CHAPITRE II
Plan de campagne formé par les parrains de rOpposition, amis du gouyememenU — Comment la plèbe travailleuse, suivant pour la première fois une idée à elle et faisant à sa tête, déjoue leurs calculs. — Résultats numériques du scrutin : signification du vote des Paysans.
Depuis que le décret du 21 novembre était venu rendre, jusqu'à certain point, la parole au Sénat et au Corps législatif, on avait jugé, dans certaine région gouvernementale, l'Opposition de 1857 trop faible dans l'intérêt même du pouvoir. Les victoires du Gouvernement à la Chambre étaient sans gloire, cela nuisait au prestige de la prérogative personnelle. Le pays, alléché par une première concession, regrettait vivement les mœurs politiques de la dernière monarchie; cette fantaisie pouvait devenir dangereuse. Quelques amis de l'Empire souhaitaient donc pour lui une opposition plus nombreuse, modérée toutefois, surtout point hostile à la dynastie.
Sortie des fortes têtes du bonapartisme libéral, cette idée fut saisie au vol dans le monde en possession de fournir le parlement d'orateurs, surtout d'orateurs indépendants. De là l'explosion de candidatures qui se fit remarquer en 1863 parmi les journalistes, les avocats, les académiciens, les gens de lettres, les professeurs, etc. Des deux extrémités de l'horizon politique, dynastiques et libéraux, se répondant comme les séraphins d'Isaïe, chantaient YHosannah de la réconci-
6 I)^ ^,^ QA?J^Q{Y$ POHriQVE
liationt SaQq, p^nsai^^Hls» ^ pliait pQUYûiF &^ Wi^mv&f au Parlement, ne fût-ce qye pour Tédification du p^ys. e$ TJ^onr neur de la liberté. Qu'avait ^ redputer le gouvernement im-? pénal ^e candidatures appuyées par h Bnssey ^^Qpmi<m natiQfMl^^ k SièçWy (es BeJka^î P'autf^ part, pon^ment oesi journaux et leur clientèle n'eussent-ils pas été rayU. do voir TEmpire incliner vers le régime parlementaire? On donnerait satisfaction à la bourgeoisie ; on rendrait hommage à la politique et aux institutions de 1830; on contiendrait la Démocratie toujours remuante ; pn eoHÇol^d^rait enfin, sous le patronage de l'Empereur, Talliance des vieux partis formée en 1848, dans la célèbre rue de Poitiers, contre la révolution sociale. Et toute la badauderie d^applaudir.
La ç?|mpagnp électoral fut ouverte, (J'apirèsi ce pl^n, l^ ^§te des candidats d'QppQ^itipn conçue ^s^i\^ cett^ pen^é^* Is Pouvoir comptait bien enlever ,^ comme en 1857, la moitié au moins des élections de Paris ; il eût vu sans regret arriver à la QtiaiBbir'e trente députés d'opposition nommés par les départementa. Dans le cas le moins favorable, la liste des can-: didats de la Seine était composée de manière à faire dispar£|jtpp toute inquiétude.
l.^ ^eule difficulté, et c'était la grande affairô, était d'em-* pécher la Démocratie de se livrer, soit par une abstention en masap) spit pap des votes blancs, soit enfin par des nominations inconstitutionnelles, franchement et énergiquement hostiles, à quelque démonstration exorbitante. Pour ce qui est de l'ahstentien. Von était à peu près certain de la conjurer à l'aide des journau}^, qui tous appuyaient le vote; de Pin- •fluence de la bourgeoisie, qui par tempérament aime mieux parlementer que se taire, et à qui ses anciens chefs donnaient l'exemple. Quant au vote blanc, bien autrement redoutable, il aurait de plu^ contre lui la confusion qu'on en ferait avec Tabstention. Du côté du peuple, enfin, on ne pensait pas avoic rien à re^louter : le peuple, en 1848, avait porté Lquis-Napoléon à la présidence; en 1851, il avait accepté le plébiscite et s'était rendu solidaire du coup d'État; en 1852, il avait voté l'empire. Rien ne prouvait qu'il se îti retiré.
