EXPORTATION DU CAOUTCHOUC DE L'ÉTAT INDÉPENDANT DU CONGO
Années Kilogrammes Valeur en francs
En même temps que les quantités s'accroissaient, la valeur spécifique de l'article s'élevait, par le développement de la vélocipédie et de l'automobilisme : de moins de 4 fr. le kilogramme en 1887 et da peine 4 fr. en 1894, on arrivait à près de 5 fr. en 1897 et à plus de 7 fr. en 1899.
Yoici, d'autre part, un tableau, mais incomplet, sur l'ivoire :
EXPORTATION DE L'iVOIRE DE l/ÉTAT INDÉPENDANT DU CONGO
Années
Défenses
Kilogrammes
Francs
On voit que, pour l'ivoire, il y a peu de progrès depuis 1895; le
(1) Le premier de ces tableaux, ainsi que les chiffres du commerce en 1899 sont extraits du « Rapport au roi souverain », ea date du 26 avril 1900, reproduit ou analysé par le « Bulletin du Comité de l'Afrique Française » numéro de juin 1900, page 216; le second est emprunté à l'ouvrage de Wauters (page 334); nous y avons joint le chiffre en valeur de l'exportation d'ivoire pour 1899,
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prix en a diminué, de 1889 à 1897; dans la première année, il approchait de 30 fr. le kilogramme, puis n'était plus guère audessus de 20en 1891; il tomba aux environs de 16 fr. de 1894 à 1896 et se releva à près de 18 fr. en 1897. Il est à craindre que l'exportation, si intense, de ces deux articles, l'ivoire et le caoutchouc, ait de la peine à se soutenir. Le « Rapport au Roi souverain », en date d'avril 1900, le reconnaît; la plus grande partie des forêts domaniales, dit-il, est en exploitation; « le gouvernement a pris des mesures rigoureuses pour empêcher que les exploitants de caoutchouc ne se livrent à une production intensive, et leur a imposé, en outre, en vue de prévenir l'appauvrissement en espèces laticifères des forêts qu'ils exploitent, 1 obligation de mettre annuellement en terre un nombre de plantes àlatex proportionnel aux quantités de gomme récoltées par eux, les astreignant ainsi à appliquer une partie de leurs moyens d'action à assurer l'avenir ».
Sans doute, avec le temps, quand on aura pratiqué un judicieux et pratique aménagement des forêts et qu'on se sera livré à des plantations bien entendues, l'exportation du caoutchouc du Congo pourra prendre une bien plus grande importance qu'en 1899; mais il ne serait nullement étonnant quelle faiblît d'ici à quelques années.
Il serait désirable que l'exportation des marchandises communes se développât, mais outre qu'on ne les produit guère, les hauts tarifs du chemin de fer qui représentent pour elles environ une centaine de francs par tonne ne les favorise pas ; cette petite voie ferrée, excellent instrument pour l'époque présente, devra prochainement se transformer (voir plus haut, page 354).
La Belgique prend de beaucoup la plus grande part dans le commerce du Congo, soit 32 millions sur 36 à l'exportation de ce pays et 15 millions sur 22 à l'importation, c'est les 9 dizièmes de l'exportation congolaise et les deux tiers de l'importation. Le reste se distribue surtout entre l'Angleterre, les Pays-Bas, l'Allemagne. Une partie du commerce du Congo français transite par le Congo belge, à cause du chemin de fer, ce qui explique que la France figure à l'importation pour 2,479,901 fr. au commerce général et seulement pour 432,072 au commerce spécial; quant à l'exportation de l'Etat Indépendant pour la France, elle est nulle ou quasi dans l'un et l'autre cas (5,200 fr. au commerce spécial et 52,440 au commerce général).
