‹ De la colonisation chez les peuples modernes (volume 2)Chapitre 103 sur 154 · LA COLONISATION BRITANNIQUE · texte numérisé non relu

LA COLONISATION BRITANNIQUE

— l'hindoustan

par des gouverneurs spéciaux, dont chacun était assisté d'un Conseil composé de trois membres ordinaires et du général commandant la présidence. Sous les ordres des gouverneurs et des conseils agissait une nuée de fonctionnaires européens : les indigènes étaient systématiquement écartés de toute fonction. Ce système équivalait à la mise en exploitation de l'Inde et de ses habitants, qui étaient méthodiquement pressurés.

La période qui suivit les réformes de la Compagnie fut signalée par de nombreuses guerres, spécialement dans le nord de l'Inde. Le pouvoir de la vieille dame de Londres avait été prolongé en fait au delà du terme marqué par le bill de 1833, et Hlindoustan était soumis à une sorte de double gouvernement ou plutôt à une double action, partant de la Compagnie et de la Couronne, quand la terrible révolte des Gipayes et les inquiétudes qu'elle donna en Angleterre amenèrent le gouvernement britannique à supprimer radicalement la Compagnie et à remplacer des compromis boiteux par un système fait d'une pièce et bien coordonné. Le dernier gouverneur, pour le compte de la Compagnie, lord Canning, eut l'honneur d'être le premier vice-roi de la reine d'Angleterre dans l'Hindoustan. L'on commença par fondre tous les régiments européens dans les cadres de l'armée britannique, malgré les réclamations des officiers de l'armée royale, qui ne voyaient dans leurs collègues cie l'armée de la Compagnie que des parvenus. L'on créa un Conseil législatif, siégeant à Calcutta, dont les membres furent nommés par le gouverneur : on a représenté cette institution comme une pierre d'attente sur laquelle devait s'élever plus tard une assemblée élective constituant une sorte de parlement indien. Violant les anciens principes, l'on admit les indigènes dans une certaine mesure à la gestion des affaires publiques : plusieurs d'entre eux eurent entrée au conseil de Calcutta. L'on vit des chrétiens, des parsis, des musulmans et des brahmines siéger côte à côte pour légiférer en commun. Les présidences de Madras et de Bombay eurent des conseils analogues. Enfin la direction souveraine émana d'un ministère responsable siégeant à Londres.

On opéra une reconstitution des circonscriptions administratives; l'on démembra l'immense présidence de Calcutta et l'on créa un gouvernement des provinces Nord-Ouest. On se préoccupa d'imprimer un grand développement à la prospérité matérielle de l'Inde par la création de nombreuses voies ferrées et télégraphiques. La guerre d'Amérique développa dans d'énormes proportions la culture du coton.

Depuis lors, l'opinion publique et le Parlement ont mis la main sur les affaires de l'Inde : toutes les questions qui intéressent ce vaste pays sont discutées dans tous leurs détails; des solutions

