CHAPITRE V
Rapports de la certitude avec la liberté, au point de vue moral.
Le mouvement, dans toute la nature, n'est qu'une réaction continuelle, il est nécessaire. Mais il n'en faut pas conclure que cette nécessité va contre la liberté de l'homme, car cette nécessité est la condition même de l'existence ; tandis que la liberté des penchants, sans réaction ni lutte, ne donne aucunement l'idée du libre arbitre; c'est la liberté d'être esclave sans la liberté d'être libre ; ce n'est pas la liberté, mais son contraire. Car si l'on dit liberté des penchants, il faut dire esclavage de la raison ; si l'on dit liberté de la raison, il faut entendre esclavage des penchants ; mais si l'on dit liberté de la raison et liberté des penchants, il faut conclure d'un combat de la raison contre les penchants, et de quelque côtéque soit le triomphe, proclamer la liberté morale et la dignité humaine. C'est là qu'est seulement la liberté; car la liberté absolue des penchants avec l'esclavage de la raison n'est autre chose que la fatalité mécanique dont les bêtes ne nous offrent même pas d'exemple; la liberté absolue de la raison avec l'esclavage des penchants n'est que le règne absolu du calcul et de la science, c'est encore la même fatalité mécanique. Ainsi, d'un côté comme de l'autre,
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on tombe dans la même absurdité. Il y a des gens qui n'ont pas craint le cumul; ils n'ont pas craint de calculer les passions, c'est-à-dire de rendre les passions esclaves des chiffres, et, d'un autre côté, ils ont voulu rendre les passions indépendantes de la raison, de la direction de la prudence et de la sagesse individuelles : le fond de leur système n'est qu'une méprise des plus formelles et des plus grossières.
L'homme n'est pas tout intelligence ou tout rai son, mais il est raisonnable, ce qui a un sens bien opposé ; car les hommes qui ne sont qu'intelligents sont plus raisonneurs qu'ils ne sont raisonnables; ce n'est que par un abus du mot raison qu'ils la mettent de leur côté et qu'on la leur accorde, mais bien que la raison vive d'abus, elle a son idéal dans un milieu qui ne connaît pas d'abus, la raison est un juste équilibre des passions et de l'intelligence. Lorsque cet équilibre est rompu, la raison s'égare, le règne exclusif de l'intelligence, d'ailleurs, comme celui des passions, donne quelque chose de dur et d'impitoyable qui n'est rien moins que la justice et l'équité ; l'homme porté au calcul compte toujours avec lui-même et avec les autres, il emploie toujours les meilleures raisons pour se déterminer selon son plus grand profit, il est esclave de la logique. Mais l'égoïste passionné, à l'encontre de l'égoïste intelligent, ne compte jamais avec personne ni avec lui-même; il cherche à satisfaire tous ses penchants à mesure qu'ils se présentent, et il n'a jamais rien pour les autres, n'ayant jamais assez pour lui. C'est moins la bonne volonté qui lui manque que les moyens. Mais, comme l'égoïste intelligent, il devient dur, non
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par calcul, mais par besoin ; car, s'il s'apitoie, sa pitié est impuissante , ayant toujours des passions qui , comme un chancre hideux , le rongent continuellement et menacent à la fois sa tranquillité , son indépendance et son avenir. Ces deux hommes, pris individuellement, ne sont ni réellement raisonnables, ni réellement libres, ils sont dépourvus de sens commun 5 ils agissent contre leur intérêt véritable; car leur caractère une fois connu, on les repousse à leur tour. Ils n'affirment la liberté humaine qu'en ce que, représentant les contraires de la raison, ils supposent un moyen terme qui fait qu'on peut être ce qu'ils sont du plus au moins ; mais l'homme véritablement raisonnable, c'est-à-dire véritablement bon , véritablement libre, autrement dit l'homme vertueux, est celui qui raisonne mieux qu'un extatique ou un misérable débauché, sans raisonner aussi bien en tout qu'un théorème de géométrie. Il ne raisonnera donc pas parfaitement en apparence, mais il agira toujours bien ; il se contredira quelquefois dans ses discours, et même aussi dans sa conduite; mais les résultats, comme les intentions, seront bons. Il n'y a que ceux qui, raisonnant comme des théorèmes, se contredisent néanmoins, qui soient méchants; il n'y a que ceux qui, n'opérant que sur la lettre, en font un instrument d'hypocrisie, qui fassent le mal, car ils savent colorer les plus mauvaises actions pour en tirer le meilleur profit.
