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CHAPITRE XV

Objection contre la politique mutuelliste. — Réponse. — Cause première de la chute des États. — Rapport des fonctions politiques et économiques dans la démocratie nouvelle.

Mais ne nous laissons pas entraîner aux digressions. Nous avons à expliquer ce que sont l'unité et Tordre dans une démocratie mutuelliste; et voici Tobjection, bien autrement grave, que ne manqueront pas d'élever contre nous nos adversaires.

Sortons, nous diront-ils, des théories et des sentimentalités : il faut en tout État une autorité, un esprit de discipline et d'obéissance, sans lesquels aucune société ne peut subsister. Il faut dans le Gouvernement une force capable de

(i) Ce qui distingue entre toutes choses la fausse unité c*est son matérialisme. Pour un pareil régime un singe suffirait au commandement La machine montée tout obéit. Personne ne se permet de requérir de l'action centrale ni intelligence, ni garantie, ni moralité. Elle veut^ elle ordonne, elle est Tautorité, tout est dit.

La centralisation a fait le triomphe de la Commune de Paris après les septembrisades ; plus tard celui de Marat, au 3i mai. Elle a produit le triumvirat de Robespierre, Saint-Just et Couthon ; elle a rendu possible la Terreur et Pa soutenue quatorze mois. Elle a assuré le 18 brumaire , et failli donner, deux ans après , la revanche à Cadoudal. Si Ronaparte eût été tué parla machine infernale, la Restauration, qui n*eutlieu qu'en 1814, était avancée de douze ans. Grâce à la centralisation, pendant que Napoléon date ses décrets de Moscou, peu s'en faut que Malet ne le remplace k Paris. La centralisation a fait, en 1814 , de la capitulation de Paris, la constitution de la France; la centralisation, après avoir renversé la dynastie des Rourbons, a renversé la dynastie d'Orléans. Sept hommes ont fait le 2 Décembre. Avec la centralisation, ce n'est plus un homme qui commande, héros ou conspirateur; ce n'est pas Lafayette, Danton ou Marat, ce n'est pas même la Convention, ni le Directoire , ni le Roi, ni l'Empereur ; c'est Paris la grand'ylllc, c'est le centre qui a parlé.

triompher de toutes Jes résistances , et de soumettre à la volonté générale toutes les opinions. Qu'on dispute tant qu'on voudra de la nature, de Torigine et des formes de ce pouvoir : là n'est pas la question. La véritable, Tunique affaire est qu'il soit constitué vigoureusement. Nulle volonté humaine ne saurait commander à la volonté humaine, dit de Donald, et il conclut à la nécessité d'une institution supérieure, à un droit divin. Selon J.-J. Rousseau, au contraire, la puissance publique est une collectivité qui se compose de l'abandon que fait chaque citoyen d'une portion de sa liberté et de sa fortune dans rintérét général : c'est le droit démocratique révolutionnaire. Qu'on suive tel système que Ton voudra, on arrive toujours à cette conclusion, que Tàme d'une société • politique c'est l'autorité, et que sa sanction est la force.

C'est ainsi, du reste, que se sont constitués, dans tous les temps, les États ; et c'est ainsi qu'ils se gouvernent et qu'ils vivent. Croit-on que ce soit par un acte de leur libre adhésion que les multitudes se sont formées en faisceau et ont fondé, sous la main d'un chef, ces unités puissantes, auxquelles le travail des révolutions ajoute si peu? Non, ces agglomérations ont été* l'œuvre de la nécessité servie par la force. Croit-on que ce soit de leur plein gré, par l'effet d'une persuasion mystérieuse, d'une conviction impossible à motiver, que ces masses se laissent conduire comme un troupeau, par une pensée étrangère, qui plane sur elles, et dont personne n'a le secret? Non, encore : cette faculté de centralisation, à laquelle tout le monde se résigne bien qu'en murmurant, est aussi l'excuse de la nécessité, servie- par la force. Il est absurde de regimber contre ces grandes lois, comme si nous pouvions les changer et nous faire, sur d'autres principes, une autre existence.

Que prétend donc le mutuellisme, et quelles sont les conséquences de cette doctrine, au point de vue du Gouvernement? C'est de fonder un ordre de choses dans lequel le principe de la souveraineté du peuple, de l'homme et du citoyen serait appliqué au pied de la lettre; où chaque membre de l'État, gardant son indépendance et continuant d'agir en

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souverain, se gouvernerait lui-même, pendant que l'autorité supérieure s'occuperait uniquement des affaires du groupe; où, par conséquent, il y aurait certaines choses communes, mais point de centralisation; allons jusqu'au bout, un État dont les parties reconnues souveraines auraijent la faculté de sortir du groupe et de rompre le pacte, ad libitum. Car il ne faut pas se le dissimuler : la fédération, pour être logique, fidèle à son principe, doit aller jusque-là, à peine de n'être qu'une illusion, une vanterie, un mensonge.

