‹ De la certitude dans ses rapports avee la science et la foiChapitre 20 sur 32 · CHAPITRE TH · texte numérisé non relu

CHAPITRE TH

Enipflr t> de nea fc li'S'B^ '^c' ^ facsilcsde f

La parole a été donnée anx hommes pour communiquer entre enx; parier dairement est un grand aTantage, mais cela est-il toujours possible ? Tons ceux qui se sont préoccopés d'antre chose que de chiffres, savent qn^il est un certain point oà la pensée se perd Taguement dansFinfini des choses comme onecoloime de lumée dans les airs. La pensée, comme tout ce qui existe^ se marie et se confond doucement avec cet infini^ si bien qu'alorsmême que Fhomme serait doué d'un entendement mille et mille fois plus vaste, le même phénomène se reproduirait toujours. De plus, par une conséquence obligée^ le nombre de nos idées obscures serait en raison de retendue de rhorizon qu'il pourrait embrasser. Les esprits peu éclairés en sont la preuve ; le doute a peu de prise sur eux. La prédestination et les doctrines de la grâce sont des idées qui sont rarement venues à Tesprit de ceux qui n'ont jamais assisté qu'aux sermons de leur curé. Ils songent encore moins à se demander si ce qu'ils voient ou ce qu'ils touchent est en eux ou hors d'eux : questions qui ont eu le privilège de faire débiter d'énormes extravagances aux plus grands génies.

Le plus illustre métaphysicien de l'école positiviste,

Locke, se débat vainement contre cette nécessité da vague, comme on peut en juger par ce passage : « Ce n'est pas assez, dit-ii, que les hommes aient des idées déterminées auxquelles ils attachent leurs mots pour en être les signes, il faut encore qu'ils prennent soin d'approprier leurs mots, autant qu'il est possible, aux idées que l'usage ordinaire leur a assigné * -, » mais c'est justement là qu'est toute la difficulté, car l'usage n'est que l'opinion pratique, et les nuances de Topinion sont indéterminées de leur nature. L'opinion d'ailleurs est la formule où le sophisme taille arbitrairement, et qu'il interprète de mille manières. Le remède proposé par Locke est aussi ancien que la maladie qu'il veut guérir. Tout homme désirant être entendu n'a jamais pu chercher autre chose. Locke était un homme sincère, mais, tout en lui rendant justice à cet égard, on est peut-être en droit de lui adresser le reproche d'avoir donné des banalités pour des moyens scientifiques ; car une partie de son chapitre sur l'abus des mots ferait tout aussi bien la matière d'un sermon sur la bonne foi.

Locke veut encore que les noms des idées simples soient les seuls qui ne puissent être définis K Mais il est évident que ces idées étant claires d'elles-mêmes et que toute définition supposant la clarté, nous n'aurions que des idées claires sur toutes choses ; ce qui est loin d'être comme nous l'avons remarqué plus haut et

(i) Essai sur l'entendement humain, Uv. III, ch. il.

(â) Essai sur V entendement humain, liv. III, ch. 4.

comme Locke lui-même Tavoue sagement dans un aatre end roit • Mous n'insistons sur ce point que parce que ses disciples n'ont pas imité sa sagesse, et qu'ils ont fait un grand abus des idées du maître, comme cela arrive toujours. Mais enfin, cet abus ne fut que le développement d'un point de vue exclusif, et au fond la modération de Locke qu'un défaut de logique.

Par exemple, sous le nom de modes mixtes, Locke comprend les êtres métaphysiques qui ne sont pas de pures abstractions : Tadultère, J'inceste, dans sa, classification, sont des modes mixtes. D prétend que ces idées ou ces espèces, comme il les désigne, sont formées par l'entendement d'une manière purement arbitraire, sans modèle ou rapport à aucune existence réelle K Et puis il s'arrête là; mais d'autres ont fort bien dit plus tard que, comme l'adultère et l'inceste ne sont que des espèces du vice» le vice était une conception purement arbitraire de l'entendement. Cependant, que devient cette conception arbitraire, puisque Locke taxe positivement le vice d'être une fausse mesure du bien ? accusation qui dans sa languese traduit par une mauvaise manière de raisonner, c'està-dire par un raisonnement peu d'accord avec Vintérêi bien entendu dont l'intuition est le plus haut degré de la raison. Selon lui, la raison consiste « : 1 à découvrir des preuves; 2^ à les ranger régulièrement; 3* à apercevoir leur connexion; 4° à tirer une juste conclusion de tout. On peut voir, observe-t-il, ces différents

(l) Liv. m, cb. 5.

(f) Liv. IV, ch. 17 .

degrés de la raison dans toute démonstration mathématique, — Malheureusement il est à craindre qu'un misérable n'amasse pas de preuves suffisantes que son intérêt bien entendu est de ne pas dérober le pain dont il manque, ou s'embarrasse peu de compromettre l'infamie à laquelle le voue l'insolence naturelle aux heureux .

On sent, en lisant Locke, on ne sait quoi de radicalement défectueux au fond de ses idées et surtout une grande impuissance à rien fonder.

Il y a dans les langues autre chose que la méthode ; car ce n'est pas la méthode qui dirige le choix des preuves^ mais la passion. L'induction n'est qu'un instrument soumis à la volonté et au génie de celui qui s'en sert, c'est le syllogisme qui fait pour ainsi dire sa généalogie; au lieu de descendre il remonte, mais c'est toujours le syllogisme. Locke a beau le mépriser chezÂristote, son Essai sur l'entendement humain est peut-être un des plus grands monuments qu'on ait élevés à la gloire de la raison nécessaire qui n'en diffère pas.

11 ne convient nullement au cadre de cet ouvrage de traiter à fond la question des vices du langage, question immense et dont Locke n'a vu qu'un côté, et le moins philosophique peut-être ; nous nous arrêterons seulement au vide capital qui se remarque dans ses écrits, dans ceux de ses continuateurs et des logiciens en général, vide qui consiste, selon nous, à ne voirdans les langues qu'une méthode d'argumenter. Ce n'est pas, comme nous l'avons remarqué, que l'esprit éminentde Locke n'ait très bien aperçu qu'il n'était pas possible de définir tous les termes et qu'il n'en ait donné

ses raisons; mais il laisse trop soavent entendre que les langues sont déGgurées par le vulgaire, et comme il le dit, par les amants et les marchandes de la halle j pour ne pas être frappé du point de vue étroit où il se place par rapport aux imperfections du langage, qu'il mesure uniquement sur le plus ou moins bon emploi qu'en peuvent faire les logiciens qu'il confond constamment avec les philosophes.