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nouvelles sont préparées ou tentées ; la gestion est sévèrement contrôlée, et fort souvent le gouvernement intervient pour protéger les indigènes contre les fabricants ou les industriels européens, qui les voudraient indûment exploiter : c'est ce qui a eu lieu, il y a une vingtaine d'années, dans une affaire qui fit beaucoup de bruit, celle des fabricants d'indigo et des paysans voisins de leurs établissements. Les questions de douanes, d'impôts, sont l'objet de nombreuses, intelligentes et persévérantes études. « La landtax, levée dans les possessions anglaises de l'Inde, dit un historien des impôts, M. de Parieu, est considérée comme ayant été, dans l'origine, une rente sur le produit du sol, accrue seulement d'un supplément d'exaction, qui seule méritait exactement le nom de taxe. La prétention du gouvernement britannique est d'avoir renoué son droit à celui qui appartenait aux gouvernements précédents à titre domanial, ou même d'être resté au-dessous de ce droit de rente foncière. Le gouvernement anglais a ajouté à cette limite une détermination de permanence dans le produit de l'impôt, qui a laissé entièrement aux tenanciers [ryots, zumeendar)\s profit des améliorations agricoles qu'ils ont pu effectuer. Ce fait est du moins très certain et très notoire en ce qui concerne le Bengale On a proposé même, du moins dans des écrits économiques, de rendre l'impôt du Bengale rachetable comme la landtax britannique (1). » Le produit de l'impôt foncier aux Indes n'en est pas moins très élevé. M. de Parieu citait, d'après M. Hendricks, les chiffres sui vants : Bengale, 4,668,000 livres sterling; provinces du Nord-Ouest, 5 millions, de livres ; Madras, 3,642,000 livres ; Bombay, 2,846,000 livres ; Punjab, 954,000 livres ; l'ïnde entière, 17,110,000 livres sterling, soit près de 430 millions de francs ; mais ce chiffre, si considérable qu'il soit, peut être regardé comme modéré relativement à l'étendue du pays. Les taxes autres que l'impôt foncier furent aussi l'objet de sérieuses études et d'importantes réformes. Un habile administrateur, M. Wilson, voulut importer aux Indes le système des réductions de taxes pour augmenter le rendement : un très grand nombre de droits furent diminués, quelques-uns de moitié. L'on introduisit, il est vrai, l'impôt sur les patentes et l'impôt sui le revenu, mais dans des proportions très modérées. On a dépensé des sommes considérables en travaux publics, soit : 4,528,300 livres sterling (113,207,500 francs) pour l'exercice 1862-63 et 4,994,60C livres sterling (124,865,000 francs) pour l'exercice 1863-64. Le gouvernement s'efforce de développer l'instruction, mais jusqu'ici soe action a encore été bien faible. En l'année 1860-61 il n'y avait quï 800 écoles gouvernementales fréquentées par 45,000 écoliers,

(1) E. de Parieu, Traité de» impôts, %• édit., t. I, p. 180.

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c'était, il est vrai, 100 écoles et 5.000 écoliers [de plus que l'année précédente. L'autorité morale des Européens s'est agrandie et est parvenue à triompher de plusieurs importantes superstitions. Les sacrifices de suttees (femmes brûlées sur la tombe de leurs maris) ont complètement cessé. D'un autre côté, la police matérielle a fait de grands progrès, et la fameuse corporation des Thugs (ègorgeurs) ainsi que la juridiction spéciale qui avait été créée pour la combattre, n'existent plus que dans les colonnes des petits journaux parisiens et dans l'imagination de leurs lecteurs. Entre autres réformes importantes, il ne faut pas oublier que l'Angleterre a concédé à la population indigène la liberté de la presse la plus complète ; et que, d'un autre côté, le recrutement des fonctionnaires civils a lieu dans une large mesure, au moyen de concours. Dans ces dernières années, toutefois, la liberté de la presse a été de nouveau limitée.

Voici quelques détails statistiques sur l'Inde. La superficie du sol est de 964,993 milles carrés, Etats feudataires non compris, et avec ceux-ci de 1,560,160 (1) milles carrés, soit 4,056,000 kilomètres carrés en chiffres ronds, ou sept fois et demie environ la superficie de la France. La population était, en 1850, de 123,931,369 âmes ; en 1861, de 143,271.210; en 1871, de 191,018,402, et en 1891 de 221,172,952 et avec les Etats feudataires de plus de 287 millions d'âmes. A l'heure actuelle (1902), elle doit atteindre environ 300 millions (2). La valeur totale des importations montait, en 1899, à 962,781,650 roupies ou.au taux fixe de 1 sch. 4 par roupie, 1,608 millions de francs ; en 1878 elle n'était que de 588,196,440 roupies, en 1865 de 495,142,150, en 1856, de 252,447,820 roupies. Les importations ont ainsi presque doublé depuis 1865, évaluées en roupies. Les exportations étaient, en 1856, de 236,394,350 roupies ; en 1860, de 288,892,100 roupies; en 1805, de 694,717,940; en 1870, de 535,137,280; en 1878, elles ont atteint 674,333.240 roupies, et en 1899 elles se sont élevées à 1,170,700,320 roupies, soit au taux fixe de 1 sch. 4 pence par roupie, 1,955 millions de francs : il y avait eu une décroissance sensible de 1865 à 1878 : il ne faut pas oublier que la guerre de Sécession aux Etats-Unis avait ouvert un débouché énorme au coton de l'Inde. De 1878 à 1899, sous l'influence du développement du réseau des chemins de fer et de la réduction des tarifs du canal de Suez, peut-être aussi de la grande baisse de valeur du métal d'argent, l'étalon monétaire du pays,