DES C|.-^SSBS oyvRièi^ES 7
Si ce plan réussissait, et toutes les probabilités étaient qu'il réussirait, la transition de Teinpire autocratique h Tempire constitutionnel et parlementaire pouvait se consommer çans secousse, sans péril pour la dynastie napoléonienne, ^\ au moment Ifj plus convenable. La bourgeoisie rentrait dans ses habitudes; Ves^or réyolutionnaire était de nouveau conjijr^, et Ton avait }p temp^ de se mettre ex\ garde, pour \a^r venir, contre les escapades du suffrage yniversel.
Ce q\;i îidvint, tfiHt Ip, îBpn^e le sait. L'Oppositip^ (lynastique, à Paris, fit pour elle-même trop bien les choses; l'administration, moins bien servie, n'obtint pas une nomination dans la cfipiifije ; sa minorité fut désastreuse, pt il en résulta pour le gouvernement un échec moral considérable. Or, c'est de cette défaite électorale, imprévue, inespérée, et jusqu'à ce moment inexpliquée, qu'il 3*agiÇ toijt ^'abprd ^e reconnaître la cause et d'apprécier la portée.
I. rTTÉUçtiÇin& df Pqris, -— Je (Jemîjndô la permissipj^ 4^ prp^nire qufiiqijês çhififres. Je me bqrne, ppuF ce q^\ g^i^ceri^e les élfiption^ des villes, à citer celles de la SIeine : le niûuvement ayant été, avec pl^s ou nip|ns ^e force, p^rtqi^t le Riépae. Voici d'abcn*4 quel M ^^ dépeiphre 1851, î| la spHp du coup d'i^tat, le votçi ^p§ électeur^ (ip la ^ejne i
inscrits. 399,096
Votants 2Q6,390
Poi^r le plébiscite............ 196,539
Contre le plébiscite ..........!.......... 96.,497
Voix perdiic?! ....'......!....! 3,354
Absents 95,63é
Observçitims. -r Dans ce scrutin, Ip gouvernement du 2 Décembre l'emporta de 100,000 voix sur TÔpposition, qui se composait principalement de bourgeoisie ou plutôt de classe nioyenne appartenant ?i Tancien parti du National et (le la fiéfçrmef mêlée (\'me assie?; forte partie de peuplp. Le peuple, à qui on venait de rendre dan^ spn intégrité le sufr
frage universel et qui obéissait à d'autres inspirations, était généralement favorable au coup d'État.
Je ne parle pas du scrutin national de 1852 qui donna à l'Empire 300,000 voix de plus que celui de 1851 n'avait donné au coup d'État. A cette époque on est encore trop près du 2 décembre. L'opinion populaire n'a pas marché; puis on sait que la Démocratie, pour des motifs plus ou moins plausibles, se tenait à l'écart.
Arrivent les élections de 1857, dont voici les chiffres :
Inscrits 336,069
Votants 212,899
Pour les candidats de Vadministration... . 110,526
Pour les candidats de rOppositiou 96^299
Voix perdues ou inconstitutionnelles 6,074
Absents on abstinents. ...: • • 143,170
Observations. — Bien que le nombre des électeurs inscrits ait été réduit, de 1851 à 1857, de 35,957, nous voyons d'abord que le chiffre des abstentions s'est augmenté de 48,134; — que celui des voix données à l'administration est tombé de 196,539 à 110,526, c'est-à-dire de 86,013; — que celui de l'Opposition est resté le même, à 198 voix près. Ainsi, il existait à Paris, en 1857, une opposition d'un peu moins de 100,000 voix qui, pendant sept ans, n'avait pas fléchi, tandis que le gouvernement subissait une fluctuation considérable, allant de 196,539 à 110,526. Quelles étaient ces voix flottantes dont la masse, au nombre de plus de 44,000, allait en 1857 grossir le chiffre de l'abstention? Je n'hésite point aie dire, c'étaient surtout des voix populaires, voix d'ouvriers, indifférentes à l'élection de députés ou déjà travaillées par le mécontentement (1 ) .