Mais il y a dans une langue deux portions très distinctes : la portion méthodique et la portion esthétique. Cependant il faut s'entendre ici sur ce mot distinctes; car la distinction ne s'applique pas à une portion séparée de la langue, mais à tous les termes qui, employés en telle circonstance, avec telle combinaison, peignent ou expriment fidèlement la pensée ] de sorte qu'un mot très poétique en telle rencontre, pompeux même, devient très vulgaire dans une autre et susceptible de définition. Or, ceux qui ne voient dans les langues qu'un moyen de découverte , une méthode d'invention , n'ayant vu que la possibilité de définir rigoureusement chaque terme, n'ont vu qu'une face du langage, et ont tenu peu de compte de tout ce qui fait le charme des langues, tel que l'harmonie, la sonorité et la facilité de peindre par des figures tout ce qui n'est pas du domaine de l'imagination -, aussi Locke fait-il profession d'un mépris souverain pour tout cela : « Tout l'art de la rhétorique, toutes ces applications artificielles et figurées qu'on fait des mots suivant les règles que l'éloquence a inventées ne servent à autre chose qu'à s'insinuer de fausses idées dans Tesprit.... On ne peut regarder les différents traits de Tart oratoire que

LES PRUÎCIPB8. 117

comme de grands défauts dans le langage ou dans la personne qui s'en sert , partout où la vérité est intéressée. * » Oui, si l*on parle de cette rhétorique artificieuse dont on a fait un corps de doctrine, mais non de la rhétorique naturelle qui appelle les passions au secours de la logique. Locke oppose la rhétorique à la logique pour en faire ressortir toute la vanité , et ainsi il met aux prises, légèrement et sans s'en douter , les deux principes constitutifs de la raison, principes dont la lutte fait tout le fond de la question. Locke voudrait bannir les passionsdetoutdiscoursraisonnable,comme servant seulement à entraver la marche de l'esprit humain et obscurcir la raison elle-même. Mais Locke n'abuse-t-il pas lui-même des mots, lui si sévère d'aiN leurs, et porté en toute rencontre à rétablir leur signification véritable , ou au moins à la définir? Si l'on entend par rhétorique un cadre tout fait de lieux communs, rien de plus ridicule et de plus puéril en effet, mais ce cadre n'est pas, à proprement parler, la rhétorique , on a parlé avec éloquence avant qu'il n'ait été imaginé ; il n'est que le fruit de la science. Dans ses données principales , il ne se sépare pas de la logique, car il repose sur l'observation et sur la nature de l'entendement. En ce sens, Locke ne pou-

(l) Essai sur l'entendement humain^ liv. III, cb. 10. Et cette pensée, on en retrouve des traces dans Descartes et dans le père Malebranclie Iiii-roéme, lui d*ailleurs si brillant et si vif dans son style ; c'est qu*il y a lin duel éternel entre la logique et Part comme entre la scieuce et la foi, un gouffre que rinconséquence obligée du dialecticien peut seulement dissimuler.

ISO PEEMliU PAB1IE.

science; aussi, la dénomination d'iMMnme iostrait ayaitelle chez eux une acception tonte difiérente que chez nous. Nous ne donnons guère ce titre à un homme qui cultive les arts en si grand nombre que ce soit, mais à celui qui en possède ou qui est censé en posséder la théorie. Un phy»cien qui nous explique la théorie des sons est un hcmune instruit, c'est un savant ; un musicien qui nous charme par des accords est un artiste. Chez les anciens le mot docius n'avait pas la même valeur que chez nous le mot savant, il s'appliquait indifféremment à celui qui possédait toute espèce de connaissance ; pour dire un bon musicien, ils disaient volontiers un savant dans Tart de la musique. Dans un sens inverse, c'est ainsi qu'Hippocrate était savant et qu'ils disaient Fart de la médecine. C'est que les anciens , si Ton en excepte quelque connaissance en géométrie et dans les sciences naturelles , n'avaieot pas une idée nette de la science. L'art seul était tout-puissant dans l'antiquité comme la science chez les modernes, aussi les anciens n'avaient-ils pas d'industrie; ce mot est tout moderne et même d'invention assez récente, au moins quant à sa valeur actuelle. Toutes les occupations, quelles qu'elles fussent, qui se rattachaient à l'application , se confondaient dans le vague indéfinissable du mot art. Ils ne connaissaient pas non plus notre mot artiste , ce mot est rendu dans toutes les langues anciennes par celui d'habile ouvrier ; nous en abusons bien aussi dans ce sens, mais telle n'est pas au fond sa signification. Nous attachons à un grand compositeur de musique une idée plus haute que celle d'habile ouvrier^ un habile

ouvrier pour nous est un habile artisan , et un artisan si habile qu'il soit n'est pas un artiste, si sa profession ne fait pas partie de ce que nous appelons arts libéraux. Cependant, comme dans tontes les professions, si viles ou si peu importantes qu'elles soient, il faut y mettre quelque invention , plus ou moins d'imagination, ceux qui les exercent en profitent pour se décorer du nom d'artiste. De sorte que Rossini et un coiffeur n'ont pas d'autre mot pour décliner à quelle branche de connaissance se rattachent leurs occupations, et cela, en effet, est impossible; la faute n'est pas dans la langue, elle est dans les choses , et. elle y sera toujours.

Les anciens appelaient art tout ce qui tombait dans le domaine de l'application et de la réalité ; aussi , ceux qui se piquaient de science fuyaient-ils tout ce qui pouvait donner un cachet vulgaire à leur savoir, et s'appelaient philosophes. La philosophie , c'est-àdire quelque chose d'obscur comme cela nous paraît aussi, était l'objet de leurs études, et' ces études, comme nous l'avons dit, embrassaient toutes les connaissances imaginables ; mais en tant qu'elles se rattachaient seulement à la spéculation. La philosophie n'a pas changé de caractère, mais sans voir plus nettement ce qu'elle est en elle-même, nous avons cette supériorité d'avoir tiré de son sein une foule de connaissances spéciales qui prospèrent sans le secours d'aucune hypothèse et sans qu'il soit besoin d'être versé dans toutes les connaissances* humaines pour exceller dans une seule. Par exemple , la chimie et l'ontologie ont sans doute des rapports, mais si éloignés, qu'on peut

être habile dans l'une de ces deux branches de la philosophie , et fort peu dans l'autre. On a donc tiré parti de cette immense différence pour reléguer les connaissances les moins positives, parmi ce qu'on appelle en général sciences morales, et mettre les connaissances les plus positives au rang des sciences physiques, quoique au fond il ^t impossible de dire ce qui sépare les sciences morales des sciences physiques. Toutefois, les sciences morales sont ce qu'os entend actuellement par le nom de philosophie.

