‹ De la certitude dans ses rapports avee la science et la foiChapitre 13 sur 32 · XXX VJ INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXX VJ INTRODUCTION

dire la vérité elle-même; car ii'est«-il pas de la nature du support d*étre plus solide que Fédifice? Puis après avoir fait main basse sur tous les sceptiques, on devra rechercher quelles sont les vérités certaines qui doivent subsister dans la philosophie de notre temps.

Il faut avouer que ce serait là une très grande découverte, et que si les chemins de fer et la poudre ont opéré, ou promettent d'opérer de grandes révolutions, combien plus grandes ne les ferait pas la première de toutes les découvertes dans Tordre moral 1 la plus grande découverte dans Tordre physique, on ne sait pas encore en quoi elle peut consister; mais dans Tordre moral c'est incontestablement la certitude, et autant le moral Temporte sur le physique, autant celui qui pourrait trouver la certitude surpasserait tous les inventeurs du monde. A moins de décliner Tutilité des découvertes morales, peut-on se refuser à cette conséquence? Pas plus qu'on ne peut se refuser à juger de Tutilité d'une découverte et des besoins qu'on en a par la récompense proposée. Ainsi on a donné à M. Daguerre dix mille francs de pension pour avoir trouvé le moyen de fixer sur le métal les plus vastes panoramas sans aucune espèce de savoir, et il les méritait bien ; mais enfin cela est bien peu de chose auprès de trouver la vérité 1 Quoi qu'il en soit, quinze cents francs une fois comptés ont paru suffisants à TAcadémie pour rémunérer un si grand ser-

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vice ; il est clair qu'elle ne tient pas beaucoup à ce qu'on le lui rende ; mais ce n'est point en cela que nous nous permettons de la désapprouver; les académies ne sont pas riches et les philosophes font profession de modestie.

Nous voulons savoir seulement comment il se peut faire, qu'après avoir demandé ce que c'est que la vérité a celui qui l'aura trouvée, on se contente des vérités de notre temps ? Ne serait-ce pas que, pour couronner l'œuvre, il faille dire que les philosophes qui siègent ont raison , à peine d'être e&clu du concours, ou, ce qui est la même chose, débouté de ses prétentions ? Nous en avons bien peur, car effectivement on ne se tue pas soi-même. En ce cas, voilà donc les fondements de la vérité trouvés d'avance, et les vérités de notre temps transformées en vérité de tous les temps. En effet, en soutenant que la vérité d'aujourd'hui n'est pas la vérité d'hier, qu'affirmerait-on? Un pur changement d'opinion qui n'a aucun rapport avec une découverte scientifique. IL faut né-' cessairement que cette vérité, pour tomber sous l'apr préciation, soit aussi invariable que les propriétés des parallèles ; d'ailleurs est-ce M. Pierre Leroux, est-ce M. Cousin, est-ce M. Azais lui-même, est-ce M.' de Lamennais qui a fait faire ce pas à l'opinion? Tout homme qui sait combien est grand Tamour des philosophes pour la domination, précisément à cause de leur soif d'indépendance, dira que si nous ne met-^

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tons pas le doigt juste à la bonne place nous ne pourrons qu'encourir la réprobation de ceux qui se commettent à la fois juges et parties et qui se sont accordé Tinfaillibilité, après s'être revêtus de la sanction légale en occupant le trône et la chaire académiques.

Le resteest uneaffairedemétîer. Sestus,Huet,Hume et Kant , et tous les sceptiques, depuis le commencement du monde, ne sont là que pour faire corps et contraindre les concurrents à gagner leur argent. En outre , quand on s'est donné bien de la peine, on est peu porté à croire au vide des questions, à peu près comme les disciples dePythagore qui restaient sept ans sans parler avant que d'être initiés au secret de leur maître. A la fin de l'épreuve, il leur était beaucoup plus difficile de se persuader qu'ils étaient des dupes, ou comme quelqu'un de bien attrapé, ils ne s'en vantaient pas.

Sans doute il faut occuper les esprits inquiets, et si quelque chose est capable de faire approuver à tout homme bien pensant l'institution d'une Académie des Sciences morales et politiques, c'est en considération de son objet qui consiste à détourner le courant du bon côté. Mais quoi de moins propre à remplir ce but qu'un problème dont la thèse unique est de chercher à suppléer l'expérience des siècles et le principe religieux?

On ne s'informera pas où commence notre temps.