Les élections de 1863 donnent le résultat suivant :
(1) Ce qui prouve, ainsi que je l'ai remarqué plus haut, que parmi les électeurs de rOppositiou se rencontrait dès lors un certain nombre de démocrates socialistes, est rélection de M. Darimon : concession faite, dans un intérêt de ralliement, à cette fraction du parti républicain.
DES CLASSBS OUYBlàBES 9
Inscrits, en nombre rond 326,000
Votants 240,000
Pour les candidats du gouvernement 82,000
Pour ceux de l'Opposition 153,000
Bulletins blancs ou voix perdues 4,556
Absents ou abstinents 86,000
Observations, — Le nombre des inscrits a subi une nouvelle réduction depuis 1857 ; au lieu de 356,069, il n'est plus que de 326,000; différence environ 30,000. Malgré cela, le chiffre des votes ministériels tombe de 110,526 à 82,000, différence, 28,000; — en revanche, les 96,299 fidèles de rOpposition reçoivent un renfort d'environ 57,000 suffrages, qui des rangs de l'abstention passent tout à coup à ceux de l'Opposition. Il n'est pas douteux que ces 57,000 voix n'aient été fournies par la plèbe, qui depuis le vote sur le coup d'État ne paraissait plus. D'après la note de la page précédente, il est permis d'affirmer en conséquence que, sur les 153,000 voix données à l'Opposition en 1863, la moitié au moins appartiennent à la démocratie ouvrière.
Maintenant quelle signification, quelle valeur donner à ce vote?
Il est peut-être sans exemple dans l'histoire que le Peuple, en tant que Peuple, se distinguant de la Noblesse, de la Bourgeoisie, de TÉglise, ait témoigné par un acte quelconque d'une idée et d'une volonté propres. Le peuple n'a jamais su en politique qu'une chose, crier : Yive V Empereur] ou Yim le Roi! — Vive Monseigneur! ou Vive notre Maître! — Xa plèbe romaine, en créant l'empire, ne fonda rien; au contraire, elle abolit tout; la seule chose que dans sa conscience elle affirma jamais fut sa haine des patriciens ; d'elle-même elle ne produisit aucune idée. Ses démêlés avec la noblesse ne furent que des révoltes de clients, d'exploités, pour ne pas dire de serfs. En donnant à César et à ses successeurs jusqu'à Augustule la dictature perpétuelle, le peuple romain désorganisa la république et la remplaça par l'autocratie, par le néant. — Qu'ont été en France, depuis 89, les votes populaires? une imitation ou plutôt un appoint des votas» \^qw.^-
geois. Le peuple a joué à là politique comme les enfants au soldat. Ni le sans-culottisme, ni le robespierrisme , ni le babouvisrn^, x\i le bonapartisn^ç, i(\^ dpnpèrei^t ^w suffrage universe) iine originalité, unp signification. En i799, en 1 804, en 1815, le peuple vota pour son empereur, jamais pour lui-même. La charte de 1814-1830 enlève à la multitude le droit de suffrage : qu'y perd-elle? Qu'y perdent le droit public et la liberté? rien. La République de février lui rend la faculté électorale : comment d'abord en use-t-il? Ses élus sont tous des bourgeois, orléanistes, légitimistes, bonapaptistes et républicains péle-méle; par- dessus des prétr^es, des moines, des chansonniers, des évéques. A la Constituante et à la Législative la majorité est réactionnaire. Puis le peuple nomme et renomme, jusqu^à trois fois, Louis- Napoléon. Dans tout cela, je demande où est la pensée souveraine^ autonome?
Et voici que tout à coup, après douze ans de restauration impériale, ce même peuple, sans cause apparente, fait volteface : 57,000 électeurs, de ceux qui en 1861 applaudirent au coup d'État, qui depuis avaient gardé le silence, passent à l'opposition bourgeoise, et, par un coup de bascule, décident toutes les élections de Paris contre le gouvernement I Qu'a donc le peuple contre son grand Élu? De quoi se plaint-il? Se plaindra ! Cela suppose qu'à l'instar de la bourgeoisie, de Tancienne noblesse et du clergé, le peuple aurait des idées et des intérêts de classe; qu'il raisonnerait politique à un point de vue particulier, qu'il aspirerait en conséquence à diriger, selon ses vues propres, le gouvernement (1). Mais c'est ce qui ne s^est jamais vu, ni depuis ni avant la Révolution.