Plus les sciences appartiennent à la physique proprement dite , plus l'analyse a de puissance pour les faire progresser; plus elles appartiennent à la philosophie, plus l'imagination devient nécessaire et l'induction d'un faible secours. Aussi, noas nommons science en général tout ce qui est le fruit de l'expérience et de l'observation , ou bien d'une déduction rationnelle et à priori^ comme les mathématiques, tout ce qui entraine l'idée de l'analyse ou d'une méthode, et art tout ce qui est l'inverse de cette méthode, c'est-à-dire tout ce qui est plutôt le fruit de l'imagination que d'une observation immédiate et volontaire; et nous nous sommes débarrassés, sous le nom générique d'industrie, de tout ce qui n'étant que travail à la main ne demande qu'une application manuelle, de sorte que la dénomination d'arts libéraux s'est modifiée dans les langues modernes , au point qu'elle ne ressemble plus en aucune façon a celle des anciens. Pour eux, le terme d'arts libéraux signifiait l'étude des belles-lettres, partage exclusif des enfants ou des hommes de condition libre; pour nous, il s'oppose

LES PRUNCIPES. 123

aux arts mécaniques, en ce sens que Tart n'est assujetti à aucune règle certaine ou nécessaire. Il y a bien un art de penser et un art d'écrire, mais cet art est caché, et ne peut constituer une méthode. Tous ceux qui en ont donné des règles, ou n'ont pu parvenir à faire des élèves qui les égalassent, ou n'ont été euxmêmes que des écrivains et des penseurs médiocres. Nous ne voyons pas cela dans les sciences , les esprits les plus vulgaires en savent aujourd'hui plus que Newton en mathématique , et en chimie plus que Lavoisier ; mais ce qu'il est impossible de leur donner, c'est l'art d'être inventeurs, et tel est l'art.

Nous voyons donc tes mots changer d'acception avec des mœurs différentes, et si les mœurs changent continuellement, les langues va rient comme les mœurs. Vouloir arrêter pour toujours la signification des termes, c'est dire aux mœurs, aux lois, à l'opinion ellemême , vous n'irez pas plus loin ; c'est tarir dans sa source le progrès qu'on a tant à cœur. Or si les mœurs, les lois, l'opinion se développent en passant par une foule de nuances , ne faut-il pas que les langues se modifient en même proportion et prennent des couleurs équivalentes dans la variété et dans Tacception des mots dont elles sont composées ; et ces nuances, n'est-il pas impossible de les préciser? car, en quoi que ce soit, les nuances des choses sont infinies, et quand même elles ne seraient pas infinies, le mouvement, c'est-à-dire le passage d'une nuance à une autre, comme d'une coutume à une autre coutume, est encore infini.

Pour en revenir à la rhétorique , il y a en elle Tob-

1S4 PREMIÈBB PARTIE.

servatioD acquise et fondée sur la nature de Tentendement qui a tous les caractères de la science , et puis Tart qui anime et n'en fait partie qu'autant qu'on est artiste. Autre chose est un rhéteur et un homme éloquent ; Tun analyse toutes les parties du discours et les soumet au crible de l'expérience , l'autre est son guide et lui offre des modèles, car dans les arts on est éloquent et inventeur avant que d'être savant. Le génie domine tout, mais, à son tour, il a besoin de ne pas trop s'égarer, et les règles de la rhétorique sont propres , sinon à le guider, au moins à le soutenir, en tout, la science se mêle à l'art, l'art à l'industrie jusqu'à un degré imperceptible. Néanmoins il fallait caractériser la rhétorique ; il fallait dire à quel ordre de connaissances elle appartenait, il n'y avait pas plus de raison pour Tappeler un art qu'une science : cependant l'usage, par la raison que nous en avons donné plus haut , s.'est déclaré pour la première dénomination, cet usage est-il mauvais? Un philosophe qui prendrait plaisir à rétablir la signification des termes se prononcerait pour l'affirmative, et il n'aurait pas de mal à prouver que la rhétorique est une science * . Ses adversaires soutiendraient le contraire, et il naîtrait de là des querelles interminables dont on aurait mauvaise grâce à accuser le vague du langage , cair en pareille circonstance, qu'est-ce qui brouille tout, sinon l'esprit méthodique des philosophes qui veut toujours trancher du système? mais il n'y a rien de dur et de tranché dans la nature , tout se modèle, tout se

(l) Et quelques' uns l'ont nommée ainsi.

tient, tout s'unit harmonieusement comme les ombres et la lumière dans un tableau, et la signification forcée que Ton veut donner aux mots pour établir un système, grimace tout autant qu'un jour criard en peinture. Nous nous apercevons que, pour rendre notre pensée, nous venons d'employer sans y songer une figure, mais nous laissons tout àlecteurde bonne foi de juger si en cela nous lui avons insinué une idée fausse, et cependant cette figure est très faible; que faudrait-il dire des Orientaux qui ne parlent que par paraboles? il faudrait dire que depuis le commencement du monde jusqu'à Locke on n*a pas su parler.

Les conséquences d'une pareille manière de penser sont immenses, elles ne tendent à rien moins qu'à proscrire l'art. Et, en effet, l'art est ce qui gène les logiciens^ car ils n'ont sur Jui aucune prise, et comme ils s'arrogent le monopole de la raison, ils le refusent à ceux qui parlent autrement qu'eux. Spinoza reprochait aussi aux hommes de faire parler des arbres et des pierres, lui qui n'avait pas reculé devant l'extravagance de faire pendre et rouer la divinité de toute éternité I Aussi n'a-t-il pas manqué de se plaindre, de son côté, que les langues étaient mal faites, et qu'elles étaient empreintes des préjugés populaires. Nous reviendrons sur ce mot préjugés qui paraît ici jouer un rôle assez plaisant. Mais il entre actuellement dans nos vues de faire remarquer la complaisante élasticité que lui donnent de prétendus réformateurs des langues. Qu'entendait Spinoza par préjugés? Tout ce qui ne s'accordait pas avec ses opinions. Qu'entendent les autres philosophes? La même chose. Le mot pré-

128 PRBMliEB PARTIE.

quoi en toute chose? Pourquoi nous gardons de la haine, pourquoi de Tamitié, pourquoi de la reconnaissance, pourquoi de Tamour? C'est là le bourhier des matérialistes. Le sentiment est la première lueur qui éclaire Thomme de génie et Thomme de bien. Les hommes supérieurs dans tous les genres, mais surtout en politique et en morale, sont ceux qui sentent plus qu'ils ne raisonnent, ou qui sentent avant de raisonner. Concevoir ne veut pas dire autre chose, et on conçoit une idée comme une femme conçoit un enfant sans savoir comment. Ceux qui ont soutenu l'égalité des intelligences eussent tout aussi bien fait de soutenir régalité de fécondité chez les femmes.

