‹ De la certitude dans ses rapports avec la science et la foiChapitre 45 sur 46 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

De l'ordre social dans ses rapports avec l'incertitude philosophique proclamée au commencement de cet ouvrage. — Conclusion.

Parti des principes les plus ardus de la métaphysique, en voulant pénétrer dans le secret des rapports fondamentaux de la société, nous n'avons fait que nous replier sur nous-même; la question a pris une autre face , mais elle n'a pas changé de nature : ce qui est mystère pour l'esprit humain ne doit jamais cesser d'être mystère, dans quelque ordre de connaissances que ce soit. Génération de l'être en soi, génération des idées, génération des croyances, génération des sociétés , génération de tout, le problème est le même , on n'y peut voir aucune différence : résolu d'un côté, il le serait de l'autre. Mais, nous le répétons, ni la philosophie, ni la science, ni la religion, ne sont là: car le mystère une fois compris, on ne saurait plus se faire aucune idée ni de philosophie, ni de science, ni de religion.

L'objet de cette seconde partie ayant été de faire passer les observations métaphysiques des principes à la réalité, celui de ce dernier chapitre sera d'envisager la synthèse des faits et de nous résumer.

Partout nous avons reconnu le duel et Yunitè, partout un troisième principe, nécessaire, nous est resté

inconnu, et c'est de son éternelle ignorance que nous avons fait découler d'éternelles contradictions. Ce que nous avons nommé ici contrariété en général, effet et cause, facteurs communs, sexes, nous l'avons nommé là esprit et corps, science et foi, religion et philosophie, intelligence et sentiment, art et industrie; plus loin, perfection et imperfection, progrès et décadence, et enfin nous avons donné au principe qui unit ces contraires le nom d'âme, de raison, d'opinion, de liberté; puis nous avons abouti en tout à un certain vague des choses et au hasard, sur l'existence duquel repose toute la morale. Nous allons reprendre selon ces données.

Nous avons omis dans la précédente énumération la distinction des intérêts matériels et des intérêts moraux; cette distinction nous est indispensable ici, et nous l'avons d'ailleurs reconnue au deuxième chapitre de la première partie , pour en faire usage dans le reste de cet ouvrage.

Dans la société telle qu'elle est et telle qu'elle sera toujours constituée , il y a un représentant pour chacun de ces intérêts , un pour les croyances et un pour l'industrie.

Mais les croyances peuvent n'être qu'individuelles; on les appelle philosophiques. Leurs représentants sont des sectaires ou des chefs de sectaires; ils deviennent des prêtres s'ils prennent racine dans l'opinion commune et s'ils établissent un culte extérieur, sans lequel il n'y a pas de religion, mais des philosophies, c'est-à-dire des convictions anarchiques. C'est

LES CONSÉQUENCES. 30 î

le prêtre qui est le suprême représentant des croyances, et les croyances sont la partie concrète de l'opinion dont la science n'est qu'une abstraction. La science modifie les croyances et se perd dans l'abîme de l'infini que les croyances servent à combler. Le faîte de la science n'est toujours qu'une croyance, et toute croyance appartient à l'imagination, au sentiment, à une réalité fantastique et en même temps purement sensible.

L'imagination est la faculté syncrétique et conséquemment créatrice par excellence; c'est elle qui fonde le culte en lui donnant une forme qui parle à tous et frappe la multitude, qui jamais ne se prosternera devant des abstractions, et tel est le rôle que joue l'art, telle est l'importante mission du poète ou de l'artiste en général. Son rôle est donc, par la nature des choses, subordonné aux croyances et plus proprement à la religion ; car on ne peut parler à l'âme qu'en partageant ou au moins en célébrant les croyances vulgaires, attendu que l'anarchie des croyances est toujours la ruine de l'art, puisqu'alors son objet est incompris et ne peut toucher la foule, qui s'intéresse médiocrement à la correction et à la pureté académiques. C'est quand l'art se réfugie tout entier dans les académies qu'il n'a plus d'empire ailleurs.

Ainsi, après le prêtre vient l'artiste; mais en invoquant la tradition, il n'en est pas le représentant; il se confond dans le sacerdoce et s'y efface ; c'est donc le prêtre seul, qui fait partie de cette trinité, que nous devons retrouver dans la société comme partout. Voilà pour les besoins moraux.

