De la cautérisation des loupes
Au moment où la cautérisation agrandit son domaine et reprend au bistouri ce qu’elle lui avait abandonné autrefois, il n’est pas sans intérêt de voir comment se traitent les loupes du cuir chevelu dans quelques-uns de nos services chirurgicaux.
Il y a peu de maladies qui aient autant exercé l’esprit des hommes de l’art. Le fer rouge, le séton, l’amputation partielle à l’aide du rasoir ou du bistouri, l’embrochement, la cautérisation avec divers agents chimiques, ont tour à tour été proposés pour détruire ces tumeurs , qui , comme l’a dit Cowper, ne sont que des follicules accrus et développés à l’excès , par suite de l’oblitération de leur goulot. Le procédé le plus expéditif et qui paraît préférable à tous ceux où l’on a recours au bistouri , est l’embrochement pratiqué, il y a peu de temps encore, par M. Jobert (de Lamballe). Un bistouri pointu, plongé dans la tumeur, divise celle-ci en deux, de la base au sommet, l’énucléalion des deux moitiés s’opère ensuite avee une extrême facilité , et il suffit d’un
pansement simple , d’une légère compression pour obtenir la guérison rapide de la plaie , qui plus tard n’est indiquée que par une cicatrice linéaire.
Cependant, ce mode opératoire n’est pas plus exempt d’inconvénients que les autres procédés d’extirpation par le bistouri, et c’est pour cette raison majeure que M. Jobert est revenu à la vieille méthode de la cautérisation.
La cautérisation , en effet , n’est point , comme le prétendent certains charlatans, un moyen nouveau de détruire les loupes sans opération sanglante. Tout le monde connaît l’excellent mémoire de Chopart sur ce sujet, ainsi que les expériences comparatives que cet auteur a faites sur l’action des divers caustiques.
Dans le siècle dernier, Ténon étant allé passer quelque temps chez le marquis de T***, y débarrassa plusieurs individus de leurs loupes, en touchant avec un chalumeau de paille trempé dans l’acide nitrique, le point central de la tumeur. Ténon avait vu employer ce moyen par un praticien ambulant, et il avait remarqué, en observateur sagace, que les clients de ce dernier guérissaient sans érysipèle, accident commun, que l’on cherchait déjà à éviter en s’abstenant du bistouri. Cependant, malgré les succès obtenus par les caustiques, on reprit l’instrument tranchant, et, dans un article publié en 1836 sur les loupes, dans 1 z Dictionnaire de médecine et de chirurgie 'pratiques , Blaudin ne parle même pas de la cautérisation. Blaudin se servait admirablement du bistouri ; mais s’il n’eût pas été enlevé prématurément, il y eût renoncé dans le traitement des loupes, car à la fin de sa carrière, il enleva un jour. une très-petite loupe du cuir chevelu chez une femme de vingt-cinq ans ; c’était si peu de chose, que l’opération fut faite dans son cabinet. Le lendemain, la plaie devint douloureuse; un érysipèle s’y développa, et le cinquième jour l’opérée était morte.
Si l’on a renoncé aux caustiques pendant si longtemps.
bien que Dupuytren en ait reconnu les avantages, c’est que la potasse caustique et les acides minéraux, étaient d’une application peu facile, et infidèles dans leur action. En s’en servant, ainsi que le dit Boyer, il fallait prévenir les malades que la cicatrice serait étendue et difforme.
Mais aujourd’hui , il n’en est plus de même ; on peut, avec la pâte de Vienne, molle et solidifiée, limiter mathématiquement l’escarre, et obtenir une cicatrice très-peu apparente. Nous avons vu, il y a peu de temps, M. Guersant détruire ainsi une petite loupe, chez un enfant de huit ans ; il prit un morceau de diachylon gommé, auquel il fit subir une perte de substance en feuille de myrte, représentant en étendue la moitié de l’escarre qu’il voulait obtenir; le diachylon fut appliqué sur la petite tumeur et recouvert de pâte de Vienne. Au bout de cinq minutes celle-ci fut enlevée à l’aide d’une spatule ; on lava la peau, qui resta découverte; le huitième jour, le kyste tomba avec l’escarre.