La conception des idées est représentée dans nos langues modernes par les deux grands mots de création et d'invention. On ne peut rien trouver de plus tranché que la signification de ces deux mots ; et cependant, il arrive un point où ils se confondent, et où on les confond justement. Car, d'abord, pour ce qui concerne le mot créer, il exprime tout un vaste système naturel à l'esprit humain. Avant qu'il y eût quelque chose, il n'y avait rien ; il fallut que Dieu tirât ce quelque chose du néant, c'est-à-dire de rien, qu'il le créât. Que l'on repousse ou que Ton accepte la création, ceci importe peu, tous les hommes ont dû se faire cette idée. Dieu crée l'homme invente , dira-t on -, mais il faut avouer cependant que l'homme fait quelque chose de plus que d'inventer, ou moins que quelque chose de rien. Celui qui a découvert les propriétés d'une aiguille aimantée n'a pas créé la boussole ; à la vérité, il a remarqué ces propriétés, et les a fait servir

Lfes pAiya^BS. m

à son usage. Il en est de même de la vapeur; tout cela étantdansla nature, il n'a fait que le trouver. Les instruments dont il s'est servi étant possibles, il les a encore trouvés; mais celui qui a imaginé la chimère a fait quel • que chose de plus qu'inventer, puisque sa conception n'a pas de modèle dans la nature; et il a fait quelque chose de moins que faire quelque chose de rien, car il a pris les ailes de Taigle, le corps de la chèvre ; et il ne pouvait faire autrement, s'il voulait s'entendre avec lui-même et avec les autres. Voilà donc une création où il y a plus ou jnoins d'invention ; et comme ordinairement iliaut que le principal emporte l'accessoire, on dit création ou invention, selon qu'on voit dominer rimagination ou la logique et le hasard; et il arrive quelquefois un certain moment d'indécision qui fait qu'on se sert d'une expression plutôt que de l'autre, sans trop s'en rendre compte. Mais les logiciens qui rejettent de la langue usuelle le mot créer et n'en veulent absolument pas, et les mystiques qui acceptent cei&otavec toute la force qu'il a dans la Genèse, sont également dans l'erreur. On exclut encore, ou l'on accepte exclusivement, le mot imitation, d'une part, comme exprimant un procédé indigne de l'art, en ce qu'il n'entre danssa signiGcation aucune idée de création, ni même aucune idée d'invention, et de Tautre, comme étant le seul moyen de parvenir à exciter des émotions par l'image de la vérité. Mais c'est un fait que ce mot imitation se perd dans un vague nécessaire avec soQ idée, vague qui donne le change aux deux écoles sensualiste et spiritual iste; car, partant de deux principes contraires, l'une voit la chose dans ses résultats

positifs, et l'autre dans ses résultats négatifs et ▼ap<yreux ; de sorte que celle-ci, par une exagération naturelle, est trop positive, celle-là Test trop peu. H n'en est pas moins vrai que TimitatioD comprend dans son acception les idées de création et d'inTention, au point même où elles paraissent se confondre. L'imitation est donc de sa nature un terme trèsyague, pour peu qu'oD s'âève dans les hautes régions de Fart; mais qui peut, sans choquer le bon sens, songer à le bannir? Tout ne se réduit-il pas à j^etiklr^ fidèlement on à rendre soit les scènesdelanatureréellesou possibles, soit le ccBur, soit l'écrit humain dans ses travers ou dans ses conceptions les plus imaginaires et en apparence les plus folles? Mais qu'est-ce ici que peindre ou rendre^ si ce n'est représenUr, imiter enfin?

Tout en arrangeant, le poète fait passer iéns ses <£uvres sa propre nature, en dose plus ou moins forte; il les anime de sa personnalité, il est original. Mais cette originalité, il en puise une bonne partie dans son époque, et une bonne partie en lui-même, et elle varie, non-seulement suivant les individus et la société, mais suivant leur âge. Aujourd'hui, on ne croit plus & la chimère des Grecs, mais on croit à d'autres chimères -, et chaque individu à chaque époque de sa vie se compose également la sienne. Le talent est de la rendre, c'est-à-dire d'avoir le pouvoir de la faire passer à la réalité extérieure : voilà l'imitation. Mais on n'imitequ'autant qu'on est passionné. La faculté d'imiter se lie donc ici intimement à la faculté de créer, comme elle se lie à la faculté d'inventer. Le mot imiter ou contrefaire la nature est le véritable terme générique,

LES PRINCIPKS. 131

mais il a dans sa signification des différences essentielles et graduées qu'il ne faut pas oublier. Ainsi, U poésie est tout entière dans la supériorité de T homme qui peut la sentir et l'exprimer; il la voit bien dans la nature, mais elle n'y est que pour lui ou plutôt pour lui; car, si elle y était pour tout le monde à un égal degré, tout le monde serait également poète, ce qui serait contre la poésie même qui ne vit que de variété. Pour la faire sentir, il faut donc que le poète la reflète; il faut qu'il décrive tellement les choses que, vues de sang-froid ,elles eussent paru vulgaires au coramundes hommes^ ou au moins indifférentes. Empreintes du caractère de celui qui a pu les rendre comme il les voyait, il fait naturellement passerses sentiments dans l'âme de ceux qui l'écoutent. Mais ce qui est en lui est aussi la nature, seulement c'est, si l'on peut s'exprimer ainsi, une nature qui s'ajoute à une autre pour la compléter; c'est quelque chose d'inconnu au reste de la création et au reste des hommes, et qu'il produit au dehors; a'est le beau dans sa plus haute manifestation; e'est l'âme du poète; mais c'est toujours lé réel r^niu , feint , mile; car nous n'entendons par idéal que ce h quoi l'âme tend toujours et qu'elle n'atteint jamais. La création consiste donc dans la personnalité que le poète tient de lui-même, et l'invention danscequ'U emprunte àla nature extérieure ; et enfin, l'imitation s'entend si l'on considère la vérité des différents caractères.