(1) Tous ces chiffres, comme presque tous ceux des statistiques anglaises, varient dans les divers documents oliicicls. Ceux-ci sont empruntas au Colonial Slalislical Abslract pour 1899, public en 1900.

(2) Le recensementde 1901a relevé 230,000,000 d'âme* pourl'Inde sans IesEtats feudataires; lapopulationtle ceux-ci étant de 66 millions dïimes en 1891 etayunl dû augmenter de 2 ou 3,000,000de 1891 àl900,ondoit arriver aux environs de 300,000,000.

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l'exportation évaluée en roupies (1), s'est accrue de 73 p. 100.

Le revenu public cle l'Inde s'élevait, en 1870, à 509,010,810 roupies ; en 1878, à 018,730,510 ; en 1898, à 1,014,266,930 roupies, soit J ,694millions d.efrancs. Sa deUepubliqueatteignait2,467,361,700r. ou 4,120 millions de francs ; elle a plus que doublé depuis 1870, où elle s'élevait à 1,081,863,380 roupies. A la fin de 1867, il y avait en exploitation 3,597 miljes de chemins de fer, soit 5,791 kilomètres ; en 1878, 8,212 milles (13,220 kil.) et en 1899, 23,405 milles, (37,680 kilomètres). Les constructions de voies ferrées, de 1878 à 1899, montaient en moyenne à 1,150 kil. par année, ce qui, vu l'étendue etla population du pays, n'est pas énorme. Les recettes brutes de toutes ces lignes étaient en 1899 de 294,320,000 roupies et les recettes nettes de 154,124,000 roupies ou, au cours actuel des changes, 491 millions defrancs-de recettes brutes et 257 de recettes nettes, soit respectivement 13,000 et 6,800 fr. par kilomètre, ce qui est très satisfaisant. Le mouvementmaritime de l'Indeétait représenté par les chiffres suivants : 4,387,271 tonnes en 1869; 4,825,000 en 1875; 5,703,000 en 1880, 7,250,000 en 1883 et9,H5,646 en 1898.

Les chiffres qui précèdent s'appliquent à l'Inde et à la Birmanie etlaissent en dehors la belle et florissante île de Geylan, ainsi que les établissements des Détroits (Straits settlements). Geylan a 25,365 milles carrés de superficie (66,000 kilom. carrés), 3,006,470 habitants en 1899 ; ses revenus publics montent à 1,727,543 liv. st., environ 44 millions de francs, en 1899, son mouvement maritime à 7,439,000 tonnes, ce qui indique qu'elle est une des principales escales des mers indiennes; ses importations s'élèvent à 7,466,157 1. st. (188 millions de francs), et ses exportations à 6,771,000 liv. st. (170 millions de francs).