Mais il est évident que cette faculté de sécession qui, en principe, doit appartenir à tout État confédéré, est contradictoire; elle ne s'est jamais réalisée, et la pratique des confédérations la dément. Qui ne sait qu'à l'époque de la première guerre médique la Grèce faillit périr, trahie par sa liberté fédérale? Les Athéniens et les Spartiates se présentèrent seuls contre le grand roi : les autres avaient refusé de marcher. Les Perses vaincus, la guerre civile éclata entre les Grecs pour mettre fin à cette constitution absurde j ce fut le Macédonien qui en eut l'honneur et le profit. — En 1846, lorsque la confédération suisse fut au moment de se dissoudre par la sécession des cantons catholiques [Sunderbund), la majorité n'hésita point, pour ramener les scissionnaires, à employer la voie des armes. Elle n'agit point alors, quoi qu'on ait dit, en vertu du droit fédéral, qui était positivement contre elle. Comment les treize cantons protestants, tous souverains, auraient-ils prouvé aux onze cantons catholiques, tous également souverains, qu'ils avaient le droit, en vertu du pacte, de les contraindre à l'union dont ceux-ci ne voulaient plus? Le mot de fédération jure contre une prétention pareille. La majorité helvétique agit en vertu du droit de conservation nationale; elle considéra que la Suisse, placée entre deux grands États unitaires, ne pouvait, sans un extrême péril, admettre une confédération nouvelle, plus ou moins hostile ; et en cédant à la nécessité, en appuyant son droit sur l'argument de la force, elle affirma, au nom et sous les insignes de sa confédération prétendue, la prééminence du principe d'unité. -- A l'heure où j'écris, et certes avec une bien

moindre excuse que les libéraux suisses de 18/Î6, puisque la liberté américaine ne court aucun risque, les États-Unis du Nord prétendent aussi retenir dans lUnion, par la force, les' Etats-Unis du Sud, les appelant traîtres et rebelles^ ni plus ni moins que si l'ancienne Union était une monarchie et M. Lincoln un* empereur. 11 est clair cependant que de deux choses Tune : ou le mot de confédération a un sens, par lequel les fondateurs de l'Union ont voulu la distinguer nettement de tout autre système politique : dans ce cas, et abstraction faite de la question d'esclavage, la guerre faite au Sud par le Nord est injuste; ou bien, sous apparence de confédération et en attendant l'heure favorable, Ton a poursuivi secrètement la formation d'un grand empire : dans ce cas, les Américains feront bien de rayer à l'avenir de leurs plate» formes les mots de liberté politique, de république, de démocratie, de confédération et même d'Union. Déjà l'on commence à nier de l'autre côté de l'Atlantique le droit des Etats^ ce qui signifie le principe fédératif, signe non équivoque de la prochaine transformation de l'Union. Ce qui est plus étrange encore, c'est que la démocratie européenne applaudit à cette exécution, comme si ce n'était pas l'abjuration de son principe et la ruine de ses espérances.

Résumons-nous : Une révolution sociale, dans le sens de la mutualité, est une chimère, parce que, dans cette société, • l'organisation politique devrait être le corollaire de l'organisation économique, et que ce corollaire, que l'on avoue devoir être un État fédératif, considéré en lui-même est une impossibilité. En fait, les confédérations n'ont jamais été que du provisoire, des États en formation; théoriquement, ce sont des non-sens. Donc la mutualité posant le fédéralisme comme son dernier mot, se donne à. elle-même l'exclusion; elle n'est rien.

Tel est l'argument décisif auquel nous avons à répondre. Mais j'ai à présenter auparavant une rectification historique.

Les adversaires du fédéralisme supposent bénévolement que la centralisation est douée de tous les avantages qu'ils refusent à la fédération; que la première est douée d'autant

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d'énergie que la seconde est peu viable ; -bref, qu'autant celle-ci est dépourvue de logique et de force, autant on est assuré d'en rencontrer dans celle-là, et que telle est la cause de rénorme différence qui, jusqu'à ce moment, a signalé leurs destinées. Je devrais donc, pour ne rien omettre et égaliser les positions, opposer à la critique du principe fédératif la critique du principe unitaire; montrer que si les confédérations n'ont, depuis l'origine des sociétés, joué qu'un rôle en apparence secondaire; si, grâce à la divergence de leurs institutions, elles n'ont pas fait preuve d'une longue durée; s'il semble même impossible qu'elles se posent dans la vérité de leur principe, les États à grande centralisation, en revanche, n'ont été le plus souvent que de vastes brigandages, des tyrannies organisées, dont le principal mérite a été, depuis trente siècles, de traîner, pour ainsi dire, sur la claie les cadavres des nations, comme si le but de la Providence avait été de les châtier, par des siècles de torture, de leurs fantaisies fédérales.