L'art a pour objet de laire passer dans l'âme de nos semblables les sentiments qui font naitre en nousmêmes le spectacle de la nature et nos plus secrèteâ

t3t PEEMIÉBE PAftTlE.

émotions ^ mais qu'on imite la nature par le moyen de la nrasique, qu'on l'imite par la forme du discours, avec le pinceau ou avec le ciseau, ou bien qa^on se serve de l'architecture; dans toutes ces formes de l'art, ce sera toujours la même nature vue sous différents aspects, ce sera toujours le même esprit, une même forme sociale qui marquera de son caractère indélébile chaque production de la pensée, qui en déposera le germe et l'éditera. Or, qu'est ce qu'une forme sociale, si ce n'est l'opinion? L'opinion n'est donc autre chose que la formule temporaire du beau moral, qui dirige nécessairement les inspirations d'un artiste et les oblige à n'en être que le reflet, la peinture et l'image.

L'homme de goût et d'intelligence imite, le simple manœuvre copie. On copie une machine, une porte, mais on n'imite jamais sans y mettre du sien. Une copie n'est que la réflexion de la nature extérieure sur elle-même; il n'y a en elle aucune invention, aucun cachet d'originalité, aucun fond subjectif; ici les différences s'effacent sous le niveau mathématique, et là où l'uniformité commence l'art s'évanouit. Copier est une industrie, imiter est un art, et l'art est essentiellement distinct de l'industrie qui relève de la science ; c'est pourquoi le phénomène du progrès des arts est bien loin de suivre les mêmes lois que celui du progrès des sciences, puisqu'au contraire c'est par le trop grand usage de la science que les arts finissent par se perdre en dégénérant en métier et en industrie.

Or, c'est l'art qui donne la vie et la forme aux produits de l'industrie, mais il n'en reçoit rien. A la vé-

rite, il s'y mêle tellement quelquefois qu'il est difficile de Ten séparer; de là vient la difficulté de poser les bornes de Tart et celles de la science, difficulté si sérieuse que nous n'avons jamais vu une bonne définition de l'une et de l'autre. Ordinairement on attache la définition à l'objet sans s'aperccToir que les deux contraires s'y mêlent, car il n'est guère d'objet de si mince exécution qui, outre du taitwr, ne demande du ^oâl, c'est-à-dire un certain sentiment d'ornementation qui se rapporte instinctivement à la croyance architectonique qui domine toute la société. Pour l'observer ici, on voit l'immense influence des croyances sur l'art, et de l'art sur la destinée humaine, puisqu'il descend ainsi jusque dans les derniers détails de la vie, et qu'il en est en quelque sorte la réalité intime, et combien il est téméraire devancer qu'il est une science qui doit tout régir et tout faire prospérer. Heureuses nos civilisations modernes si elles parviennent à éclairer les générations sur cette importante vérité I heureuses mille fois si elles ne trouvent pas leur néant dans cette industrie dont elles s'enorgueillissent trop pour en sentir les dangers ! Les barbares du Nord ne sont plus à redouter, mais que de barbares dans le siècle, et d^autant plus à craindre qu'ils sont plus cachés !

L'imitation dans ses données renferme un principe insaisissable, mais réel; il faut donc bien se garder d'entendre l'imitation dans un sens étroit et exclusif, comme il faut se garder d'en proscrire le terme comme le font les Heffelùtes avec une suffisance impardonnable. Les uns veulent de la logique, les autres n'en veu-

134 nEMIÊRK FAKTIE.

leot pas du tout; ils se conteotent d'être impénétrables, de sorte que ees deux extrêmes teodeot à aboutir au mène milieu qui est la perte de tout sens esthétique et de toute raison \ il ne faut qu*ouwir Hegel pour se convaincre qu'un galimatias mystique n'est nullement préférable à d*arides raiaonnemttts, car, pour vouloir séparer Fessence de son enveloppe^ il fait peut-être pire que ceux qui ne voient que Ten- ▼elcppe, il ne voit rien du tout. En Usant les logiciens, l'esprit est presque toujours satisfait, une fois les données acceptées^ en lisant les mystiques, il est rebuté sans que le corar soit satisfait. On ne raisonne pas par le ccBur, ni on ne sent pas par l'esprit» mais il faut satisfaire l'esprit avant tout et n'être pas extravagant. Les logiciens ont sur les mystiques cette im^ mense sopériorilé, qu'au moins ils ont l'apparence de leur côté^ et qu'ils surprennent pour ainsi dire l'adhésion au lieu de torturer l'esprit. Content de tout comprendre, on ne cherche pas à pénétrer plus avant. U rigueur qu'ils mettent à déBnir les mots qu'ils emploient parait un procédé consciencieux bien fait pour en imposer. Mais tout cela n'est que spécieux et cache une pareille inanité. Car, qu'est-ce qu'une langue d'analyse? Une langue d'abstractions et de généralités. Mais est-ce que des abstractions et des généralités ont jamais sufB a une langue? Mettre la perfection des langues dans la rigoureuse signification des termes, c'est tont confondre , c'est vouloir montrer du bon sens aux dépens du sens commun; car une langue doit exprimer les émotions du couir comme les concep-

LES PU5aPKS. 1^

tions de l'esprit; elle doit être aussi CtTorablc a Tart qu'à la science. Or, Tart consiste à émouvoir, et on n'émeut pas avec l'algèbre ; l'intelligeoce abstrait ou divise, le cœur jamais. L'art n'est que le fruit de l'inspiration et de la maturité des croyances ; il germe et éclate avec elles, il ne doute pas, il est secondé par le préjugé qui part du cœur et non par Thypothèse soumise au contrôle de l'esprit : ce qui est cause que le vulgaire le peut sentir tout en ne voyant que du feu dans ses impressions, lorsqu'il veut les soumettre au raisonnement.