On voudrait savoir les détails des importations au Congo, dépassant 22 millions en 1899 ; mais nous n'avons de renseignements que pour l'année 1897 où l'importation congolaise atteignait déjà 22,181,000 fr. ; elle ne s'est donc pas accrue dans les deux dernières années, contrairement à l'exportation. Sur les 22,181,000 fr. de 1897, les métaux et objets métalliques, y compris
le matériel du chemin de fer, atteignaient 4,294,000 fr. ; les constructions métalliques 956.600; les matériaux de construction 283,400; le matériel fluvial 806,100; le matériel dit de premier établissement 125,700 ; toute cette nature d'importations, s'élevant à environ 6 millions 1/2, a dû beaucoup se restreindre depuis l'achèvement du chemin de fer. Parmi les 15 autres millions, les tissus forment le plus gros article, pour 4,988 600 fr., auxquels il faut joindre 969,000 fr. d'habillements et lingerie pour les blancs; les denrées alimentaires à l'usage de ceux-ci dépassent légèrement 3 millions, non compris 636,000 fr. de riz, réputé à l'usage des indigènes ; les armes de toute nature et la poudre de traite montent à 1,188,000 fr. ; les fils de cuivre et de laiton à 707.000, la verroterie à 497,000; les boissons à l'usage des blancs, bière, liqueurs et vins, s'élevaient à 1,079,000 fr. et les eaux-de-vie de traite à 351,551 fr. 70 seulement, chiffre dont la modicité parait invraisemblable. Les autres boissons, indiquées pour l'usage des blancs et dépassant 1 million, paraissent, toutefois, exorbitantes pour la petite population blanche résidant dans le pays. On fait valoir, comme preuve de l'extensibilité du débouché, que l'importation des tissus proprement dits, qui était de 4,988,649 fr. en 1897, n'avait cessé d'augmenter, qu'elle avait presque triplé depuis 1891 où elle n'atteignait que 1,393,000 fr. et augmenté de 50 0/0 depuis 1895 où elle n'était que de 3,273,000 (1). Il est probable qu'elle s'est encore accrue depuis 1897 et que, avec quelques autres articles de consommation indigène, elle aura comblé le déficit de l'importation des produits métallurgiques depuis l'achèvement de la voie ferrée.
L'extensibilité du débouché de l'immense territoire du Congo ne fait aucun doute quand la paix sera établie parmi toutes ses populations et que quelques voies intérieures de communication en dehors du fleuve et de ses affluents auront été construites. On en entreprend et on en prépare plusieurs que le splendide succès du chemin de fer de Matadi au Stanley Pool, quoiqu'on ne puisse en tirer un argument universel, facilitera : le chemin de fer du port de Borna sur le Congo Inférieur à Borna Sundi sur l'importante rivière de la Lukula, dans la province du Mayumbé, ayant 60 kilomètres de long et à 60 centimètres seulement d'écartement entre les rails, est en construction. En gens pratiques, les Belges affectionnent les voies ferrées rudimentaires, faciles à établir, quitte à les refaire au bout d'un certain nombre d'années si le trafic devient considérable. Une œuvre bien autrement importante concerne le far west de l'Etat; c'est la voie ferrée entre le terminus de la navigation du Lomami, le grand affluent de la rive droite du Congo, et le bief navigable du Lualaba, qui est le Congo
(1) Wauters, Op. citatum,p. 409.
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supérieur. Divers autres encore sont en projet dans la région septentrionale vers le Congo français et le Tchad et dans la région occidentale vers les grands lacs. Pendant lorgtemps, le Congo et ses affluents constitueront les grandes artères de ce colossal empire, et il suffira de construire de petites voies ferrées latérales pour en tourner les rapides ou des lignes de jonction entre les rivières diverses.
Avec quelles ressources l'Etat Indépendant pourvoit-il à la gestion de tous ces territoires, inorganisés d'ailleurs, pour la plupart? Ç'a été jusqu'ici un des points faibles de la colonisation belge. Une colonie, c'est-à-dire l'enfantement et l'éducation d'une société économique, exige non seulement des années, mais le plus souvent des dizaines d'années de sacrifices. L'Etat Indépendant du Congo, qui est resté longtemps sans répondant autre qu'un souverain agissant en tant que particulier et qui est encore, à l'heure actuelle (décembre 1900), sans métropole qui l'ait complètement reconnue, s'est trouvé dans la situation d'un enfant sans famille régulière, ayant de la peine à vivoter, toujours obligé d'invoquer l'assistance peu empressée de parents, dont l'un avait des ressources limitées et dont l'autre ne voulait pas franchement l'avouer. Voici, d'après M. Wauters, de 1891 à 1898, le budget du Congo en recettes et en dépenses :
Recettes Dépenses
Années francs francs
Sauf les deux premières années où les dépenses ont été contenues dans des crédits qui ne pouvaient pas s'élargir, on voit que le déficit a été la règle : dans les cinq dernières années considérées, il a varié de 800,000 fr. environ à 2 millions 1/2. Les recettes de 14,765,000 fr. pour 1898 comprennent une avance de 2 millions du Trésor belge et un versement de 1 million du Roi souverain; on trouve aussi 650,000 fr. de produits de portefeuille ; les recettes propres du Congo ne dépassaient donc guère 11 millions contre plus de 17 de dépenses en 1898. Les principales recettes propres au pays étaient : 6,700,000 fr. de « produits du domaine, tributs, impôts payés en nature par les indigènes »; 2,400,000 fr. de droits de sortie ; 1,100,000 fr. de droits d'entrée y compris les droits sur les alcools; 500,000 fr. de transports et services directs de l'Etat ; tous les autres chapitres, dont aucun n'atteignait 100,000 fr.f
sauf les recettes postales montant à 120,000, étaient insignifiants.