Nous avons opposé dans ce chapitre l'industrie et non la science aux croyances, parce que tout besoin matériel se satisfait en dernière analyse par l'industrie dont la science n'est que la théorie (voir le ch. II de la première partie). C'est pourquoi les théoriciens n'ont jamais été et ne peuvent être les premiers dans l'ordre social, puisqu'ils viennent les derniers et qu'ils sont conséquemment impuissants et inutiles pour fonder l'ordre. Leur influence active les relations sociales, mais ne les fonde pas. Aussi la nature de cette action se réduit-elle quoique dans des proportions plus grandes à celle des artisans; le savant et l'ouvrier enfin sont des producteurs et ne donnent aucunement l'idée de l'ordre ou d'un rapprochement, d'un rapport quelconque, ils ne donnent que l'idée d'hommes agissant isolément ; il y a donc audessus d'eux un agent dont la seule mission est de rassembler les hommes au moyen des besoins matériels, comme le prêtre les rassemble au moyen des besoins moraux, mais qui, à la place de la persuasion, emploie les calculs de la science et les produits de l'industrie : c'est le commerçant. Le commerçant ne produit pasdirectement parce qu'il est l'esprit dont la main est le moyen, et ce moyen c'est la science, cette main c'est l'industrie.

Que ces divers personnages, le savant, l'industriel et le commerçant, soient réunis dans un seul et même individu, ce n'est pas ce qui doit nous occuper; leurs attributions de produire et d'échanger n'en sont pas moins distinctes, et nous dirons même que c'est le commerçant qui possède l'instrument ou le fonds producteur,

parce qu'il ne doit exister que par les échanges, sans rien faire de plus que prêter l'instrument moyennant rétribution sur l'excédant. Il ne doit vivre que sur l'usure, car il ne prête ou ne donne que pour avoir davantage. L'usure est l'essence du commerce ; toute espèce de solidarité matérielle et intéressée ne peut exister que par elle; dès que le calcul entre dans les rapports des hommes, il y a usure. Comme le commerçant est l'usure personnifiée, c'est lui qui est le suprême représentant des besoins physiques et des intérêts matériels.

Mais entre ces deux personnages, le prêtre et le marchand, il s'en élève un troisième, c'est le guerrier.

En effet, nous avons observé un conflit dans les éléments de toutes choses, une espèce de duel; Nonseulement les croyances sont en guerre entre elles, non-seulement les intérêts matériels occasionnent la rivalité, mais il y a encore guerre entre les intérêts matériels et les intérêts moraux. Si les intérêts moraux dominent, le guerrier est soumis au prêtre, il va conquérir la terre sainte ; si ce sont les intérêts matériels, il est soumis au marchand et va canonner les Chinois. S'il y a dissolution, bouleversement, la conquête ou la servitude en est la conséquence ; César, Cromwell et Napoléon pèsent sur le monde de tout le poids de leur génie et d'une. main de fer sauvent la patrie malgré elle. Ainsi on voit le guerrier tantôt surmonter ces deux puissances, tantôt n'être qu'un passif instrument; tantôt établissant le droit, tantôt n'en être pour ainsi dire que l'argument. Entre ces extrémités il y a nécessairement des nuances infinies qu'il est aussi inutile qu'impossible de faire remarquer, il nous

suffit de dire que le droit de l'épée ne règne qu'aux époques d'indécisions dont la guerre est l'expression naturelle et la conséquence obligée. Mais le vague du droit ne peut pas durer, et lorsque les croyances ne sont pas assez fortes, la hache et l'épée nivellent toutes les prétentions rebelles à leur pouvoir.

Le vague des choses est l'élément philosophique, et c'est le vague du droit qui cause la guerre. Le guerrier est donc le plus pur représentant de la philosophie et de la raison, car il ne remet l'épée dans le fourreau que quand Tune et l'autre se taisent. En effet, si une croyance domine, la paix est faite, le calme est rétabli 5 il n'y a plus à discuter, mais à obéir. Enfin c'est la guerre qui exalte toutes les passions de l'homme, et celui qui en est l'arbitre monte à l'apogée de la gloire, parce qu'il semble avoir quelque chose de cette puissance occulte, à la fois terrible et grande, dont les hommes ne peuvent parvenir à se rendre compte, et que le philosophe cherche vainement à connaître. Il est ce troisième pouvoir qui résume tout ; pouvoir vague et qui par ce vague est le lien incompréhensible des destinées. On exècre le guerrier comme on blasphème le nom de Dieu, mais on s'agenouille devant lui. Dieu a laissé à notre libre arbitre de maudire ses fléaux, permis à nous de nous demander pourquoi il renverse les montagnes et fait surgir des volcans en s'accompagnant du fracas de la foudre et du mugissement effroyable des tempêtes, musique beaucoup moins douce que la nôtre ; mais qu'y gagne notre sagesse? De ridicules déceptions. Les tremblements de terre sont des perturbations

physiques , ou du moins dont les effets immédiats sont physiques, abstraction faite des malheurs qui en sont la suite et de la cause inconnue et infinie qui les produit, mais on ne peut nier que ces désordres apparents ne soient de l'ordre au fond. Il en est de même de la guerre et de la concurrence; ce sont elles qui empêchent la superstition et l'égoïsme de régner en maîtres. Aussi est-ce de la guerre que toute noblesse véritable tire son origine, parce que c'est la guerre qui nourrit et engendre les sentiments élevés, et non l'étude des plaisirs.