L'art est éminemment concret parce qu'il est le produit de la faculté passionnelle ; les langues, sous ce rapport, sont l'expression la plus philosophique des progrès et de la décadence de l'art : pleines de naïveté dans le principe, elles ne savent pas encore rendre toute une série d'idées par un seul mot. Chaque mot, au contraire, est une image* Le poète est presque obligé de rendre une à une toutes ses iropresnons, et d'en faire des tableaux dont la vérité n'a presque pas dépendu de lui; mais lorsque les besoins se multiplient et que l'esprit , perdant de sa première simplicité , passe par une foule de nuances et les confond en voulant trop les généraliser, alors l'art décline. Bien de plus antipathique au langage de la nature et à celui du cœur que les abstractions ; en effet, ce langage ne représente rien par lui-même, il ne peint rien ; aussi, la perte de l'art, c'est lorsqu'au lieu d'imiter la notore dans sa variété, il commence a abstraire et a généraliser ses moyens : les écoles s'élèvent et l'art s'en va. Le mal commence toujours par la poésie pn^rement

dite, le premier de tous les arts, et gagne successivement les autres. Voilà pourquoi les grands poètes et les grands artistes sont venus les premiers, et qu'ils ont été inimitables pour leurs successeurs, c'est aussi pourquoi ils n'ont pu s'égarer ni léguer leur secret à leurs descendants. Une époque produit des écrivains d'un certain caractère qui n'a pas dépendu de ieor génie. La naïveté si admirée d'Amiot n'est que le fruit de son époque, tous ses contemporains ont un langage qui ressemble beaucoup au sien. On pourrait peut-être en dire autant, eu égard aux temps, du sublime de Moïse et d'Homère. La grandeur de leur génie ne s'accordait peut-être pas avec l'énorme supériorité de leur poésie; ils doivent sans doute plus à leur époque qu'à eux-mêmes.

Nous ne voulons en rien rabaisser les grands noms ; et notre faible voix, si faible qu'elle soit, s'est fait une règle de respecter les monuments des âges , nous avons même pris la plume pour en démontrer la nécessité ; mais nous voulons dire seulement que si alors les hommes étaient faits comme aujourd'hui, il fallait qu'ils empruntassent énormément à leur époque, et quant au sentiment poétique et quant à l'instrument de poésie. Il en résulte que ni une langue ni le sentiment poétique ne sont de commande. Et c'est ce qu'ont tout-à-fait oublié les logiciens qui traitaient de J9cy(n^laee ceux qui ne parlaient pas comme eux. Ou il faut qu'Homère soit de cette populace, ou il faut qu'il s'exprime bien. Et si avant eux, on s'exprimait déjà aussi bien, leur invention est plus qu'inutile, elle est déraisonnable.

LES PRIJVCTPES. 137

Les langues, comme expression du beau, suivent le progrès de la pensée dans toutes ses phases, c'est-àdire qu'elles sont essentiellement variables, car à chaque phase de la pensée il y a un beau qui lui convient. De sorte que la perfection des langues, comme celle des sociétés, semble avoir son plus haut degré dans un milieu qui est l'âge mûr, et à compter duquel elles déclinent. Mais l'algèbre ne varie jamais, elle se perfectionne. C'est pourquoi, elle est une méthode, une méthode scientifique, et non une langue; c'est un des moyens qui doivent^ entrer dans la composition des langues, mais non le seul. Car les langues sont l'image de Tentendement et l'expression de la raison humaine ; elles sont donc le produit de facultés différentes par des moyens différents. Ces facultés ellesmêmes ne sont donc au fond que des moyens qui viennent s'abimer dans un retrait idéal. Car quiconque prendrait à la lettre le mot extrême, qui n'accuse que l'impuissance de l'entendement humain, commettrait une aussi grosse bévue que tel qui s'imagine que l'âme universelle est dans une planète. Ainsi, quiconque prenant un des extrêmes, c'est-à-dire un seul principe, s'imagine, avec son aide, trouver la vérité, est en contradiction dès son début, car il a pris pour un principe, c'est-à-dire un commencement, ce qui est aussi un moyen, et comme tel , impliquant les deux contradictoires. Toute langue doit contenir formellement ces deux contradictoires sous peine de n'être pas une langue, et c'est là le cas de l'algèbre ] c'est comme si l'on voulait créer une langue tout exprès pour rendre les idées de sentiment, les affections du

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cœur ^ les mystiques ne tombent que trop dans ces excès, aussi, sont-ils aussi insupportables que lorsqu'un mathématicien veut seulement raisonner sur Tart. Ils sentent, mais ils n'appellent nullement les facultés de l'esprit à diriger et à modérer leurs impressions. Les grands, les véritables poètes sont ceux qui sentent avec une grande puissance, et ne perdent pas la tête pour cela.

La partie esthétique d'une langue n'a que des rapports excessivement vagues et infiniment éloignés avec sa partie méthodique, il faut donc conclure d'une certaine incompatibilité de l'art avec la science, non que cette incompatibilité soit absolue, mais nous disons que la science étant impuissante à prévoir tous les effets de l'opinion, et que l'art dans ses données étant la formule de l'opinion elle-même, la science, lorsqu'on en tient par trop compte, n'a sur lui qu'une action délétère. D'où il faut conclure encore qu'une langue bien faite, une langue exclusivement favorable à la logique ou à la science, est dépourvue de tout charme, de toute faculté imitative, que la méthode qu'elle^ implique ne peut aider à rien découvrir dans les arts, et que ses conséquences morales et politiques subissent par conséquent les mêmes effets.

Nous aurons assez d'occasions de faire ressortir dansMa seconde partie de cet ouvrage le vague du mot liberté, pour nous dispenser de le faire ici ; il en sera de même pour toutes les idées et tous les termes métaphysiques que nous avons passé en revue jusqu'à présent. 11 faudrait faire sur ce sujet un livre tout exprèsj au lieu d'un chapitre qui doit s'enclaver dans

le corps de J'<ouvrage et npii le dominer. Nous observerons seulement que le vague du mot liberté, contenant toute esj^èçe de vague, il n'y a de liberté qu'à cause da vague du langage, et réciproquement, c'est pourquoi tou^ lesxnotsqui, par leursignificatioa, ont uneétroite connexion avec l'idée de liberté sont les plus vagues : tel est le mot /«care,qui n'a jamaispu et ne pourra jamais être défini , parce qu'il repose entièrement sur la liberté qui est indéfinissable de sa nature. En effet , le luxe ne vient que de la comparaison ^ -ce qui «st iuxe pour l'un , n'est pas luxe pour l'autre. Le luxe tient à la beauté , à la grandeur , à la richesse , tous termes relatifs et qui ne peuvent jamais être que relatifs. Dans un village on sera riche avec mille éous de rêvenu , on sera pauvre partout ailleurs. Partout, on sera riche ^ l'on sait se contenter de peu , et on sera pauvre partout si l'on est dissipateur, quelque grande fortune que Ton ait. Mais chercher à définir tout cela, c'est chercher la pierre philosophale. Il en est de naéme si l'on cherche à arrêter les effets du luxe en cherchant la richesse, car alors on cherche de &it une définition. A cet égard les hommes les plus sages se sont complètement (rompes.