L'inspection de ce budget fait craindre qu'il ne faille bien des années pour que l'Etat du Congo arrive à couvrir ses dépenses; il faudrait tirer un plus grand parti des droits de douane, la principale ressource d'une jeune colonie. Les 22 millions d'importations pourraient aisément payer 3 millions de droits, ce qui ne représenterait pas une moyenne de 15 0/0, spiritueux compris; les 33 millions d'exportation pourraient fournir 5 à 6 millions; on aurait ainsi 8 à 9 millions de recettes douanières au lieu de 3,600,000 en 1898; ce rehaussement permettrait d'aligner à peu près le budget, du moins avec la subvention actuelle de la Belgique et du roi! Nous avons vu que l'acte général de Berlin (se reporter plus haut, p. 348) avait beaucoup trop réduit le pouvoir de taxation des colonies africaines auxquelles il s'appliquait : ainsi, il ne permettait que des droits de sortie; il interdisait les droits d'entrée pendant vingt ans. Heureusement, la Belgique obtint en 1890, de la part des puissances, l'autorisation, pour une durée de quinze ans, de percevoir des droits d'entrée dont le taux ne peut dépasser 10 0/0 de la valeur, sauf sur les spiritueux; il faudrait doubler ce maximum, ou plutôt reviser tout cet acte de Berlin. Les spiritueux sont aussi beaucoup trop peu taxés : 15 fr. par hectolitre à 58 degrés ; ce droit devrait être au moins quintuplé.
L'Etat du Congo a un énorme domaine privé, en vertu du principe posé par l'ordonnance du 1er juillet 1885 que « les terres vacantes doivent être considérées comme appartenant à l'Etat ». Il exploite ce domaine privé, soit directement par ses agents, soit indirectement par des accords avec des sociétés particulières. Les produits nets de ce domaine privé ont monté à 3,500,000 fr. en 1897. L'Etat du Congo a directement importé dans la même année pour 8,500,000 fr. de marchandises au port d'Anvers, à savoir 187,550 kilogrammes d'ivoire sur un chiffre total de 280, 127 exportés du Congo, et 722,000 kilogrammes de caoutchouc sur un total de 1,602,600, plus de la moitié de l'ivoire et près de la moitié du caoutchouc congolais. Pour la gestion de ce vaste domaine, en supposant qu'il ne le concède pas à la longue, l'Etat Indépendant pourra beaucoup emprunter aux méthodes du gouvernement hollandais à Java (voir plus haut, pages 278 à 300). La colonisation du Congo peut être beaucoup facilitée par l'étude de la colonisation javanaise.
Ce colossal empire du Congo ne peut évidemment être pour les Européens, à aucun degré, même dans ses meilleures parties, une colonie de peuplement; ce doit être, dans le sens le plus élevé du mot, une colonie d'exploitation. Un chiffre restreint d'Européens, une vingtaine ou une trentaine de mille peut-être, n'y séjournant la plupart que quelques années consécutives, suffira pour mettre
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en production ces immensités (voir plus haut, page 295, le chiffre des Européens aux Indes néerlandaises). En janvier 189K, la population européenne du Congo belge était de 1,678 têtes, contre 950 en décembre 1891 et 1,076 en janvier 1895 ; il est donc probable que, en 1901, elle dépasse 2.000 personnes. Sur les 1,678 habitants européens en 1898, les Belges étaient au nombre de 1,060; on comptait, en outre, 102 Portugais, 102 Italiens, 91 Suédois ou Norvégiens, 91 Anglais, 61 Hollandais, 57 Américains, 34 Danois, 26 Français, 17 Allemands, 11 Suisses et 19 individus de nationalités diverses. Cet effectif de blancs était dispersé dans 265 localités, l'agglomération la plus importante, à savoir 210, se trouvant à Borna, le port du fleuve inférieur. Les fonctionnaires et les missionnaires sont incontestablement compris dans ces chiffres ; les officiers et soldats s'y trouvent-ils aussi? On ne le dit pas; mais c'est probable; il n'y a guère, d'ailleurs, dans l'armée, que les officiers qui soient européens et peut-être un petit nombre de sous-officiers, les soldats étant indigènes.
