‹ De La BruyèreChapitre 1 sur 1 · OF · texte numérisé non relu

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11 y a peu de livres qui , du vivant de Tauleup, aient eu autant de succès, et qui aient été aussi avidement lus que le livre des Caractères] il y a peu d'auteurs aussi dont la vie nous soit moins connue que celle de La Bruyère : et quand on voit quelle place il occupait, quel vide il laissa, en mourant, dans l'amitié de Bossuet (1 ), et même dans les souvenirs si fugitifs de la cour; quelle estime Saint-Simon (2), ce grand connaisseur des hommes, professait pour

(1) Bossnet à son nereu :

« C'a été pour yous une bien fâcheuse nourelle que «elle de la mort do

* M. de La Bruyère ; toute la cour Ta regretté, et M. le prince plus que tous

* les autres. »

18 mai 1696,

« Nous TOUS aTOos écrit la mort du pauTre M. de La Bruyère , et ce- > pendant nous voyons que vous lavez apprise par d aulres endroits. »

SO juin 1696.

« Je revins hier de Versailles pour assister à la réception de M. Tabbé » Fleury, et à sa harangue à TAcadémie; il a la place de notre pauvre ami^

* que je regrette tous les jours de plus en plus. »

16 jailtel.

(2) « Le public perdit après un homme illustre, par son esprit , par son

son caractère; quand on songe à ce qu*il lui fallut de mérite pour effacer, aux yeux passionnés de ce juge, Fobscurité de son nom et de sa vie, on sent redoubler le regret de n'avoir pas plus de détails qui nous lefassent connaître. Assurément, ce n*est pas une curiosité stérile que celle qui s'attache ainsi à la mémoire des grands écrivains, et cherche avec empressement à les suivre dans les épreuves de la vie, pour jeter ensuite quelque lumière sur leurs ouvrages, et mieux comprendre leur génie. Ainsi, quand nous lisons que Bossuet , jeune encore , alla méditer la Bible au pied du lit où la mort venait d'étendre Richelieu en dépit de sa puissance, nous sentons mieux comment se formait dans son âme le sentiment profond qui donna plus lard tant d'élévation à son éloquence. Et quand Racine, le fils, nous raconte les pieuses et simples récréations que son père partageait avec lui, il nous est plus facile d'assister en quelque sorte au travail de l'esprit qui donna tant de naïveté au rôle de Joas. Mais pour La Bruyère rien de semblable : en vain, sa mort laissa dans le cœur de ses amis, et quels amis! de si chers, de si honorables souvenirs. Nous n'avons aucun de ces détails qui nous révèlent l'homme, ses mœurs, sa vie; qui nous disent sous quelle influence il écrivit les

• style, et par la connaissance des hommes, je veux dire , La Bruyère

• C'était d^ailleurs uu fort honnête homme, de très- bonne compagnie,

> simple , sans rien de pédant et fort désintéressé : je Tavais assez connu

» pour le regretter, et les ouvrages que son âge et sa santé pouvaient faire

» espérer de lui. »

Saint-Simon, tome 1 , page 354 , éd. 1829.

remarques si fines qui formeiit le cbapitro du cœur^ ou ceïui de la Bociété, les apostro|>hcs si hardies du chapitre (ks grands j où il puisa la noble liberté qui anime tout son livre.

Toutefois, si tout ce siècle, qui accueillit Fouvrage avec tant de passion, ne nous apprend rien de l'auteur, s'il ne nous reste de lui que sou livre et les noms de «es amis, de ses protecteurs et do ses ennemis, peut-être sera*t-il permis d'aller chercher et surprendre dans le tableau de la société où il vécut, dans les mœurs des hommes qu'il fréquenta, des amis qui accueillirent son livre, des critiques qui le condamnèrent, quelques traits capables de nous faire mieux comprendre l'ouvrage, et connaître l'écrivain.

Sanâ savoir ni la date ni le lieu de sa naissance, nous savons du moins qu'il venait d'acheter une charge de trésorier à Caen , lorsque Bossuet le fit changer de résolution et de destinée, en l'appelant chez M. le Prince pour enseigner l'histoire à M. le Duc.

Quelle fut la cause ou la raison de ce choix? A quels signes Bossuet sut -il deviner dans l'auteur futur des Caractères j qui s'ignorait encore lui-même, le maître capable de donner, suivant l'expression d'un contemporain, une excellente éducation (1), le philosophe

(I) Saint-Simon, t. Vlîl.

ligure qu'il eût été bien impossible de faire un recueil de ses saillies. Il ne s'oubliait jamais. N'est-cepasdelui, celle belle pensée^ et ne oommence-t-elle pas beureusement le chapitre de la société : te» caractère bien fade e$t cehi de n'en anoir aueun? Et n'a-i*il pas trouvé que le plus beau privilège de l'honnête homme était celui*ci : son caracière jure pour hd (1). A voir la réserve et la fermeté de son maintien, le» grands les plus grands, et ces fières altesses à fui il étmt (2), respectaient cette oisiveté active du sage qui lui tint lieu de naissance, de fortune et d'emploi. S*il ne marehait pas de pair avec les phis beaux génies de la cour, il se relevait par le mérite personnel ; et en rendant tout à tous avec une sage discrétion , il savait maintenir la sérénité sur son visage et la dignité dans sa condition (3).

Biendes circonstances d'ailleurs étaient favorables à son indépendance. Accueilli avec toules sortes d'égards dans la

(1) 11 reste dans le SaMolianUy une leltre que Le Bruyère adreaseit à Sen* teul , hôte comme lui de la maison de G>ndé. l'eut-étre pourrait-elle confirmer encore ce que je dis ici du caracière de La Bruyère. Que reprochet-il en eflist au poëte? ses inquiétudes, la crainte de perdre son crédrt, de déplaire aux grands, dont il est le familier : et il attribue Ions ses dé* sespoirs à une seule cause : c'est qu il a trop d'abandon dans les manières , trop de liberté dans le» mœurs ; c est qtiavee le plus beau gé* nie du mondes il n'est dan» sa conduite qu'un enfant de d9uze ans et demi.

(2) Lettre à Bussy. Voir rél»ge qu'il fait de ce modeste abbé de la Chambre, qu'il remplaça à FAcadémie française. Voir aussi Téloge que fît de lui Tabbé Fleury, le jour où il vint pren Jre sa place dans ce corps illustre.

(3) Du mérite personnel.

maison de Condé y sur la parole de Bossuet , honoré de soii amitié (1), il trouvait autour de lui, pour le protéger^ le crédit de la naissance, et la puissance du génie. C'était en effet le temps, je dirai presque le règne de cet homme , que dans un beau mouvement de reconnaissance, et dans iâ seule circonstance solennelle de sa vie, il saluait du titre de père de C Église. La vraie grandeur de Bossuet nous apparaît tout entière, quand on le voit comme le voyait La Bruyère, au milieu dé son siècle , orateur, historien , théologien, philosophe, répandant les trésors de son érudition ou de son éloquence dans ses entretiens, dans ses écrits, dans la chaire, et prêtre, remplissant avec une dignité infinie les devoirs de son ministère. C'était peu pour lui que Turenne se fût rendu à sa parole; que le grand Condé eût appris de lui à honorer sa retraite et sa mort par une docilité qui étonne; que LarocheFoucault fût mort entre ses mains, de manière à édifier et à consoler ses amis; il est partout, il anime tout, il tient en sa main, il dirige, il éclaire, il donne aux princes, aux grands, selon les conseils de sa prudence toujours sage, ces hommes de lettres, qui devaient éclairer leur maison en élevant leurs

(1) Jb ne puis m'empécher de citer ici quelques ligiies de Bossuet , qui me semblent donner une idée juste de4:e qu'était La Bruyère, et montre comment il devait plaire à Bossuet : « Écoutons à ce propos le profond » raisonnement, non d*un philosophe qui dispute dans une école , ou d'un » religieux qui médite dans un cloître : je veux confondre le monde par » ceux que le monde même révère le plus, par ceux qui le connaissent le » mieux, • Or. (un. de H. A., d'Angleterre.

enfanu. Fontenelle en effet, qui écrivait déjà à ce moment, nous lereprésenteàlatèted'unesociétédegens illustres(l) par Tesprit, au nombre desquels était La Bruyère* « Cette » société, dit^l, séparée de celle des illustres de Paris, « étroitement unie, libre et indépendante dans ses juge- » ments, ne relevant ni de la cour, ni de la ville, mais » des lumières, de la sagesse et des vertus de chacun de » ses membres, était d'une autorité souveraine à Yer* ^ sailles, et capable d'intimider Paris, au point qu'il ne * se croyait plus assez fort pour en appeler de ses juge- » ments. *

C'était k cette société que se rattachait, selon le même écrivain , la maison de Condé , où l'esprit était aussi grand que la naissance : maison grave alors, mais d'une gravité fière, qui offrait un asile à Boileau et à Racine, contre d'indignes cabales, et menaçait leurs ennemis avec quelque chose de dédaigneux qui rappelait la Fronde. Quand on voit les ruines de Chantilly, et qu'on lit dans Gourville avec quelle impérieuse volonté, avec quelles royales dépenses le grand Condé se fit cetle superbe re« traite, que ses fils et ses petits- fils augmentèrent comme un autre Versailles, on est étonné; et l'on comprend qu'après le roi, l'homme de France que Burnet ait vu avec le plus d'admiration , c'est le grand Condé. C'est qu'il tenait une sorte de cour, qui, à côté de Y effrayante majesté du

0) Éloge de Af. de Malexieux, p. 318, t. VJ« ëd. 1758.

grand roi , avait su défendre avec fermeté , et siaint^ir avec réserve sa dignité. Â ce moment surtout, Louis XlV^ qui ne pouvait oublier que Gondé avait attaqué dans de mauvais jours son autorité menacée, respectait dans Condé retiré son air naturel d'indépendance; et Gondé, qui se souvint de sa révolte jusqu'à la mort, conservait pour lui et les siens ce ton de prince, qui juge et prononce sans contrainte. Autour de lui se rangeaient, pour soutenir l'honneur de la famille, M. le Prince, doué de beaucoup d'esprit, et de toutes sortes d'esprit, plein de discernement et de goût ; le prince de Gonti , qui , de bonne heure, mérita l'amitié de M. de Montausier et de M. de Meaux, qui avait excité dans le cœur de M. le Prince, le héros, une secrète prédilection plus forte que l'amour paternel, qui en recevant ses instructions fit la consola-* tion de sa vieillesse, et fut comme la douceur de cette famille si hautaine et si impétueuse.

Ge ne fut pas, ce semble, un faible avantage pour La Bruyère de se trouver transporté de bonne heure dans cette maison, où régnait en face du palais du roi, une aussi grande liberté de pensées et de paroles. G'était peu qu'elle lui offrit bien des sujets de réflexion, bien des traits, pour peindre , soit le vrai mérite , soit la politesse , soit l'esprit de conversation , soit même l'orgueil et les excès de la grandeur, de la naissance et de la fortune ; elle lui donna sa part de la liberté commune; il parla sans contrainte : il loua , il admira la vertu sincère, franche, comme le vainqueur de Rocroi, en dépit des règles et

-iodes partis , admirait Corodllej il jugea , il blâma, et ee qui est plus audacieux , il peignit en traits immortels les ridicules et les vices de cette grande époque.

Ce n'est pas que la liberté de ses jugements ne lui ait quelquefois attiré les critiques injurieuses d'hommes mal habiles^ qui se sentirent blessés de ses traits, et eurent le mauvais esprit de laisser éclater hautement leur colère. Le Mercure galant (Juin 1693), pour exciter un peu de haine contre lui, et venger les nouvelles mœurs et la littérature nouvelle contre leur ardent censeur, ne voulait voir dans son livre qu'un recueil de portraits satyriques, tin amas d'invectives; et faisant un appel à la piété du roi, qui souffrait de la satire, prétendait Taccabler sous Fodieux reproche de médisance et de calomnie. Mais au moment où il écrivait cet article perfide, le Mercure (1) avait perdu sa cause devant le public, auquel il adressait son accusation ; la cour avait adopté La Bruyère, encouragé sa liberté, honoré sa franchise : Il était de l'Académie française (2) : il avait vu en peu de temps s épuiser les

(t) Dèf la première édition de ton li^re , La Bruyère aTait dit de ce recueil : le M. G. est immédiatement aiirdeMOus de rien Ç^Des Ouvrées de

T Esprit) 11 n ajouta rien depuis à ce trait, et dédaigna Tarticledont

nous parlons.

(2) Il fut reçu à rAcadémie française le 15 juin 1693, c*est-à-dire, entre la septième et la huitième édition de son lirre. Une première fois , 1691 , sept voix avaient été pour /in» il ne les avait pas mendiées, elles étaient gratuites {haiir, a Bussy). Quand il Tint prendre la place de cet

BOiiAreuGes éditions de son livre , et tons lui demandaient de nouveaux caraclères. Il vivait presque l'égal des plus grands seigneurs , des plus fiers du moins; il gagnait chaque jour quelque peu de cette noble estime , où il semble s'èlre plu à ensevelir sa vie.

Car on peut dire de lai , tehécrivain, tel homme; c'est la même indépendanee , c'est comme la même hardiesse, appuyée non pas sur Torgueil , ou quelque sentiment de jalousie et de haine, mais sur d«s principes plus fermes et plus certains. Il a bien , il est vrai , des amis prompts à le censurer, comme le fit Boileau. Mais son principal conseiller et son premier confident, c'est le public.