Tout en proscrivant le luxe, l'immortel auteur du Télémaque encounage le commerce, st en outre, il »e peut se décider à bannir lesisrts. La peinture^ la sculptore ne luip^iraisseutpts des arts qu'ilsoit permis d'à-bandoquer. Mais maUteureusement on n'u jamais vu fleurir ces arts où il n'y avait pas de luxe et même un grand luxe. En effet, ils sont l'idéal de la forme et du goût et ne supposent noUeinent ie mépris deschoses re^

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cherchées. Il sontdeplas Tidéal de l'atile. Si le goût d'ane nation n'est pasjcultiyé, comment se déyelq[>peni legénied'onartiste?Riennese fait qui ne demande toat ensemble dn goût et do savoir dans sa confection ; et si, à l'exemple de Diogène, on ne trouve pas qu^ane écuelle de bois est encore de trop pour boire et manger, ce ne sera pas an grand luxe de la faire en faïence ^ il n' y a pas de raison pour qu'elle ne soit pas en porcelaine. Que coûte-t-il de plus que votre vaisselle ait une forme élégante au lieu d'une forme commune et désagréable? Ne vous applaudirez-vous que quand vous serez entouré d'hommes inintelligents et maladroits? Il voas faut donc nécessairement distinguer les ouvriers habiles de ceux qui ne le sont pas, et donner l'essora leur génie. Ainsi commencent tous les arts qui servent à la décoration. Les meubles faits par les hommes habiles, si simples qu'ils soient, sont recherchés^ on perfectionne insensiblement, et l'art envahit tout sans que Ton ait pu arrêter ses empiétements. L'art n'est en toute chose que le plus haut degré du luxe ; le seul luxe de la matière n'a jamais été celui d'aucun peuple. Or, il est impossible de tronquer une progression : si vous retranchez les moyens, il ne reste que des extrêmes qui n'ont entre eux aucun rapport ^ c'est frapper à côté du but; c'est tout anéantir. Le luxe des haras n'est que pour encourager les bonnes races chevalines; le luxe de la pâtisserie est la perfection de Fart de travailler le pain *, enfin le luxe suit la même règle que la morale. L'industrie et l'art ne peuvent pas plus progresser sans luxe, et même sans un idéal de luxe, que la morale elle-même. La virginité n'est.

qu*0Q nous pardonne cette expression qui fait mieux comprendre notre pensée, en quelque sorte, qu'un luxe moral, et de même que la virginité a encore un idéal de perfection, de même toute espèce de luxe doit avoir le sien, et y tendre librement. Si Ton disait à un poète : Yous vous arrêterez à telle ou telle description, à telle ou telle image, il n'y aurait plus de poésie, il n'y aurait plus d'art. Ce serait pire encore si on lui disait : Yous n'emploierez que la logique dans vos discours ordinaires, et vous ne vous servirez de la rhétorique que pour chanter des hymnes en l'honneur du Très -Haut, il résulterait de ces habitudes des productions fort peu capables d'honorer la Divinité. Nous croyons donc le luxe des parures et des ameublements inséparable de celui des tableaux et des statues, aussi inséparable que ce dernier luxe l'est du luxe des édifices publics et privés. 11 est vrai que les Romains bâtissaient des temples aux dieux avant que les grands n'eussent des palais, mais il ne faut pas oublier que les Romains tiraient tous leurs habiles ouvriers de la Grèce. Ils n'attachaient d'importance qu'à la guerre et à une vertu faite pour l'éterniser. La contradiction était pour eux de dépouiller les autres et de ne pas s'enrichir. Enfin nous croyons le luxe inséparable de la richesse ^ or, la richesse n'a pas de dernière expression.

Le luxe tient en outre à l'opinion ; il est de son essence de toujours varier ses effets : costumes, édifices, ameublements, tout change j c'est une nécessité des choses. Or,le changement lui*même est un luxe, l'utilité des choses change elle-même, il n'y a que la nécessité

14S PRKIIIÈRB PAKTIE.

qui M change pas, la raison mathématique, la science ; enoore la science progresse-t-elle. La science de faire une table ne varie jamais, mais on peut lui donner trois pieds an lien de quatre par des motifs puisés très souvent dans les prqugés. On peut la supporter par des colonnes torses, droites ou cannelées, mais elle devra toujours être faite d'après les lois de Téquilibre; c^est pourquoi Fart ne peut exister sans Topinion, car il n'y a que l'opinion qui crée, parce qu'il n'y a qu'elle qui change. La poésie, comme la morale, ne vit que de variété. Aussi Part agit sur les besoins du cœar comme l'industrie sur ceux des sens : là c*est l'amour, ici la sensation. Le bonheur ne peut consister seule» ment que dans la sensation, car la sensation n'est pas tout, le seul eonfariable a quelque chose de répugnant. Il y a quelque chose en dehors des besoins matérieh^ en dehors du mondcNSensible qui n'est ni science ni industrie, et qui, au contraire, s'éteint par la trop grande importance que Ton attache aux besoins de la vie, quelque chose de très réel, un signe représentatif de la foi, comme l'industrie en est un de la science, et ce signe, c'est l'art. On ne peut donc connaître et croire sans que la science et la foi rayonnent dans le monde sensible leur réalité intellectuelle et morale, et coopèrent chacune, dans son sens, aux progrès physiques et moraux du genre humain, à son bonheur. Et le bonheur, c'est l'émotion ajoutée au plaisir, tel est le but de toute poésie. Les moyens d'atteindre au plus grand bonheur possible sont Tobjct de toutes les institutions politiques et religieuses, et en font une nécessité, c'est-à-dire qu'ils supposent une règle pour

leur emploi. De sorte que toute variété, toute beauté dans Texistencey tout perfectionnement, tout bonheur, aboutit aux transformations sociales ou politiques. Aussi est-ce là qu'est la source de toutes les «notions de rhomme, parce que ce soAt ces transformations qui font tout renaître sous une lorme nouvelle; le secret de toutes ses jouissances est dans la nouveauté des scènes, dans la variété des sites» dans la fécondité des événements, dans la connaissance ou dans la vue de choses înconnues.En vain a-t-il présents à l'esprit les plus beaux théorèmes et devant les yeux les tableaux les plus séduisants, si tout cela lui est familier, il s'ennnie. L'amour du luxe n'est que le désir de cette variété , l'ambition des choses nouvelles et ornées qui fait trouver une satisfaction momentanée dans leur possession, un grand désir de se distinguer, d'être heureux et de le paraître. Exciter l'envie par son bonheur est une jouissance qui le relève.