Tout ne consiste pas pour l'homme en une vérité à démontrer, ou bien en une confiance aveugle. Que l'intelligence et la passion se limitent et se combattent, c'est une imperfection si Ton veut, mais
comme toute imperfection suppose une perfection, celle-ci doit avoir la sienne dans l'idéal de la raison, seul garant de la liberté humaine contre les excès des logiciens et des visionnaires, contre le despotisme sous quelque face qu'il se montre, seul en rapport avec les besoins de l'homme et avec sa conformation, car seul il constitue la liberté du choix, et l'étend à une multitude innombrable et indéfinie d'objets, de causes et de volitions.
Mais la liberté de l'homme étant déterminée par son mode d'existence , il ne peut vouloir qu'en tant qu'homme, et tout ce qu'il veut, s'il a l'esprit sain, ne peut être que dans la ligne des possibles qu'il lui est donné de parcourir, et qui, partant comme d'un centre, se prolonge à l'infini; il est libre, c'està-dire dans la mesure de ses facultés; car, organisé suivant les exigences de sa destinée, il ne peut rien de ce qui contrarierait les vues de la Providence. Ainsi il n'est pas libre de ne pas satisfaire ses besoins, et cela tient à ce qu'il est homme et non Dieu, il n'est pas même libre de ne pas chercher à les satisfaire de la manière la plus convenable, et cela tient à ce qu'étant homme, il ne peut vivre comme les ours ou les chakals. Mais de toutes les manières entre lesquelles il peut choisir, il en est qui sollicitent ses passions tout en choquant sa raison; et, dans cette circonstance, il y a combat, incertitude.
Ce combat, cette incertitude peuvent se rapporter séparément ou indistinctement à la science et à la foi, à l'intelligence et au sentiment. S'il se rapporte à l'intelligence, il est de conservation personnelle; s'il
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se rapporte au devoir, à la foi ou au sentiment, ce qui ne fait qu'un, il regarde autrui. Dans ce dernier cas, c'est l'abnégation proprement dite ; mais, dans le premier, il y a sinon, comme ici, renoncement à soimême, puisque c'est de soi qu'il s'agit, mais combat, lutte des passions contre la raison; lutte qui relève le triomphe de la science ou celui du devoir, la haute prudence de l'homme ou la beauté et la grandeur de son âme.
Par exemple, si, harassé de fatigue et de privation, il a pendant longtemps supporté la faim et la soif, si une longue attente a aiguisé toutes les pointes de son imagination pour lui faire encore mieux sentir la force de ses désirs, si, tout à coup, des mets abondants, une boisson délicieuse et rafraîchissante se présentent à ses regards, il peut de deux choses l'une, ou user sans mesure de tous ces biens et sur-le-champ, ou bien surmonter l'exigence impérieuse de ses besoins dans la crainte qu'en y cédant trop promptement, loin d'atteindre le but qu'il se propose, qui est de se conserver, une mort certaine ne soit le prix de son imprudente précipitation. Voilà qui est laissé tout-à-fait à la décision de son libre arbitre , voilà un acte qui est fréquent chez l'homme, et dont les bêtes ne sont pas capables; car il annonce une science acquise et traditionnelle ; voilà un acte d'intelligence et d'une grande portée morale. On lui dispute ce qui en fait toute la valeur, on ne veut pas que ce soit un acte de liberté, et cependant, le philosophe qui ne le veut pas, s'il m'arrivait devant lui de retenir un chien affamé devant un bon morceau, s'empresserait de me
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dire de le laisser libre de satisfaire son appétit ; ce ne serait là qu'une liberté purement physique comme l'obstacle, à la vérité; mais, chez l'homme, l'obstacle n'est pas un obstacle physique, mais un obstacle moral , obstacle que s'oppose la volonté à elle-même; c'est donc un acte de liberté : car il est ridicule de prétendre que ce soit une passion (la crainte de la mort) qui l'emporte sur une autre, puisque ce n'est rien dire, sinon que la volonté remporte sur la volonté. Et il est plus ridicule de dire que nous ne soyions pas libres, parce que nous obéissons à l'empire de nos besoins, la liberté humaine ne consiste que dans le choix, et tout choix intelligent est un acte d'intelligence et de moralité. Lorsque Alexandre, dans les déserts de l'Arabie-Pétrée, en proie à une soif dévorante, éloigna de lui le casque plein d'eau qu'on lui présentait, parce qu'il ne pouvait le partager avec tous ses soldats, il se montra à la hauteur de sa prodigieuse fortune, il se montra plus grand qu'à Arbelies et à Chéronée, en vain dirait-on que l'ambition était plus forte que la soif; il y avait combat. On ne peut nier que , si une femme, étroitement gardée entre les murs d'un sérail, ne commet pas d'adultère, le mérite n'est pas grand puisqu'elle n'a pas été libre d'en commettre, au lieu que si elle demeure chaste et fidèle à son mari, au milieu de toutes les séductions dont son existence est semée parmi nous, c'est un acte méritoire, parce que c'est un acte de liberté. De plus, on sera peu disposé à plaindre le mari qui enferme sa femme, et on plaindra le confiant époux, tant la liberté est quelque chose de réel, que quiconque l'usurpe commet un acte d'op-
pression , et que tel philosophe qui la nie, sait bien, à l'occasion, en sentir le prix.