Les établissements des Détroits, territoire exigu de 1,472 milles carrés (3,800 kilomètres carrés), montrent quels énormes avantages unpeupleindustrieux, actif et riche peut tirer de simples comptoirs bien placés. Singapour en est le chef-lieu et l'une des merveilles commerciales du monde. La population, rapidement grandissante, des Straits settlements, s'élevait, en 1897,à 580.000 âmes ; le revenu public, pour 1899, monte à 505,558 l. st. (plus de 12,600,000 francs). Le mouvement maritime dépasse celui de l'Inde entière, atteignant 12,103,550 tonnes ; le total des importations, toujours en 1899, atteignait 27,605,000 1. st. (695 millions de fr.) et celui des exportations 23,241,4321. st. (585 millions de fr.). Quel prodigieux entrepôt que cet étroit espace !

Quelques tentatives de colonisation européenne terrienne ont été faites aux Indes.Lemode d'occupation des terres domaniales ne

(1) La roupie est une monnaie d'argent, égale en poids à 1 tola ou 180 grains à 016 pour 1.000 de fin. Avantla dépréciation de l'argent, c'est-à-dire avant 1867, .elle valait 2 fr. 38 de notre monnaie. En 1893 le gouvernement indien, à cause 'de la dépréciation croissante de l'argent, suspendit la frappe de ce métal : il a, depuis lors, fixé la valeur de la roupie a 1 shilling 6 soit 1 fr. 67 environ.

l'inde britannique.

donnait pas satisfaction aux intérêts européens ; des pétitions nombreuses furent adressées au gouvernement par des associations européennes de Calcutta afin que le système des concessions avec clauses résolutoires et celui de l'affermage des terres par TÉtat fussent remplacés par le système des ventes avec titre définitif. Un acte émané du gouverneur général des Indes orientales, en date du 17 octobre 1861, a fait droit à cette requête. L'aliénation perpétuelle des terres incultes est autorisée moyennant un prix modéré payable dans les trois mois. Le maximum des surfaces qu'un acquéreur peut acheter est fixé à 3,000 acres, soit 1,200 hectares. Nous ne croyons sans doute pas, comme certains publicistes, que cette modification importante dans le régime des terres suffise pour attirer l'émigration européenne aux grandes Indes ; le climat s'y oppose ; mais c'est une amélioration notable au point de vue du bon aménagement et de la sage exploitation des richesses naturelles du sol.

Ce rapide exposé des réformes apportées par l'Angleterre dans le gouvernement des Indes suffit à montrer que cette grande dépendance entre dans une voie nouvelle. La pacification définitive de cette immense contrée, la régularité, l'intelligence, la perfectibilité d'une administration qui n'est plus confiée à des marchands ; l'économie, la bonne gestion des finances, les dégrèvements, le développement des travaux publics ; dans l'ordre moral, l'abstention des Européens relativement aux coutumes des indigènes, leur influence toute persuasive qui s'étend de jour en jour, l'admission des Indous dans les conseils du gouvernement ; ce sont là des progrès, qui, au commencement du siècle, étaient inespérés. L'on doit s'en féliciter à bien des points de vue ; l'Europe, en effet, n'attend pas seulement de l'Inde des richesses matérielles, elle a dans cette vieille et savante civilisation mille richesses intellectuelles à exploiter, mille découvertes rétrospectives à faire ; et, dans cet intérêt élevé, comme au point de vue des intérêts économiques, il est heureux qu'une certaine harmonie puisse s'établir entre les deux races. Aussi est-ce à nos yeux une des gloires de l'Angleterre, que d'avoir su constituer un état de choses régulier, conforme autant que possible à la justice, dans un pays où, jusque-là, on n'avait organisé qu'une exploitation matérielle sans ménagement.

Quelques personnes se posent la question de savoir" s'il est bon de donner de l'instruction européenne aux Hindous, s'ils ne finiront pas par se détacher de la Grande-Bretagne et si précisément ila communication de la civilisation occidentale ne doit pas hâter <se mouvement séparatiste.