La richesse a donc une fin autre que la satisfaction des besoins matériels, car si tous les désirs venaient à se concentrer sur ces besoins, on ne vivrait pas en homme mais en brute, c'est lorsque les riches pensent à autre chose qu'à l'utile qu'ils montrent un caractère élevé. L'utile est d'ailleurs comme le luxe, il se réduit à rien, comme le témoigna l'exemple de ce paysan de Montaigne. C'était en plein hiver, ce pauvre diable vaquait en chemise sur le seuil de sa porte à ses occupations. Un riche dn voisinage, hi&i emmistoufflé dans ses fourrures de martre, lui demanda comment il pouvait tenir au froid avec un pareil costume. Celui-ci lui répondit naturellement : «Et vous, monsieur? vous ne

144 nmites PMMmt.

voMToilflspatkifMe. Eh bien! moi, je mis IMI /(mi.* Cet hoflune ne devait pas être lalhercm^ d'autsal moins qa'il ne tentait pas son bonhenr, el qo*ilr^gar^ dait son indigenee comme quelque chose de naturel. En eflEet, celai qoi n'a que do pain mc a manger, et dm haillons poor se cooTrir, n'est ordinairement malheareoz qoe parce qu'il en voit d'autres qui ont de besux habits et qoi se noorriswnt de gibier; car si toot le monde était comme loi, il n'y penserait pas. C'était ii toot le fond de la pensée de Jean-Jacqoes. De même, par la loi des contraires, le riche n'est réellement heoreox que de ce qo'il Toit manqœr aox aotres ; il oe sentirait pas davantage son bonheor qoe le pauvre ne sentirait son infortone, si l'indigence était le partage de tous, la pauvreté de toos est la richesse de tous et réciproquement. Mais c'est là on état qoi, s'il a jamais pu exister ches qoelques peuples sauvages, ne peut durer: les hommes ont toujours hâte de s'en délivrer. Un sauvage arrache la chevelure de ses ennemis et s'en pare. On en a trouvé qui portaient au bout do nez nos insignes, et qui se croyaient infiniment supérieurs à (oos ceux de leur nation. Si tous en avaient eu de pareils, ils auraientdédaigné ce vain ornementouen eussent ajouté un autre. Il n'y a certainement pas là jouissance maté* rielles'il y a richesse; il y a tout ensemble l'orgueil qoi s'admire lui-même et la vanité qui veut être admirée des autres.

L'orgueil, l'ambition et la vanité sont des passions qui ne font qu'une très petite part aux sens; elles tiennent aux besoins de l'imagination, et éloignent l'homme d'une vie trop plantureuse, en lui faisant en-

trevoir d'autres jouissances que le boire et le manger*, jouissances plus nobles, quoi qu'on dise, lorsqu'on n'en abuse pas Jouissances qui contrebalancent les effets des plaisirs sensuels. Ainsi, tel économise toute une -année sur sa table pour briller un jour, et cela vaut mieux que s'il avait dépensé son argent à se donner des indigestions. 11 est avare comme ces matelots qui retranchent toute l'année de leur ration d'eau-devie, pour fêter dignement leur saint patron *, mais ceux-ci se conduisent comme des pourceaux, et le vaniteux se conduit comme un homme. Il y b donc dans la vanité quelque chose de relevé aussi bien que dans l'orgueil et l'ambition. Pour ce qui est de la pure avarice, c'est l'excès des esprits maladifs qui ont toujours peur de manquer; mais les vrais orgueilleux et les vrais ambitieux ne sont jamais avares. Il y a un noble orgueil et une ambition légitime. La vanité, qui n'est qu'un dérivé de ces deux passions, participe de leurs nuances. Sans la vanité la vie perdrait tout son charme, car la vanité tient aux petites choses, et les petites choses se répètent sans cesse. Ainsi qu'on ne dise pas, comme dans ces derniers temps, que la vanité est le produit factice d'un milieu social antipathique avec la nature de l'homme, c'est choquer toutes les règles du bon sens. Toute vertu est entre deux vices, et tout vice est un contraire qui sert à déterminer le milieu et répreuve; mais entre le milieu et les extrêmes les nuances sont infinies, tout n'est donc pas vice et abus, aussi bien qu'il est impossible d'assigner un terme aux nuances sans tomber dans l'arbitraire.

Tout a son idéal, la philosophie est l'idéal de toutes

les sciences et de toutes les croyances; et c'est parce que sa culture n'est pas directement utile, qu'elle é'ève l'esprit de rbomme; c'est le luxe des hautes intelligences. On n'arrivera jamais à une vérité dernière en philosophie, plus qu'à une dernière transformation, à un dernier degré dans le luxe ; ces deux négations n'en font qu'une. Car une dernière formule dans le luxe serait une dernière formule sociale, ce serait l'anéantissement du luxe, de l'art, de la morale et de la science d'un même coup.

Arrêter les progrès du luxe, ce serait arrêter les progrès de l'esprit humain; chose aussi impossible que d'arrêter le cours d'un fleure. Mais il y a une grande différence entre la liberté du luxe et la liberté des penchants^ une si grande, que gêner le luxe, c'est gêner la liberté de l'homme, c'est lui ôter l'occasion du combat et le mérite du sacrifice ; c'est entreprendre de le mener comme on mène les enfants par des lisières, et c'est ce que nous prouverons subsidiairement dans la seconde partie, en traitant spécialement de la liberté dans tous ses sens.

En attendant, la conclusion de ce chapitre et même de toute cette première partie est que les langues humaines seront toujours plus ou moins celles dont parle Ésope, et non celles dont parle Condillac ; ce qui détruit de fond en comble toute théorie de la certitude.

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