Car ce n'est pas, encore une fois, de suivre seulement les conseils de la raison, ni ceux des passions, qui fait la liberté, mais la lutte de la raison et des passions , 1 indécision , les perplexités où elle jette celui chez qui elle se passe. Et c'est une chose si généralement admirée parmi les hommes, qu'on n'a aucun sujet de s'étonner que certains aient, par des motifs respectables, poussé ce genre de perfection à un point qui paraît prodigieux. Toutes les macérations des cénobites, les horribles postures des faquirs, et, surtout, les idées sur la continence, n'ont pas une autre origine ni un autre but que celui de rendre l'homme indépendant de lui-même; genre de perfection qu'il est difficile d'atteindre, mais auquel il est bon que quelques-uns se croient appelés. Ce n'est que par des exemples bien caractérisés qu'on entraîne les hommes. Les plus grands saints n'ont jamais rien craint autant que l'idée qu'ils étaient parvenus à la perfection, et c'est, de toutes les mauvaises pensées qui leur sont venues à l'esprit, celles qu'ils ont pleuré le plus amèrement. La foule ne suivra jamais ces exemples, mais elle en a besoin. Pour encourager les hommes, il faut un idéal dans tous les genres, c'est-à-dire un point qu'il soit impossible d'atteindre; autrement, toute discipline se relâche, tout tombe en décadence. Dès qu'on croit avoir assez fait de. bien, ou assez bien fait, on n'est pas loin de la lassitude et du découragement. L'amour qui ne croît plus ne tarde pas à décliner, et à être remplacé par le dégoût et la satiété. Ce n'est
donc que dans un progrès continuel, c'est-à-dire dans de continuels combats contre soi-même, qu'on peut trouver quelque satisfaction durable. D'ailleurs jusqu'aux fautes passagères et d'origine sensuelle, pour quiconque a les mœurs habituellement pures, sont accompagnés de plus de voluptés que pour ceux qui, lâchant la digue à leurs passions, sont plongés dans un bourbier perpétuel. L'usage trop fréquent des plaisirs est quelque chose de pire que leur privation.
Sans lutte, sans indécision dans la victoire, il n'y a pas de liberté, et sans obstacle dans le monde extérieur la lutte est inutile. Le mal moral et le mal physique dérivent mutuellement l'un de l'autre; car pour surmonter les périls il faut du courage et une grande force d'âme. La coulpe ne vient que de l'absence de ces deux qualités, et le mal physique c'est notre impuissance à tout prévoir et à tout détourner. Le désastre de la Guadeloupe est un mal physique ; c'est l'action physique du globe qui a brûlé les uns, broyé les autres; mais c'est aussi cette action physique qui a privé, les uns d'un père, d'une mère, les autres d'un frère, d'une sœur, celui-ci de ses biens, celuilà de ses espérances, voilà le mal moral. Et croiraiton que cette mort est un pur changement d'habitation, que cela ne redonne pas l'ami ou la maîtresse perdue. La conviction, si fermequ'elle soit, qu'ils sont au ciel, ne nous a jamais apporté d'autre consolation que celle de les retrouver un jour. Tout au plus a-t-elle engourdi notre douleur, jamais elle ne nous rendit heureux, toujours elle apportera un vide affreux à combler. Ah ! si le sentiment de notre détresse pouvait au
moins éloigner des doutes impies, peut-être jouirionsnous par le souvenir de nos affections, et portés vers le port éternel sur les tristes débris de notre bonheur, entreverrions-nous dans un monde à venir le commencement d'une félicité nouvelle; mais frappés par une puissance inconnue, nous cherchons en vain ce qui peut avoir provoqué son courroux. Tout, jusqu'à la prospérité sans nuage des victimes épargnées, aigrit nos maux, et la secrète pensée d'une grande injustice peut faire chavirer notre dernière planche de salut! Là est le mystère, tout est là; c'est là qu'il faut croire ou blasphémer, et qu'il ne s'agit ni de chiffres ni de raisonnement, mais d'une résignation sainte ou d'une révolte impuissante; c'est là enfin qu'il apparaît clairement que la religion a été donnée aux hommes afin de leur tenir lieu de cette vérité qu'il est de leur nature de toujours chercher, et afin que si la raison venait à les égarer, ils soient ramenés à la justice par les lumières de la foi. Caria foi ne raisonne pas; au contraire, où ne peut nous conduire l'esprit de système?
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