CHAPITRE V
Philosophie de 1« eolonloatioA.
L& colonisation ert ane tâche qui sMmpose iacoatestablement, dans notre pé« riode du monde, aux grands et riches Etats modernes.
Le monde actuel et ses populations peuvent se diviser en quatre catégories différentes- — Deux de ces catégories appellent la tutelle ou Tinitiatlon des nations civilisées. — Sans une intervention de cette sorte, la moitié du globe serait restée et une bonne partie resterait encore relativement improductive.
Pays et races où la civilisation ne peut naître spontanément et qui doivent la recevoir par importation. — Il n'est pas certain, dans plusieurs cas, que la civilisation, une fois importée, puisse être indéfiniment maintenue sans la continuation d'une certaine direction extérieure.
Lee particuliers ne suffisent pas à cette initiation des contrées barbares à la civilisation. — La colonisation est un tait beaucoup plus complexe que la simple ouverture de débouchés commerciaux. — - La colonisation comporte Taction directe d'un Etat civilisé sur un territoire étranger.
Il ne faut pas laisser accaparer toutes les terres vacantes ou barbares par un ou deux peuples seulement. -* L'absence de colonies peut équivaloir un jour à une séquestration. — Mesure qu'il convient d'apporter dans le développement de la colonisation.
Frivolité de l'opinion démagogique contemporaine qui repousse un des devoirs Incontestables d'un grand Etat à l'heure présente.
Il est impossible de ne pas considérer comme une dés t&che» qui s'imposent aux États civilisés depuis quatre siècles, et plus particulièrement h notre époque, la colonisation.
Le monde actuel, au point de vue des populations, se compose de quatre parties bien distinctes : celle où règne la civilisation occidentale, qui est la nôtre; une seconde partie qui est habitée par des peuples d'une civilisation différente, mais compacts, cohérents, stables» destinés, par leur histoire et leur caractère présent, à se gouverner et à se diriger eux-mêmes, la nation chinoise et la nation japonaise par exemple. Une troisième partie appartient à des populations assez avancées sous divers rapports, mais qui ou bien restent stationnaires, ou ne sont pas arrivées à se constituer en nations unies, pacifiques, progressives, suivant un développement régulier ; elles sont dans une situation d'équilibre instable, se troublant fréquemment ou toujours prêtes à se troubler. L'Inde anglaise avant la conquête britannique, Java, la presqu'île cochinchinoise, représentent particulièrement ce troisième type.
Enfin une grande partie du monde appartient à des tribus barbares ou sauvages, les unes adonnées & des guerres sans fin et à des coutumes meurtrières; les autres connaissant si peu les arts, ayant si peu l'habitude du travail et de l'invention, qu*elles ne savent tirer aucun parti du sol et des richesses naturelles, et
qu'elles vivent misérables, par petits groupes âisséminés, sur des territoires énormes qui pourraient nourrir & Taise des peuples nombreux.
Cette situation du globe et de ses habitants implique pour les peuples civilisés le droit à une intervention, dont le caractère et rintensité peuvent varier, chez les populations ou peuplades des deux dernières catégories.
Il n'est ni naturel ni juste que les civilisés ocddentaux s'entassent indéfiniment et étouffent dans les espaces restreints qui furent leur première demeure, qulls y accuiQulent les merveilles des sciences, des arts, de la civilisation, qu'ils voient, faute d'emplois rémunérateurs, le .taux de l'intérêt des capitaux tomber chez eux chaque jour davantage (1), et qu'ils laissent la moitié peutêtre du monde à de petits groupes d'hommes ignorants, impuissants, vrais enfants débiles, clairsemés sur des superficies incommensurables, ou bien à des populations décrépites, sans énergie, sans direction, vrais vieillards incapables de tout effort, de toute action combinée et prévoyante.
L'intervention des peuples civilisés dans les affaires de ces deux catégories de populations se Justifie comme une éducation on comme une tutelle. Elle peut prendre des formes diverses : celle d'une colonie véritable, ceUe d'un protectorat; très intense dans le premier cas, plus restreinte et plus déguisée dans le second.