Jamais auteur ne consulta le public avec une plus con« stan te déférence Jamais auteur necorrigeaet ne recorrigea davantage ; et par un heureux privilège, son ouvrage, loin de fondre tout entier m milieu de la critique, alla toujours s'augmentant, se modifiant, s'éclaircissant; la simplicité, la concision de sa pensée première disparurent, il est vrai ; mais tel ou tel tableau, placé dans un jour plus favorable, tel trait, mis en relief, une grande partie de ces portraits si vifs, firent de son livre, non plus Touvrage de quelques connaisseurs, mais de tous ceux qui savent tire. Quelle différence en effet entre les huit éditions que La Bruyère

homme qui avait de la vertu , il n'a point effleuré la liberté au choix

par une importune sollicitation // a désiré 4'avoir cette diêtinclion

dans toute sa fleur et dans toute son intégrité, (Disc, à TAcad.)

donna lui-même dans Tespace de sept années (i) ! Combien ce livre , tel que nous l'avons aujourd'hui , ressemble peu à celui que Bussy admirait comme un prodige de délicatesse I Toutefois 9 si dans ces changements divers, il a eu le désir de laisser un ouvrage de mœurs plus complet, plus finif plus régulier f il a su s'arrêter, et prendre l'engagement de ne plus rien ajouter à ses Caractères , sa vie même eût-elle été plus longue. Ainsi , de son aveu il avait donné à ses pensées tout le feu, toute la variété, toute la force qu'il pouvait : et le juger sur son livre, c'est le juger sur un ouvrage qu'il reconnaît et avoue.

Que s'il devint ainsi écrivain et moraliste, dans la confidence et comme sous les yeux du public ; si, d'après ses conseils et ses besoins , sans en altérer en rien Tesprit, il modifia, changea ainsi la forme de son livre; n'est-il pas^

i (1) Le pririlëge de la première édition est du 8 octobre 1687. • Les deux premières éditions portent toutes les deux la date de Tannée 1688. Bibliothèque du roi. La première est de 360 pages.

La quatrième est de 1689, et futacheyée dUmprimer le 15 février 1689. Elle est de; 425 pages. Comparée à la seconde , elle renferme de nombreuses additions.

La sixième est de 1691. Elle fut acheyée d'imprimerie 1*' juin 1691, Elle est de 587 pages.

La septième est de 1692, et contient 679 pages. Toutes ces éditions sont intitulées : Caraciérei de Théophroite , avec les earactéres au meeurs de ce siècle , sans nom d*auteur.

La huitième est de 1694.

Je n*ai pu me procurer dans les bibliothèques de Paris, ni la troisième , ni la cinquième édition. 11 nous apprend lui-même, dans sa préface , que la cinquième édition était dé 1690.

naturel de penser qu'avant la première édition, et quand le livre n^existait eneore que dans sa pensée, Tîmage, le goût de ce public, qu'il représentait, et pour qui il écrivait , furent sans cesse devant ses yeux ? Quels étaient dôac alors les traits principaux de ce monde, à qui La Bruyère offrait avec tant de confiance, et qui accueillait avec tant d'avidité sa vivante image ? Quel était Tesprit delà cour qui a pu faire naître l'idée d'un pareil livre? Quels étaient ces grands qui protégeaient les hardiesses d'un peintre aussi sévère ?

Depuis quelques années, un changement s'était préparé dans les esprits, et allait bientôt s'accomplir dans les mœurs. Le siècle, ébloui de Téclat qui entourait la jeunesse du roi, la gloire de ses armes, le fasle et le luxe de sa cour , toujours empressé à lui complaire , même au mépris des plus graves devoirs, le siècle secouait peu à peu son enchantement, et l'exemple venait de ce même roi , qui n'avait jamais rencontré de résistance. Ainsi , pendant que La Bruyère faisait imprimer le livre des Ca- Toeièresj Versailles vit partir pour la dernière fois, cette femme célèbre, qui avait longtemps nourri dans le cœur du roi l'amour du luxe et des fêles, comme le soutien de son règne; on vit M"''' de Montcspan, non plus cettQ triomphante beauté^ non plus celle altière Vasthi^ mais confuse et honteuse, aller purifier dans les humiliations et la pénitence les souvenirs de sa coupable grandeur^ et le roi; quij en abdiquant de nouveau sa liberté entre les

mains (i) d'une personne s&re j se faisait honneur de la, modestie de sonfavoriy apprenait à connaître, dans les douceurs de Tamitié , un monde nouveau. Il devenait tout autre. Ainsi, pour suivre dans son esprit et dans son cœur, les progrès des mœurs nouvelles, qu'il me soit permis de cUoisir les deux affections les plus nécessaires, les plus vraies , les plus nobles dans un homme et dans

un roi ; celles qu'il avait le plus méconnues et le plus ignorées, la tendresse pour sa famille, rameur pour ses sujets.

C'avait été pour Louis XIY un malheur irréparable d'avoir toujours manqué des douceurs de la vie privée^ et, le premier signe de sa réforme ^ c'est de rentrer dans le sein delà famille, et de vivre avec la reine dam une mnkn Umt àfait édifiante (2) ; c'est de sentir son bonheur s'augmenter avec le nombre des pfinces ses enfants; de se consoler en comptant autour de lui un dauphin , un duc de Bourgogne, un duc d'Anjou, et de s'abandonner à toutes les tenr dresses de père et de grandrpère.

Quand la maladie l'a mis en danger, et que tous onC craint pour ses jours, nous retrouvons encore dans ces mêmes lettres, destinées au secret, cette belle pensée : Cl Le malheur de ses peuples , s ils venaient à le perdre^ la » crainte que Monseigneur ne fût mal conseillé, la disgrâce

(1) La Brayére,tfift Sowerain.

(2) Lettres de madame deHiaintenon , pauîm.

f qu'il ptévùffaU de ses meilleurs amiséiaient ses seules in^ » quiétudes : il a tremblé pour la France, (1). j^ Enfin, quand Monseigneur revient de Pliilisbourg, et que toute la cour étant allée à $a rencontre » Mondeigneur descend de voiture, le roi veut descendre aussi : il l'embrasse^ et les voiià, dit madame de Sévigné, « bras dessus^ bras des^ sousy avec tendresse de part et d'autre (2). »

Avec l'amour des siens naissait Tamour de ses sujets^ dans ce co&ur, où Saint-Simon et Fénelon trouveront encore tant d'orgueil et de dureté : et La Bruyère fut. le premier à saluer, à encourager, à affermir peut-être ce gêné* reux retour à des sentiments qu'il avait trop méconnus. On a loué beaucoup les hardiesses du Télémaque : La Bruyère fut-il moins libre, ou moins sincère? N*â-t*il pas dit, dès Tannée i687 : Le caractère des Français demande du sérieux dam le souverain (3) ? Ce n'était pas là , assurément, ce qu'avaient conseillé les poètes dans leur admiration complaisante. NVtil pas, dès cette première édition, imposé aux ministres, aux favoris, la loi de Vhuananité et de la vertu; et bien avant qu'il fût question d'Idoménée et de ses fautes, de Sésostris et de son faste, et de Mentor, ce conseiller ami des peuples, n'a-t-il pas proposé pour modèle à Louvois tout-puissant, le cardinal d'Amboise qui a permis à son maître d'être bon et bienfaisant, et

{{) Lettres de madame de MaMemm, 3 janrier 1687. (?) Lettrée de madame de Sévigmé , 30 novembre 16BS. (3) Du Souverain,

de dire de ses villes : ma bonne vilky et de son peuple : num peuple (1)? Bossuet, quiformait le cœur d'un roi, en lui montrant les exemples, et en lui racontant les enseignements que renfermait r Écriture sainte, donnait à l'autorité royale un caractère sacré; et lui criait avec le pro* phète : Malheur à ces rois qui se paissent au lieu de pattre leur troupeau! c'était parce qu'ils tenaient la place même de Dieu; c'était parce qu'ils devaient respecter cette image empreinte dans lenr personne ; s'il assignait des régies et des bornes à la puissance royale , c'était dans sa grandeur et son élévation qu'il les cherchait. La Bruyère témoin de cette éducation nouvelle du roi, si l'on peut ainsi parler , saisissait dans sa vie les moindres circonstances pour lui rappeler ses devoirs (2). Mais, bien différent de Bossuet , et parlant de l'injustice des premiers hommes qui a enfanté la guerre et rendu nécessaire la puissance des rois, il la rappelait aussi à elle-même, à sa nature, à ses causes, à ses fins, pour lui poser des bornes avec une raison inflexible. Nommer un roi père du peuple, ajoutait-il dans sa septième édition, est moms faire son éloge que l'appeler par son nom ou faire sa définition. Louis XIV devenait insensiblement digne d'entendre un pareil langage. Le t^mps arrivait où il devait comprendre que confondre

(1) Ajouté an chapitre du Souverain t dans la sixième édition, 1691, rannée même de la mort de Loutoîs.

(2) Comparer Téloge dn roi, dans son discours de réception a TAcadémie, ayec le portrait qu*il trace du sonrerain â la fin da chapitre X ; les cleCs désignent Louis XIV,

les intérêts de l'Êtcit avec ceux du prince , était la source de la prospérité publique , que le berger habillé £or et de pierre^ ries y était un inutile défenseur pour le troupeau, dans les mauvais jours : Que le berger était fait pour le troupeau^ et non^ le troupeau pour le berger.

Moment curieux et difficile à saisir dans ce siècle si célèbre, dans la vie si éblouissante du roi ; moment favorable à la liberté du moraliste. Le maître change ; la cour rimite; Vexemple descend jusque dans la ville, et ce sera bientôt partout, selon Texpression de La Bruyère : une émulation de vertu et de réforme. C'est le temps des grandes leçons : c'est la mort deColbert, qui afflige le roi ; c'est celle de M. le Prince, qui l'édifie ; c'est son admirable lettre, qui l'attriste; c'est le temps de ces belles et grandes retraites de nobles serviteurs, qui laissent le poids des affaires, l'éclat de la puissance, le charme de la vie et de la faveur; qui résistent avec une douce et respectueuse liberté à ses plus vives instances , et s'en vont loin de la cour, mettre un intervalle entre ta vie ei la mort. Enfin, c'est letemps,où toutes ces conditions,' ^ui sont toujours hors d" elles-mêmes^ et ne rentrent jamais dans leur conscience, la royauté, la puissance, la fortune s'arrêtent comme effrayées des irrésistibles excès qui les emportent sans cesse. On cherche à vivre mieux; et ce qui est beaucoup plus sérieux^ on meurt bien (1).

(1) Des Fêprits forts,

Mau$f a^l-til rien de si délicat à un roi que de réformer Ma cour (1)? Sait -il toujours jusqu^où l'on peut mentir pour attirer soq regard ou obtenir soaagréitte»!? Hâton^^-iievs de le dire : cet exemple Tenu de si haut ^ au milieu d* une cour avide d'honneurs ou empressée de plaire, avait son écueil. Tout ce qui vivait de la faveur ^ tout ce qui se couchait ou se levait sur l'intérêt, prenait &cilement un air réformé : on changeait, il est vrai, son habit, ses ebeveux ; on com"posait son visage; mais changeait-on toujours sou cœur et ses mauvaises mœurs? Dans les années surtout qui suivirent celles où vécut La Bruyère, et déjà même de son temps, on imita, on contrefit la piété; et plus tard, quand ou se sentit libre de l'autorité impérieuse qu'avait exercée M"* de Maintenon, avec plus d'ardeur et plus d'empire peut* être que de prudence, ces sentiments vainement contenus éclatèrent avec une inconcevable énergie. Mais là même se trouvait une circonstance favorable pour l'écrivain qui ne voyait de perfection, en littérature comme en morale, qu'en pensant juste et en exprimant le vrai* Toujours ja* 16ux de ses faveurs, le roi aimait à s'entendre nommer ces hypocrites et ces courtisans , qui désavoueraient à l'agonie la bassesse de leurs flatteries. Ainsi la sincérité du roi , le mensonge des courtisans » encourageaient la hardiesse des peintures qu'il a tracées pour flétrir, sous le nom de dévotion , leur ambition trompeuse (2).

{{)D$ la Mode, kU fio.

(2) Oft ainsi du moins que nous expliquons tant de traits hardis, tant

Attire éeueit des mkbui^s nouvetles : autre sDjet d^étuded ei de remarqoes pour le mpjraiîsie : autre souree de liberté. O^el e»iy ea effet, le sem de ces doublés attaques (firigées à la fois, et contre les dévots, et contre les libertins? Contre les uns, il parle avec la hardiesse d'un philosophe d«t siècle suivant; cotftre les autres, avec la vi« g!«euf d'un Bourdaloue : Un prédicateur en chaire ne fait ptês duvke une peinture plus énergique. Et je voudrais ici marquer entre ces deux excès qu'il frappe également, fa marehe ferme» Tattiiudè neUe de La Bruyère. Trop souvent on attaque les défauts d'un parti , et Ton partage ceux du parti opposé. Lui , il est implacable pour l'un et pour l'autre, et il confond dans une haine commune les .dévots et les esprits forts. C'est là le secret de sa force et du succès inouï de son livre. C'est aussi Téloge de son temps.

Le règne de Louis XIV avait jeté tant d'éclat, sa grandeur paraissait si assurée; on croyait si fermement à la durée de sa famille, et à Féternité de son trône, qu'on ne soupçonnait pas que rien pût jamais Tébranler. Dans l'état des esprits, les uns, sincères et vrais (c'étaient les

de libertés , comparables à celles des Lettrée persanes. Le dévot et le cooflisan font hypocrites et haïssable» an même titre : les traits qui conviennent « Tuu et à l-autre sont soavent confondus ; chefe les hommes, la dévotion nest souvent qu'ambition ; chez les femmes que vanité. Il rit du directeur, il respecte le confessenr (ch. de la Mode : des femmes). Je n*ai pas besoin de dire que par le mot de dévotion , je n'entends, comme La Bruyère , qne la fausse dévotion.

plus puissants), touchés de l'amour de leurs devoirs, souffraient , qu'on les leur rappelât , sans examiner à quel titre, en quel nom on le faisait : ainsi , ils écoutaient , ils accueillaient avec un empressement égal , et ceux qui tiraient de rÉcriture sainte les règles destinées à gouverner les empires, ceux qui, au nom de Dieu , faisaient la loi aux rois d'une manière souveraine et absolue; et ceux qui cherchaient dans la nature même des choses les conditions et les lois de leur existence , ceux qui déterminaient par la force de la raison retendue de leurs droits et de leurs devoirs.