Nous croyons que la Grande-Bretagne doit être prudente dans

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l'octroi de droits politiques ou administratifs aux indigènes, qu'elle doit éviter de susciter chez eux un sentiment de nationalité qui jusqu'ici n'existe pas. Néanmoins, il est inévitable qu'une certaine dose d'instruction et de civilisation européenne «e communique avec le temps aux classes les plus élevées des natifs. Si l'on ne met pas d'emportement dans cette sorte d'anglicisation, le péril politique et social est mince.

Quant à la question de savoir si l'Inde pourra un jour se détacher de l'Angleterre ou ne plus retenir avec elle qu'un lien nominal d'alliance ou de vassalité plutôt que de dépendance effective, la solution en dépend et de certaines circonstances politiques et sociales propres à l'Inde et de conditions plus générales que nous exposons à la' fin de cet ouvrage.

En ce qui concerne les circonstances spéciales à l'Hindoustan, il faut remarquer que les races qui habitent ce pays n'offrent aucune homogénéité, qu'elles n'ont été, avant l'invasion anglaise, réunies sous un même sceptre que temporairement, qu'elles ne semblent pas posséder les éléments d'une nationalité, du moins d'ici à plusieurs siècles, que les religions y sont très diverses, que la présence simultanée du mahométisme, du bouddhisme et du brahmanisme n'y permettrait pas la formation d'une société homogène, pacifique et régulière. Les Anglais doivent s'appliquer à maintenir la distinction entre les diverses provinces et ne pas chercher à faire disparaître les dissemblances de races.

On a trop répété que les colonies se détachent de la métropole, au bout d'un certain temps, comme un fruit mûr se détache de l'arbre ; cela n'est vrai que des colonies de peuplement qui contiennent des éléments ethniques analogues à ceux de la mère patrie; cela ne saurait être vrai de la généralité des colonies d'exploitation. Nous traitons, à la fin de cet ouvrage, cette importante question, sur laquelle une erreur générale est répandue. Il est possible qu'un jour lointain, soit par un mouvement intérieur, soit plutôt par un ébranlement venant du dehors, la puissance britannique soit expulsée des Indes, mais, à moins d'être soumis à une autre race européenne, il est probable que l'Hindoustan retomberait alors dans le morcellement, l'anarchie et le chaos, sinon immédiatement, du moins au bout de peu de générations. La disparition d'une souveraineté européenne aux Indes serait un malheur et pour ce pays et pour la civilisation en général.

Nous ne pouvons partager l'opinion d'un écrivain anglais original et de grande valeur, Seeley, quand il dît : « Une revue de « l'Inde Anglaise nous laisse dans l'esprit une impression tout « autre que l'étude de notre empire colonial. Ce dernier a grandi « naturellement : il est l'œuvre des causes les plus simples. Notre

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« Empire Indien, au contraire, semble le résultat d'une aventure « romanesque ; il est, au plus haut degré,intéressant, étonnant et « curieux; mais on ne peut que difficilement l'expliquer et se « former sur son compte une opinion. Nous pouvons espérer « que tout se terminera bien; mais jusqu'ici nous n'en avons « recueilli directement que peu d'avantages... Il se suffit à lui- « môme, et nous le tenons à distance de telle manière que sa des- « tinée n'est pas mêlée trop intimement à la nôtre. Je vous ai « amené à considérer aussi quel est l'effet produit par notre « domination sur l'Inde elle-même. Nous n'y avons peut-être « rien gagné ; mais-en quoi l'Inde y a-t-elle gagné ? J'ai traité « cette question avec une grande réserve. Je n'ai affirmé avec « quelque assurance que ceci, c'est que jamais plus importante « expérience n'a été tentée sur le globe (1). »

Ces lignes sont empreintes de beaucoup trop de pessimisme ou de scepticisme. L'Inde a gagné à la direction britannique la paix, qui est le premier des biens. Quant aux bénéfices, surtout indirects il est vrai, que les Anglais ont retirés de la possession de l'Inde, ils sont énormes. (Voir plus loin, dans la partie théorique de cet ouvrage, le chapitre relatif aux avantages d'ordres très divers qu'une métropole retire d'une colonie.) Ce qui est vrai dans l'observation de Seeley, c'est que si l'Inde venait un jour à être perdue par la Grande-Bretagne, ce serait, sans doute, pour celle-ci une pénible épreuve, mais non un cataclysme.