Quand il y a une commotion quelconque, c'est que des éléments opposés et à peu près égaux se combattent; la cause du trouble n'est que dans l'égalité, car c'est en elle qu'est toute indécision, toute incertitude, toute philosophie et toute raison.

Mais quand on parle de combat, quel que soit celui qui l'emporte, on présage une victoire. Le règne de la raison prépare celui de la force.

Il est banal de dire que la force ne fait pas le droit, mais qu'est-ce qui fait le droit? c'est l'opinion ; et qu'est-ce qui fait l'opinion? le besoin du moment, la nécessité; mais encore qu'est-ce qui fait la nécessité ? A cette question il n'y a pas de réponse, ou s'il y en a une, elle est insignifiante, car l'opinion change du noir au blanc, et, si elle est blanche aujourd'hui et demain noire, assurément il pourra s'élever des contestations dans l'intervalle d'aujourd'hui à demain, puisque la révolution sera indécise ; alors qui décidera, sinon le plus fort? Et ici il y a trois cas; le plus fort se déclare par le nombre, par l'enthousiasme^

ou par la supériorité des lumières, et dans ces trois cas son triomphe est aussi nécessaire que juste, car rien n'est respectable comme la majorité, comme le courage, ou comme la science. D'ailleurs c'est la nécessité qui fait l'opinion, c'est la nécessité qui fait le droit, et qu'est-ce que la force, sinon une nécessité? On voit donc que ces mots : force, droit, opinion, ne signifient qu'une seule et même chose, et que c'est les entendre mesquinement que de les entendre dans un sens distributif. C'est pourtant de cet abus de langage que sont sorties toutes les théories sur le régime des conventions; mais nous croyons l'avoir dit, il n'y a pas de droits pour les lâches, les faibles, ou les anarchistes.

Ceci une fois établi, il est facile de montrer que c'est la nécessité seule qui fait l'ordre de mérite, et que la puissance ne peut être attribuée qu'à ceux qui disposent du glaive. Quand vous irez discuter leurs droits aux récompenses, qui mettrez-vous avant eux? Quis custodiet ipsos custodes? Fut-il jamais d'hommes au-dessus des favoris de la foule ou au-dessus de celui qui est le maître du sort de chacun en particulier, tant par son caractère que par sa fortune? Que d'ailleurs l'État soit tellement réglé que le glaive ne soit qu'un passif instrument, ceci ne diminue en rien la valeur des choses: deux peuples sont en guerre, la perte d'une bataille est la ruine de l'un d'eux ; ceux qui la gagnent sont des sauveurs ; quelle reconnaissance ne doit-on pas leur garder ? Mais parmi ceux-ci il en est un seul qui les commande tous, celui sur la tête duquel reposait toute la fortune de l'État. Quelle estime, quel

respect ne doit-il pas inspirer ? Ou il est habile, ou il ne l'est pas ; s'il est habile, ses succès et ses honneurs sont légitimes; s'il est dépourvu de science, qu'importe? la fortune l'a couronné, et c'est déjà un mérite que d'être favorisé par le sort. Ceux qui sont habiles sont des favoris de naissance, voilà toute la différence. Mais être habile et être malheureux dans ses entreprises revient au même que d'être malhabile et heureux.

Toute chose pour être bien récompensée ne doit pas être récompensée en proportion de la difficulté, mais en proportion de l'importance : l'importance, d'ailleurs, rendant les moindres choses difficiles et délicates. Il n'y a de mérite qu'à faire une chose utile. Le présent que fit Alexandre d'un boisseau de millet à un adroit tireur d'arc est une anecdote probable, et peint fidèlement le cas que l'on doit faire d'un talent particulier propre à faire vivre un faiseur de tours de force, mais nullement utile à l'État ou à la société. Certes, un grand général pourra gagner bien des batailles, et même un grand peintre pourra faire beaucoup de tableaux, avant que d'arriver à ce point d'adresse, peut-il s'ensuivre que la difficulté vaincue soit quelque chose de suffisant pour mériter de grands honneurs?

