‹ De la colonisation chez les peuples modernes (volume 5)Chapitre 16 sur 131 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De la eolonlsation espagnole.

Id quoi la fondation des colonies des peuples modernes diffère de la fondation des colonies des peuples anciens. — Les preipièrcs colonies modernes ont été en quelque sorte Teffet du hasard. — Situation de l'Espagne au moment de la découverte de TAinérique. — Les trois éléments qui prennent part à la colonisation : laCk)uronne,le8 aventuriers de la noblesse et le clergé. — luQuence persistante de ces trois éléments sur toute la conduite de la colonisation espagnole. — L'Espagne veut fonder une société vieille dans une contrée neuve.

Faiblesse de Témigration espagnole vers l'Amérique. — Agglomération des immigrants dans les villes. *- Nombreuse population blanche des grandes villes du Pérou et du Mexique au xviu® siècle. — Les majorats et les encomiendas. — La noblesse créole est exclue des emplois. — Distinctions nombreuses de classes dans l'Amérique espagnole. ^ Situation des indigènes. — Lois protectrices des Indiens . — Territoires interdits aux blancs. — Les Missions.

Influence du climat. —* Les plaines et les plateaux. — Difficultés des relations ' des diverses provinces entre elles. — A ces difficultés naturelles la métropole en ajoute d'artificielles.

Le régime politique et administratif. ^ Les vice-royautés, les capitaineries générales et les audicncias.—hwxe obligatoire des vice-rois. — Mystères dont s'entoure Tadministration.— Importance du clergé.— Extension delà main-morte.

Le régime commercial et industriel : il est tout entier dominé par la jalousie et la défiance que ressent la métropole. -^ Exclusion complète des étrangers. An début de la colonisation il n'est pas interdit aux habitants de l'Amérique espagnole d'avoir des manufactures. — Le système mercantile ne fut appliqué à ces colonies qu'au xvin« siècle. — Les officias viles y haxos. — Le privilège du port de Sévilie et la Casa de contratacion. — Les caravanes maritimes: la /lotie d argent et les galions, — Monopoles de fait qui résultent des règlements restrictifs. — Commerce analogue avec les Philippines. — Très faible développement du trafic sous ce régime.

Les réformes du xvni* siècle. *- La contrebande, le traité de Yasiento, — €k)mpagnies privilégiées. — Décadence des galions. — Régime plus Ubéral à partir de 17G5 — Essor des colonies & la fin du dernier siècle.

Les griefs des colons : manifeste des autorités insurrectionnelles. — Vice de tout le système colonial de l'Espagne. — Faible importance des revenus que l'Espagne tirait du nouveau monde.— Comment le système colonial espagnol hâta la décadence de la métropole et arrêta le développement des colonies.— Nullité presque complète du commerce actuel de l'Espagne avec ses anciennes colonies.

« Le premier établissement des différentes colonies européennes dans rAraérique et dans les Indes orientales n'a pas eu pour cause

un intérêt aussi simide et aussi éviAeoique celuS qai donna lieu à rétablissement des anciennes colonies grecques ou romaines ».

G*est ainsi que s'exprime Adanr aimSAk».au début de son chapitre de la colonisation. Cette observation pleine de sens est le préambule nécessaire à toute esquisse du système colonial espagnol. Qui Y^t comprendre soit Torganisatâon jéqonomique des provinces américaines de l'Espagne, soit leurs relations administratives et politiques avec la métropole pendant trois siMes> doit se reporter aux circonstances toutes spéciales au temps et au peuple qui découvrit le nouveau monde.

Une nation fonde ordinairment ie$ Qolonies» qoand sa popula-^ lion croissante se trouve à. Tétroit dans sqû vieux territoire, ou quand les persécutions religieuses ou politiques en bannissent certaines classes dliabitants : ce sont là les seuls motifs qui aient p^rtf^ l^g ft^i^nfl & la colonisation^ et ce sont, de nos jours encore, les deux causes principales de rémîgraftioQ< earopéenne. Les raisons qui, à la fin du xv« siècle, déterminèrent les peuples de rsbrope à fonder des établissements au delà des mers furent d un ordse différent.

