l'autre.

M. Brunet pouvait faire de son Manuel un livre presque académique en lui donnant une toute autre forme, la forme systématique d'un bout à l'autre, et en le terminant par une table des auteurs et des ouvrages anonymes, Tinverse de ce qu'il a fait ^Mais il n'eût pas dû s'approprier la routine de ses prédécesseurs en fait de système bibliographique, tandis que de plus rationnels, de plus philosophiques ont été produits dans ce siècle, tie fût-ce que celui de M. R. Merlin *, et puisqu'il a emprunté tout ce qu'il a trouvé de bon à ceux qui Tout précédé dans le genre, pourquoi M. Brunet ne leur a-t-il pas pris deux idées qui eussent incontestablement donné un plus grand intérêt à son livre : d'abord, celle de J.-B.-L. Osmont, dans son Dictionnaire typographique^ his* torique et critique des livres rares, singuliers, estimés et recherchés en tous genres (Paris, 4768, 2 vol. in-8), où, après la mention de presque tous les auteurs, il a donné les dates de leur naissance et de leur mort, et aussi.Tindication de ce qu'ils avaient été ; ensuite, celle de Fournier (Jardé), qui a placé à la tête de son volume un bon chapitre intitulé : Précis sur les Bibliothèques et sur la Bibliographie, exemple qui a été suivi par Psaume, dont le Dictionnaire commence par un Essai élémentaire sur la Bibliographie, essai intéressant, d'une certaine étendue. Une histoire succincte de l'imprimerie, de son introduction, n'eût pas été non plus déplacée à la tête d*un ouvMge qui mentionne un si grand nombre de ses produits. M. Brunet, à ce qu'il paraît, n'a pas voulu s'exposer à ce qu'on lui adressât le reproche qu'il a fait à Ant.-Aug. Renouard, de prouver qu'il savait faire toute autre chose que de la bibliographie ; il n'a voulu être, modestement, que catalogographe (ou bibliographe, tant les nuances se confondent), mais modestement aussi, le premier de l'Europe, le catalogueur-roi ; malheur à qui douterait de son infaillibilité ! Et pourtant, que d'erreurs ! de description^ inexactes ! d'oublis impardonnables ! pourrait relever l'auteur de la France littéraire, qui n'est pourtant pas bouquinographe.

Le somptueux catalogue dressé par M. Brunet rend néanmoins des services : l°aux libraires antiquaires (notre langue, pour ceux qui tiennent la librairie ancienne, n'a point d'autre dénomination que celle de bouquinistes), auxquels il fait connaître les prix où le caprice des amateurs a fait monter le même livre dans diverses ventes ; 2*» aux

1 Ainsi que l'ont fait deux libraires, MM. Techener et Potier, pour les livres qu'ils po«sédaient«' a) Catalogue des livres rares et curieux, tomes I et II. Paris, J. Techener, 1855-58, 2 vol. in-8 de XIII- 522 et 560 pages, 12920 numéros. La couverture imprimée, les faux-titre et tiire portent : Description bibliographique des livres choisis en tous genres composant la librairie de J. Techener. (b Catalogue de livres choisis en divers genres faisant partie de la librairie de Potier. Paris, Potier, 1856-58, 3 part, in-8 de 137, 204 et 268 pages, 5492 numéros.

lisfaisante.

vrais bibliophiles^ auxquels il iodique exactement les éditions qu'il faut préférer, et pourquoi ; 3** pour les bouquinomanes, il énumèrc un très-grand nombre de drôleries, sans aucune valeur littéraire, qu'ils ne recherchent absolument que pour la rareté. Le catalogue de M. Brunet a aidé à rétablissement de beaucoup ae petits bouquinopôles, différents des libraires antiquaires, no trafiquant que des drôleries dont il vient d'être question. 11 a déterminé aussi la création d'une nouvelle industrie, la hibliolhécopolie. qui tend à s'accroître, et dans laquelle toute la spéculation consiste à former des bibliothèques pour les revendre : MM. Ant.-Aiig. Renouard, Ch. Nodier, Aimé Martin, Ch. Motteley, P. Lacroix, G. Libri, Double, etc., ont été les propagateurs de cette nouvelle industrie *. Enfin, il est le guide de ceux qui trafiquent de livres en tous genres et de différentes manières, et des amateurs de productions utiles et futiles de toutes les littératures. Pour les uns comme pour les autres Futilité d'un semblable travail est incontestable ; mais pour le savant, l'homme de lettres, mais pour celui qui a besoin de connaître tout ce qui a été publié, même l'écrit le plus exigu, sur la spécialité qui fait le sujet de ses études, le catalogue de M. Brunet est d'une insuffisance désespérante, parce qu'il n'offre que des choix dans toutes les branches des connaissances humaines. — M. Brunet peut revendiquer l'honneur d'avoir donné aux étrangers Tidée de semblables publications : le Manuel du libraire et de r amateur de livres a servi de modèle aux ouvrages allemands et anglais d'Ebert, Graesse et Lowndes, qu'il a mis à profit dans ses A^ et 5*^ éditions.

Voilà, sans partialité, ce qu'est, en général, l'ouvrage de M. Brunet ; un bon juge en bibliographie va le faire connaître dans son esprit.

Du Manuel du libraire et de l'amateur de livres.

Par M. Jacq.-Co. BRUNET. IV« édition. Tomes Mil,

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