Les autres, divisés en deux camps ennemis, hypocrites ou effrontés, ne se faisaient pas dans toute la rigueur à chacun d'eux l'application des hardiesses du philosophe : mais avec une malice infinie savaient à la fois trouver, dans ceux qu'ils haïssaient, mille traits de ressemblance , et encourager l'écrivain qui osait les peindre. Telle était donc la position en quelque sorte inviolable de La Bruyère, et le lableau en sera complet, j'espère, si je puis saisir sous cet autre aspect les nouvelles mœurs.

En effet, à mesure que la raison, ou l'intérêt , ou l'ambition poussaient la cour dans cette nouvelle voie, se formait en dehors de son action , se détachait de ses opinions, une autre société, où, sous le nom de philosophie, on entendait bien diversement l'existence; ce n'était plus, comme dit le poète,

Certaine philosophie Subtile» engageante et hardie.

qu'adopta Port-Royal^ qu'étudia madame de Sévigné, qu'aima madame de La Sablière : philosophie spiritualiste, qui, après avoir exercé ces belles âmes, éclairé leur esprit, dirigé leur raison, les remit fidèlement entre les mains de la foi. Mais il y avail à côté de Descartes, Gassendi; à côté de Y esprit, la chair j comme s'appelaient Tun l'autre ces deux célèbres pliilosophes. Un moment dans la y\e de La Fontaine nous marque vivement la séparation de ces deux sociétés.

A peu près vers le temps, où parurent les Caractère», il s^éloigna de madame La Sablière, ou plutôt, cette ancienne protectrice, passant à des idées plus graves , abandonne le poêle à son incorrigible licence. C'est le temps aussi, où Racine se plaint de n'avoir plus de ses nouvelles, où après avoir mille fois promis de respecter davantage son talent , il écrit encore dq ces vers , où , n'en déplaise à une de ses amies qui ne s'est pas nommée, la morale y n est ni fine j ni délicate, et où il n'est certainement pas phUo' sophe du vieux temps* Alors, à défaut d'/r», passant dans la société de SyCvie ou plutôt de madame d'Hervard, oubliant Racine pour Waller, TAnacréon anglais, il mène, selon ses expressions , une vie mêlée de philosophie , dUamour et de vin. Il faut bien le reconnaître ; dans la littérature La Fontaine est un esprit fort : parti de Descartes, arrivé à Gassendi , abandonnant ses vieux amis , ou abandonné d'eux , il est d'un monde tout nouveau. En trou-, ver les principaux caractères dans La Bruyère, serait chose trop facile ; les y chercher, serait mauvaise logique;

- iî -

car il s'agii justemeal de aïootrer dans quelle posUion se trouvait La Brujéneirégard de cette aociété. J*ai mieux aio^é, je Tavoue, aller chercher dans les ouvrages contemporains (1), la naïve expression des mœurs de ees mtaies années, et puis rapprocher du livre des Caroùtéreê^ lestraits qu'ils renferment. Ainsi dans le Journal des $avant8(année 4688) à côté de Farticle, qui annonce un ouvrage de Qossuet, un volume de Nicole, tel ou tel discours chrétien sur la bienséance ou la conversation^ je retrouve des extraits hardis, audacieux; une critique toute gassen- (liste de Desçartes ^ Tépitaphe de Chapelle ; et l'éloge de sa vie licencieuse; à propos des chinois et de leur divine charité, des témérités renouvelées de Lamothe-le-Yayer, qui, faisant de Confucius un saiut^ raille la religion avec la Jbouffonnerie de Voltaire. Je retrouve partout Téloge et les opinions de Bernier, voyageur comme Tavait été

$orJi>ière, philosophe sceptique comme lavait été Cha* pell^ , dont jl écrivait l'éloge. Or Bernier » ee grand par-* lisan d'^ieure» qui avouait à Saint-Évremond qu'après avoir philosophé cinquante ans il doutait des choses qu'il avait cru le plus assurées , était aux yeux du moraliste an

(1) Dans le sermon pour la fête de l'Epiphanie , prononcé le 6 JanTÎer ]()66 , Fénelon parle à»$ mœnrs nouvelles a pen prés comme le Dut La Bruyère. Je prends seulement les traits qui s'adressent è Tesprit d'incrédulité : « une sagesse vaine et indépendante ; une curiosité superbe et

• effrénée emporte les esprits des hommes profanes et téméraires ont

A franchi les bojrnes et oot apprit à douter d^ tout...» Un bruit sourd d'im^

• piété viepl frapper nos oreilles L'instruction augpaente , la foi di«

» minue.. .. L'incrédulité, quoique timide, n'est pas muette. »

de ces hommes qui achèvent de se corrompre par de longs voyages, et perdent le peu de religion qui leur restait(i). Avec les aveux de Bernier, venaient de Hollande les inépuisables écrits de Bayle, son éditeur, plein d'iudifTérence^ plein du scepticisme de tous les siècles et de tous les l^ysy de Bayle qui disait de lui-même : je ms tm philo' êophe 9ans eniéiemenU ^t qui regarde Aristote , Épitwrej Des* carieê comme des inventeurs de canfeciures , que ton smt , ou que Cen quitte selon que Conveut chercher plutôt un tel , qu'un tel amusemeni detprit. Vemûait d'Angleterre les lettres de Saint<»Évremond , ce bel esprit qui vécut presque un siècle enti^, disciple de Gassendi et de M. Bernier : mdti/* gent aux mouvements de la nature^ contraire aux efforts^ voulant que ta sobriété fût un calcul de jouissance , et que le repas, qu'on faisait , ne pût jamais nuire à edui qu'on devait faire : ami de l'iodolenoe et de la paresse; chérissant toujours et pratiquant selon les temps et les occasions, selon la jeunesse ou la vieillesse, la volupté en repos , et la volupté en mouvement ; en politique , n'ayant d'autre roi que Guillaume, chantant ses victoires : en religion , parfaitement indifférent ,

Regardant comme on vit et non pas comme on pense.

La Bruyère est plein de traits vifs, énergiques , frappants pour peindre V indifférence et la grossièreté de ces hommes qui vont contre le train commun et les grandes règles, qui ont

( 1 ) Des Esprits forts.

allaclié leur esprit et leur cœur à la terre ; qui n'esti-timeol, qui n'aiment rien au delà.

Mais Bayle, mais St-Évremond n^étaient, en quelque sorte, que des spéculatifs en fait de matérialisme et d'indifférence; Tindolence et la tranquillité étaient, à leurs yeux, le bonheur des malades et des paresseux, et, à ce double titre, ils en jouissaient sans autre inconvénient; ils disaient, ils écrivaient; d'autres mettaient en pratique; ils avaient les paroles, d'autres les actions. C'était en France , à Paris, que régnait aux yeux de tous, cette société corrompue et corruptrice, où venait retentir, comme dans un écho fidèle, la liberté de leur philosophie. C'était le duc de Vendôme, le plus superbe, le plus impu* dent, le plus scandaleux des hommes, qui étalait à la tète des armées, en dépit de l'hoiineur de la France, qu'il avait à défendre, la paresse et la débauche , qui osait offrir à l'héritier du trône une fête , et quelle fête! pendant que la santé du roi donnait de sérieuses inquiétudes (i). C'était le grand prieur, chargé de tant de vices, de tant de dérèglements, de tant de folies, dissipateur effronté, à qui La Bruyère, dit-on, adresse cette vive apostrophe qui commence le chapitre de^ grands. Celait le duc ou plutôt la duchesse de Bouillon, devant qui son mari était petit comme Hlierbe; Hère, spirituelle, reine à Paris, terribleàla cour, libre à Versailles jusqu'à intimider Monseigneur,

(l)On reconnaît ici les jugements de St-Simon.

aimant les beaux esprits » docile à leurs maximes faciles et indulgentes, charmée de les entendre célébrer ses faiblesses. C'était le duc de Nevers, qui ne se souciait de quoi que ce fût, voluptueux à l'excès ^^ui, se trouvant fort riche et en voie de grande puissance, aimé du roi, re-*. cherché par la faveur, avait quitté la cour pour les plai-* sirs, et s'était enfermé dans un cercle de familiers, dont les vers et la philosophie faisaient tous les charmeS: (1). A la vue de ces grands exemples de scandale et de cpr-r ruption , y a-^t-il donc, s'écrie La Bruyère, y a-t-il sur la terre des grands assez grands^ des puissants assez puismnts^pqur, mériter de nous que nous vivions à leur gré , selon leurs goâis et leurs caprices^ et que nous poussions la complaisance plus loin en mourant j non de la manière qui est la plus sûre pour nous^ mais de celle qui leur plait davantage (2). C'est qu'à côté (le ces grands, et sous leur joug, il voyait des gens d'un bel esprit, d'une agréable litlérature qui avaient épousé leur libertinage et vivaient poqr eux, espèce d'hommes complaisants et flatteurs, d'humeur frivole, de mœurs plu9 frivoles encore, toujours attachés à la suite de leurs mai^ très comme leur ombre, toujours disposés à admirer, à vanter leur folle licence, tant qu'ils pourront ou qu'ils

(1) Les hommes gâtés jusque dans la moelle des os par les ébranlements et les enchantemeuts des plaisirs violents et raffinés , ne trouvent plus qu'une douceur fade dans les consolations d'une i^ie innocente : ils tombent dans les langueurs mortelles de lennui , dès qu'ils ne sont plus animés par la fureur de quelque passion. (Fénelon, Disc, pour la fête de l'£piph.)

(2) Des Esprits forts.

wiidrani bien la partager; ainsi, il y a les poètes de la pittej comme ils s'appellent eux-mêmes par la bouche de Chaulieu (1), qui, du sein de Tivresse de leurs plaisirs, envoyaient je ne sais quel ironique et dédaigneux cartel anx poètes de la cour. Il y aura un jour Voltaire, qui d*a* bord acceptera avec une inconcevable complaisance et ensuite rejettera avec trop d*éclat cette humiliante amitié; mais avant Voltaire , il y a Chaulieu, il y a La Fare... qui adressent des vers, libres enfants de leur raison frondeuse et sceptique ,à tousces grands qui les nourrissent; ils chantent la mort sur des tons bien différents , ici , en chré* tiens(i695), phis tard, en épicuriens (1700) et là, en déistes (4708). Étrange opposition! Les belles morts, les morts résignées, consenties, touchaient la cour, et toute la société grave y voyait autant d'éloquentes leçons qui l'écKfiaient et raffermissaient L'image de la mort se présente aussi à ces esprits frivoles : elle est le sujet de leurs vers ; mais ils semblent craindre qu* elle ne nmrcisge leur humeur, et ils la mettent en chansons comme pour s'apprendre à la braver et s'aguerrir contre ses coups. Bien loin de cette constance sérieuse, qui selon La Bruyère sied bien à un tel sujet , la pensée de la mort leur rappelle qu*un jour

(!) Lettre adressée aumarquis de JLn Fare (1 701). Il parle dVine eompagnie exqnne et pea nombreuse , qoi rejoignait sealemoit les grâces de Mortemart à rimaginatîon deMancini , oà manquait le Dieu des festins et de la )oie , qui n'est antre qne La Fare. En 1725 , nous Toyons Thtriol , ami de Voltaire , fort occupé de donner une édition des poésies de Chaulieu.

la \ie les quittera , et quHI faut se hâter de jouir de ces présents d'un jour.

Et jamais circonstances plus heureuses purent-elles se présenter au philosophe qui consume sa vie à observer les hommes f et qui ne se propose d^autre but de ses travaux que de les rendre meilleurs ? Une nation, brillante de tous les dons de l'esprit , de toutes les grandeurs de la gloire, s^arrête tout à coup, et renonce à l'enivrement qui l'avait séduite^ On voit naître et grandir un esprit nouveau : le génie des grands hommes qui étaient déjà , et de ceux qui leur succèdent , se porte sur de nouveaux objets. Le théâtre , selon la remarque de M. Rœderer (1), se tait, il a eu toute sa gloire , et quelle gloire I La chaire a son règne, paisible, majestueux. C'^st un nouvel honneur pour la l^rance ; c'est une école pour les mœurs, et lorsque de toutes parts, les esprits préoccupés d'idées graves, troublés ainsi dans la possession àe la vie^ par une mort soudaine, par la voix de Bourdaloue, par les conversations de Bossuet , ce grand matlre de la vie intérieure (2) acceplaient mûrement ces enseignements divers ^ le roi se déclare sincèrement; le génie est pour lui ; les grands le suivent, et son exemple, a, dans la cour et dans la ville, de sincères imitateurs. Du sein de cette réforme , sort le moraliste, appuyé et soutenu par l'autorité de

(i) De la Société politf, chap. XXXVIJ.

(3) Cardinal de Noaillei, Lett à la sœur Corn.

puissants proteeteurs, encouragé par la faveur publique, éclairé par le génie de ses illustrés amis. Esprit vif, pénétrant, lumineux : il saisit ce moment rapide , où tout change ; où les bons deviennent meilleurs ; où les tièdes se raniment ; où parmi les mauvais , les uns se déclarent, les autres se cachent : où le mérite devient personnel et vrai ; où les courtisans se font dévots; où les femmes vont au sermon comme elles allaient à la comédie ; où enfin, la piété sincère ne pouvait à son insu se défendre d*un sentiment secret de plaisir, en voyant démasquer le mensonge et l'hypocrisie.