L'ordre et la raison veulent qu'à la guerre il n'y en ait qu'un qui commande. Serait-il le moins capable, cela vaut encore mieux que deux génies qui ne s'entendent pas. De plus, ayant à sa disposition une force considérable, la fidélité à son prince ou à la république est d'un grand poids, et la vertu est, de quelque manière

qu'on l'entende, la première dans Tordre, et veut d'autant plus de récompenses et de distinctions, que celui qui les mérite est plus élevé et dispose de plus de choses. La vertu, il est vrai, brille par l'incertitude de la récompense, mais elle n'a pas moins besoin d'être soutenue et encouragée. Si un général se voyait préférer le dernier de ses soldats, l'ordre serait renversé, et toute espèce de hiérarchie impossible.

Parlera-t-on de la gloire du poëte? Homère n'eût pu chanter la ruine d'Ilion, ni les courses aventureuses du sage et astucieux Ulysse, sans les ravages de la guerre. Boileau soutenait qu'Homère était audessus d'Alexandre. Le prince de Conti, qui l'entendait, se mit à appeler un passant et lui demanda s'il savait ce qu'avait été Alexandre : « Un grand capitaine, monseigneur, lui répondit-on. — Et Homère? » il n'obtint pas de réponse, et Boileau en fut pour ses frais. Boileau avait tort assurément, suivant notre opinion, pour deux motifs dont nous avons fait connaître l'un; quant à l'autre, c'est d'avoir eu la faiblesse vulgaire de mettre sa profession au-dessus de toutes les autres : le ridicule des Vestris est toujours à éviter. Il avait tort, car nous supposons qu'un guerrier ne soit qu'un égorgeur comme il le soutenait, pourquoi donc avait -il rehaussé si pompeusement ce passage du Rhin, mince exploit qui, par ses résultats comme par ses effets, mériterait à peine de figurer dans nos annales s'il n'avait eu pour auteur Louis XIV, et Boileau pour chantre ? Cela fait honneur au génie de Boileau sans doute, mais non à son earac-

(ère, et nous dirons en outre que le grandiose qu'il déploie à cette occasion est emprunté aux traditions de grandeur héroïque, grandeur dont il n'aurait pu empreindre son œuvre si la gloire des armes n'avait été qu'une fumée digne de son mépris; si, au contraire, ce n'avait été dans l'assentiment des peuples qu'il avait puisé ses inspirations; c'est qu'en vérité le poète ne peut se passer du guerrier; c'est que le guerrier en mille circonstances se dévoue à sa patrie, et que ce dévouement renferme tout; c'est que la poésie ne peut se passer du sublime, et que le sublime est là. Que pouvons-nous ajouter? à qui donnerat on la puissance? Est-ce à celui qui célèbre de grandes actions ou à celui qui a mille moyens d'en produire? Qui dispensera les récompenses? est-ce celui qui est obligé d'en attendre, ou celui à qui tout appartient? Est-ce celui qui obéit ou celui qui commande? Le dévouement est une religion comme l'amour de la gloire et des grandes choses; la religion et la guerre ne forment qu'un seul et même être qui donne naissance à la poésie, laquelle n'est, par conséquent, que leur pupille. Quand l'opinion est faible et éparse, quand il n'y a plus de croyances, plus d'enthousiasme, plus de foi, plus de générosité dans les rapports des hommes, une puissance fatale et aveugle, la guerre, plane au-dessus d'eux, les rassemble et les oblige à la pratique des vertus qu'ils méconnaissent. Mais ceux qui sont assez audacieux pour refréner leurs semblables , ne sont jamais dépourvus de cœur, ce sont ceux qui sont le plus dignes de commander et de ramener l'ordre et la paix.

Mais la guerre n'est pas seulement le fruit de l'opinion, elle est encore celui des intérêts matériels. On peut donc regarder l'opinion et la richesse, et plus spécialement la religion et le commerce, comme les deux contraires qui produisent nécessairement la guerre, et qui arment les hommes les uns contre les autres, les deux agents dont le concours et l'utilité engendrent la discorde par la contradiction des intérêts. Ainsi, l'utilité, cause commune de l'opinion et de la production, a pour effet la divergence des intérêts. Ceux qui, par leur courage, déterminent ces intérêts doivent être au-dessus de tout ; aussi est-ce toujours aux mains du guerrier que sont abandonnées, dans les moments de crise, les rênes flottantes de l'État et le sort des peuples. Mais dans les deux cas, qu'il combatte pour ses intérêts moraux ou matériels, les effets sont les mêmes, c'est toujours au cœur et à l'intelligence qu'il doit en appeler, il est toujours l'agent régénérateur par excellence, celui qui est la sauvegarde et en même temps la perte de la liberté, celui qui, dans l'antique Egypte et au moyen-âge, après s'être armé pour la cause du prêtre, a rempli le vide de l'indifférence par son épée, celui qui, après avoir défendu Carthage et Venise, les a fait rentrer dans la poussière pour avoir cru que pour être fort il ne fallait que de l'or, pour être heureux et libre, que des édifices somptueux et des plaisirs.

