CHAPITRE VI
Rapports de la cerlilude avec la liberté, au point de vue politique.
L'iDstinct des animaux est ce qui les coodamne à rimmobilité. Us savent trop en naissant pour apprendre quelque chose, et lorsque nous admirons leurs travaux ou leurs actions, ce n'est pas à eux que se rapporte notre admiration, mais à celui qui a fait, en les créant, éclater sa sagesse et sa puissance dans la variété de ses productions. En effet, toutes ces savantes combinaisons que nous admirons dans les abeilles, par exemple, ne reseroblent en rien à ce que nous sentons en nous d'intelligent et de libre, car ces animaux faisant tout ce qu'ils veulent faire, et ne voulant que ce qu'ils font, n'ont point d'idéal, ils sont parfaits, et partant, ils ne sont pas libres; car la liberté ne va pas avec la perfection sans la toute-puissance. Mais nous sommes dans Tétonnement que Dieu ait pu faire, par d'aussi petits animaux, ce qui, chez rhomme, est la marque d'une haute moralité ou de profondes études, et en eux, au contraire, celle d'un instinct aveugle.
Cependant les abeilles vivent en république, elles possèdent la forme de gouvernement en apparence la plus appropriée au développement moral. Il en est de même du cheval et de Téléphant: tant qu'ils con-
LES CONSÉQUENCES. Itl5
servent l'indépendance de l'état sauvage, leur instinct, leurs mœurs ne sont pas moins dignes d'admiration ; mais les ruses qu'ils emploient afin de pourvoir à leur sûreté, ils lesemploient depuis le commencement du monde, et ils seraient absolument incapabks d'acquérir des connaissances par eux-mêmes, si l'homme n'était intéressé à les instruire. Mais enfin ils sont susceptibles de développement, qualité dont les abeilles, les fourmis et les castors sont absolument dépourvus. Aussi avec plus d'intelligence la forme de leur gouver> nement est-elle infiniment moins compliquée et moins savante, comme si la nature avait prévu pour eux une autre destinée. Libres, le cercle de leurs idées a les bornes de Tinstinct, sous le despotisme de Thomme il s'agrandit au point qu'ilsdeviennent capables d'une certaine responsabilité morale. On peut en dire autant du chien qui n'est guère qu'un loup dans les bois. L'essence de la liberté n'est donc pas tant dans l'absence de toute supériorité réelle, que dans la connaissance. Car c'est le degré de connaissance qui détermine celui de la responsabilité morale. On ne s'avisera jamais de punir une abeille et on punira un cheval ou un chien ; mais, malgré tout, on ne saurait dire que ces animaux soient libres par eux-mêmes, car ils ne tiennent leur développement moral que de l'homme seul, et pour eux, la conscience du bien^t àa mal se réduit à l'obéissance. Il n'est donné qu'à l'homme de s'instruire par la tradition, aussi n'y at-il aucune forme de gouvernement qui lui soit propre, car Texpérience, en reculant continuellement l'horizon de ses idées, lui inspire le désir d'amélio-
ror son sort ^ il cherche le bien dans le mieux, et le bien lui échappe sans cesse. Seul il reste isolé au milieu de la création avec son cortège de misère et d'imperfection, mais aussi avec sa grandeur et sa liberté.