Et voilà justement ce qui caractérise notre dix-neuvième
(1) Le manifeste des Soixante le dit d'une manière formelle : « Nous maintenons qu'a^fèsdouze ans de patience le moment opportun est venu; qous ne saurions admettre qu'il faille attenilre les prochaines élections g^néfgles, p>st.^-dir^ &\% gns encore. H fqijdr^it, ^ ce cppapte. fï»>^Mrt ans pour que réleçtipfl d'ouvriers- fftj opportune. ^ Comme on yoit. Ie$ Soteanftf datent leur attente de 1851.
D6S CLASSES OUVBISBBS U
siècle, et qui ne doit pas plus nous étonner que la polygamie et Tesclavage au temps des patriarches, la féodalité et la suprématie des papes au moyen âge.
Lorsque entre la monarchie de droit divin et la masse ouvrière, rustique et urbaine, il existait des classes intermér diaires, un clergé, une noblesse, une bourgeoisie ou tiersétat, la multitude ne pouvait figurer sur la scène politique; elle ne s'appartenait pas. Tout homme du peuple, selon sa profession, relevait d'un patron, d'un seigneur, d'un évéque ou abbé, ou du fisc. La Révolution de 89 a brisé ce lien : le peuple alors s'est trouvé abandonné à lui-même ; il a formé la classe des salariés, des prolétaires, par opposition à celle des propriétaires et capitalistes. En 18&8, le socialisme, s'enparant de cette multitude inorganique, lui a donné la première ébauche ; il en a fait un corps à part, lui a soufflé une pensée, une âme, lui a créé des droits, suggéré des idées de toutes sortes : droit au travail, abolition du salariat» reconstitution de la propriété, association, extinction du pau* périsme, etc. En deux mots, la plèbe, qui jusqu'en 1840 n'était rien, qu'on distinguait à peine de la bourgeoisie, bien que depuis 89 elle en fût séparée de droit et de fait, est devenue tout à coup, par sa déshérence même et par son opposition k la classe des possesseurs du sol et des exploi* teurs de l'industrie , quelque chose : coname la bourgeoisie de 89, elle aspire à devenir tout.
Tout va s'expliquer maintenant, dans le présent et même dans l'avenir. D^abord, en 1848, le peuple est loin d'avoir déduit de la connaissance de lui-même la notion de ses droits et de ses intérêts. Son idée ne lui a pas été révélée, bien moins encore avait-il appris à tirer de cette idée un système politique. Obéissant à son instinct de multitude asservie, il songe d'abord à se donner un chef : ce fut Louis-Napoléon. Telle la plèbe romaine se donnait César; tels les esclaves révoltés s'étaient donné Spartacus.
Mais le rétablissement de l'Empire n'est pas une solution formelle : il s'est trouvé, par unie fortune singulière, que le même Louis-Napoléon, représentant de la plèbe, 1\A ticNSÂ^v
comme protecteur des intérêts bourgeois, conservateur de Tancienne société, que la tendance de la plèbe moderne est évidemment de refondre. Or, il est aisé de voir qu'après douze ans d'attente la plèbe avait fait demi-tour. De même que la bourgeoisie, qui devient frondeuse et fait de l'opposition à ses princes constitutionnels chaque fois que ses intérêts sont en souffrance, cette plèbe s'est mise à faire de l'opposition à son élu. Nous en connaissons le résultat, sur lequel il importe actuellement de ne pas prendre le change.