Ainsi j'aurais à faire voir que l'histoire tout entière n'est qu'une suite de composition et de décomposition; qu'aux pluralités ou fédérations succèdent sans cesse les agglomérations, et aux agglomérations les dissolutions; qu'à l'empire grec d'Alexandre, établi sur l'Europe et l'Asie, succéda bientôt le partage de ses généraux, véritable retour aux nationalités, comme nous disons aujourd'hui ; qu'à ce mouvement nationaliste succéda ensuite la grande unité romaine, remplacée au cinquième siècle par les fédérations germaniques et italiennes; que nous avons vu naguère l'empire d'Autriche se faire d'absolutiste fédéraliste, pendant que l'Italie passait de la fédération au royaume; que si le premier Empire, avec ses cent trente-deux départements, ses grands fiefs et ses alliances, n'a pu tenir devant la confédération européenne, le second empire, bien plus fortement centralisé, quoique beaucoup moins étendu que l'autre, est travaillé par un esprit de liberté bien autrement impérieux dans les collectivités provinciales et communales que dans les individualités elles-mêmes.

Voilà ce que* j'eusse aimé à développer encore, et que je me contenterai de tappeler ici, pour mémoire.

Telle est donc l'énigme que nous avons à résoudre; elle intéresse la centralisation autant que la fédération elle-même.

1 . Qu'est-ce qui fait que les États unitaires, monarchiques, aristocratiques ou républicains, tournent constamment à la décomposition?

2. Et qu'est-ce qui fait en même temps que les fédérations tendent à se résoudre dans TUnité?

Voilà à quoi il faut d'abord répondre, avant de porter un jugement sur la valeur comparative des États à centralisation et des confédérés. Et c'est précisément à quoi je réponds, conformément aux principes posés au chapitre précédent, savoir, que la Vérité et le Droit sont les seules bases de l'ordre, hors lesquelles toute centralisation devient absorbante et toute fédération hypocrite :

Ce qui fait que les Etats, unitaires et fédérés, sont sujets à décomposition et ruine, c'est que, chez les premiers, la société est destituée de toute espèce de garantie, politique et économique; et que, chez les autres, en supposant le Pouvoir aussi parfaitement constitué qu'on voudra, la même société n'a eu jusqu'à présent que des garanties politiques ; elle n'en a jamais offert d'économiques. Ni en Suisse, ni aux Etats-Unis, nous ne trouvons la mutualité organisée : or, sans une série d'institutions mutuellistes, sans droit économique, la forme politique reste impuissante, le gouvernement est toujours précaire, un sépulcre blanchi, dirait saint Paul.

Que reste-t-il donc à faire pour mettre les confédérations à l'abri de toute dissolution, en même temps que l'on en maintiendrait le principe ainsi défini : Faculté pour toute ville, territoire, province, population agglomérée, en un mor pour tout l'Etat, d'entrer dans la confédération et d'en sortir, ad libitum?

Remarquez que jamais semblable condition n'a été offerte à des hommes libres; jamais pareil problème n'a été soulevé par aucun publiciste. De Donald et Jean-Jacques, l'homme du

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droit divin et l'homme de la démagogie, sont d'accord pour déclarer, à la suite de Jésus-Christ, que tout royaume divisé en lui-même périra. Mais le Christ parlait en sens spirituel ; et nos auteurs sont de purs matérialistes, partisans de Tautorité, et partant de servitude.

Ce qu'il y a à faire pour rendre la confédération indestructible, c'est de lui donner enfin la sanction qu'elle attend encore, en proclamant, comme base du droit fédératif et de tout ordre politique, le Droit économique.

C'est ici surtout qu'il convient de considérer la révolution qui va s'opérer dans le système social, par le seul fait du mutuellisme dont nous avons précédemment offert à l'attention du lecteur quelques exemples. Déjà l'on a pu juger que le principe de mutualité, transporté des relations privées dans le mouvement collectif, se pose en une suite d'institutions dont il est facile d'indiquer le développement. Rappelons seulement, pour aider la mémoire, les plus saillantes.

Â. •^ Fonctions économiques.

f. Service de Charité et secours aux persounes, formant transition entre le régime de charité institué par le Christ et le régime de justice inauguré par la Révolution : société d^asslstance, service médical, asiles, crèches, maisons de santé, pénitenceries, etc. Tout cela existe plus ou moins, sans doute, mais il y manque le nouvel esprit, qui seul peut donner Tefficacité, purger le parasitisme, Thypocrisie, U mendicité et ie gaspillage.

2. ÂssoRÀMCEs contre IMnondation, Tincendie, les risques de navigation et de chemins de fer, Vépizootie, la grêle, les maladies, la vieillesse et lu mort.

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