Un jour, des hommes hardis reprendront et poursuivront plus loin ces remarques, ils les dirigeront contre la société tout entière , et des critiques ingénieux et délicats, trouveront dans le livre des Caractères^ le germe des lettres Persanes ; mais La Bruyère ne se croirait pas du tout solidaire de Montesquieu, il ne reconnaîtrait pas les hardiesses du siècle suivant. Et qu'a-t-il dit sur les biens de fortune , sur la naissance y sur la dévotion ^ que n'aient dit hautement dans la chaire ses amis et ses maîtres, les génies immortels qui travaillèrent mieux que personne à défendre l'ancienne société, puisqu'ils consacrèrent leur vie entière à la rendre meilleure et plus sage? C'est bien plutôt au contraire contre ces mœurs qui renferment déjà dans leur sein , et qui produiront un jour l'esprit du dix-huitième siècle, qu'il a dirigé les traits principaux de son livre : et entre tous les chapitres le plus vigoureux, c'est celui des Esprits forts. Il

combat, il réfute le matérialisme, et le matérialisme est dans la société du Temple.

Il a dit au commencement du chapitre des Esprits forts : L'athéisme n'est pas. Peut-être eût-il été plus juste de dire : L'athéisme n'est plus. Ce n'était plus en effet, comme au temps de Descartes et de Pascal, où des hommes téméraires, des géants osaient attaquer l'existence de Dieu; la nouvelle société se passait de Dieu, sans songer un instant à le nier. C'est cette même société, considérable par le rang, composée de personnages éminents, d'un exemple funeste, qui excitait les inquiétudes de Leibnitz, quand ce grand homme, voulant réveiller l'ardeur du vieil Arnaud^ lui faisait entrevoir dans le siècle, qui allait naître , une incroyable hardiesse d'opinions, une sorte de déisme^ de naturalisme y de tnahométisme religieux (l) . C'est là que Bossuet porte les plus vigoureux coups, soit que, dans ses sermons , il confonde ^intempérance dC esprit aussi funeste que C intempérance des sens^ les railleries sacrilèges de ces libertins, qui ne peuvent même pas établir le néant , auquel ils espèrent après cette vie ; soit que, dans le traité de la Connaissance de Bien et de soi-même ^ il marque avec force la différence de l'âme et du corps, de l'esprit et do la matière. Après tant d'illustres combattants, La Bruyère entra aussi dans la carrière, et contre ces esprits mondains,

(1) Théodicée de Leibnitz, par M. Emery,

lerreMtreê et groiskrêf il apporta aussi sa preuve de Texislenoe de Dieu.

Dans le chapitre des Etftrits fcrUj tel que nous Favons aujourd'hui, il y a deux raisonnements, Tun qui a pour objet la démonstralmi de f existence de Dieu par le feît seul et te sentiment de k pensée ; Tantre qui est Tar gu^ ment des causes finales ; il ne Tajoufa qu'à la septième édition en f 692. Que », avant d*arri¥er à cette portion de son livre, la seule où quittant son menrdlleux art de peindre, il cherche par des raisottuemeiiis à établir Usa vérités qu'il avait préparées depoui le commencement ; si, di&-je, il jette qoelqnes traits eneort k ses adversaires; s*il s^écrie : «je voudrais vov un homme sobre, modéré, » chaste, prononcer qu'il n'y a pasde Dieu »; si, en quelques mots il montre, combien sont injustes et vains les mensonges et les préjugés qui travaillent sans cesse à obscurcir la religion , comîbten inconséquentes et foHes les passions qui la combattent ; il se hâte d'arriver à son véritable objet ; et ce n'est autre chose que le raisonnement célèbre de Bescartes, mis sous une autre forme, et transporté, ce semble, sur un autre terrain. Gomme Descartes, il prend son point de départ dans la pensée, c'est là la base inattaquable sur laquelle iF s^appuîe pour s'élever à Dieu, et connaître la nature de l'âme. Car il n'a pas pensé toujours, il n'a donc pas toujours existé ; et cette existence , it ne se Test pascbnnée à lui-même, il la tient d'un être suprême qu'il appelle Dieu.

Ici, il faut observer la marche opposée que suivent ces

- ai —

deux espriu(i)si divera, en^^ombattant sar on même sujet avee les mêmes armes des adversaii*es bien différents. Descartes cherche à démontrer Texistrai^e deDieu^ et toot enlier au sentimentde la pensée, il laisse à un aulre tempt l'existence du monde extérieur. La Brujrère combattant des matérialistes, n'a pas & démontrer Texistenee de la matière; peureux c'est un fait établi, reconnu, incoQCesr* table. Tout au contraire de Descartes, qjai descendait <te Dieu à la matière, qui ne donnait pour certitude de l'existence des corps que la véracité de Dieu , La Bruyère est obligé de détacher, da dégager Dieu de lia matière où kt société du Temple l'avait en quelque sorte enfoui et comme anéanti. Ainsi, quand il a établi l'existence incontestable de la pensée, admis l'existence de la matière, dont nous connaissons aussi incontestablement les propriétés diverses, il démontre que la source originairede tout principe, qui pense, ne peut être matière,. qu'elle vaut mieux que lamatière, qu'elle est tout au moins esprit. De là son argument : je pense j donc Dieu existe.

If&usrecevonscet (wantage, dit Descartes (Principes, 22), en prouvant, ainsi que nous C avons fait, CeaAstence de Dieu^ que nous conarnssons pat ce même moyen ce quil est, oMmt

(1) La Bruyère n*a point caché ion goût pour Descartes : il dit des publicains : Iront- ils aussi loin dans la postérité que Descartes, né Français et mort en Suède? (Des biens de fortune, sixième édit. ) Dans le chap. Des jugements , il invoque un des principes de sa philosophie.

que le permet la faiblesse de notre nature. Ainsi , de ce que nous avons ridée d'un maître inûni, Dieu est, el Dieu est infini ; et de ce qu'il est infini, il est éternel , tout connais-^ sont, tout puissant (1). La Bruyère, en fidèle disciple, suit la même marche pour déterminer la nature de l'âme et de ses attributs. L'âme, dit-il, est en moi ce qui pense; ce qui pense en moi, je ne me le suis pas donné : il vient donc de Dieu. Mais Dieu, en tant que créateur d'un être qui pense, exclut toute idée de matière; donc, mon être, qui pense, est esprit (2). Ainsi, l'âmeest immatérielle, elle est pure, elle est simple, elle est incorruptible.

Vient ensuite l'argument des causes finales, qu'a si richement développé et embelli l'inépuisable imagination de Fénelon , contre les objections les plus subtiles des épicuriens. Aux yeux de La Bruyère, l'argument des causes finales avait un mérite et comme un caractère particulier. Il croyait attaquer ses adversaires au cœur.

(4) Quant à T immortalité La Bruyère s'arréle aussi avec Descartes à des présomptions favorables : « Je ne conçois point qu une ame que Dieu a voulu remplir de Tidée de son être infini et souverainement parfait doive titre anéantie. ( Des Esprits forts )

(2) Le raisonnement que La Bruyère emploie pour arriver à la spiritualité de Dieu , est presque le même que celui que saint Augustin oppose aux manichéens dans lelivredesil/cBur^ de V Eglise catholique, chap. IH. « I.e souverain bien de Thomme ne peut pas être de pire condition-, que » rhomme lui-même , puisqu'on ne saurait tendre à quelque chose qui » serait pire que soi.... peut-être qu il sera de même qualité que lui : il » sera tel sans doute , s*il n*y a rien de meilleur dont Thomme puisse * jouir : mais si nous trouvons. . . •

Ge monde était pour eux un assemblage fortuit de la matière diversement arrangée , la vie un accident indifiërent enlui*mëme, et la mort un retour au néant. Que faire alors dans cette vie? Jouir sans souci et avec passion de là jeunesse, de la fortune, de la naissance. Pour La Bruyère, la beauté, Tordre, la décoration de l'univers , les effets de la nature si populaires et pourtant si méconnue, le concours régulier de tant de corps divers lui révèle tiile cause intelligente, dont Mé Cousin semble avoir voulu mârquef toute la puissance, quand il a écrit :

« L^argument des causes finales, appliqué à la nature, nous manifeste un Dieu, et un Dieu intelligent; àppHquez-le à la nature morale de l'homme , il noua révèle un Dieu juste : induction sublimé et rigoureuse, qui rattache la justice humaine et la justice divine. »

C'était peu, en effet, de trouver au soleil un maître ; à

la terre, un bras qui la soutient; à l'univers, une cause

sage et puissante ; il fallait aussi rendre à la pensée , à

rintelligence, à la liberté deThomme, souvent troublées

par les injustices el les caprices de la société, son ordre,

sa beauté, sa dignité ; il fallait réparer le désordre impie

du bien confondu avec le mal, de l'injustice triompbanlde

la justice; de l'abaissement, des souffrances de la misère;

des joies et de l'orgueil des richesses. C'est ce que La

Bruyère a fait; c'est ce qui forme toute la dernière partie

de $on livre; c'est ce qui y ajoute une grande beauté et

comme une conclusion. Les exirémitéê santvicieuseê , dit-il en terminant, et partent de C homme: toute compensation est juste et vient de Dieu. Arrivé là, il s'arrête; et comme si sa tâche était achevée , il dépose sur le seuil de la religion chrétienne, Thomme, esprit intelligent et libre, sous la main d'un Dieu intelligent et juste. A. peine se perniet-il de lever avec discrétion , et seulement au nom de la morale, les obstacles qui l'arrêtent, de réfuter les difficultés qui l'embarrassent. Qui donc le portera plus loin? il laisse ce devoir sacré au ministre du Dieu dont il a établi l'exis* tence. Ainsi Pascal , après avoir cherché dans l'étude-de la nature des grands à assigner des bornes à leurs emporte» ments, et leur reprochant d'être des rois de concupiscence ^ ajoutait : c 11 ne faut pas denieurer là; il faut mépriser la » concupiscence et son royaume, et aspirera ce royaume » de charité, où tous les sujets ne respirent que la charité » et ne désirent que les biens^de la charité. D'aiitres que » moi vous en diront le chemin : il me sufiSt de vous » avoir détournés de ces vies brutales , où je vois que plu- » sieurs personnes de qualité se laissent emporter faute » d'en bien connaître la véritable nature (1). » Ces autres que lui , qu'est-ce autre chose que les prédicateurs ? De là , le chapitre de la Qmre.

Faut-il s'étonner de voir les esprits les plus graves de cette époque vivement préoccupés de l'état de l'éloquence

(1) Essais de Nicole, tome II, 539

ctirëtienne , à ce moment où ses nobles amis, Bossuet, Fé: nelon, Bourdaloue^ Fleury (1), employaient toute l'ardeur de leur zèle, toute la force de leurs talents à dissiper les préventions des protestants égarés, à affermir la foi encore chancelante des nouveaux convertis, et à rappeler à Dieu les hommes éblouis par les séductions du siècle. C'était pour ceux qui accueillaient avec ardeur les mœurs nouvelles un sujet de douleur de voir le ton mondain et les manières frivoles de quelques prédicateurs, compromettre la pureté même de la morale qu'ils prêchaient.

Celui qui n'avait pas pour louer dignement Bossuet d'autre titre plus grand que celui de Père de l'Église , avait cette haute idée de la chaire chrétienne , qu'elle était la voix même du ciel , et comme la puissance de la religion. Sans la chaire, plus d'enseignement, et alors plus de réforme morale et religieuse pour le siècle, et, ainsi considéré, ce chapitre devient nécessaire dans le livre des Caractères.

Trois écrivains, surtout parmi les plus grands de cette époque, ont parlé de la chaire dans des ouvrages bien différents; tous trois ont montré la nature de sa tâche, le

(t) Après ces grands ëcrÎTaîns , d'antres ont aussi parlé de la chaire : M.Arnaud, Réflexionssur l'éloquence des prédicateurs. Je pourrais citer une lettre où Duguet développe celle idée : Montrez la vérité et cachez- vous , t. IV, lett. 28. Et une autre de Nicole où il dit : il n'y a que la vanité et les fausses idées qu'on a de la prédication, qui font que presque tous les pré dicateurs prêchent très-mal. Nouv., 'elt. XIII.

.caractère et Timportance de ses devoirs, et se sont trouvés d'un accord unanime sur ses qualités et ses défauts. La chaire, pour Bossuet , est une sorte d*autel , où se publient les ordonnances mêmes de Dieu, autel redoutable et saint presque à l'égal de celui où s^accomplit le plus grand des mystères. De là cette frayeur pieuse de Bossuet qui exclut tout autre sentiment que celui du devoir. Fénelon, dans ses Dialogues , fruit de sa jeunesse, et composés sous l'inspiration de là pieuse ardeur qui l'emportait aux missions étrangères, tout en paraissant consulter les règles de l'éloquence païenne et de celle des Pères, et surtout ce goûi de simplidiéy cet amour pour le beau simple qui est le caracièretnimitabledesesécrtis{l)f ne s'en appuie pas moins sur la grandeur du ministère de la parole pour condamner les indignes ornements. La Bruyère, au nom de la morale, pour délivrer l'orateur chrétien , ou , comme il l'appelle mieux, l'apôtre, de la pensée de plaire à son auditoire ou de travailler à sa propre fortune, fait une seule question et demande au prédicateur, s't/ a un autre but que défaire des conversions. De là , les devoirs qu'il lui impose; de là , l'oubli de tout sentiment personnel ; de là , le respect grave et sérieux dû à la dignité de son ministère ; de là, cette loi de tristesse évangélique , qui est Vâme du discours chrétien.