Nous n'avons pas parlé de la Birmanie que l'Angleterre s'est appropriée, c'est maintenant une dépendance de l'Inde. Mandalay, d'ailleurs, et Rangoon sont beaucoup plus près de Calcutta que la plupart des grandes villes de l'Inde. Aussi, la Birmanie britannique relève-t-elle de la présidence du Bengale et les documents britanniques qualifient souvent le pays de Hindo-Chinese Countries or Further India, l'Inde prolongée.

Pour avoir épuisé ce qui concerne la colonisation anglaise,ilnous reste à parler d'Hong-Kong. Ce n'est qu'un îlot de 31 milles carrés, 80 kilomètres carrés, l'espace d'un canton rural ; c'est encore un de ces entrepôts qui représentent ce que pouvait être autrefois la colonisation phénicienne : 252,405 habitants en 1899; un mouvement maritime de 13,437,147 tonnes dans la même année; voilà ce qui distingue Hong-Kong.Les statistiques anglaises n'indiquent pas les chiffres de l'importation et de l'exportation et, pour cause. Hong-Kong n'est qu'un port; il consomme et produit peu de chose par et pour lui-même. Dans ce genre particulier de colonisation delà Chine qui est en train de se produire sous le nom de Sphères

\l) L'Expansion de l'Angleterre, par J. R. Seeley, traduction française, 1885, pp. 362 et 363.

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d'Influence, Hong-Kong pourra jouer un rôle important. Les Anglais ont cherché un moment à s'adjuger, comme domaine à exploiter particulièrement par eux dans l'Empire Chinois, tout le magnifique bassin duYang-Tsé; mais ils ont dû finalement y renoncer, d'une façon qui paraît bien définitive et doivent se contenter d'y faire triompher la politique de « la porte ouverte » ; le port dont ils s'étaient emparés dans le Nord de la Chine, pour faire contrepoids au port devenu russe de Port Arthur, à savoir Wei Haï Wei, d'après ce qui se passe en l'année 1902, ne semble pas devoir être transformé en arsenal ou en position militaire britannique importante. Le traité de 1902 entre l'Angleterre et le Japon parait plutôt avoir pour but d'empêcher le morcellement de la Chine que d'y tailler une colonie britannique.

Il serait superflu de nous arrêter à l'occupation par l'Angleterre de l'Egypte. Il est probable que les Anglais continueront d'occuper ce pays, sous une forme adoucie du protectoratjusqu'au moment, tardif peut-être, où le développement de la puissance russe eu Asie pèsera trop lourdement sur la Méditerranée orientale pour que la Grande-Bretagne puisse maintenir son établissement exclusif sur les bords du Nil. Alors il se pourra que ce pays, ainsi que le canal de Suez, soient neutralisés ; mais l'Angleterre gardera vraisemblablement le Soudan Egyptien. L'Egypte n'est, d'ailleurs, pas pour les Anglais une colonie; c'est par des raisons politiques et non par des motifs économiques qu'ils s'y sont établis. Nous avons parcouru tout l'immense Empire Colonial britannique; la Grande-Bretagne, outre un légitime motif d'orgueil, en tire une grande partie de sa prospérité. Quelle seront les destinées de tous ces énormes blocs dispersés de territoires et de population ? Les colonies de peuplement, comme l'Australasie et le Canada, s'émanciperont avec le temps et ne resteront sans doute plus unies que par des liens de sociabilité, de commerce, d'échange, matériels etintellectuels, avecla mère-patrie. Commeelles seseront graduellement émancipées, sans aucun déchirement ni aucunelutte avec la métropole, comme la population de l'Australasie est et restera de race quasi complètement britannique (pour la plus grande partie anglaise ou écossaise), on peut penser que ces peuples australiens n'auront pas, envers la Grande-Bretagne, ces ressentiments et, sinon ces animosités, du moins cet esprit de rivalité hautaine qui caractérisent, à l'heure actuelle, à son égard, les Etats- Unis. Quant aux colonies mixtes, comme l'Afrique du Sud, la guerre insensée et criminelle de 1899-1902 peut avoir cette conséquence, sinon immédiate, du moins différée, vers le milieu ou la fin du siècle actuel, de provoquer un déchirement violent et hostile d'avec la Grande-Bretagne, l'élément hollandais gardant pendant une série de générations l'âpre souvenir des abominations britanniques et, après avoir acquis une grande prépon-