Le peuple, en votant en 1863 et 1864 avec une fraction de la bourgeoisie et donnant ses suffrages à des candidats bourgeois, n'a nullement entendu se rallier au système de monarchie parlementaire et faire acte d'opposition ligule. 11 ne veut à aucun prix de ce régime, vulgairement connu sous le nom d'Orléanisme. Aussi n'a-t-il point été dupe de l'intrigue qui avait pour but de faire de la constitution ou des institutions de Juillet une sorte de remaniement de l'empire, au profit de la famille Bonaparte et à l'exclusion des d'Orléans. Le peuple a parfaitement démêlé le sens secret d(ri*cette opposition^ reconnu les masques, sondé la conscience, des candidats. Il sentait l'injure faite à la liberté des électeurs ; certaines palinodies , certains serments l'avaient indigné; et dans les hommes qu'il allait envoyer au Corps législatif il ne voyait déjà plus que des ennemis de sa pensée, des auxiliaires de la réaction. Pouvait- il ignorer que M. de Girardin, ami intime du prince Napoléon, professant hautement l'indifférence pour toute espèce de gouvernement, travaillait uniquement dans l'intérêt du statu qao impérial? — Que M. Guéroult était rallié à l'empire avec la plus grande partie de l'école saint-simonienne ? — Qu'une cordiale entente existait entre MM. Havin et de Fersigny? Peut-être avait-il oublié que M. Jules Favre, ex-secrétaire du ministère de l'intérieur sous la République, avait soutenu en 1848 contre les candidatures républicaines, avec MM. de Girardin, Victor Hugo, Garnier-Pagès, etc., Vélection à la présidence de Louis -Napoléon; — que
M. Emile Ollivier, tour à tour préfet sous le Gouvernement provisoire et la Présidence, s'était montré à Marseille fort sévère pour les socialistes. Que lui importaient en ce moment les hommes, et leurs opinions, et leurs antécédents? Une seule passion le dominait : c'était de faire contre le Pouvoir, de qui il avait tant espéré, acte de séparation, et, pour être plus sûr de son fait, il oubliait toutes ses injures jusqu'à la dernière, Je rejet de ses candidats (<).
On ne se donna pas la peine d'examiner si dans cette grande manifestation électorale, il convenait à la classe travailleuse de confondre ses rangs avec la classe bourgeoise ; si la prestation du serment, gage, sinon d'un dévouement absolu à l'empire, tout au moins d^adhésion au programme de l'Opposition légale, n'impliquait pas abandon des principes delà révolution sociale; si le vote populaire n'aurait pas plus d'énergie, ne frapperait pas un coup plus décisif, en se bornant à remplir les urnes de bulletins sans nom et en rendant les élections de Paris impossibles. Les idées n'avaient \^ point assez marché; l'opinion n'était pas faite; on s'imaginait s que Vélection de représentants était essentielle à l'exercice du droit de suffrage, et l'on n'était préoccup - d'une chose, faire tomber les votes sur des personn acnt les noms, indépendamment des dispositions secrètes des candidats, constituassent une opposition au gouvernement.
Disons les choses dans leur rude franchise : il semble que le peuple ouvrier, qui pour la première fois allait parler en son propre et privé nom, plus accoutumé aux coups de vigueur qu'à la manœuvre des idées, tenait surtout à prouver qu'en lui est le nombre et la force ; qu'au nombre et à la
(1) M. Tolain, dans sa brochure sur les élections, rapporte le trait suivant « Un électeur ouvrier de la 9* circonscription, devant lequel on discotait les titres de M. Pelletan, Técrivain qui, d'après la réclame stéréotypée de M. Paguerre, a fait en quelque sorte le tour de la pensée humaine, répondit; sous une forme un peu dure mais qui répondait parfaitement k la pensée générale : c Trognon de pomme ou trognon de chou, je m'en t f..iche, pourvu que le projectile que je flanquerai dans la boite dise <c opposition. »
14 DB 14 C^RAOITÉ PpLITfQPE
force il saurait joindre désoripais la volonté ^t la résolution; qu'il lui est aussi aisé de briser une majorité que de la faire, etqvi*aprè9 avoir donné, e^4B48, cinq milHons çl demi dà Yoii^ ^ Lp^is-Napoléon ; en 1851, s^p$ mitHans et demi; en 18§2, $$p} millions huit cent vingt-quatre mille cml quatre-pingf'neuf, rien n^ l'empêcherait de les refuser aui^ candidats officiels, si tel était son bon plaisir.