Peut-être qu'en donnant cette haute idée des devoirs

(1)M. Villemain.

imposés à l'oraleur chrétien , sans oublier, comme le témoigne son livre, les magnifiques modèles qu'offrait en ce moment Téglise de France , il pensait aussi un peu à la tâche modeste qu'il s'était imposée. 11 était à sa façon une espèce de prédicateur, et le but comme les règles, qu'il assignait à l'éloquence de la chaire, lut semblait aussi convenir à un livre de morale. Qui ne voudrait le reconnaître? son livre était grave et sérieux : en le compo* sant, en le corrigeant avec tant de soin, il ne cessa de vouloir être utile ; à la vue du mélange confus de ces tnaxi" mes qui font la morale des particuliers , de ces capricieuses fantaisies qui emportent au hasard l'ûge^ la naissance ^ la fortune fia grandeur ^ qui excitent et enflamment les passions des hommes et pervertissent leurs volontés (1), il demeure, comme Nicole , effrayé de leur inconséquence et s'écrie : Qui ne smt des misères plus profondes que la pauvreté? et aussitôt, se mettant à l'œuvre, il veut n'être pas vain sur la terre (2) : ne fût-il pendant toute sa viç que ï apôtre d'un seul homme ^ il lui sutBt. Il n'épargnera ni les douces et insinuantes conversations , ni les raisonnements les mieux suivis, ni l'attrait même de l'esprit et le charme de l'éloquence pour réduire ou ratnener un libertin. Dans tout son livre éclate et brillé ce sentiment du prix d'une âme : être utile et instruire; plaire, mais seulement pour instruire; réformer les mœurs, peindre leurs

(1) Eisaisde Nicole^ t. H, g.

(2) C'cft auMi le but qne se propose Théophratle. r. le premier chapiU'e.

défauts, leurs faiblesses, leur tyrannie; avec finesse, mais sans malice ; mais pour les réformer : tel est son but unique. II rendait au public ce que le public lui avait prêté; et s*il avait travaillé à rendre cette image la plus fidèle et la plus vraie , c'était afin qu'il lui fût impossible de ne pas s'y reconnaître.

Qu'il me soit permis de m'arrèter ici un moment ; je Tai dit et j'aurai plus d'une fois à le redire : La Bruyère est disciple de Descartes ; et pour qui veut bien y réfléchir, il a étudié, il reproduit avec plus de fidélité qu'on ne pense le traité des Passions. Qu'est-ce en effet pour Descartes que le résultat de la bonne éducation? c'est d'acquérir la générosité ; et la générosité , c'est la vertu de rendre à soi-même, et à tout ce qui n'est pas nous, ce qui est dû, à Dieu comme aux hommes, aux hommes comme aux choses extérieures. « Ainsi , dit-il , ceux qui f ont l'esprit bas et faible, sont sujets à pécher par excès» 1» quelquefois en révérant et craignant des choses qui ne » sont dignes que de mépris, et quel(|uefois en dédai- » gnant insolemment celles qui méritent le plus d'être » révérées. *

Or, ce qui nous porte ainsi à nous attacher à des choses trompeuses, ce sont les passions, qui sont nécessairement fort restreintes dans leurs principes , quoiqu'elles soient infinies dans leur application. Descartes a pris la moitié (le la question : il s'est renfermé dans l'âflie et a décrit ces principes. La Bruyère, moins puissant et moins

simple que ce grand génie , a pris pour lui le reste de la tâche : il a cherché à surprendre et à peindre la vanité des passions dans les objets qui éblouissent et trompent les hommes : de la société et de la vie , il est remonté à Tâme. Pour Tun comme pour l'autre , Hexerdce de la vertu est un souverain remède contre les passions. Mais si le but de Descartes est de montrer que, pourvu que l'âme ait toujours de quoi être contente dans son intérieur ^ tjous les troubles qui viennent d'ailleurs n'ont aucun pouvoir de lui nuire , le but de La Bruyère est de montrer en quoi tous les objets qui lui sont extérieurs, indépendants de la raison et de la vérité , sont incertains et capricieux , et partant incapables d'assurer le bonheur (1).

Mais aussi c'était là une grande difficulté ; il ne parle point au nom de Dieu ; il n'est pas descendu dans la nature secrète de Thomme pour en tirer les lois destinées à régir convenablement son existence. Je n'ai pas voulu écrire des maximes, dit-il ; elles sont comme des lois dans la morale, et j'avoue que je n'ai ni assez d'autorité^ ni assez de génie pour faire le législateur. Abandonné à ses seules forces, ne re-

(1) Je me suis arrêté dans ce rapprochemeat , et cependaDt je ne puis m'empécher d'ajouter encore deux mots : de ce que j'ai dit^ il résulte pour Descartes une grande simplicité dans son traité des Pa8sion8,q\ïï\ réduit à six ; pour La Bruyère, une grande variété et une unité difficile à saisir, au milieu de ce tableau capricieux des passions. De là encore une autre difiereoce : ce que Descartes déduit par le raisonnement, La Bruyère le peint par l'imagination. Ainsi tout le chapitre si vif du mérite personnel , se trouTe en germe dans les réflexions de Descartes, art. 153, 154 ^ 155.

levant que de sa propre raison, et aux prises avecThumeur si mobile, si capricieuse de la société, comment donc pourra-t-il donner de la force à ses remarques? Où trouver une assiette pour s'appuyer avec quelque confiance? C'est le secret de son art merveilleux (1).

Déjà en France , avant lui , plusieurs écrivains avaient pris rtiomme pour objet de leurs études, et fait de ses passions des tableaux , ou plaisants , ou tristes , ou effniyants. Montaigne avait raconté sincèrement ce qu*il voyait dans les autres, ce qu'il sentait en lui, et ce spectacle merveilleusement ondoyant de nos défauts et de nos vices , ne semble fait que pour servir de texte à son humeur maligne. La Bruyère n'est pas de l'école d'un tel maître : il lui empruntera bien quelquefois une image vive, un trait rapide qui rend la pensée sensible, mais rien de plus. Il lui accorde de penser beaucoup , d'avoir des pensées naturelles : il ne le tient cependant pas exempt de toute sorte de blâme. Il n'a pas pris davantage pour modèle le Viyredes Pensées, qui sont, dit-il, dans les

(1) Si nous écoutions la raison, si elle avait en nous quelque autorité, avec quelle clarté nous ferait-elle connaître que ce qui est dans la matiéfe n'a qu*une ombre d'être qui se dissipe, et que rien ne subsiste Téritable* ment , efTectivement, que ce qui est dégagé de ce principe de mort? Et nous sommes^ an contraire , si aveugles et si malheureux, que ce qui est immatériel nous semble une ombre, un fantôme; ce qui n'a point de corps, une illusion; ce qui est invisible , une pure idée, une invention agréable.

Bossuet, premier Sermon sur la Présentation prêché devant le roi.

mains de tout te monde. Pascal y par sm engagement (Lsl Bruyère est donc libre) , fait servir là métajéysique à la religion ; il traite tes grands et sérieux motifs pour conduire l'homme à la vertu. Il veut le rendre chrétien : La Bruyère n'a donc pas la même prétention; ainsi, il n'a pmntété détourné du projet d'écrire par la grandeur des pensées^ mais il ne veut pas que, faute d'attention et par esprit de critique, on pense que ses remarques en sont imitées. Était-ce que Télai des esprits, la frivolité, la légèreté, si longtemps maîtresse des esprits , ne pouvait plus supporter la vigueur impétueuse et l'éloquence pressante de Pascal ? IS'était-ce pas bien plulOt que les célèbres athées du temps de Pascal étaient bien différents de cenx à qui La Bruyère adressait son livre? N'élait^e pas aussi qu'il se proposait un but moins sublime? Il ne craint pas moins qu'on ne le confonde avec La Rochefoucault. C'était, dit-il de l'au* leur des Maximes ^ un esprit délicat, pénétrant, qui savait le monde; mais il lui reprochait de n'avoir voulu voir dans l'homme que Tamour-propre , et en le repré<sentant sous cette face unique, de l'avoir rendu méprisable , sans grandes chances de le rendre meilleur. Moina sublime que Pascal, moins délicat que La Rochefoucault, il ne tend qu'à rendre l'homme raisonnable. justesse 1 s'écriait Bossuet, ô égalité dans les mœurs! ô mesure dans les passions I riches et véritables ornements de la nature rdk^ sonnable , quand est-ce que nous apprendrons à vous estimer ? La Bruyère n'avait pas d'autre ambition, que d« donner cette leçon au siècle ébloui de lui-même.

Qu'il me soit permis d'insister un peu sur ce point; car c'est ce qui distingue La Bruyère des philosophes à la fois et des théologiens. 11 ne hait pas Thomme, il Paime; il ne le rabaisse pas, il ne l'exalte pas, il cherche à con* naître sa faiblesse et sa force, ses passions et sa raison; sa raison, obscurcie, altérée, aveuglée par ses passions, mais capable aussi de les vaincre et de les asservir. Que disait la philosophie ? Pascal, dans son magnifique langage et avec sa superbe raison, s'était chargé d'exposer et de confondre, l'une par l'autre, ses réponses incomplètes. Que dit la théologie ? Elle nous enseigne, comme le sage docteur des dialogues sur le quiétisme, que l'homme est tombé, soit que Dieu lui ait imputé le péché de son premier père, soit que le venin de la désobéissance coulant par la voie de la chair ^ lui ait laissé une certaine faiblesse qu'on appelle concupiscence. La religion le recueillant au sortir^desnaufrages de sa raison impuissante lui révélait, au nom du ciel, les mystères impénétrables de sa nature. La Bruyère moins curieux de savoir ce qu'il est, que de lui apprendre à bien vivre, préoccupéde la vie présente, etper^ suadé que, l'important dansde si grandes questions, c'est la sagesse et le calme des passions, cherche dans l'homme même sa règle; si déchu, si perdu qu'il soildans ce recoin de l'univers, il n'a pu cependant détruire entièrement les premiers privilèges de sa nature; sa raison si affaiblie, si corrompue qu'elle soit, n'est cependant pas absolument anéantie, et il lui a semblé qu'en rappelant autant que possible l'homme à cette partie de lui-même, où les philosophes voient sa grandeur, les chrétiens sa nature primi-

tive, qu'en condamnant aux yeux des ans sa faiblesse, aux yeux des autres ses passions, il pourrait en tirer un uiile enseignement.

Et je me figure que Bossuet , et avec lui tous les esprits sérieux , n'attachaient pas un moins grand prix au succès de son livre ^ qu'ils n'en aimaient l'auteur. La Bruyère n'avait aucun engagement; il ne s'appuyait pas, comme les prédicateurs, sur la religion, pour établir ses prescriptions trop souvent contestées. C'était du sein de la société qu'il sortait pour lui donner de sévères avis : c'est un homme qui a vu, qui a étudié, qui a partagé les passions de la société , et qui, moins ébloui que les autres , raconte et peint ce qu'il voit. Son livre, c'est l'image vraie de l'homme surpris en quelque sorte sur le fait et à son insu, avec ses espérances et ses contradictions; là, pas d autre maître que l'homme; c'est l'homme aux prises avec l'homme, c'est l'homme qui se corrige.

Mais comment parvenir à donner par l'analyse une idée d'un écrivain de tant d'art? Gomment faire sentir la force et la valeur de ses pensées, qui en empruntent d'ordi<naire tant du jour où elles sont mises et de la forme qu'il leur a donnée? Dans un auteur qui a dit : tout [esprit consiste à bien définir et à bien peindre , et qui a suivi cette règle avec la plus grande fidélité , chaque mot a sa place marquée; c'est comme une partie et comme un trait de la pensée; changer l'un, c'est changer l'autre. Il faut cependant gâter cette forme si vive, si ingénieuse, par-

fois 81 élevée, et toujours parfaite ; car, en dépit de ia multitude et de la beauté de tant de tabieaui , il y a un fond que cachent et dissimulent Tart et le talent sous une variété insaisissable. Ce n'est qu'en le considérant dans ce fond unique , dans la conception la plus vraie, qu'on est étonné de la simplicité féconde d'un pareil ouvrage. Pour n'avoir pas voulu descendre dans cette pensée se* crête, Boileau a reproché au livre des Caractères de manquer de transitions, ne songeant pas que ces apparents caprices de composition étaient une variété de plus dans un livre, où l'agitation inquiète de la vie était une leçon de morale; et Yauvenargues a écrit de La Bruyère, qu'il était un grand peintre, et non un grand philosophe, laissant à La Rochefoucault le titre de philosophe et lui refusant celui de peintre.