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dérance numérique dans le pays, obtenant une éclatante revanche.

Qu'arrivera-t-il, d'autre part, des colonies d'exploitation britanniques? Sans doute l'Angleterre les conservera, sinon toutes, du moins en grande partie Mais il ne faut pas se dissimuler que les années écoulées de 1895, époque de l'invasion de Jameson au Transvaal, au moment où nous revoyons ces lignes (printemps de 1902), ne comportent pas, à moins que la politique britannique ne change à bref délai, un pronostic très favorable sur la future carrière coloniale de la Grande-Bretagne.

La théorie nouvelle qui s'est formée sous le nom d'impérialisme et qui prétend constituer en une sorte de fédération étroite tous les établissements de la Grande-Bretagne dans le monde, qui, en outre, veut y asservir, sinon en proscrire, les éléments étrangers, est beaucoup plus faite pour ébranler que pour fortifier le système colonial britannique. Ce système colonial s'était fondé et développé, on l'a vu, par la liberté, liberté politique, économique, égalité de toutes les races européennes et de leurs langues. On considérait le simple ascendant intellectuel et moral de la Grande-Bretagne, sa prépondérance économique, l'essaimage de ses capitaux et de ses capacités techniques, comme les liens les plus sûrs entre la mère-patrie et ses dépendances.

Il a surgi uneécoleétourdie,brutaleetambitieuse,àlaquellecette libre harmonie ne suffitpas.Elle veutdes liens matériels grossiers et tangibles. Il est à craindre qu'elle n'aboutisse aux difficultés les plus nombreuses et les plus intenses, aux déceptions les plus profondes.

Un vent de folie a soufflé sur le gouvernement et le peuple anglais depuis 1895 ; on a vu le ministre des colonies, M. Chamberlain, non seulement faire, le çœur léger et aux applaudissements de la grande majorité de ses compatriotes, l'inique, l'implacable et désastreuse guerre de l'Afrique du Sud, mais encore afficher la même hauteur sur tous les points où règne la Grande- Bretagne, priver Malte, par exemple, de sa langue nationale, au moment où certains journaux britan niques jingoës, excités par cet exemple, regrettaient que l'on eût toléré la langue française au Canada.

Quand une nation remet ses destinées aux mains d'un homme comme M. Chamberlain, elle risque de perdre, en peu de temps, le fruit de plusieurs siècles de sagesse ; l'ancien commerçant de Birmingham, politicien étroit, simple manœuvrier électoral habile, sans préparation intellectuelle, est l'un de ces hommes qui, parla disproportion entre leurs facultés médiocres et leur ambition déréglée,sont destinés à perdre les Empires. Espérons que la Grande- Bretagne vomira bientôt ces hommes de sang, dépourvus de cerveau, et qu'elle reviendra aux traditions libérales grâce auxquelles se sont épanouies ses colonies ; ce sera le seul moyen et de les conserver et de leur assurer, ainsi qu'cà la mère-patrie, la prospérité.

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