LA TUNISIE : LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE ET LES HABOUS 9 H
fois de 4 ou 5, rarement de 8 à 10 francs par hectare ; la colonisation y trouve ainsi son compte et de même l'administration des Habous publics, qui voit son revenu croître, tout en restant parfaitement gagé. Cette très utile et très équitable réforme ne suffit pas aux colons qui demandent ou bien que l'Etat rachète en bloc tous les Habous publics, pour les livrer francs de redevances aux colons, ou bien que l'acquéreur d'un bien Haboa puisse toujours racheter Yenzel ou rente foncière ; ils proposent même que ce rachat se fasse au denier 16, c'est-à-dire moyennant un capital équivalant à 16 fois la rente, ou au taux de 6 1/4 p. 100, quoiqu'il ne soit pas possible à l'administration des Habous d'effectuer un remploi à plus de 3 ou 3 1/2 p. 100, c'est-àdire au denier 33 ou 28. Une mesure de ce genre constituerait la plus indigne des spoliations ; changeât-on et élevât-on considérablement le taux de rachat proposé, le gouvernement français ne doit, en aucun cas, effectuer le rachat des Habous publics, ni autoriser le rachat des rentes foncières ou enzels les grevant. Il importe que les institutions indigènes de culte, d'éducation et d'assistance aient à perpétuité à leur disposition, sinon les biens fonciers qui leur appartiennent, du moins les rentes viagères ou enzels non rachetables grevant ceux de ces biens dont la jouissance serait aliénée. Un capital mobilier, avec les aléas du placement et la baisse du taux de l'intérêt, n'équivaut pas le moins du monde à des rentes foncières. La suppression ou la commutation de ces rentes foncières affectées aux Habous serait l'une des plus graves fautes politiques et morales que le régime français pourrait commettre. Il importe, d'ailleurs, de conserver à l'administration indigène des Habous, tout en la contrôlant avec bienveillance, pour y prévenir le gaspillage et les malversations, son autonomie. Gela rentre dans le plan que nous avons exposé de réserver des situations à la classe indigène moyenne ou élevée.
Nous devons ajouter que, au point de vue économique et colonial, l'existence de ces rentes foncières perpétuelles qui, au fur et à mesure que la terre est plus cultivée et prend de la valeur, deviennent de plus en plus faibles relativement au revenu, n'a aucune importance sérieuse. C'est comme un léger impôt, ou cela le devient à la longue.
On comprendrait davantage que l'administration prît, mais avec prudence, des mesures pour faciliter l'aliénation des Habous privés; on pourrait peut-être d'abord les soumettre, dans certains cas, à la règle déjà appliquée aux Habous publics, qu'ils pourraient être mis en adjudication, sur la demande des ayantsdroit, moyennant une rente foncière. Il faudrait, toutefois, prendre des précautions sérieuses pour ne pas arriver, par cette voie, à dépouiller les indigènes, ainsi qu'on l'a fait en Algérie
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avec la loi, qu'on dut abandonner, de 1873 sur la constitution de la propriété privée (voir tome Ier de cet ouvrage, pages 421 et suivantes). Cette réforme ne peut être effectuée sans beaucoup de circonspection et de tempéraments.
Nous avons cité les Habous comme un exemple des cas, qui peuvent être nombreux, où les colons imprévoyants feraient détruire les institutions indigènes les plus recommandables ; l'administration doit donc être sur ses gardes à l'endroit des prétendues réformes que les représentants des colons voudraient faire imposer aux indigènes.