Pour La Bruyère, ces deux mérites se confondent et se prêtent un mutuel appui. Il ne redresse les mœurs, il ne corrige l'homme, il ne le rend raisonnable , et c'est là , ce nous semble, la seule manière d'être philosophe, qu'à la condition de peindre au vif ses passions. Sa force est la, il n'en a pas d'autre. Il le peint donc avec vérité, avec franchise; sans haine, ni flatterie; il le peint comme il l'a vu, comme nous le voyons, comme on le verra à jamais, non dansée qu'il a de passager et d'accidentel, mais dans ce qu'il a d'indestructible; et je dirai presque d'incorrigible. Car, quand il parle des passions, il a bien soin de distinguer celles qui sont générales, universelles, et les autres aussi variées, aussi nombreuses que les

hommes; ces dernières, il les laisse aux âmesfaible^j fnolles et indifférentes ; défauts y ridicules uniques , qui, par leur singularité, tiennent moins de Thumatiité que de la per^sonne, ne tirent pas à conséquence et ne sont d'aucune ressource pour l'instruction et la morale. Lies passions qu'il peint sont graves, sérieuses , durables , universelles. Mais quoi , dira-t-on , c'est dans la variété inépuisable dei passions qui travaillent l'homme, c'est dans ce capricieux et mobile tableau, où tout tremble , où ni la grandeur n'est durable et pure, ni l'esprit n'est libre, ni le mérite n'est solide, ni la vie n'est sage; c'est là qu'en dépit de tant d'incertitudes et de mensonges , il trouvera pour appuyer ses avis un fondement assuré? Oui, c'est là même. Et plus le tableau sera capricieux et changeant ( c'est du livre de La Bruyère que je parle, et non de la vie de l'homme), plus la vanité, la fortune, la grandeur pousseront à bout leurs prétentions ; plus la ville sera orgueilleuse, la cour ambitieuse et intéressée» la mode in^périeuse et arbitraire^ plus l'action du temps^ le hasard des circonstances, la mobilité des opinions éclateront dans la folie de nos désirs et dans le mensonge de leurs objets, et plus la leçon sera forte. C'est que l'homme, en s'égarant dans mi lie voies trompeuses, et en se perdant en mille désirs frivoles et périssables, demande cependant à tout ce qui le aéduit et. l'enchante un caractère de vérité, de durée et d'indépendance. C'est que dans les passions mêmes, té-* moignages éclatants de sa faiblesse et de sa misère, se révèlent avec éclat le sentiment indestructible, le besoin insatiable de quelque chose d'infini , si je puis ainsi parler ;

c*e8t que, pressé de tous côtés par les liens du corps qui l*eiicha!nent, enfoncé et comme perdu dans le monde qui l'occupe tout entier, il échappe cependant de tous côtés aussi, et même par les preuves les plus éclatantes de ce honteux asservissement, il échappe , dis-je , et désire, et souhaite, et prétend saisir quelque chose qui lui appartienne, que ni le temps, ni les hommes ne soient capables de lui enlever. Les passions , dit La Bruyère, sont menteuses. H n'y a point de vice qui n'ait une secrète ressem^ bUmce avec quelque vertu et qui ne s en aide (i).

Ainsi, examinant, soit dans les penchants de notre cœur, et dans les imaginations de notre esprit, soit dans Faction de la société, l'emportement, Toubli de soi-même et des autres, la dureté, la cruauté même, suites fatales et désastreuses des richesses et de la grandeur, la vanité et l'ambition qui peuplent, l'une les villes, Tautre lescours de victimes, et ces jugements insensés que l'on puise dès sa naissance, que Ton adopte pour maîtres absolus, dV près lesquels on pense, on vit, on meurt, et ces tyranniques usages dont l'empire capricieux et injuste n'a jamais été contesté , il accuse et le monde et Thonime de se mentir l'un à l'autre, de se mentir chacun à soi* même. N'est-^ce pas déjà là une leçon que ce mécompte si éclatant entre nos orgueilleuses prétentions, et les misérables résultats de nos efforts?

(I) Les vices, dit Bossuet, ont toujours un air d'infinité.

Mais c'est peu d'ouvrir à Thotnine, les yebx sur tout ce qui change autour de lui, c'est peu de le détacher de tout ce qui le quitterait bientôt : n'y a-t-il donc rien qui existe pour lui d'une existence propre et indépendante , et Pascal avait-il raison de faire ce triste tableau où iaui branle , où tout craque et fuit (fune fuite étemelle ? Pour La Bruyère j qui a su comme ses maîtres reconnaître au mi-» lieu de toutes les idées bornées et capricieuses de l'homme l'idée de l'infini, et établir Dieu sur cette base inébranlable , il y a aussi dans la morale un fond vrai et ferme : c'est la vérité , c'est la vertu , c'est la raison même hu-* maines, mais rendues à toute leur pureté; pour lui ^ elles sont invariables 9 et toujours égales : elles se suffisent à elles-mêmes; elles vont au delà des temps et ne se démentent jamais* Dans tout son ouvrage , dans la conclusion de chacun de ses chapitres, on voit que c'est, à ses yeux, le but le seul légitime, le seul noble que l'homme puisse se proposer d'atteindre : et c'est à cette inaltérable indépendance qu'il sacrifie toutes les vaines et folles prétentions des passions (i).

Ainsi, un grand et beau génie, qui dans les derniers temps de l'antiquité consacra toute» ses forces à établir

(1) G*est dans ce sens qu il (erinine la plus grande partie de ses chapitres, comme le II*, le XI', le Xlll* et le XVl«. 11 a mémechangê arec le temps la conclusion du chapitre du Mérite personnel pour le faire rentrer dans l'ensemble de son livre, tel que nous l'avons aujourd'hui. C'est ainsi, pour être fidèle à ce plan, qu'il a tracé à la fin du chapitre de la F'ille, ce beau tableau de la rie simple , libre et noble des hommes du XVI* siècle.

et à défendre la certilude de la loi, telle que le ôhristianisme l'aTâit faite i et à montrer la faiblesse capricieuse de la sagesse humaine; saint Augustin, dans lé Traité deë M(Bur$ de CÊgtiÉe chrétienne^ en même temps qu'il proposait à rhùmme, comme but unique de seià affections, le seul être vrai t invariable y éternel « c'est^-dire Dieu, écrivait cette belle phrase, qui semble avoir inspiré tout le livre des Caractères : cherchons donc ce que c'est que vivre bien , c'est-^-dire tendre à la béatitude, en vivant bien^ Mous trouverons que ce né peut être autre chose qu'aimer la vertu , aimer la sagesse , aimer la vérité ; et aimer de tout son cœur, de toute son âme et de tout son esprit, la vertu qui est inviolable et invincibléi la sagesse qui n'est jamais suivie d'imprudence et la vérité qui ne peut changer* A Texemple de saint Augustin, La Bruyère parle de cet asile où la vérité a fait son siège, asile inviolable pourdie-mème et pour ceux qui savent y pénétrer, qui donne de la dignité à leurs paroles, de la gravité à leur vie.

Le but de son livre ainsi considéré, on comprend bien pourquoi il a adopté la forme et le style qu'il a pris. Toute sa force, en etiet, dépend du relief qu'il donnera à chacun des traits de son livre. Gomme il n'a guère d'autre droit, ni d'autre raison de les condamner, que de les convaincre de mensonge, et que pour les convaincre, il n*a qu'à montrer l'évidence même du mensonge, il faut peindre. Un écrivain ordinaire aurait divisé son sujet, établi et démontré chaque proposition ; ensuite, de

déductions en déduclions, il les aurait appliquées comme autant de conclusions nécessaires à chacun de ses différents chapitres. Il n'a point fait ainsi; il les a rendues plus vives par des portraits, mises au grand jour par des contrastes; en un mot, il a été vrai, agréable et utile.

Cette image fidèle, où venait se réfléchir avec vivacité chacun des traits de son temps, cette espèce de confession publique allait bien à une époque où chacun des beaux esprits avait fait son portrait , et analysé avec complaisance les plus légères imperfections de son visage et les faiblesses de son cœur (i). Là, plus de liberté ; La Bruyère lui-même ne parlait ni de lui-même , ni de son lecteur. Il parlait de Phédon et de Giton.

Je conçois bien qu'il se soit indigné des insolentes clefs. C'en était fait de son livre, s'il devenait une satire ; la satire irrite et blesse, mais ne réforme pas. An contraire , pour les esprits désabusés des enchantements de la vie, frappés tout à coup, et comme effrayés du sentiment du vide qu'ils éprouvaient, les Caractères devaient avoir, à Taide de la vérilé seule et du style, une force

(1) Fléchîer n'a peat-élre rien écrit de plus ingénieux qae son propre portrait, et Fléchier nous a laissé des réfiexions sur les différents caractères de» hommes enXXll chapitres. Quelques-uns des titres rappellent ceux du liTrede La Bruyère. D'OIivet (Hist. de l'Académie, t. II« p. 341) dit en parlant de l'influence qae Bourdaloue exerça sur l'éloquence de la chaire : on ne vit que portraits , que earaetéres dans les sermons.

secrète : ii ôtait en quelque sorte de dessus les yeux un bandeau qui aveuglait ; il faisait condamner , sans condamner lui-même, une pénible seryitude. On devait le lire , on le lisait avec ardeur et passion y et quand il remarque que, depuis trente années , personne ne lit plus que pour lire , ce n'est pas pour lui qu'il parle. Tel était, en effet, Tart infini de son livre, telle était la vivacité de son esprit et de son style^ tel était l'attrait irrésistible de la vérité, qu'il n'éprouva jamais un pareil sort de son temps.

Quand la malignité du public cessa de voir dans ce livre des portraits de personnages vivants, l'auteur baissa peut-être dans Tesprit de ces hommes , curieux d'y retrouver une satire personnelle , mais il fut toujours l'auteur des esprits délicats; d'OIivet reconnaît qu'il est plein de tours admirables et d'expressions heureuses qui n'étaient pas dans notre langue auparavant (1); il ajoute bien qu'il ne faut pas le lire sans défiance , que pour vouloir être trop énergique, il sort quelquefois du naturel; mais dans le jugement qu'il porte sur La Bruyère, d'Olivet semble surtout préoccupé des défauts de ses imitateurs, et Voltaire, si sévère juge en matière de goût, comme pour affaiblir un peu ces critiques , Voltaire fait de La Bruyère ce remarquable éloge (2) : « On peut compter parmi les » productions d'un genre unique les Caractères de La » Bruyère. Un style rigide, concis, nerveux, des expres-

(i) Hist, de V Académie, t. II, p. 336.

(7) Siècle de Louis XIFy c 32, beaux-arts.

» sioDs pittoresques, un usage tout nouveau de la langue, » mais qui n'en blesse pas les règles, frappèrenl le pu- » blic. » Et y auvenargues , si grand admirateur des bons écrivains, a dit : « L'éloquence de La Bruyère, ses tours • singuliers et hardis, et son caractère toujours original, » ne sont pas des choses qu'on puisse imiter (1). » Toutefois ce besoin de peindre, de rendre sensibles toutes les délicatesses de la pensée , cette nécessité d'avoir toujours le trait , comme disait Fénelon, ont pu amener dans son style quelques défauts -.quelque chose dvn peu tourné et de trop travaiUé ; un peu de recherche et d'affectation (2).

Que s'il faut justifier, en les appliquant, quelques-unes de ces idées, je choisirai un chapitre, le plus court de tous, celui dont l'objet est le plus vain et le plus tyrannique, celui où brille du plus vif éclat ce style dont chaque trait, en quelque sorte, est' un jugement : c'est le chapitre de la Mode. La mode est une espèce de tyran qui étend son action sur tout Thomme , sur son goût, sur son vivre, sur sa santé, sur sa conscience.

Empire de la mode : absolu, universel, inévitable;

(l)VaBTeaargaet, Caraetéreê'^ préface; voir aussi : Caraeiéres arai0ur8 ; Tarticle de La Bruyère.

(2) Pour la manière d^ écrire toute nouvelle que Ménage admira beaucoup dans La Bruyère , il faut Toir les remarques pleines de goût que d'OlÎTeta faites, Hi$t, d$VAca4émie , et que M. Sainte BeuTea développées dans son bel article sur La Bruyère, 1 836* 184s; ainsi qae des critiques sévères et justes de Condillac. II est curieux de rapprocher de ces jugements ce que Tauleur dit, soit de quelques figures, soit de la langue de so ) temps.

assujettissant le goût, le viTre, la santé, et la conscience.

Tableau de cet empire : ses excès, sa tyrannie insupportable, ses aveugles caprices.

Vanité et misère de la mode, démontrées par la vanité et la misère même de son objet : par la vanité et la misère de ses résultats.

La conclusion, c'est qu'au nombre de toutes les choses qui changent, la plus changeante, c'est la mode; que partout où elle entre , il y a caprice ; qu'une seule chose , fort peu à la tnode^ va au delà des temps: c'est la vertu. Dans tous les autres chapitres, c'est la même marchequ'il suit, et rien de plus simple au fond que la composition de son livre; car ce qui se dit d'un chapitre , se peut dire de tout l'ouvrage. C'est, pour ainsi dire , et pour employer une de ses expressions, la même éconotnie. Dans le chapitre des Ou-vrages de C esprit f il a condamné l'humeur de l'écrivain, et l'admiration des lecteurs par les caprices de la vogue et les révolutions du goût ; il a proposé comme but, aux uns, d'écrire raisonnablement, aux autres, d'approuver. Dans le chapitre du Cbstir, il met l'amitié bien au-dessus de l'amour, parce que le temps, la raison, la pratique, consacrent l'une et effacent l'autre. En un mot, soit dans Thomme, soit dans la société, il a sacriQé tout ce qui sentait Texcès ou le caprice* tout ce qui changeait avec le temps, avec les passions, à quelque chose de réel et de vrai. De même, dans tout l'ouvrage, la société et l'homme convaincus de caprices et de mensonge, soit dans leur action réciproque,

soit chacun dans ses propres passions , dans ses moeurs particulières, s'effacent dans le chapitre des EspriU forts^ devant la grandeur toute-puissante, devant la force infaillible de Dieu, comme devant leur fin dernière (i).

Je remarquais, en commençant, combien La Bruyère était venu à la cour dans un heureux moment, pour être moraliste comme il Ta été. N'est-il pas permis maintenant de remarquer la véritable place que son livre occupe entre deux siècles si différents : le XVII* , ébloui et enchanté quelque temps de lui-même, mais réfléchi et grave cependant, jusque dans ses jours d'enivrement , qui, avec les flatteries complaisantes de ses poètes, entendit sans cesse retentir à ses oreilles les voix pleines d'autorité de ses orateurs chrétiens, qui, en dépit des fôtes et des joies du monde, ne ferma jamais obstinément les yeux aux exemples de retraite et de gravité sérieuse , que lui donnaient les hommes le plus admirés ; le XVII1% où la littérature tout entière devient esclave et flatteuse, où les caractères les plus graves, semblables à ces mauvais échansons dont parle le philosophe grec, versent à flots purs les louanges;

(1) Ainsi, c'est U , en quelque sorte, le fil d*or qui unit entre eux tous les chapitres ; non , quoi qu il en ait dit, je ne puis le croire, il ne les a pas écrits au hasard , et selon que chacune des remarques se présentait à son esprit ; non , il y a un ordre secret et régulier, malgré l'apparente bizarrerie de ses titres, et la beauté de tout l'ouvrage est la même que celle do chacune de ses parties. L'unité, c'est la société agissant sur l'homme ; c'est l'homme modifié , changé par la société. La variété, c'est l'image de ces divers contrastes, de ces deux actions de la nature de 1 homme et de la vie du monde.

on toul ce qui pense, ou tout ce qui écrit se fait un honneur de servir ses passions avec une aveugle lâcheté (i)?