II. — Elections de^ campagnes. ^- Ici on élève une objection à laquelle il importe que je réponde, autant pour la parfaite intelligence des élections en général que pour la juste appréciation du mouvement populaire, non-seulement à Paris, mais dans les départements.
On me fait observer, et avec raison, que dans les votes de 18&8, 4851 et 1852 que je viens de rappeler, les votes des villes se trouvent groupés et confondus avec ceux de^ campagnes ; mais que je ne puis conclure desi dispositions de la classe ouvrière de Paris et des autres centres de population k celles des paysans fidèles à Tempereur, et qui continuent de marcher sous sa bannière, ainsi, pn 1863, tandis que Paris et les principaux chefs-lieux ont donné à TOpposition 1,900,000 suffrages, les paysans en ont apporté au gouvernement 5,500,000, qui le mettent bien au-dessus de toutes les attaques.
Sur ce, rOpposition et ses journaux de dire que ces votes malheureux proviennent de Fignorance des classes rustiques, de leur isolement, de leur timidité; mais qu'on verrait autre chose, si elles pouvaient être travaillées et endoctrinées comme la plèbe des villes... A quoi M. de Persigny, dans le discours prononcé par lui à Roanne, répond, en citant Thistpire rorp^ine, qup cette différence des votes atteste la maturité de jugement, la sagesse, l'esprit de suite et de conservation qui de tout temps ont distingué les populations rurales, comparées aux multitudes sans cesse iagitées des villes.
On voit ici combien les partis aiment à se flatter euxmêmes et k récriminer contre leurs antagonistes, sans se
8QuçieF^ej^féalité(}es faits et ouvrai seHtiment des peuples. Svir quoi fondé, j^ le demande, nos laboureurs seraientils r-^pqtés moires capables ou plu^ sages que nos ouvriers? N 'Ç^tsil pas cent fois plus rationnel de présumer que les uns comme les ^vitres;, très-sujets à se fourvoyer dans le labyrinthe de lit politique, sont mus avant tout par leur sens jntiine et p^r lei^rs intérêts? A cet égard, les considérations de la prgas^ parisfienne m*ent toujours paru de la plu^ haute impertinence, de méfne que les éluciibratioRs historiques de JJ. de Persigiîy (iij plus I^aiit f^iataisisme. Cherahons dono quel est Tinléréit du paysiap et pe que lui dicte son sens intime, et nous çaqrons au juste C6 que nom devons penser de la majorité donnée par lui au Gouvernement.
Le vrai en ceci est que, depuis uue quarantaine d*années, }e i^itmQ mouvement de accession que nous avons signalé plug haut, dan^ la population des villes, entre rpuvrier et le bourgeois, se manifeste parmi les populations des campagnes, entre la pl^be rustique et 1 -aristocratie propriétaire, celle-là surtout qui habite au sein des villes. Comme cet antagonisme a son principe au plus profond des idées, en me saura gré de le mettre dans tout son jour.
Tandis qu'au sein des v|lles l^aneien principe féodal s^est maintenu en se transformant et eontinue de se développer, •=r ainsi qu'en témoignent, d-un côté, la féodalité industrielle et financière, qui s'entend si merveilleusement à mettre à la raison la classe moyenne et le prolétariat; d^autre part, Tarnbition qui possède une feule de bourgeois d'ajouter à leurs titres de fonctionnaires, de capitalistes, d'entrepreneurs et de négociants, la qualité de grands propriétaires fonciers, de suzerains du sol; en troisième lieu, certaines tendances communistes, certaines idées corporatives pial définies des classes ouvrières, — les paysans ont marché sous Timpulsion d'une pensée fixe, celle d'assurer de plus en plus leur ' franchise par la libre possession du sol. La conception de la propriété, en un mot, n'est pas la même chez le citadin et chez le paysan : de Ik leur évolution en sens inverse. L^un cherche avant tout la rente, l'orgueil de la possession ^ l'autre
vise à rindépendance du travail, à la suzeraineté de la vie agricole. Pour celui-ci la propriété c'est le franc-alleu, pour celui-là c'est encore le fief. 11 est entendu que je n'emploie ces expressions que pour mieux faire ressortir ma pensée, sans que je veuille prêter à personne des idées fort audessus de la routine. En fait, il n'est peut-être pas un paysan, pas un bourgeois,^ à l'exception des juristes, qui sache ce que signifient ces termes de notre ancienne langue, fief et alleu. Mais ces mots expriment deux droits, deux ordres de faits différents, deux tendances opposées, qui se reproduisent de nos jours comme au moyen âge, et dont il n'est même possible , à mon jugement , de faire cesser entièrement aucune.