G*est au gouvernement qu'aboutissent tous les progrèsdeTesprithumain. Car, supposons que les hommes soient parfaitement gouvernés, nous devons supposer, en même temps, Taccord de tous les intérêts et la satisfaction de tous les désirs; car, dès que les hommes sont heureux , ils ne doivent plus endurer de privations, autrement ils sont plus ou moins heureux, ils peuvent être dits ou crus misérables. Ils sont donc heureux, et les différents peuples qui habitent la surface de la terre , et qui sont séparés par des barrières naturelles, telles que des rivières, des lacs, des montagnes, des mers» des forêts, qui habitent des climats divers et opposés, qui diffèrent de conformation, de mœurs, de langage, de religion, sont d'accord entre eux sur la manière dont il importe de se gouverner; ces peuples, par conséquent, vivent tous, à l'égard les uns des autres, dans unepaix profonde, non-seulement tous ces peuples, mais tous les individus qui les composent, car une confédération de peuples ou une confédération d'hommes, cela ne diffère pas en principe. Us vivent en paix, c'est-à-dire qu'ils sont tous également satisfaits de leur sort jusque dans les plus petits détails, car quelles sortes de relations ne comprend pas la science de gouverner? Tout rentre dans ses immenses attributions, et elle se rattache aux plus mystérieuses profondeurs que l'intelligence puisse atteindre. D'après notre hypothèse, la science et l'industrie
seraient dans un état de perfection qu'il nous est impossible d'imaginer présentement, puisqu*avec la science parfaite du gouvernement toutes les conceptions de Tesprit humain devraient être également parfaites. Car on ne peut nier que les sciences et Tindustrie n'aient une immense influence sur la destinée sociale, et que supposer la société arrivée à son dernier terme de développement, c'est supposer, en même temps, que tout ce qui concourt à son amé/ioratian et à son embellissement ne saurait être plus parfait. Car ne voyons-nous pas que la poudre, l'imprimerie, la vapeur, la boussole, sans compter une foule de dé* couvertes tout aussi dignes d'intérêt, mais dont l'importance est secondaire, eu égard à l'immense portée des premières, ne voyons-nous pas que toutes ces découvertes ont opéré d'étonnantes révolutions dans les mœurs et la législation? Ne voyons-nous pas qu'elles ont changé la face du monde? Comment ne pas conjecturer que, dans, la suite des siècles, des découvertes encore bien plus importantes viendrout opérer de plus grands changements, que la politique suivra le progrès de ces découvertes, et que les formes nouvelles que ce progrès amènera infailliblement ne peuvent être prévues par une forme unique et fatale? La variété dans les formes politiques d'une part,
I immobilité d une autre, sont ce qui distingue l'homme des brutes. Ce n'est que par l'incertitude que l'homme est perfectible, par des tâtonnements dans la manière de se gouverner. Il n'est libre qu'à cette condition.
II n'a pas pour lui l'instinct, il n'a pas dans une autre espèce de supérieur immédiat qui lie sa volonté aune
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«lostinée étrangère, et, à moins que d'avoir an sort inférieur à celui de son chien , il ne devait pas être obligé, par une loi fatale, à vivre d'une certaine manière déterminée, par nons ne savons quelle magie des nombres , quelles qualités occultes qui en feraient le rouage d'une machine.
Le vague de l'opinion et du gouvernement est, pour lui, ce qui constitue la liberté, et ce vague est aussi ce qui l'assujettit à son semblable. L'homme est libre par sa raison, mais il n'est pas toujours libre, et il ne l'est jamais absolument dans ses relations politiques, puisque ces relations sont essentiellement variables, précisément à cause de la liberté, c'est-à-dire qu'elles l'assujettissent plus ou moins selon la forme des institutions. La servitude politique milite en faveur de la liberté morale. Il est donc nécessaire d'établir ici que, si l'homme est né libre, c'est comme être raisonnable; toute autre manière d'entendre cette liberté native est arbitraire et gratuite. L'homme est né libre encore, en ce qu'il est, par son intelligence, au-dessus des animaux les plus intelligents, parce qu'il règne sur tous, parce que, pris en son genre, il n'est soumis qu'à sa volonté; l'homme est gouverné par l'homme; mais cette volonté, il y a bien des manières de l'entendre. La nature des éléments dont elle se compose est si variée, que la sujétion de Thomme devient souvent plus dure que celle des animaux dont il sait dompter le naturel pour les associer à ses travaux ; mais, encore une fois, cette sujétion n'a rien de définitif comme celle des abeilles à la ruche, ou du chien à son maître; elle atteste la liberté en ce qu'elle est suscep-
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tible de plus ou de moins, la liberté politique n'est que moins de servitude, la servitude moins de liberté. La grande erreur de Hobbes est d'avoir voulu formuler Tidéal de la servitude politique-, celle de Jean- Jacques Tidéal de la liberté politique, ce qui est tout aussi impossible que de formuler celui de la liberté ou de la servitude morale. C'est en vain qu'ils se sont efforcés de distinguer entre liberté politique et liberté morale, rien ne se sépare impunément ici, tout s'enchaîne, tout se tient, tout se confond dans les nuances les plus imperceptibles et les plus délicates. Une erreur en philosophie ne manque jamais de se traduire en politique par de déplorables conséquences ; c'est le lieu d'enfermer les opinions excentriques en matière politique dans l'éternel dilemme.
D'une part, on dit: La société est volontaire,car tous les hommes sont libres, et comme la liberté suppose le choix, toute association se forme en vertu d'un contrat, donc toute société a pour base un contrat.
D'autre part, on dit : La société a pour but de rendre l'homme heureux et non libre, donc Thomme ne peut être heureux qu'en société; mais Tassociation des intérêts repousse le morcellement, donc il n'y a pas de contrat. Examinons :
S'il existe un contrat dans la nature des choses, ce contrat doit être légal ou antérieur à la loi, ou la loi elle-même.