Il ne faut pas seulement tenir compte de ceux-ci ; il est un autre élément que l'on doit prendre en considération et qui, d'ailleurs, préoccupe, c'est celui des étrangers européens. Ils sont beaucoup plus nombreux que les Français dans l'ancienne Régence et il est infiniment probable, certain même, qu'ils auront toujours la prépondérance numérique sur nos compatriotes. Le recensement de 1896 constatait la présence en Tunisie d'environ 16,000 Français, dont 7,000 à peu près représentaient les fonctionnaires et leur familles. Une évaluation officielle, faite peu de temps après, évaluait le nombre des étrangers européens à 100,000 environ, dont 80,000 Italiens en chiffres ronds, et une dizaine de mille Maltais. A l'heure actuelle (1901), on peut penser que le nombre des Français, vingt ans après la prise de possession du pays, doit être de 20,000 à 21,000 ; celui des étrangers atteint probablement 110,000 à 115,000, dont 90,000 à 95,000 Italiens. Dans la séance de notre Chambre des Députés du 7 février 1901, le ministre des Affaires étrangères, M. Delcassé, évaluait leur nombre, il est vrai, à un chiffre moins élevé ; il s'exprimait ainsi : « Les mesures que nous avons prises à Tunis nous permettent de suivre très exactement le mouvement de la population étrangère. Au 1er janvier dernier, les étrangers inscrits sur les registres de contrôle s'élevaient à un peu moins de 105,000. Il en faut défalquer les décès constatés et les départs, environ 25,000, de sorte que les étrangers existant réellement en Tunisie sont au nombre de 80,000. Sur ce chiffre 23,000 se trouvaient er Tunisie avant 1881, c'est-à-dire avant l'établissement du protectorat, de sorte qu'on peut dire qu'ils sont en réalité Tunisiens ; 15,000 sont nés dans la Tunisie, si bien que les éléments d'immigration relativement récente doivent être ramenés à 43.000. » Nous croyons que le ministre restait, pour le nombre total des étrangers, audessous de la vérité; il exagérait notablement le nombre des décès et des départs et ne tenait pas suffisamment compte des étrangers non inscrits qui sont encore assez nombreux. Aussi les chiffres que nous avons donnés plus haut nous paraissent plus vraisemblables.
la tunisié : l'élément étranger.
Qu'il y ait ainsi, en 1901, approximativement 110,000 étrangers européens en Tunisie, dont 85,000 à 90,090 Italiens, contre 20,0«i0 Français environ, que plusieurs milliers de ces Italiens deviennent de petits propriétaires ou de petits tenanciers ruraux, nous ne voyons là aucun péril sérieux, pourvu que notre administration soit habile. Il est possible que, vers 1930, c'est-à-dire un demi-siècle après notre prise de possession du pays, l'élément français d'origine ne compte en Tunisie que 40,000 à 50,000 représentants, contre peut-être 180,000 à 200,000 étrangers, dont les trois quarts d'origine italienne ; ce devrait être là pour nous une cause d'attention, mais non d'alarme.
Pour peu que nous agissions avec quelque intelligence et quelque esprit de suite, il sera fort aisé de rapprocher de nous la plus grande partie de cet élément italien, de lui donner par exemple notre langue. L'école et le culte, si Ton entretient en Tunisie un clergé français, sont à ce point de vue des instruments efficaces. On a vu plus haut (page 77) que, d'après le nouveau traité tuniso-italien de 1897, l'Italie ne peut pas fonder en Tunisie de nouvelles écoles; par conséquent, tous les groupements italiens nouveaux ne pourront avoir d'autres écoles que celles que la France leur donnera; ce sera le cas de toute la population italienne rurale.
Les Italiens de Tunisie sont, d'ailleurs, pour la plus grande partie, des Siciliens, qui ont quitté une patrie misérable et ingrate, incapable de les faire vivre et chez lesquels le sentiment patriotique unitaire a toujours été beaucoup plus faible que chez les Italiens du Nord ou du Centre. Il est très peu vraisemblable que la plupart d'entre eux, si nous ne les y contraignons pas, ce qui serait une grande faute de notre part, aillent faire leur service militaire en Italie; nous ne devons pas conclure sur ce point une convention analogue à celle que nous avons conclue pour l'Algérie avec l'Espagne (voir plus haut, tome Ier,page381). Si nous ne prêtons pas main forte à l'Italie pour recueillir des recrues parmi les Italiens établis en Tunisie, le plus grand nombre de ceux-ci deviendront réfractaires en ce qui concerne le service militaire italien, et le lien qui les unissait à leur ancien pays se rompra.