On reproche aux Belges dans l'occupation et l'exploitation du Congo une grande dureté; s'il fallait en croire les récits soit de missionnaires, soit d'explorateurs rivaux, ils se livreraient à de terribles abus de la force ; les révoltes et les guerres fréquentes qui ensanglantent encore le nord et l'est de la contrée seraient dues à des actes d'oppression et de cruauté. Qu'il s'en soit produit, cela paraît probable, et il n'est guère de nation européenne qui n'ait à ce sujet de graves reproches à se faire; la mission Voulet- Chanoine et les horreurs qu'on dit qu'elle a commises sont là pour le montrer. Si ces faits sont généraux ou exceptionnels au Congo, moins rares en tout cas qu'ailleurs, les renseignements positifs manquent pour le savoir, et surtout pour le prouver.
Les méthodes administratives, en certains cas, prêteraient h critique. Ainsi, de même que chez nous, sous l'ancienne Monarchie, on avait institué le « devoir de gabelle », c'est-à-dire l'obligation pour chaque famille d'acheter au fisc une certaine quantité de sel, qu'elle le consommât ou non, les Beiges auraient établi au Congo le « devoir du caoutchouc », c'est-à-dire l'obligation pour chaque village, dans les régions où pousse cette plante, d'en fournir régulièrement une quantité déterminée aux agents de l'Etat; et toute infraction à ce devoir serait punie de la façon la plus rigoureuse.
C'est, sans doute, un grand et délicat problème, très complexe aussi, que celui d'organiser la main-d'œuvre et le travail dans les contrées équatoriales et tropicales où la population, ayant naturellement peu de besoins, est très indolente. On est porté à imaginer des systèmes de prestations, de corvées, d'engagements personnels, libres ou surpris par la ruse, sinon impo-
ses par la contrainte, qui, si l'on n'y veille avec un sentiment attentif d'humanité et de sympathie pour la race inférieure, risquent de dégénérer, sinon en esclavage, du moins en servage. Il serait déplorable que la colonisation européenne au xxe siècle glissât dans ce vice(l). Sans condamner d'une façon absolue le régime des prestations, il faut le réduire au strict indispensable, ne le transformer jamais en confiscation de la liberté humaine; et il faut se dire que, même dans l'Afrique Equatoriale, le régime habituel doit être la liberté des contrats.
Malgré les fautes et les abus qui peuvent avoir été commis, les Belges ont ébauché au Congo une grande œuvre colonisatrice et civilisatrice. Il faudra qu'ils la concilient, ce que n'ont pas su faire tous les colonisateurs, ni les Espagnols, ni les Anglais même, avec la justice et l'humanité. Ils devront aussi substituer graduellement le régime de l'aménagement et des plantations au régime de la cueillette. Arrosé par un des plus beaux systèmes de rivières qui soient au monde, sous la tutelle et la direction d'un peuple que nul autre ne dépasse en capacité agricole, commerciale et industrielle, le Congo paraît appelé aux plus hautes destinées économiques. Il ne les atteindra évidemment qu'avec infiniment de temps et après des intermittences de périodes stationnaires ou même de recul passager; mais pour peu que l'on ne s'abandonne pas au découragement et à la lassitude — et le peuple belge a toujours été tenace — ces magnifiques contrées ne peuvent manquer d'arriver à l'épanouissement. Ce sera l'éternel honneur du roi Léopold d'avoir deviné l'avenir de cette partie du monde, de l'avoir préparé par d'immenses sacrifices, de ne s'être laissé envahir ni par la fatigue, ni par le doute, qu'eussent pu susciter, chez un esprit moins ferme, les lenteurs et les mécomptes des débuts. Il méritera d'être compté au rang des plus grands souverains de ce temps, comme créateur d'Empire. On ne peut guère lui trouver dans l'histoire qu'un prédécesseur, Henri le Navigateur, qui fut le principal inspirateur de l'expansion portugaise (voir plus haut, page 41). Mais les Belges, peuple éclairé, actif et producteur, ne laisseront pas, comme les Portugais, leur domaine infécond et ne permettront pas qu'il tombe en d'autres mains (2).
L'Afrique tout entière, à l'exception d'un seul territoire peutêtre, l'Abyssinie, est destinée à passer sous le régime des
(1) En ce sens, il paraîtrait très utile de convertir les indigènes au christianisme, ne serait-ce que pour n'en pas faire la proie du mahométisme. Malheureusement, l'antagonisme des différentes confessions chrétiennes est un obstacle; mais il doit être possible d'amener celles-ci à une tolérance mutuelle ou d'affecter à chacune une part dans ces immensités.