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ce serait faire preuve de simplicité, la date de Timpriineur trancherait la difficulté. Mais en re[)oussant les sceptiques pour* faire triompher les vérités de notre temps, comment fera-t-on triompher les vérités d'un autre temps , car ce mot fameux : le présent est plein du passé et gros de l'avenir , est une vérité qui peut passer pour un axiome? Alors, quelle est Tépoque où les vérités de notre temps cesseront d'être des vérités? est-ce demain? est-ce l'année prochaine? S'il en est ainsi , comment ces vérités n'existeraient-elles pas déjà ? et si elles existent , où sont les sceptiques, sinon dans l'Académie? Et encore, par le même principe, comment les fondements de la vérité peuventils rester à découvrir, puisque toute découverte ne peut être que le résultat d'une découverte ou d'une vérité antérieure qui doit être à son tour, la raison, la cause, ou le fondement de toutes les découvertes subséquentes? Et si nos pères ne possédaient pas la vérité, comment pourrions*nous la posséder?

Par conséquent, demander de séparer la certitude de ce qui n'est pas elle, c'est demander une abstraction de l'esprit et non une réalité; c'est demander de définir le sens commun , la raison générale et individuelle, c'est-à-dire ce qui de sa nature est indéfinissable; c'est demander d'assigner par un nombre entier le rapport du cercle au carré ; car limitation, définition, séparation, abstraction, sont une même chose pour ce qui de sa nature est essentiellement

il ïîiTfeODDCTI05.

concret. 11 n'y a rien d^absolu pour rhomme, Tidée de plus ne peut être séparée de celle <le moins. Les objets sont en physique plus ou moins grands^ plus ou moins colorés, plus ou moins gros, plus ou moins obscurs , plus ou moins lumineux , en un mot , ils sont toujours plus ou moins. Voudrait-on qu'il en fût autrement en morale? la religion nous enseigne, et c'est une vérité de sens commun, qu'il faut toujours faire mieux, c'est-à-dire croire davantage dans l'efficacité du bien , et pour cela le pratiquer avec plus de foi, moins douter de la Providence, être plus ferme dans sa conviction ; et c'est dans ce mélange des contraires, si faible qu'il soit, mais qui subsiste toujours, qu'est la liberté humaine. De nos jours n'est-ce pas la séparation qu'on a faite de ces contraires qui a donné naissance à des doctrines insensées, à des rêves ridicules, à de monstrueux et absurdes systèmes? n'est-ce pas cette séparation qui, de la part de ceux qui la professent, atteste une ignorance absolue des conditions philosophiques du bonheur ? On fait donc un grand abus du mot science, lorsque par la science on veut parvenir à la certitude. Quelques-uns sont enfin arrivés à ce déplorable résultat , de ne plus rien voir qu'en elle et par elle , c'est-à-dire de fouler aux pieds tous les préjugés, toutes les maximes reçues dans le dessein bien arrêté de remplacer les traditions des siècles par de vaines imaginations. A laidede ce mot magique la science j,

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les hommes les plus respectables , la plus sublime morale, les plus divins préceptes sont conspués par des cerveaux malades et des esprits en délire.

Il est évident que toute vérité nécessaire ne peut s^induire qu'à Taide de vérités contingentes relatives à d'autres vérités , et qu'il s'y mêle plus ou moins d'incertitude ; alors il est impossible de dire si absolument elles sont des vérités. La philosophie n'a donc et ne peut avoir d'autre base certaine que l'ignorance d'une vérité positive inconditionnelle , car si la certitude philosophique pouvait être la vérité, alors il n'y aurait plus d'opinion , ou l'opinion serait la science : ce qui est contraire à la nature de l'opinion et répugne au libre arbitre.

Or, la science progresse, parce que des bornes de l'esprit humain et de ses progrès naît l'indéfini; mais l'infini, qui est toujours au-delà des limites de notre entendement, ne progresse pas ; la foi reste toujoui*s inattaquable; c'est la grande inconnue qui plane sur l'esprit humain , et qu'il est impossible d'entamer ; c'est en un mot ce qui, modifié dans son idée, mais non changé par la science, produit l'opinion.

La foi ne compose pas à elle seule toute l'opinion ; elle se réforme dans ses croyances par les progrès de la science ; mais toujours est-il qu'elle en est la substance. Elle est invariable de sa nature , et toujours au fond la même. La science ne varie pas non plus, parce que les trois angles d'un triangle ont toujours

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été et seronl toujours égaux à deux droits, mais elle progresse. Son progrès fait tout marcher , modifie tout, mais ne change rien.