En ce qui concerne notamment les immenses territoires occupés par de petites tribus sauvages ou barbares, clairsemées, presque sans développement intellectuel et sans organisation civile, il est certain que le rôle d'instructeurs et de guides qui incombe aux peuples civilisés est tracé par la nature même des choses.
11 est des pays oîi il semble que la civilisation, à savoir la domination de Thomme sur lui-même et sur la matière, l'esprit d'entreprise et la discipline, le sens de la capitalisation et Taptitude aux inventions, ne peut se développer spontanément. On peut croire que si Ton abandonnait pendant plusieurs milliers d'années encore l'Afrique équatoriale ou tropicale aux seules impulsions de ses habitants, on la retrouverait, au bout de ces milliers d'années, exactement ce qu'elle est aujourd'hui, sans une meilleure exploitation des richesses naturelles, sans un supérieur développement des arts.
(1) Voir sur ce phénomène si important de la baisse dn taux de rintârèt, sur ses causes réelles et ses grares inconvénients, notre Bsêoisur la Répartition de» richesseê et la tendance à une moindre inégalité des condition» (3* édition, Qvillaumin, éditeur). La colonisation est l'un des moyens de prévenir, par Tonverture de noureauz emplois aux capitaux, la rapidité de cet avilissement de l'intérêt et ce n'est pas Tun de ses moindres bienfaits, quoiqu'aucun écrivain na Fait jusqu'ici signalé.
Il est aussi des races qui semblent Incapables d'un développement intellectuel spontané. Si TÂmérique du Nord et TAustralie n'avaient dû être découvertes qu*en Tan dÔOOou Tan 4000, au lieu de l'avoir été l'une à la fin du xv«, l'autre à la fin du xviri* siècle, il est probable qu'on eût trouvé les habitants de ces énormes terres exactement dans la situation où les virent les premiers Européens ; ils auraient eu 12, 15, 20 ou 25 siècles de plus pour perfectionner leur société, leurs arts, leur esprit; mais il ne semblent pas porter en eux-mômes le germe d'un développement personnel ou social au-delà de la chétive situation où ils étaient arrivés.
Il est des pays et il est des races où la civilisation ne peut éclore spontanément, où elle doit être importée du dehors. C'est môme une question de savoir, mais que l'avenir seul pourra trancher, si, après avoir inculqué, par l'exemple, par la bienveillance, par une direction équitable, leur civilisation à ces peuples enfants ou à ces peuples décrépits, les nations européennes pourraient retirer leur main conductrice, sans que, au bout d'un certain nombre de dizaines d'années, les peuplés ainsi relevés, éduqués, puis soudain abandonnés, revinssent à leur situation première.
Supposez que pendant un siècle ou deux, mettez-en même davantage, les peuples européens se fassent les directeurs attentifs et humains des tribus diverses qui occupent la zone du Congo et de ses affluents, du Zàmbèze, du Nil supérieur, de l'Ogoué, de la Bénoué et du Niger, il est incertain si la cessation soudaine de la tutelle européenne ne laisserait pas, au bout de quelques dizaines ou môme de quelques centaines d'années, toutes ces peuplades retomber dans la barbarie d'où, par hypothèse, on les aurait tirées. 11 y a une certitude, c'est que dans ces pays la civilisation doit être importée de l'extérieur; il y a un point incertain, conjectural, c'est celui de savoir si, une fois importée de l'extérieur et maintenue pendant un ou deux siècles, la civilisation pourrait se conserver d'elle-même, après la rupture de tout lien politique avec le peuple civilisateur.
L'exemple de ce qu'est devenue l'Afrique du Nord, quoique beaucoup de sang romain s'y fût infiltré, quand s'est rompu le lien politique avec Rome, est de nature adonner des inquiétudes. Si la civilisation peut ainsi se maintenir d'elle-même par la force acquise, la colonisation n'est qu'une éducation passagère des peuples inférieurs par les peuples supérieurs; elle doit, toutefois, avoir une durée qui s'étende à plusieurs générations humaines, parce que l'éducation d'un peuple nécessite toute une série de générations. Alors la colonisation ne serait qu'une t&che temporaire ; ce n'en serait pas moins une grande t&che, dans l'état ac-
tuel du monde, qui s'imposerait aux peuples riches en capitaux et en lumières,
Si, au contraire, la civilisation, quoique enseignée & certaines races, infusée dans certains climats, n*y peut être indéfiniment conservée, sans une certaine permanence d'action de la puissance extérieure civilisatrice, alors la colonisation, sous la forme adoucie du protectorat, serait destinée à avoir une durée indéfinie.