(2) On sait que la France a un droit de préemption sur le Congo, au cas où l'Etat Indépendant et la Belgique s'en dessaisiraient; mais il n'y a aucune chance pour que se présente l'occasion d'exercer ce droit.
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colonies proprement dites ou des protectorats. Certains esprits étroits ou flottants caressent des solutions intermédiaires qui conduiraient à de promptes déceptions. Un écrivain qui, à force d'étudier les Arabes, est presque arrivé à les trouver supérieurs aux Européens, M. le Dr Lebon, nous morigénait avec beaucoup de hauteur de vouloir introduire en Afrique la civilisation européenne. Suivant lui, les Européens devraient se contenter de faire le commerce, sans rien changer à l'état de choses établi. Mais quel commerce peut-il y avoir et quel progrès dans un pays où la propriété est collective, où toutes les tribus et tous les villages sont ennemis les uns des autres, où l'on asservit la personne humaine, où l'on se rit de la vie et l'on se fait un plaisir de la supprimer, où sévit le despotisme le plus instable et le plus sanglant? Si l'on ne fait pas régner sur le continent-noir la paix européenne, l'équivalent de l'ancienne Pax Romana, autant vaut renoncer à tout espoir que les ressources de cette immense contrée se développent jamais. Bien plus, nous croyons que l'autorité européenne, la souveraineté ou, dans des cas plus rares, la suzeraineté européenne, ne devra pas être temporaire dans la majeure partie de l'Afrique ; ce n'est pas une simple affaire d'éducation, devant durer un ou deux siècles, c'est une organisation définitive. Le climat des régions équatoriales et tropicales de l'Afrique, ainsi que la race qui s'y trouve établie, ne nous paraissent pas de nature à pouvoir rendre jamais compatibles, autant qu'on en peut juger, la prospérité de ces contrées et leur absolue autonomie. Il serait à craindre que, une fois détachés, même dans deux ou trois siècles, des métropoles, ces pays ne vissent bientôt s'étouffer tous les germes de civilisation qui leur avaient été confiés et qu'ils ne revinssent, après deux ou trois générations, à la barbarie primitive. Toutes les colonies ne sont pas destinées à s'émanciper. Nous traitons plus loin cet important sujet dans la partie théorique de cet ouvrage à laquelle nous renvoyons le lecteur.
Même sous la direction des puissances européennes, que deviendra l'Afrique ? Il est prématuré de le dire, les documents manquent. Ce continent paraît inférieur, au point de vue naturel, à tous les autres, du moins à l'Europe, à l'Asie méridionale et aux deux Amériques. L'hydrographie y semble bien plus défectueuse ; le continent est beaucoup plus massif, et le climat paraît moins tempéré, à égalité de latitude, que dans l'Amérique méridionale.
La civilisation européenne aura ainsi bien des obstacles à surmonter pour faire son œuvre dans ces immenses régions. Elle devra s'inspirer d'un sentiment de justice, de bienveillance à l'endroit des populations indigènes, les traiter avec une suprême équité, contrairement à tant de fâcheux exemples qu'enregistre,
en rougissant, l'histoire coloniale, même dans le courant de ce siècle. La tâche sera délicate et longue. Elle sera facilitée par une cause puissante, la baisse considérable du taux de l'intérêt. La colonisation de l'Afrique s'offre à un moment où l'intérêt du capital tombe à 2 1/2 ou 3 0/0 pour les placements sûrs et à 4 1/2 ou 5 0/0 pour les placements aléatoires (1). Dût la colonisation africaine, comme il est possible, être, en général, moitié moins productive que celle des deux Amériques, cette différence du taux de l'intérêt compenserait dans une certaine mesure cette inégalité. Ce n'est pas en quelques années qu'on pourra juger cette colonisation; ce sera à peine après un quart de siècle ou un demi siècle. Etudions, en attendant, les efforts européens pour établir une colonisation intensive dans le nord et dans le sud de l'Afrique ; nous y puiserons une expérience qui nous sera utile même pour la colonisation extensive dans le reste du continent.
(1) Voir la description minutieuse des causes et des conséquences de cet important phénomène dans notre Essai sur la répartition des richesses et sur la tendance à une moindre inégalité des conditions (quatrième édition, Guillaumin, éditeur). La légère tension de l'intérêt, de 1898 à 1900, ne supprime pas ce phénomène et n'a nullement ramené le taux de 1860 à 1870.