La Bruyère voyait déjà l'usage régnant jusque dans les moindres choses. Il voyait l'esprit chercher à l'aventure les succès de la vogue, le cœur perdu dans ce honteux esclavage, lé vrai mérite confondu avec des dehors spécieux, l'homme tout entier esclave de la mode, de la vanité, de l'intérêt, asservi à je ne sais quels jugements irréfléchis, à je ne sais quelles coutumesarhitraires, et il lui conseillait, comme aurait fait Bossuet, son maître, volontiers il lui aurait commandé, quoique avec moins de force et d'autorité, de sortir du temps (2).

Suivre et surprendre en quelque sorte dans l'homme les penchants, et comme les instincts secrets qui le rendent si docile et si ouvert aux influences de la société; dans ta société, les opinions régnantes, la puissance accordée aux

(4 ) Un passage de Vauveoargues nous semble très^bien montrer le rôle de La Bruyère sur la limite de ces deux siècles si diiïerents. « Lorsque tout est un peu frivole... un homme qui hasarde des peintures un peu hardies doit passer pour un visionnaire* ses tableaux manquent de vraisemblance, parce qu'on n'en trouve pas les modèles dans le monde. Car rimagination des hommes se renferme dans le présent , et ne trouve de vérité que dans les images qui lui représentent ses expériences... c'est ce que La Bruyère a senti à merveille : il ne manquait pas de génie pour faire de grands caractères; mais il ne l'a jamais osé. Ses portraits paraissent petits quand on les compare à ceux du Télémaque et des oraisons de Bossuet. »

(2) « Dites-nous , célèbre Arouet, combien vous avez sacrifié de beautés mâles et fortes à notre délicatesse , et combien l'esprit de la galanterie , si fertile en petites choses , vous en a coûté de grandes. •

J.-J. Rousse 40, Discours adressé à Vàicadémie de Dijon. 1750.

richesses, à la naissance, les attraits et les vices attachés à telle ou telle condition, pour le rappeler, pour le rattacher à une règle immuable, à un principe éternel , c'est ià l'objet de La Bruyère. Ainsi, dans ce livre, la société est une espèce d'être collectif, qui a son existence, ses mœurs, ses degrés et ses conditions, comme l'homme a ses différents âges, et ses mille passions. Elle a ses excès tout aussi aveugles, son entraînement tout aussi précipité; elle a ses jugements qui ont force de lois; elle a ses usages absolus, tout-puissants, que les plus habiles suivent, auxquels les sages mêmes se conforment. Elle a ses exemples éclatants, consacrés par l'admiration et le succès, faits pour éblouir et pour intimider jusque dans les questions les plus importantes, dans les devoirs de la religion, et dans les bras mêmes de la mort. Il fallait mettre aux prises Thommeet la société, les confondre l'un par l'autre, faire la part de bien et de mal que chacun d'eux apporte dans ce commerce pour les détacher l'un de l'autre.

On est plus sociable, dit-il à la (in du IV chapitre, on est plus sociable et d'un meilleur commerce par le cœur que par l'esprit : ainsi ce sont là les deux liens qui engagent l'homme dans la société, et ce sera par là aussi qu'il ouvrira et terminera la preoiière partie de son livre ; que s'il trouve moyen de placer entre ces deux chapitres ceux du Mérite personnel t et des Femmes (1), c'est qu'en étudiant

(1) Au sujet de ce chapitre liéf Femmes y on peut remarquer qu'ici

dans le premier tous les moyens que l'homme a su inventer pour s'attacher le crédit, les honneurs, et la puissance, il sait aussi marquer d'une manière ferme, ce qu'il a en propre pour être grand et généreux; c'est qu'en étudiant dans. le second les relations les plus frivoles et les attaches les plus légères de la société, il en faisait une digne introduction au chapitre du CœurjOix il montre les plus no* blés vertus jaillissant de ce fond inépuisable. Ainsi des seize chapitres, les quatre premiers sont surtout consacrés à l'étude de ce qui attache l'homme à ses semblables, de ce qui lui fait un besoin de la société.

Mais en dépit de ce besoin universel et absolu , le monde (i) est partagé en bien des divisions arbitraires et capricieuses : ici, un peu plus, un peu moins d'argent, élève ou abaisse , donne un peu plus , un peu moins de liberté, et rend tout facile à la fortune, tout pénible à la

La Bruyère appartient à ton siècle : les femmes ont pris une grande part à la gloire et a Tëclat rlu XYI1« siècle. On roit Fénelon écrire : De V Éducation de$ filles t Boileau une satire contre les femmes, et un des nombreux imitateurs de La Bruyère un ouvrage intitulé : Les différente Caractères des femmes de ce siècle.

(1) Le cinquième chapitre d.e La Bruyère a pour titre : De la Société et de la Conversation. 11 semble que ce soit le développement de cette pensée de Nicole : 11 n'y a personne qui ne doive reconnaître que les discours des méchants ont emporté sa raison , qu'ils ont corrompu son esprit , et l'ont rempli de faux principes et de fausses idées , et même que ces faussetés qui naissent des discours des hommes y sont si fortement gravées, que personne n'en est fortement guéri dans ce monde,

Nicole , Ess.^ t. II , Dangers des entretiens des hommes , U« p., c. 1.

pauvreté. La ville, toujours et partout vaine et frivole, a ses coteries ; elle a la grande et la petite robe , elle a, je dirai presque autant d'espèces de mœurs que de quartiers. La cour, vaine aussi, mais d'une vanité intéressée et ambitieuse, est comme un autre pays ; elle a ses heureux et ses malheureux, tous esclaves de dures exigences. La naissance^ la royauté, toujours prévenues par le respect, toujours sftres de Tobéissance, ne trouvent-elles pas aussi dans leur élévation et leur autorité d'infaillibles écueils ? En un mot, toutes ces distinctions établies , reconnues, consacrées, toutes ces classes grandes et petites, quoique emportées sans cesse en mille excès divers, n'estce pas le devoir du philosophe de les rappeler sous l'empire d'une même loi morale?

Que si nous observons le chemin qu'il a déjà fait, nous verrons qu'à la Cn de ce dixième chapitre, il aétudié , d'un côté, rhomme dans les liens qui rattachent à la société, de l'autre , la société dans les diverses conditions qu'elle lui fait. Reste à étudier, et l'homme en lui-même, et la société : l'homme, dans les penchants généraux de sa nature, développés par des causes naturelles, comme Tâge et les passions de son âme; la société, dans ce qui fait d'elle un être, ce qui lui donne une force et delà puissance, c'està-dire les jugements (1), la mode, les usages.

(1) No» chutes Tiennent ordinairement de dos faux jngements : nos faux jngements de nos fausses impressions , et ces fausses impressions du commerce que nous avons les uns arec les autres par le langage.

Nicole, t II.

Arrivés au chapitre de F Homme ^ nous tenons , pour ainsi dire, le nœud, nous sommes au centre de tout son ouvrage ; nous comprenons pourquoi, dans un livre de morale, il y a un chapitre intilulé desFemmeSf et un autre intitulé de l'Homme^ comme s'il n'y avait pas pour les uns et pour les autres une même loi immuable dans son principe, invariable dans ses prescriptions ; c'est que , dans le dernier^ laissant de côté les défauts ou les qualités d'exception qui ont fourni le chapitre des Femmes, il traite les défauts généraux qui tiennent de l'humanité , témoin Irène, qui, quoique femme, a son article dans le chapitre de l'Homme. Nous comprenons aussi pourquoi ce chapitre a été rejeté si loin^ dans un livre où tous les autres ont été composés pour lui.

C'est que, après avoir condamné Thomme dans ce qui le rend capable dg société et dans les relations de la société, l'écrivain, resserrant davantage l'objet de ses observations, et entrant plus avant dans son sujet, devaitalors, et alors seulement, traiter de l'homme et de ses passions, et ensuite de la société et de sa nature.

Ici, il change presque de ton : jusqu'à présent, il semblait que , content de peindre, il n'avait qu'à tracer le tableau de nos contradictions; sans humeur contre la cour, sans colère contre les grands, sans dédain contre la ville, et plein de respect pour le souverain , il montrait aux uns et aux autres les écueils de leur fortune. Ici , il parle avec plus de force, soit que dans le chapitre des

Jugements^ il rappelle la raison ^ive et Tesprit pénétrant des auteurs de la Logique, soit qu'il attaque Fenipire injuste de la société sur notre liberté, les préjugés qu'elle nous impose, les coutumes auxquelles elle nous asservit: il réclame avec vivacité pour Thomme Tindépendancc et la dignité. Qui a mieux senti toute la noblesse de Tâme, quand elle ne relève que d'elle-même et de ses devoirs, toute la beauté <ie la vie, quand elle suit une route ferme et invariable? Qui a mieux seniile prix du temps et de ces jours qui échappentet ne reviennent pi us? La liberté, dit-il, n'est pas oisiveté, c'est le choix du travail et de Texercice : être libre, c'est être seul arbitre de ce qu'on fait, ou de ce qu'on ne fait pas ; quel bien en ce sens que la liberté (1)!

Mais vivre en paix avec soi-même, posséder son âme loin des charmes du monde, rendre à la société, à chacun de ses membres, avec une justice parfaite, la part de respect ou d'attachement qu'il a le droit de réclamer et d'attendre , est-ce là tout l'homme? Tant de passions, tant d'ardeurs, tant d'espérances, ne lui ont-elles été données que pour exercer sa patience , pour apprendre à se restreindre, à se priver, à lutter sans raison, à combattre sans récompense? Il aurait des devoirs envers lui-même, il en aurait envers ses semblables, et il laisserait celtd qui les a créés , lui et ses semblables , qui a rempli son esprit de ridée de son être infini et parfait^ dans un indigne et inju-^

(I) Des Jugements.

rieux abandon? Nod. El il s'empresse de rattacher F hommîs à Dieu. C'est ià le chapitre des Esprits forts et celui de la Chaire f c'est-à-dire, Dieu vengé contre les railleries impies et les raisonnements sacrilèges des libertins , et sa cause dégagée des préoccupations du monde , et remise en des mains pures et dignes. Ce dernier chapitre était nécessaire à son plan ; et c'était avec vérité et raison qu'il disait, pour se défendre contre ses ennemis : N'ont-ils pas observé (1) que de seize cluxpitresj il y en a quinze qm s'attachent à découvrir le faux et le ridicule qui se rencontrent dans les objets des passions et des attachements humains , ne tendent qu^à ruiner tous les obstacles qui affaiblissent ([abord et qui éteignent ensmte dans tous les hommes la connaissance de Dieu; qu'ainsi, ils ne sont que des préparations au seizième et dernier chapitre , où l'athéisme est attaqué et peut-être confondu , oii les preuves de Dieu , une partie du moins de celles que les faibles hommes sont capables de rece^ voir dans leur esprit , sont apportées , où la providence de Dieu est défendue contre C insulte et les plaintes des libertins.

Que si, en parcourant la longue suite de nos travers et de nos vices, il a quelquefois donné à ses tableaux un air de vivacité ou de colère, s*il a ôté avec complaisance le masque à la dévotion hypocrite, s'il a poussé à bout les emportements aveugles de la richesse, l'orgueil hautain et dur de la grandeur, il ne faut pas pour cela Taccuser

(1) Préface du Discours à V Académie,

de malignité, ni soupçonner la bonté de son cœur. Pouvait-il combattre tous les défauts de son temps sans lui en faire connaître toute la profondeur et Ténormité? Pouvait-il rappeler Thomme à la raison , à la vérité, sans montrer en combien de manières folles ou criminelles il s^en éloignait! Les Pères de l'Église, qu'il admire si sincèrement, sont-ils donc coupables pour avoir convaincu de sottise et d'impiété les fêtes du paganisme? Et Bossuet avait-il tort de dire contre les dévots, au milieu de la cour, que trop souvent l'homme cherchait à rendre Dieu et les saints, les ministres et les partisans de ses intérêts, et quelquefois les complices desescrimes (i)? Était-ce humeur chagrine ou philosophique? Était-ce attaque contre autre chose que la fausse dévotion ? Ainsi , La Bruyère , esprit hardi , mais toujours contenu par la règle qui faisait la force de Bossuet , n'attaque dans le vice que le vice même, il veut le détruire en le dénonçant; il respecte la société, il veut corriger ses défauts; les insolentes clefs le désespèrent : je le crois bien , il est chrétien. Depuis^ on a attaqué, à propos de nos vices, la ville, la cour, la richesse dans le magistrat, le prince et le financier ; on a aimé les clefs, si insolentes qu'elles fussent : on a attaqué la société bien plutôt que ses défauts. Pour lui , il a parlé avec une noble liberté ; il a dit , il est vrai , dans son pre-

(1) Traité des Passions , art. 190. De la satisfaction de soi-même. On retroure la même liberté , la même hardiesse de parole pour confondre ceux qui croient être déTots , parce qa*fls récitent force prières , qu'ils portent des cher eux courts , qu*iU jeûnent , etc

mier chapitre : un auteur né chrétien et Français , se trouve contraint dans la satire. Mais je ne puis voir ici, je Tavoue, un regret, ni un désir un peu séditieux de liberté contre les règles qu'imposent la religion et l'État. Il sentait comme Boileau et d'après lui , que si la muse latine souffrait l'effronterie, la pudeur convenait à la satire en France , que le lecteur y voulait être respecté. Il avait admiré Yexquis et même Y excellent de Rabelais , il avait aussi senti toute la grossièreté et la bassesse qui font des ouvrages de cet écrivain un monstrueux assemblage ; et c'est ainsi qu'il a conçu cette pensée.