On s*est trop habitué à Tidée que les colonies se détachent un jour, comme un fruit mûr, de la métropole, ou du moins comme des êtres adultes, conscients de leur force, visant à l'indépendance, doivent un Jour vivre de leur vie propre, et n'avoir plus que des rapports volontaires, reposant sur l'égalité, avec lancienne mère patrie. Il est un type de colonies, les colonies de peuplement, auquel est réservée cette destinée. Les groupes ethniques analogues à la population de la mère patrie, les sociétés absolument semblables qui se sont constituées dans des climats où la race européenne peut se reproduire et se développer, sont, certes, appelés à cette émancipation complète.
Mais rexemple des États-Unis, du Canada, de l'Australie, des républiques de race espagnole et du Brésil, ne prouve que pour les colonies de peuplement ou les colonies mixtes, non pour les colonies établies au centre de l'Afrique ou même au sud de l'Asie.
Supposez que la direction britannique vienne un jour à faire complètement défaut à l'Inde ou à la Birmanie, qu elle n'y soit remplacée par aucune direction européenne analogue, il n'est pas impossible que, après quelques dizaines d'années, ces contrées retombent dans l'état d'anarchie, de médiocre productivité et de misère où elles languissaient il y a quelques siècles.
Ce qui n'est qu'une conjecture pour l'Inde parait à peu près une certitude pour le Gabon, le Congo et d'autres territoires de l'Afrique intérieure, après qu'on les aura un peu civilisés, ce qui demandera bien cent ou deux cents ans, car jusqu'ici on ne lésa encore qu'explorés .
En tous cas, dans lasituation actuelle du globe, il y a une œuvre de colonisation à accomplir. Doit-on l'abandonner aux simples particuliers? Cela est impossible. Les particuliers jouent un rôle important dans la colonisation, comme pionniers, comme commerçants, mais ils ne peuvent exercer une action méthodique prolongée, synthétique, sur tout un pays barbare ou sauvage. Ils poussent parfois à l'extrême l'amour du lucre, l'esprit d'injustice et d'oppression. Précurseurs utiles, auxiliaires indispensables. Ils ont cependant besoin d'être contenus et contrôlés par une puissance politique.
Un État peut créer des compagnies de colonisation auxquelles il confère certains privilèges et certains droits souverains. L'Angleterre, la Hollande, la France Tonl souvent fait dans le passé; la première le fait encore dans le présent, TAlIemagne aussi. Bornéo, la Nouvelle-Guinée, toute l'Afrique comptent diverses sociétés de ce genre. C'est un artifice auquel recourt une puissance pour 8*infiltrer dans un pays où son action directe et immédiate susciterait des protestations.
Mais il ne faut pas être la dupe des apparences. Ces sociétés de colonisation ont derrière elles toute l'action politique de la puissance qui leur a accordé leur charte. Elles sont diplomatiquement soutenues par elle, et, au bout d'un certain temps, elles se voient presque toujours remplacées par l'État même dont elles n'ont été ainsi que les agents temporaires.
Il n'en peut être autrement : le simple droit des gens n'admet pas qu'un territoire appartienne à des particuliers sans qu'un État constitué et reconnu en ait la responsabilité.
On confond souvent la colonisation avec le commerce ou l'ouverture de débouchés commerciaux. J'ai montré que cette assimilation est fausse. La colonisation comporte bien autre chose que la vente ou Tachât de marchandises ; elle entraine une action profonde sur un peuple et sur un territoire, pour donner aux habitants une certaine éducation, une justice régulière, leur enseigner, quand ils l'ignorent, la division du travail, l'emploi des capitaux; elle ouvre un champ non seulement aux marchandises de la mère patrie, mais à ses capitaux et à ses épargnes, à ses ingénieurs, à ses contre-mattres, à son émigration soit des masses, soit de l'élite. Une transformation de ce genre d'un pays barbare ne peut s'effectuer par de simples relations commerciales.