Il nous sera loisible d'en naturaliser graduellement un bon nombre, au fur et à mesure notamment qu'ils auront pris l'usage de notre langue. Si l'on ajoute que la France, autant qu'on en peut juger, constituera toujours un marché beaucoup plus avantageux que l'Italie pour les Européens de toute nationalité établis en Tunisie, on voit se dissiper ce que l'on appelle le péril italien.
La France, qui est devenue inféconde en hommes, doit nécessairement, si elle veut maintenir son rang et pratiquer la coloni-
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sation, se faire mère adoptive; sa nature l'y prédispose. Elle attire et retient les étrangers; il dépend d'elle de se les assimiler peu à peu ; elle y a une merveilleuse aptitude.
On a prétendu que l'étroitesse de la politique française en Tunisie depuis l'occupation (1881), avait considérablement réduit dans ce pays un élément des plus précieux, celui des Maltais ; ces excellents et entreprenants travailleurs, qui diffèrent assez notablement des Italiens, plus parle caractère que par la langue, auraient été, d'après le rapport de 1898 du consul général d'Angleterre à Tunis, au nombre de 30,000 en 1885, et par suite des chicanes qu'on leur aurait cherchées, notamment en ce qui concerne la pêche, leur nombre aurait fléchi à 15,552 en 1898, baissant ainsi de près de moitié. L'émigration maltaise se dirigerait actuellement de préférence sur l'Egypte, Tripoli, le Maroc, Zanzibar, la baie de Delagoa. Nous croyons qu'il y a beaucoup d'exagération dans ces allégations (1). Le nombre des Maltais, quoique avant l'occupation française ils constituassent l'élément européen le plus important dans la Régence (2), n'a jamais dû atteindre le chiffre de 30,000. Mais il est possible que des maladresses administratives l'aient plutôtréduit qu'accru depuis 1881. Aujourd'hui que les grosses fautes commises par M. Chamberlain, notamment l'introduction de l'anglais comme seule langue officielle à Malte, ont produit parmi la population de cette île, de 1899 à 1901, le plus vif mécontentement, il serait aisé d'attirer de nouveau un courant d'immigration maltaise vers la Tunisie, cette contrée étant beaucoup plus propice à ces insulaires que les autres régions africaines dont on vient de parler.
En admettant que, avec le temps, dans le laps d'un siècle ou deux, la population d'origine européenne de la Tunisie puisse arriver au chiffre d'abord de 400,000 à 500,000 âmes, puis de 7 à 800,000, elle restera toujours énormément inférieure à la population indigène, qui monte actuellement à 1,300,000 ou 1,500,000 âmes et peut, dans cette même période de deux siècles, augmenter de 100 à 150 p. 100, de façon à atteindre 3 à 4 millions d'âmes et, avec l'élément européen évalué comme cidessus, former un ensemble de population égal à celui que pouvait posséder la Tunisie Romaine. On sait que les archéologues
(1) Nous relevons ces critiques et ces chiffres dans une importante Revue spéciale allemande, le Zeitschrift fur Social Wissenschaften, herausgegeben von prof. DrJulius Wolff, III Jahrgang, 1900, pages 722 et 723. L'article paru dans cette Revue, intitulé Franzôsische Kolo niai poli tik in Tunis, d'ailleurs assez sympathique à la France, préten I tirer ces chirtres du rapport du coqsuI général d'Angleterre à Tunis sur l'année 1898.
(2) La plus importante ancienne rue du quartier européen à Tuuis s'appelle la « Rue des Maltais » et l'on trouve des Maltais tenant une place notable dans toutes les villes tunisiennes.