Les richesses n'ont jamais eu le don d'exciter le dévouement lorsque leur emploi est dépourvu de sentiments généreux, mais, par le rôle qu'elles jouent dans la civilisation du monde, elles font naître l'ému-

lation par un principe de haine et de rivalité; les entreprises hardies que la passion du gain suggère au commerçant développent l'intelligence, et, par les prodiges de l'industrie, remplissent l'homme d'une noble confiance. Le commerce, comme représentant des besoins physiques, est un des agents nécessaires de la société, c'est le corps social dans lequel circule la richesse comme le sang dans les artères du corps humain ; lorsqu'il souffre , lorsqu'il sent un malaise , il y a perturbation générale , non-seulement dans l'économie animale, mais jusque dans les facultés intellectuelles qui, souvent, se trouvent régénérées après quelque grande crise. N'est-ce pas un besoin tout matériel, un impôt sur le thé qui provoqua la fameuse déclaration d'indépendance aux États-Unis, et renouvela la face du monde?

Il faut voir autre chose dans les commerçants que de vils spéculateurs, des trompeurs qui abusent de la foi publique, des hommes dénués de sentiments généreux, qui ne connaissent que l'argent et leur ventre, dont tout le mérite est de rançonner l'artisan pour jouir d'un gain illicite, et dont toute la vie n'est qu'un vol légal , ou il faudra dire que la vie du soldat n'est qu'une suite de meurtres légitimes, un pur brigandage. En effet, ses actions, vues de sang-froid, ne sontelles pas atroces? Le prêtre, dans les fausses religions, qui, en principe, ont leur utilité, trompe continuellement. Cependant, la société a longtemps reposé et reposera toujours sur cette base. On peut encore éloigner de pareilles allégations en disant qu'à la naissance des sociétés modernes, ce sont les familles

commerçantes qui ont été les plus morales, les plus simples dans leurs habitudes et les plus frugales, que la moralité existe surtout dans les classes moyennes, dont l'élément est le commerce et l'industrie, et que, d'ailleurs, le commerce n'a que les abus qui sont communs à tous les éléments d'organisation, c'est-à-dire qu'il renferme un principe d'anarchie salutaire qui produit l'activité et la vie dans les relations qu'il crée. La crainte d'être trompé oblige à se mettre en garde contre la supercherie : c'est le principe de la liberté qui pénètre jusque dans les plus petits vaisseaux du corps social, bien que ce soit aussi ce même principe qui le fasse périr; mais n'est-ce pas le mouvement même de la vie qui use la vie?

Que l'histoire du commerce soit féconde en guerres suscitées par l'avarice , nul ne l'ignore 5 que le fanatisme ou l'esprit de prosélytisme ait poussé les hommes à s'entr'égorger, personne ne peut le nier; mais est-ce à dire pour cela que la religion et le principe organisateur du travail soient des institutions vicieuses? Non , mais qu'il y a une certaine racine de mal si vivace qu'on ne peut qu'en souhaiter la diminution , car l'extinction n'en est pas possible. Ce n'est qu'en plus et en moins que l'homme monte ou descend.

La religion est le principe et la fin de toute philosophie. Or, le but de la philosophie est de porter l'ordre dans nos idées, bien que la philosophie, prise en elle-même, soit un chaos où les principes les plus divers s'entre-détruisent. Mais le besoin d'arrêter nos convictions nous fait choisir, le but de la religion est de consacrer et de vulgariser ce choix , et par là , de

pacifier le monde extérieur en portant le calme dans les consciences.

Le commerce a une destinée semblable, car en faisant respecter les droits acquis, respect sans lequel il ne peut exister, il contribue à faire aimer la paix et l'ordre.

La religion part d'un principe moral pour aboutir à un résultat physique ; le commerce, au contraire , part d'un principe physique pour aboutir à un résultat moral , en sorte que ces deux institutions se complètent mutuellement. On les accuse de ne pas prévenir tous les maux auxquels elles remédient, n'est-ce pas nier l'efficacité des remèdes , parce qu'ils ne préviennent pas toutes les maladies? C'est dire que la nature, au lieu de nous accorder des remèdes, eût mieux fait de ne pas nous assujettir à être malades; c'est ne rien dire du tout, car c'est nier le principe d'activité et d'antagonisme.