La colonisation est ainsi l'action méthodique d'un peuple organisé sur un autre peuple dont l'organisation est défectueuse et elle suppose que c'est l'État même, et non seulement quelques particuliers, qui se charge de cette mission. La transformation ou l'éducation dont il s'agit ne se peut procurer, en effet, par de simples échanges de marchandises, échanges toujours fort bornés chez les peuples primitifs ; il y faut joindre l'établissement de la paix intérieure, phénomène rare chez ces tribus sauvages, des lois équitables et respectées, une justice exacte et sûre, un régime terrien qui permette l'accès à la propriété. Or, tout cela ne peut s'obtenir que par l'action de l'État.
Ainsi, la colonisation, qu'on la considère comme une entreprisepermanente ou seulement comme une entreprise transitoire, propre à la période de l'humanité que nous traversons, est une œuvre d'État.
Maintenant un grand État peut*il s*en désintéresser, surtout quand son histoire et la possession môme de vastes surfaces terrestes rinvitentàyprendre part? Les économistes naguère, àVexception de quelques-uns cependant, parmi lesquels Adam Smith et Stuart Mill, ont détourné les États de posséder des coloniei^. Pourquoi ne pas faire simplement le commerce sans prendre la charge de territoires lointains ?
Les grandes fautes, les crimes môme, qu'une colonisation mal conçue a suscités» les massacres d'indigènes, Tesclavage, les erreurs d*un système colonial contraire au sens commun et à la science, ont pu encourager et excuser cette manière de voir; elle est, toutefois, superficielle.
Il ne convient pas de laisser accaparer, peupler ou diriger le monde par un seul peuple ou par deux peuples. Il importe de se souvenir que les marchandises d'un pays manufacturier courent grand risque d*ôtre arrêtées par des tarifs prohibitifs aux frontières étrangères; que les capitaux qull produit en trop et qu'il veut exporter sont souvent exposés dans un pays étranger à des tribunaux ou à des législateurs malveillants qui les confisquent indirectement ou les ruinent ; que les émigrants môme ne sont plus sûrs d'ôtre accueillis dans les contrées sur lesquelles leur pays d'origine n'a aucun droit.
L'absence de colonies, dans un temps déterminé, avec Tesprit qui prévaut de nos Jours, pourrait équivaloir à une sorte de séquestration du peuple qui aurait été assez inerte pour ne pas se créer des dépendances dans le monde, alors que le monde n*était pas complètement occupé.
Puis, les influences morales valent bien quelque chose : le prestige d'un peuple qui a imposé sa direction, sa langue, ses habitudes, ses goûts & des territoires étendus, asa répercussion jusque dans les afiaires.
Ainsi, dans la période de l'histoire que nous traversons, un grand État prévoyant et riche ne peut absolument se désintéresser de la colonisation. C'est une œuvre lente, coûteuse, qui ne peut ôtre soutenue par les particuliers seuls.
Il faut, toutefois, apporter h cette œuvre d'État beaucoup de réflexion, d'intelligence, de mesure, de sentiment de justice et surtout d'esprit de suite. Il convient de t&cher d'établir sa direction politique en froissant le moins possible les populations indigènes, en les formant graduellement, en respectant leurs droits, en évitant les guerres; la politique coloniale d'ostentation est aussi nuisible que peut ôtre utile la politique coloniale sérieuse et bien conduite.
Dans ces conditions, la colonisation, au moment de l'histoire
du monde où J'écris, rentre dans la mission des grands Étals occidentaux.
Il est intéressant de constater que les démagogues qui veulent disséminer l'État dans tant d'entreprises diverses à l'intérieur ne se soient pas encore avisés du devoir colonisateur de l'État moderne. L'opinion politique vulgaire, quand elle n*est pas dirigée par des esprits sérieux, a si peu de prévoyance, son horizon est si restreint, elle est si préoccupée des infiniment petits de l'heure présente, elle voit si peu l'avenir lointain de la patrie. Elle prend sans cesse le change, se passionnant pour de mesquins et transitoires intérêts, négligeant le développement lent des grandes choses.