Ma lâche ne serait pas finie, ce me semble, et je ne pourrais me croire quitte avec un écrivain si ingénieux , un ouvrage si achevé, si je ne cherchais à suivre et à marquer comment se composa ce livre , quelle fut sa forme première, ce que le temps y ajouta successivement. Une chose d'abord me frappe, c'est l'honnêteté, c'est le respect de l'auteur pour le public : dans les huit éditions qu'il a données lui-même de son livre, il n'y a jamais eu une ligne, une seule à retrancher, pas un mot à changer, pas une expression à éclaircir ou à effacer ; c'est qu'il ne laissait rien échapper de sa plume qui no fût pur et presque parfait; c'est que pour ses ouvrages comme pour sa vie, il a toujours eu devant les yeux, le sentiment profond de ce qu'il se devait à lui-même, de ce qu'il devait aux hommes, qu*il voulait corriger.

Ainsi , un des chapitres dont la forme a le plus changé,

c^est le premier. Dans les deux éditions de 1688, il n'était composé que de vingt trois articles , et des plus courts. Aujourd'hui , comme en 1694, il y en a près de cent (93). Est-ce toujours le même fond? oui, pour qui sait l'y voir. Mais ce même fond s'est agrandi , s'est enrichi ; les habiles et les délicats regretteront la concision première } les simples et les modérés le remercieront d'avoir même aux dépens de la simplicité découvert tous ces trésors de pensées, qu'il avait entassés avec un peu de mystère (1); et si comme il l'a dit : le choix des pensées est invention^ qui doutera que toutes ces additions successives n'aient donné à son livre plus de force, d'étendue et de portée?Comme un orateur qui lit dans les regards de ses auditeurs, si sa pensée a été comprise , il corrigea ou plutôt il augmenta son livre avec les conseils du public. Ici il affecte une finesse de tours j ou une grande délicatesse d'expression^ ce nest que par le besoin de donner un tour vif à une pensée commune : là, il hasarde de certaines expressions , il use de termes transposés et qui peignent vivement; non content de mettre de Vordre et de la netteté dans le discours, il y met de l'esprit; c'est aûn de relever par l'imagination et par l'art les vérités d'observation les plus simples: du reste, fidèle à la pensée qu'il a développée dans le cha-

(1) Il me semble qnon dit les choses encore plas finement quon ne peut les écrire , dit-il : chapitre d$ la Conversation, Peut-être y a-t->il dans celte pensée un moyen de concilier ce que disent de lui Saint-Simon et Boileau. Ce dernier parlait du lirre, SainUSimou de la conversation de l'auteur.

pitre de ta Chaire : iua çmerere êUtdent (1); fidèle à celte même pensée dn chapitre de$ JugemenU : ne penser qu'à soi et au présent , sawrce terreurs en poliûque , il n'a point d*ai]tre maxime en littérature : celin qm n*a égard en écrir vani qu^au goût de son siècle, songe plus à sa personne qu'à sesécrUs. Aussi condamne-t-il ces hommes qui écrivent avec humeur ; aussi défend-il à Fécrivain de se proposer d'autre'objet, au critique d'accorder d'autre suffrage, que l'approbation; aussi bannit-il de sa littérature, comme Descartes de sa morale , l'admiration, cette suinte surprise de Cdme qui fait qu'elle se porte à considérer avec attention les objets qui lui semblent rares et extraordinaires (2). C'était donc bien au-dessus des préoccupations du succès, loin des caprices de la vogue, qu'il composa son livre, plein de cette seule pensée, tout entier à ce seul but, qu'un auteur sérieux puisse avouer, le besoin d'être vrai , le désir d'être utile.

C'était là, dès le premier jour, son opinion ; jamais depuis il ne s'en est départi un seul instant. Peu importe qu'il pense ou qu'il dise ce qu'Horace et Boileau ont pensé et dit avant lui , pourvu qu'il pense juste et qu'il exprime le vrai, c J'aimerais autant , disait Pascal à ce sujet, qu'on me dit que je me suis servi de mots anciens, et comme

(1) Saint-Augnttin , de DoetHna Christ. \\, c. XXVII.

(2) Traité des PassUms , art. 70. La Bruyère , des Ouvrages de VEsprtï.Voir aussi la définition de la Mode.

si les mêmes pensées ne formaient pas un autre corps de discours par une disposition différente, aussi bien que les mêmes mots forment d'autres pensées par les différentes dispositions. » Ainsi , son livre s*est grossi dé nou« velles remarques, sans jamais s'altérer. Le talent de Té* crivain s'est perfectionné, et il n'a jamais eu à rougir de son premier ouvrage ; tant il puisait ses principes litté-raires dans un fond vrai ! Il n'a eu qu'à se détourner quelquefois sur de petites choses et à les relever avec art , pour le rendre plus complet , plus fini , plus régu* lier; ici, c'est un portrait qui est venu peindreau vif et mettre entre relief ce qui n'était d'abord qu'une pensée juste : là, ce sont de nouvelles remarques plus fines, plus pénétrantes qui acquièrent de la force par Tappli-cation qu'il en fait.

Avec tous ces efforts, est-il parvenu à la régularité? Ce mot rappelle à la fois, et le reproche que Boileau adressait au livre des Caracièresy et aussi la nature des additions que La Bruyère introduisit dans le corps de son ouvrage. Ce n'était pas, si l'on veut, de véritables transitions dans un sujet si varié ; mais au moins cCune plume légère, pour parler sa langue, conduisait-il le développement de manière à mettre comme une liaison secrèto et sensible, sinon apparente, entre des pensées que Boileau s étonnait de voir rapprochées ; et si aujourd'hui nous ne ressentons plus de secousses en passant d'un article à un autre, d'une idée à celle qui la suit, ne manquons pas d'admirer iavec quel art infini, avec quelle con-

science honnête, il s'est remis à plusieurs reprises dans le mouvement de ses pensées, et i rattacher avec plus de netteté et de finesse le fil délicat qui les unissait. S'il me fallait prendre un exemple pour rendre cette remarque sensible, malgré toute la difficulté d'une pareille tâche , je choisirais le passage où il parle de l'éloquence. A ses yeux , parler ou écrire, avait été d'abord agir, et il avait défini l'éloquence, un don de l'âme, qui nous rend maîtres du cœur et de l'esprit des autres. Une autre fois, en ajoutant, il a cherché à la distinguer du sublime, qui n'en est qu'une partie. Puis, à propos du sublime, il traita en passant de sa valeur , de la force des figures selon qu'elles s'éloignent ou se rapprochent de la vérité , selon qu'elles peuvent éclaircir ou obscurcir, rendre plus ou moins juste la pensée de l'auteur. Ici, enfin, dans la septième édition, il se met à la place du lecteur, et dit à l'écrivain : soyez intelligible; là, c'est dans le cœur même du sujet, et il veut qu'il vaille la peine d'être traité(i). Je pourrais continuer et suivre sa marche, en apparence

(1) Dans le chapitre du Mérite personnel , il avait dit d*abord : Dans la guerre , la diitinction entre le héros et le grand homme est délicate.... Dana la 7* édition, 1692, il ajouta le portrait d'Emile, où Ton aroulu Toir l'ensemble des qualité» de Gondé et de Turenne.

H l'avait terminé par cette pensée : 11 n y a rien de si délié , de si simple et de si imperceptible , ou il n'entre des manières qui nous décèlent- Ùu sot ni n*en(re, ni ne sort , ni ne s'assied , ni ne se lève , ni ne se tait , ni n^est sur ses jambes comme un homme d'esprit. En 1691, il ajouta le peurtrait de Mopse ; en 1692, ceux de Gelse et de Méoippe. Et dès la 4« édition, 1689 , il avait donné une nouvelle fin à ce métne chapitre. Reprenant sous une autre forme la comparaison de l'homme de coeur et du

capricieuse) en réalité régulière ; j*aiine mieux dire tout d'un coup ce qu'il me semble de cette unité : dans plusieurs articles qui se suivent , c'est souvent une même pensée qu'il développe, mais en partant depoinls différents. Ainsi , pour ne pas changer d'exemple, il examine et définit l'éloquence en elle-même^ une autre fois dans les instruments du langage qu'elle emploie, plus lard , dans les sujets qu'elle traite; enfin dans les passions qui animent l'écrivain. On dirait volontiers , à ceux qui ne veulent pas voir en lui de transitions, et à ceux qui veulent absolument voir un art supérieur à celui des transitions, ce que Balzac écrivait à Scudéri au sujet de la merveille du Cid, et de ses admirateurs : les uns ont raison ; il n'a pas de transition ; les autres n'ont pas tort non plus : car c'est le même fond qu'il définit , qu'il développe diversement. Aux yeux de la critique, les premiers peuvent bien avoir raison ; à la lecture, leurs adversaires ont gain de cause : il est attachant, et l'on ne saurait s'en séparer avant d'être arrivé à la fin d'un chapitre.

couvreur, qui se trouvait, dès la première édition , il assigne pour sceau au y rai ntérite , le désintéressement , et pour perfection , le sacriGce : ainsi , le mérite est assuré contre toute préoccupation étrangère. Il est indépendant , il est simple , il est incorruptible. Et \é chapitre tient bien mieux sa place dans le lirre , tel que nous avons cru le présenter.

Quelquefois encore , il semble , à lui voir peu a peu développer tel ou tel trait , qu'il prenne conseil du public et qu'il s'enhardisse, comme par exemple dans tout ce qui touche à la dévotion.

Dans le chapitre des Femmes et celui de la Mode.

- es -

Je n'ai, pas le droit de parler des dialogues sur je Quiétisme y non pas que l'on puisse invoquer contre cet ouvrage Tarrêt qu'il a porté contre les livres faits par des gens de partis et de cabales , non qu'il n'ait su écarter de cette question de mysticisme , toutes les difficultés , toutes les subtilités, ou Fénelon depuis aima tant à se plonger, non qu'en montrant les conséquences funestes du pur amour, et de la nwii&n divine il ne les ait condamnées au moins autant au nom de la morale que de la théologie ; mais parce que l'ouvrage est inachevé, incomplet, et qu'un auteur si sévère et si parfait, ne l'aurait certainement jamais avoué dans l'état, où on nous l'a donné. Ce qu'il semble permis de dire^ c'est qu'en écri-* vant. sur le quiétisme , avant la publication du livre des Maximes des Saints 9 avant que les vives alarmes de Bossuet aient effrayé la cour, U a eu le mérite de montrer le premier les déplorables conséquences de cette opinion ,c'est que par cet ouvrage, il continuait, jusque dans la théologie, la guerre qu'il avait déclarée dans ses Caractères à la fausse dévotion (i).

Il y avait d'ailleurs un autre rapport entre ces deux ou-

(I) Fléchier a aussi écrit sur le quiétisme quatre dialogues eu vers; il y raille beaucoup, comme La Bruyère , le langage inconrenant qui devenait à la mode ; ou y lit -

On doit honorer Dieu d'an culte raisonnable,

Se faire un art d'aimer qui lui soit convenable»

Puriiier du feu d'une divine ardeur

Quand on parle de lui, ses lèvres cl son cœur,

El pour représenter ses faveurs invisibles»

S'élever au dessus des images sensibles. 4e dialogue, )

vrages ; le matérialisme de la société du Templcy cette insouciance complète de la vie sérieuse; ce bonheur mis dans l'incuriosité et la nonchalance, se retrouvaient dans le quiétisme ; en détruisant sous les beaux noms de pro- ' priélé et d'activité toute action humaine, en réduisant rhomme à une indifférence, à une nonchalance absolues, il tombait inévitablement dans une sorte de fatalisme assez semblable à celui des déistes, et alors d'un côté comme de Tautre, plus de vertu, plus de sagesse, rien de cette noble et libre activité qui donne à la vie tout son prix, à la raison tout son mérite, à la piété toute sa majesté. Que devenait le mérite personnel dont il avait si bien défini la nature? que devenait tout son livre, où éclatait avec tant de force la beauté de la vertu généreuse et désintéressée, non, par l'abandon de Tinsouciance, mais par TefTort de la volonté ?

La Bruyère n'a pas seulement cherché dans l'étude des mœurs de son siècle le sujet d'un livre ingénieux. En écrivant, en ajoutant sans cesse à son livre, ce n'est pas la gloire qu^il s'est proposée, il a voulu quelque chose de phis grand; il a voulu corriger l'homme.

Tout son but, c'est de rendre l'homme raisonnable; c'est de le détacher de l'action du monde, de le tirer en quelque sorte de la servitude : de là, la véritable place qu'il tient parmi les moralistes.

La Bruyère est philosophe, cartésien, ami de Bossuet :

il a dirigé son livre contre la société gassendiste des libertinSy la société matérialiste des esprits forts : cette société a produit le dix-huitième siècle proprement dit.

La Bruyère^ n'est pas seulement cartésien dans le dernier chapitre de son livre^ et dans la démonstration de l'existence de Dieu. Il Test toujours, en ce sens, que s'il condamne les idées de grandeur , de fortune répandues dans le monde , c'est au nom de ces idées mieux définies et dégagées de tout élément étranger.

Pour son livre , chaque chapitre amène à une vérité claire, durable et ferme : l'ensemble des chapitres, amène aussi à une idée claire , durable, et ferme , qui est Dieu. y

Vu et lu ,

A Paris , en Sorbonne , le 3 septembre 18^3,

Par le. Doyen de la Faculté des Lettres de Paris J. ViCT. LE CLERC.

Permis d'imjM'hner,

V Inspecteur général des études>, chargé de l'administration de l'Académie ,

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