Le commerce et la religion sont mêlés à tous les désordres, précisément parce qu'il est de leur nature de diriger les mouvements désordonnés du cœur. Le commerce et l'industrie étaient inconnus, ou à peu près nuls , chez les plus anciens peuples, que la cupidité avaifdéjà inondé la terre de sang. Avant qu'on connût le moyen pacifique des échanges, on faisait la chasse aux hommes pour les asservir et les sacrifier à d'égoïstes jouissances; si l'accroissement du commerce, favorisé par le développement du goût du bien-être matériel a engendré des maux inconnus, c'est moins dans ce qui le constitue que dans l'essence même des passions, ou d'une situation nouvelle, née

de toutes les situations qui l'ont précédée, et, conséquemment, sujette à des inconvénients comme toutes celles qui la suivront. On peut en dire autant de la religion, car le commerce et la religion sont enfants de la liberté, et, à ce titre, ne peuvent étouffer leur mère commune. La religion, le commerce, la liberté ou la guerre forment donc comme une trinité indivisible de toute idée de progrès et d'amélioration sociale, loin de s'exclure.

A quel représentant de ces institutions donnera-t-on le privilège du mérite, ou à quel autre de ces trois hommes pourrait- on le donner s'ils sont les trois seuls capables de maintenir la puissance, car la puissance ne consiste que dans un moyen d'influence immédiat et efficace? Or, s'emparer des consciences ou les corrompre en achetant les suffrages , effrayer les timides par la crainte de la mort, sont indubitablement les voies les plus courtes pour se rendre important. Ceux qui sont incapables de les suivre, sont naturellement exclus du pouvoir. D'ailleurs, si la paix et le bonheur des nations dépendent du respect dû aux croyances et de la prospérité des relations commerciales, ceux qui s'occupent à faire respecter ces croyances et à entretenir ces relations ne peuvent qu'être des personnages considérables , appelés à gouverner tôt ou tard, selon lèvent qui domine-, car, n'est-ce pas, d'ailleurs, la richesse qui fait tout prospérer, comme la religion donne à tout l'essor et la stabilité? N'est-ce pas sous Périclès, alors que le commerce des Grecs était le plus florissant, que naquirent les génies qui portèrent la gloire de ce peuple à son comble? N'est-ce pas sous

Auguste et sous les Médicis que nous voyons tout briller d'un nouvel éclat? Qui peut ignorer que le siècle de Louis XIV nous a légué, sur la prospérité maritime et commerciale de la France, des souvenirs que nous regrettons encore? Nous ne sachions pas qu'à toutes ces époques les savants aient joué un rôle qui ait quelque peu influé sur la marche des gouvernements. Avouons donc que dans Tordre d'importance, sinon dans l'économie sociale, du moins dans la hiérarchie politique , les savants et les artistes n'occupent qu'un rang secondaire.

Ce n'est pourtant pas, qu'individuellement, un riche bonnetier soit plus estimable qu'un homme du mérite le plus distingué dans les sciences ou dans les arts; mais c'est qu'il tient son caractère d'un principe politique dont il n'est pas le maître. Ce n'est pas le mérite de l'homme qu'il faut voir, mais la destinée de la chose ; car, que d'hommes pourvus de tous les genres de mérite ne sont pas doués de celui d'amasser de l'argent! que d'idiots s'engraissent! Néanmoins, on a vu de simples marchands avec du génie, comme les Médicis à Florence, parvenir au pouvoir, et jamais on n'y verra que par exception ceux qui, comme les chimistes, sont obligés de surveiller leurs fourneaux, ou, comme les astronomes, d'observer les étoiles. Etre savant et être administrateur, sont deux expressions toutes différentes, tandis qu'être négociateur, administrateur ou marchand, c'est tout un.

Les artisans de toute espèce ne peuvent être considérés que comme manœuvres, et d'ailleurs leurs occupations basses, la plupart, les éloignant de tout moyen

d'influence et de richesse, les réduisent au dernier rôle. L'artisan est celui qui exécute, celui qui n'invente pas, et de ceux-là il faut qu'il y en ait, et que ce soit le plus grand nombre : nombre par conséquent qui est la base de la pyramide et le dernier degré de l'échelle sociale.

Voilà tous les degrés de ce qu'on appelle en général vocation, placés suivant leur importance; mais quant aux nuances, est-il possible de prévoir et d'ordonner quelque chose, dans un intérêt de hiérarchie, sans gêner la liberté? Le pape nomme ses inférieurs et ceux-ci les autres; un prince ou une république nomme ses généraux et ceux-ci leurs officiers; mais ces corps sont disciplinables de leur nature. Il n'en est pas et il n'en peut être ainsi pour le reste. Vouloir trop classer, c'est ne rien classer du tout; c'est arriver à la confusion qu'on voulait éviter, avec peine et par un chemin difficile; il n'y a pas d'ailleurs de vocation pour les travaux trop pénibles et d'une exécution ingrate et monotone; on désire être architecte, jamais tailleur de pierre. Quel est celui qui voudrait hisser de lourds fardeaux ou s'exposer à se rompre un membre en faisant la couverture d'un édiûce, s'il peut s'en dispenser? Quel est celui qui voudra mettre la main au mortier par un rude temps d'hiver et supporter les frimas, lorsqu'il verra celui qui le commande les mains dans ses poches? ne se croira-t-il pas de vocation pour ces avantages?