11 y a donc lieu à distinguer entre science et opinion , car Topinion , en tant qu'elle vai'ie, ne donne pas la certitude.

Maintenant, où sera la certitude dépouillée de Topinion ?

Il est constant qu'elle doit être dans les mathématiques, c'est-à-dire dans la seule de toutes les sciences qui peut se passer de Texpérienee. Car si Ton admet l'opinion, encore une fois tout est remis en question. Voilà une grande absurdité , mais la logique y conduit fatalement ; car la certitude philosophique doit avoir son fondement en dehors de toute hypothèse, en dehors de l'expérience, puisque la méthode hypothétique n'est au fond que la méthode expérimentale, et vice versa. En dîet, une hypothèse n'est-elle pas une opinion? Donc l'expérience est une mauvaise mé^ thode pour atteindre à la certitude, car l'expérience ne donne que l'opinion, et toute opinion est contestable, |Hirco qu'elle a pour principe la foi , et que la foi n'est que la certitude de ce qui peut être contesté; elle n'tmt la foi qu'à ce seul titre. Car si l'on ne pouvait (contester la légitimité de ses dogmes , ce serait la science ou la raison nécessaire représentée par les mathématiques. \jû foi suppose l'incrédulité, mais la rainon nm^saiiH^ n'admol mémo |mis le scepticisme, parce

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qu^elle n'a pas à s'occuper des prémisses, et que c'est sur les seules prémisses que s'exerce le scepticisme, avec cette différence que Fincréduliténiesans preuves, c'est-à-dire affirme et se confond avec la foi, car on ne peut nier une croyance que par une autre croyance, jamais par la science, et que le scepticisme affirme et nie par la science, quoique sans principe assuré, sans unité de principe. Il n'est pas dans la nature- humaine de ne se dédder pour rien, mais, comme on croit savoir ce qu'onne sait pas, on nie indifféremment l'objet de la science et de la fcH par la science, et là est le scepticisme ; il ne se sépare donc ni de la science ni de la foi.

Ainsi, parce que la foi se détruit par la foi, la foi ne peut asservir l'esprit humain , et parce que la raison nécessaire n'a pas de prise sur elle, elle est encore la sauvegarde de cette liberté. Il en est de même du scepticisme ; s'il n'est pas à lui seul toute la philosophie , il en fait partie , car toutes les hypothèses qui se sont engendrées depuis sa naissance, et dont la généalogie forme la science des philosophes éclectiques, qu'est-ce autre chose que du scepticisme? Ce sont des abus de la raison nécessaire par la raison , et au fond des actes de foi, de pures modifica-^ lions de l'opinion.

La philosophie est donc sceptiqueen tant qu'elle détruit des hypothèses et dogmatique en tant qu'elle en élève, elle est doncsimultanément l'une et l'autre; c'est-

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à-dire qu'elle ne donne que des vérités contingentes dont on ne peut avoir la mesure absolue, mais que la foij la science et la philosophie forment un trio inséparable que nous retrouverons partout ; c'est la contradiction d'éléments opposés dans un milieu idéal dont il est impossible d'assigner la quantité, car il ne peut être conçu que relativement à ses éléments et réciproquement ; de sorte que l'origine et la fin de cet antagonisme de l'action et de la réaction doivent concourir à l'infini : de là l'éternité et l'intégrité du triangle, sur /'c/ne7^ duquel repose lefondement de toutes nos connaissances et de toutes nos incertitudes, et c'est ce qui fait la matière du premier chapitre de cet ouvrage; car l'unité des connaissances étant le point auquel tendent toutes les théories et tous les systèmes, il était nécessairededémontrer que l'unité n'est qu'une réalité de notre entendement et avec elle le triangle qui soutient à lui seul tout l'échafaudage de la raison nécessaire, et en outre que l'infini étant l'effet de la contradiction de l'un et du multiple n'était lui-même qu'une réalité négative à jamais posée devant toutes nos conceptions et toutes nos découvertes quelles qu'elles fussent, ce qui fait de la certitude philosophique une certitude purement négative ; aussi, dès que la certitude est positive, elle sort du domaine de la philosophie pour enti*er dans celui de la science ou de la foi et se divise à son origine ; de l'abime, de l'infini elle passe dans le cunir ou dans Tesprit de Thommo

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à travers les épreuves de la raison générale ou individuelle. Nous avons nommé cette faculté réceptive de la raison entendement, et nous dirons pourquoi.