Or, toute loi dérive d'une nécessité qui la provoque^ la loi ne peut donc être que cette nécessité elle-même. Mais qui parle de contracter , parle de choisir, et l'on ne choisit ni Ton ne pactise avec la
nécessité. De sorte que la faculté de contracter ne peut être qu'une loi nécessaire si elle existe. Existet-elle?
Il est évident que la promiscuité des sexes est une loi nécessaire qui n'admet pas de contrat ni de choix dans l'observation de ses commandements, en tant qu'il s'agit de l'économie générale des choses, ni même en tant qu'elle s'adresse à l'individu. Le désir de propager son espèce est dans la volonté de tons les animaux, et de chacun d'eux en particulier. Mais dès que deux volontés sont en présence, il y a choix et consentement mutuel; il y a une raison pour s'adresser à celui-ci plutôt qu'à celui-là. Quelle que soit cette raison, il y a un contrat tacite, la formule et l'écriture ne signifient rien, car dès qu'il y a consentement, il peut y avoir dissentiment. On voit que la faculté de contracter est nécessaire, et que le contrat est libre et ne saurait être que libre, enfin qu'il est nécessairement libre, et c'est la concurrence qui cause cette liberté. Donc la concurrence n'est que l'expression même de la liberté.
Ce que nous disons de la promiscuité des sexes, on peut le dire de tout, à plus forte raison, car la propriété de son propre corps est la première des propriétés, celle qui assure toutes les espèces de libertés possibles. De là on peut et on doit inlérer qu'il y aura toujours une éternelle scission dans les opinions et les intérêts des hommes, et que cette scission étant antérieure au contrat, en fait généralement une obligation, et individuellement une occasion de choix et un motif de guerre.
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Mais ici nous ne triomphons que d'un sophisme contemporain. Il nous reste encore à repousser celui du dernier siècle, qui admettait le contrat comme base des sociétés politiques, car Terreur, pour être bien différente, n'en est pas moins grave.
La faculté de contracter suppose un pouvoir quelconque, car faculté ne veut pas dire autre chose ; elle suppose régalité des contractants au physique comme au moral. Si, dans l'exemple précité, l'égalité physique n'existe pas, la volonté générale pour obvier aux grands inconvénients qui naîtraient de cette dispro^ portion est intéressée à l'y mettre, elle modère tout; d'ailleurs la violence , en pareil cas, toutes les fois même qu'elle est efficace, fait toujours une triste conquête dont peu se soucient. Mais dans les intérêts politiques, l'égalité est nécessaire, et cette égalité n'existe pas toujours, elle n'existe même presque jamais entre les pouvoirs, nous voulons dire entre ceux que partagent des opinions différentes, et comme le contrat n'a de valeur, est-il dit dans les livres les plus démocratiques, qu'autant que les parties sont intéressées à en observer les clauses, il arrive que celui qui se sent le plus fort ne veut plus reconnaître ses engagements, parce qu'en effet, il n'est plus intéresséà les maintenir. Le contrat ne peut donc suivre que les formes politiques, il n'en est vraiment que le serviteur; mais civilement il a toute la consistance de l'établissement po litique. De sorte que , pour qu'un contrat civil soit violé, il faut qu'un gouvernement soit sans force et que l'anarchie règne dans l'État. Ainsi, le respect des conventions signifie la force du pouvoir , mais n'est
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pas ce pouvoir même. Ici le contrat est légal, il est poetérieor à la loi, c'est Tassociation réfliekU des intérêts, c*est le droit on Téquité. Mais dans les choses il n'y a pas que cette associaticm, il y a encore Tasseciation spontanée, Fonité eemirale, qni contrebalance dans ses eflbts l'onité de frûctiam, c'est toujours le duel étemel. La liberté subsiste entre ces deux extrêmes de la pensée ; car si l'association ^ontanée, soit par ]a science, soit par la foi, soit par la force matérielle, l'emportait pour toujours, où serait la liberté? Si l'unité de fraction revendiquait ses dr&Us, au point que dans la société il n'existAt plus que des individus qui voulussent tout rétablir & leur manière, où serait-elle encore 7 La vraie liberté politique consiste donc dans un idéal milieu de la raison que les hommes doivent s'efforcer d'atteindre par la sagesse, par la prudence et par les sacrifices. C'est de cet idéal dont nous allons maintenant nous occuper, car il nous reste à légitimer le sacrifice.