11 est faux que certains travaux soient attrayants par eux-mêmes ou puissent le devenir sans le sentiment du devoir, qui oblige à s'y livrer ceux qui n'ont

que cette ressource pour subsister eux et leur famille. Otez cette nécessité , et vous leur enlevez en même temps l'unique satisfaction qu'ils pouvaient trouver dans l'exercice de leur profession. Le maçon qui pose pierre sur pierre, quand vous lui donneriez une truelle d'or, le journalier employé à remuer le pavé sur les grandes routes, en peuvent-ils avoir d'autre que celle d'amener par leur travail quelque abondance dans leur famille? Ils voient le bonheur dans l'accomplissement de la tâche bien plus que dans la tâche ellemême, et ce n'est pas la moins douce des récompenses ; car qui de nous n'a éprouvé qu'il n'est de véritable joie que dans le devoir, si pénible qu'il soit? Les travaux d'esprit ne procurent que des jouissances presque toujours empoisonnées par un sentiment de rivalité et de jalousie ; mais l'envie ne peut jamais enlever à l'homme vertueux le contentement intérieur qu'il retire d'une bonne action. Sous ce rapport, on peut connaître le bonheur dans tous les états sans y connaître l'opulence ; l'opulence ne sera jamais , quoi qu'on puisse faire, la récompense de services purement manuels: l'intelligence, le courage et le hasard, doivent tout dominer. Mais tous ces avantages ne donnent pas le bonheur par cela seul qu'ils donnent la richesse ; en rétribuant par conséquent un terrassier plus qu'un ingénieur, on ne ferait encore qu'extravaguer, car si cet ingénieur est médiocre , qui en décidera? Reconnaît-on jamais des juges pour son propre mérite?

Si l'on demeure d'accord que tous ne peuvent remplir à la même place les mêmes fonctions, ilfautconve-

nir aussi de certaines modifications relatives à la situation de chaque individu, qui, nécessairement unique, lui fait une destinée particulière : tous ne peuvent exercer les mêmes fonctions plus qu'ils ne peuvent se ressembler.

On ne peut sortir de là, de quelque manière que Ton conçoive les choses.

Tout se classe suivant un ordre hiérarchique aussi nécessaire qu'inévitable , que les efforts de l'homme ne pourront jamais changer. Mais comme cet ordre a ses nuances, il existe une confusion salutaire qui déplace l'individu et lui présente une chance continuelle d'améliorer son sort; l'ordre politique et civil présente comme un certain nombre de cases auxquelles chacun peut prétendre à la longue : ce sont autant de citadelles qu'il faut garder ou prendre d'assaut , et ceux qui les occupent des partis en présence qui s'observent mutuellement, épient les occasions favorables et mettent en jeu toute l'activité, toutes les passions, toutes les hautes facultés de l'homme. C'est pourquoi tout est motif de guerre, tout est contradiction dans la société, tout est bien et mal en possibilité ; il y a une récompense pour les vainqueurs et une punition pour les vaincus.

La possibilité de se léser, unie à la différence des facultés, est la véritable cause de la société; c'est cette cause qui a rendu le souverain pouvoir nécessaire; le désir de s'élever a bien pu quelque chose , mais c'est parce que les hommes peuvent se nuire , qu'ils se sont ligués pour se défendre ; qu'ils ont des lois pour punir et récompenser ceux qui agiraient pour ou contre fin-

térêt commun; qu'ils ont des magistrats pour faire exécuter ces lois , des chefs pour les conduire à la guerre, une religion pour pénétrer dans les consciences et des prêtres pour la desservir; c'est pour cela qu'ils sont prudents, circonspects, rusés, entreprenants. Otez la nécessité qui les oblige à se revêtir de ces différents caractères, ils se dissipent et il n'y a plus parmi eux ni art ni industrie, ni surtout de ces grandes idées si utiles pour exciter les peuples à l'amour des grandes choses, et l'homme est impuissant pour le bien comme pour le mal; il est inutile sur la terre, il s'abîme dans l'ennui d'un repos plus cruel que tous les maux réunis.