La raison ne consiste donc pas à croire ou à savoir exclusivement, car, entre croire et savoir il y a encore un autre ordre de connaissances qui tient delà science et de la foi et participe de la raison, mais qui oblige aussi à ne faire usage de la raison qu'aux dépens de la certitude philosophique, c'est ce que nous avons entrepris de prouver parce qu'en cela nous croyons rendre un plus grand service à la morale que de nous occuper à bâtir un château de cartes que le souffle du libertinage renverse facilement et que le seul libertinage élève quelquefois.

Pour parvenir plus facilement à c^ but, nous avons cru devoir consacrer un chapitre (c'est le dernier de la première partie) à faire ressortir les contradictions de la raison dans la manifestation extérieure de ses actes, nous voulons parler des langues et des vices nécessaires du langage qui sont la conséquence de cette contradiction ; car, il y a au fond de la pensée de l'homme comme de toutes ses actions quelque chose d'indéfinissable. Mais d'ailleurs cette question nous préoccupant dans tout le cours de l'ouvrage, nous avons plutôt donné des exemples que traité h fond la matière ; cependant, nous croyons en avoir dit suffisamment pour les besoins de la thèse que nous soutenons et pour attirer à l'endroit con-

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venable rattention du lecteur sur cet important sujet. Après avoir ainsi démontré, dans la première partie, les principes de la liberté dans la grande contradiction des éléments de toute chose, dans celle des deux facultés opposées deTentendement, et en quelque sorte ennemies, après avoir reconnu la lutte nécessaire qui s'établissait par cette espèce d'inimitié, dans la seconde partie nous envisageons cette lutte dans toutes ses conséquences sociales et par rapport à la certitude, car il ne faut pas oublier que nous avons particulièrement entrepris de faire ressortir Tétroite connexion qui existait entre la question de la certitude et la morale ou entre les facultés de Tent^idement et Tordre que la morale exige : nous avons donc commencé par là le développement des principes de la première partie ; puis, dans les imperfections du langage, nous avons aperçu le germe de contention qui constitue la concurrence, effet d'une dualité nécessaire : c'est la liberté envisagée au point de vue métaphysique. Nous avons vu aussi, dans la lutte des éléments, la liberté physique ; dans la lutte des deux volontés qui sont en nous, la liberté morale ; enfin, dans la lutte des volontés individuelles, la liberté politique, et nous avons cherché à faire voir que la liberté est indéfinie, qu'elle n'est liberté qu'à cette condition, et que, comme tout ce qui est indéfini n'est que relatif, la liberté est un mystère aussi incompréhensible dans son origine que clair dans ses effets.

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Nous basant sur la notion de l'indéfini, nous nous sommes expliqué sur les idées de perfection et de progrès qui préoccupent si fort tous les esprits, car il y a encore lutte entre le progrès continu qui n'appartient qu'à la science, et les lois essentielles de la morale qui ne varient jamais. De sorte que les idées de perfectibilité ne sont applicables qu'à un individu pris isolément, ou, si l'on veut, à une société individuelle, si considérable qu'on la suppose ; qu'en conséquence, pour qu'il y ait progrès, il faut qu'il existe dans l'opinion une scission aussi profonde qu'éternelle qui rendra toujours les préjugés ou les croyances nécessaires ; que, d'accord avec le hasard qu'enveloppe l'indéfini, la concurrence et la guerre sont appelées à régir le monde et à faire de la morale une obligation, et de la liberté une nécessité.

Or, il est évident que la guerre exclut toute idée de certitude philosophique ; car ce n'est que parce que les hommes sont en contestation sur le principe des choses qu'ils appellent la force au secours de leurs opinions ; et parce que de tous les hommes ce sont les philosophes qui s'accordent le moins entre eux, nous avons fait de la guerre l'expression philosophique de la liberté et même du progrès ; en effet, si tous les intérêts étaient prouvés par A — B, s'ils étaient classés fatalement par une théocratie éternelle ou un gouvernement machine reposant tout entier sur la science, ce serait l'instinct, il ne resterait plus rien

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à faire, car on n'aurait plus de droits à revendit quer, plus d'amélioration à introduire; on possède-

il rait pleinement et absolument la certitude, et alors

il est vrai, comme l'affirment ouvertement et sans mé nagement des intelligences égarées mais logiques qui confondent la fin de l'humanité avec celle d'un roman, que boire, manger, dormir, et propager l'espèce deviendraient les seules occupations dignes d^atlirer Tattention des hommes sensés.

AVEC LA SCIENCE ET LA FOI

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