Gomme autrefois, l'âme du paysan est dans l'idée allodiale. Il hait d'instinct l'homme du bourg, l'homme des corporations, maîtrises et jurandes, comme il haïssait le seigneur, l'homme aux droits féodaux; et sa grande préoccupation est, suivant une expression du vieux droit qu'il n'a pas oubliée, d'expulser le forain. Il veut régner seul sur la terre; puis, au moyen de celte domination, se rendre maître des villes et leur dicter la loi. Cette idée de la prédominance de l'agriculture sur l'industrie est la même que celle qui fonda la suprématie de Tancienne Rome et décida la victoire de ce peuple laboureur sur toutes les puissances industrielles et commerçantes de l'ancien monde; qui plus tard soutint la féodalité elle-même : idée qu'adoptèrent au dix-huitième siècle les physiocrates, et qui n'est certes pas encore épuisée. De là une lutte sourde, qui déjà se laisse apercevoir dans certaines régions, et qu'un de mes amis de province me dénonçait naguère en ces termes : « Nous marchons à un antagonisme violent entre les villes et les campagnes... Les paysans sont devenus riches; les trois quarts des gens de la ville assez besogneux ; les premiers, attirés par l'appât des bénéfices mercantiles et industriels, envahissent peu à peu les villes et s'y rendent les maîtres, pendant que les seconds restent écrasés entre cette nouvelle concurrence et la haute bourgeoisie dont le quartier général est Paris... »
DES CLASSES OUVRTÈBBS 17 .
Ainsi, une même pensée dirige la plèbe des campagnes et celle des villes. Dans les villes, la classe travailleuse tend à supplanter la classe bourgeoise par la hausse des salaires, l'association, les coalitions, les mutualités, sociétés coopératives, etc.; — dans les campagnes, par la hausse de la main d'oeuvre et des gages domestiques, par la surenchère du sol, par la réduction des fermages, par la petite culture et la petite propriété. La guerre est donc générale : mais jusqu'à présent, faute d'une pensée mère, d'une organisation et d'une tactique, elle n'a pas produit de résultats décisifs. On se gêne, on s'entre-détruit, on s'extermine ; le paysan, voisin ou fermier, journalier ou domestique, fait de son mieux pour dégoûter le bourgeois propriétaire ; mais rien n'avance, classe ouvrière et classe bourgeoise, rente et fermage, renaissent sans cesse l'une de l'autre.
La république de 1848 a conféré aux paysans comme aux ouvriers le droit électoral. Or, tandis que ceux-ci ont appris des bourgeois à faire opposition au pouvoir et votent avec eux, l'Empereur, à tort ou à raison, est resté pour le paysan le symbole du droit allodial, rendu triomphant par la Révolution et la vente des biens nationaux. Dans le roi, au contraire, protecteur de la bourgeoisie ou prince de la gentilhommerie, il n'a jamais vu que l'emblème du fief, qui reparaît à son œil soupçonneux en la personne du bourgeois capitaliste, chef d'industrie, administrateur de compagnies, négociant, homme de lettres ou magistrat. Napoléon P' le savait : c'est ce qui, malgré ses infidélités, le rendit si longtemps populaire. On put en juger en 1830, en 1840, et jusqu'en 1852. C'est à peu près ainsi que les paysans italiens regrettent le gouvernement autrichien, ennemi ou adversaire naturel de la bourgeoisie, et maudissent le royaume constitutionnel, monument de la victoire de ces maudits messieurs, maledetli signori.
L'établissement des chemins de fer a développé une grande richesse dans beaucoup de départements, même les plus éloignés du centre, ceux surtout dont la production principale ne consiste pas en blé, tels que l'Hérault, le Gard^