On déclame continuellement contre la guerre, contre ce dernier reste de la barbarie de nos pères, et sous prétexte d'appeler les hommes à la concorde et à la paix, on voudrait arracher de leur cœur jusqu'au dernier vestige de tout sentiment généreux; sous prétexte de voir fleurir les arts de la paix d'un éternel printemps, on consent à leur porter les coups les plus mortels. Les hommes ignorent les voies mystérieuses qu'emploie la Providence pour faire battre leur propre cœur, et ils veulent, avant de se connaître euxmêmes, connaître le principe encore plus caché qui les unit. Qui oserait nier, s'écrient-ils, que le plaisir est préférable à la douleur, la paix à la guerre, l'ordre à l'anarchie? Puériles questions qui, de la philosophie transcendante, sont venues revêtir une enveloppe trompeuse pour mieux prouver leur inanité! Sont-elles différentes, en effet, de celles que la philosophie de tous les temps a toujours agitées : le mou-

vement et le repos, le plein et le vide? Dire que la paix et la concorde doivent toujours habiter ce monde, est-ce autre chose que nier le mouvement? Soutenir que l'anarchie la plus complète et la plus continuelle préside à toutes nos relations, qu'est-ce, sinon que nier le repos ? On voit que ce sont toujours les mêmes questions qui se représentent partout. En effet, comment comprendre que des principes aussi divers puissent naître d'une cause unique qui doit être tout bien, tout repos, tout paix, tout amour, qui doit tout connaître, tout pénétrer, immense, opposée au néant comme les corps le sont au vide? Mais qui pourra dire ce que c'est qu'une cause unique qui est tout amour? Qui comprit jamais l'amour sans la haine, et cependant qui peut comprendre la haine en Dieu? Qui comprit jamais l'unité sans la diversité, et cependant qui peut comprendre la diversité en Dieu? Qui comprit jamais le principe unifiant sans principe unifié, l'action sans la passion? Et pourtant tout cela se trouve dans l'idée d'un être suprême. Ou cela est comme dans nos propres concepts, ou cela n'est pas, mais si cela n'est pas, qui peut affirmer la vérité?

Toute la morale est là, oui elle est dans ce doute terrible. Vous qui voulez soumettre tout à la science, vous pour qui tout n'est que calcul, savez-vous ce que c'est que l'unité dont vous faites tant de bruit? Si vous le savez, pourquoi calculez-vous? C'est que vous luttez contre l'ignorance, c'est que vous lutterez toujours avec elle. Pour nous, qui plaçons la vérité dans ce qui est, qui la plaçons dans notre ignorance même, nous disons qu'il n'y a pas de clef de voûte, ou que s'il y en a

une, c'est l'épée, et nous le disons, fort de nos intentions et de la morale que nous invoquons. Nous ne croyons pas à cette fraternité qui n'est que dans vos livres, et nous n'y croyons pas, parce que nous croyons au spectacle que vous nous donnez, parce que nous croyons qu'il n'est accordé aux hommes de vivre en paix qu'au prix de la modération que vous ne connaissez pas, au prix des plus pénibles sacriflces, vérité que vous vous appliquez à faire envisager comme une duperie ; aussi bien y paraît-il par la violence de vos discours. Nous croyons, au contraire, que les plus terribles châtiments attendent les peuples corrompus et disserteurs, et que l'épée d'un conquérant sera toujours levée sur eux, ou que, tombés sous le joug d'un tyran, ils seront sacrifiés par milliers à ses desseins. Nous croyons que leur régénération étant au prix de leur sang, c'est à eux de veiller à ce que la morale soit respectée; nous croyons aux empires, et nous croyons que là où l'opinion est détrônée, il n'y a plus ni empire ni morale, mais guerre civile ou conquête. C'est pourquoi nous croyons à la guerre, principe de toute poésie, principe purificateur de toutes les abominations ; nous croyons à ces commotions où les masses, mues par le nerf sympathique d'une grande idée, se lèvent avec ensemble, et, armées d'une force terrible, viennent de loin en loin régénérer le monde par un baptême de sang, d'une force qui porte le fer dans ses flancs et qu'enfante l'invincible union, qui engloutit tout sur son passage, empires et peuples, mais qui porte avec elle une vie nouvelle, semblable à ces sombres orages où brillent mille foudres, qui plongent

dans la stupeur toute créature animée, qui ravagent les campagnes et paraissent bouleverser toute la création ; mais viennent à percer quelques rayons de ce soleil d'espérance qui ramène avec lui le bonheur, on voit la nature encore plus belle et mieux parée : Ces torrents d'eau se sont changés en perles qui brillent sur les fleurs, ces terribles aquilons ne sont plus que des zéphirs doux et suaves, et un riant horizon que touche le soleil sur son déclin semble prophétiser un beau jour.

Page 1