M. Robert racontait récemment, dans une de ses conférences cliniques, qu’il avait enlevé cent fois des loupes par cette méthode ; son procédé est le même que celui de M. Guersant. Ce jour-là même, une femme opérée ainsi dans son service apportait sa tumeur , laquelle , unie à l’escarre et réduite à des proportions extrêmement minimes, ressemblait à un clou à tête plate. Le cinquième jour, l’escarre adhérait encore à la loupe, mais ses bords se sont enflammés, et l’élimination s’est faite en laissant une plaie saignante qui s’est guérie en trois jours. Il faut, a dit M. Robert, que l’escarre soit laissée à l’air libre , que les opérés marchent, se livrent à leurs occupations, sans recourir aux cataplasmes ni aux moyens émollients ; ils n’ont absolument rien à craindre, ni érysipèle, ni accident d’aucune espèce. Ce chirurgien a cautérisé des loupes grosses comme des noix, comme des abricots; il en a enlevé jusqu’à douze sur le
même sujet. La question, dans ce cas , dit-il, n’est compliquée ni par le nombre ni par le volume des tumeurs.
M. le professeur Jobert a renoncé, lui aussi, à l’instrument tranchant en faveur de la cautérisation dans le traitement des loupes, et son procédé de cautérisation est encore plus simple que celui que nous venons de décrire , car ce chirurgien se borne à badigeonner la tumeur avec de la pâte de Vienne peu liquide. Il recommande seulement que la poudre employée dans ce cas soit fraîche , précaution sans laquelle la pâte s’empare de l’humidité de l’air et agit moins vite. Nous avons vu , il y a deux mois, M. Jobert attaquer, par la cautérisation, sur un menuisier, âgé de quaranteneuf ans, quatre loupes, dont trois mélicéris et un athérôme, datant de huit ans. Une de ces loupes était fluctuante et menaçait de s’ouvrir. Toutes les quatre ont été couvertes d’une mince couche de caustique, qu’on a laissée en place sept minutes et demie. Le malade a été reconduit à son lit, et après s’y être reposé pendant deux heures, la tête nue, il est sorti. De molle qu’elle était, la tumeur fluctuante est devenue dure, à coque parcheminée, et au lieu de sortir, le liquide qu’elle contenait s’est coagulé. Plus tard, les escarres sont tombées , et il n’est resté que des cicatrices peu apparentes.
Enfin on peut faire disparaître les loupes par la cautérisation perforante. M. le docteur Alphonse Amussat, qui depuis longtemps manie avec une grande dextérité les caustiques, a détruit un bon nombre de ces tumeurs en [pratiquant la cautérisation de la manière suivante :
Armé d’un bâton de caustique Filhos de la grosseur d’un crayon de nitrate d’argent, et taillé en pointe très-aiguë, ce chirurgien perfore la tumeur à sa partie moyenne et supérieure, en imprimant au caustique un mouvement de rotation. Le kyste ouvert , la matière qu’il contient est exprimée au dehors, et la surface interne du sac est cautérisée avec l’ex-
trémité mousse du même crayon. Cela fait, une petite quantité de pâte de chlorure de zinc , à parties égales , est introduite dans le kyste, et y séjourne de deux à six heures, suivant le degré d’épaisseur des parois de celui-ci ; on la retire ensuite, et la tumeur est laissée à l’air jusqu’à complète cicatrisation.
Ce procédé , qui paraît moins simple que les précédents , a , selon son auteur, l’avantage de cautériser et de détruire des kystes très-anciens ; de plus, il les transforme en une escarre imputrescible , qui s’élimine pendant que la réparation s’opère, et dont la chute laisse après elle une place réduite, bientôt remplacée par une cicatrice insignifiante.
(, Journal de médecine et de chirurgie 'pratiques. — 1859, p. 14. — A t. 5583.)
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