L'esprit d'aventure, que les croisades avaient éveillé en Europe et que les grandesmooaTchies européennes victorieuses de laféoda- Uié ne pouvaient plier à la discipline, se porta avec une énergie toute particulière, au milieu du xv* siècle, vers les entreprises maritimes. L'Orient, plein de mystères et de richesses, l'Orient, d'où venaient les soieries, les perles, les parfums, les épices, Flnde et la Chine surtout exercèrent sur les imaginations vives et curieuses de nos ancêtres une véritable fascination. Trouver une voie, soit plus courte, soit plus sûre, pour atteindra ces contrées privilégiées, faire concurrence aux Vénitiens qui avaient jusque-là le monopole du commerce le plus lucratif, tel était alors le butd'uqe foule d'esprits hardis et aventureux. De là vinrent ces tentatives . persistantes que les marins portugais prolangèrent pendant pris d'un siècle à leur éternel honneur avec une héroïque persévérance. Mais s'ils s'élançaient ainsi vers des pays ijoconnusy ce n'était pas pour s'y fixer eux, leurs femmes et leurs enfants et y former une nouvelle patrie : c'était pour y trouver des denrées précieuses, pour rapporter dans leur pays une récolte abondante et rapide- Parmi tous ces intrépides navigateurs, il n*y avait sans douta pas un honame qui eût l'esprit et le caractère du colon, ce caractère et cet esprit que possédaient, un siècle plus tard, à un très ha9t degré, les puritains et les quackers d'Angleterre, et que possèdent de nos jours les émigrants anglais ou allemands pour TAustralie ou l'Amérique.

« L'établissement des colonies européennes dans l'Amérique et

itt LA GiiDfmâimr isi^MimiS a

]W'&ide9dm«Qtid9SB'a donc pas Mé,(lU.eDCOve Âéttsi SmAiK mt: eflst dBila néeessUé. » Ce s'était ni rexubéra&oie de la populatioit, m deS'Cmee éconamiques întenfies, ni das perséeutions religieu^^ SCS cm poUUqnes, ni le basoia de ^^ouolife pour rioânstrie du, lâeux monde; aucunedeces cannes.» depuis si pttissainiQd^.a0tives,i n'en! paît à la fondatkaa des pr«iaitees ecdoni^ européennes^ Sij o^ coloaies, àTétat d'établissemcmts teiyitgriamt et^pejrmai^ ftiFgntfftiidéfts. ç^Aélé. à,\qfai dire, comme par hasard. san& phob

précoDfu^ »M tesoioLpreMenli.. . "^

La foftune vouhit qu'un aventnder^ énoid» éoonduiLpar divMsesi puissaBoeSt tcou^fti crédit auprès, de la reine Isabelle et du censeib de GastiUeL A coup sûr^ à juger lee chose» de noire pejnt de -me aeturi» nul peuple n'était moins fait pour eeloniser que l'JSâ^pagnei QaoÀ ^'en aieni dit certains hisAeriens, eUe n'était aiorsv novis es: avoi^kpn^fe^ nitrèe ri(d>e> ni très peuplée, ni très indu»* Ëneuse; sonierritoirelûi offrait un $oi et des riebosses poûc.Ie&tt quelsles bras étaient loin d'être superflus. Des guerres continuels les ne lui avaient pas laissé le loisir de se livrer en sécurité aux arts de la paix; elle avaîi retiré des luttes sôoulaires contre le» Maures un dédain du travail que nous retreu verrons marqué dana toutae ses lois et toute son administration coloniale. £Ue venait da tenainer une guerre qui avait tenu plusieurs générations en haleine; devenue enfin maîtresse incontestée de son territoire, 11 semblait qu'elle n'eût pas de t&che plus pressante que de consa-i crer par son travail la possession définitive quesesarmes venaient de lui donner^

Il ne devait) pas en être ainsi. Ces luttes héroïques qui avaient oQCopé, pendant plusieurs siècles, tout ce qu'il y avait dans la PéniBSuie d'esprits ardents et de caractères vigoureux, venant à cesser tout à coup, mettaient en disponibilité une foule d'aventu^ riers, impatients desiloisirs de la paix et des perspectives bornées du travail. La découverte de l' Amérique, en. leur > offrant des pays lointains, viergesde toute civilisation europécime, pleins de rieheS'^' ses et de promesses plus séduisantes encore, leur ouvrait un dér bouché inespéré vers lequel ils s'élancèrent à l'envi. C'étaient des soldats qui couraient à une conquête.

Les nouvelles Indes étaient peuplées de races ignorantes et païennes. La catholique Espagne, qui venait d'achever sa longue croisade contre les Maures, dans l'exaltation de Tesprit religieux, avait appris à confondre en un sentiment unique le zèle pour la foi et l'amour de la patrie. Toute conquête pour la couronne devait être aussi une conquête pour la chrétienté. La propagande religieuse fut dès l'origine l'un des motifs principaux des établissor ments d'outre*mer. Dans l'esprit mystique de Colomb, dans l'&me

pieuse d'Isabelle, comme dans les imaginations plus rudes et plus' incultes des Cortez et des Pizarre, Tidéede prosélytisme catholique ne cessa de s'allier à. Tambition terrestre. C'a été Tun des principaux mérites de la grande et belle histûire^^ Fresa)tt de mettre ènTurnîSreTTnîIuence que le sentiment religieux exerça sujfTa fôndatioiT ëTTaaministration des colonies espagnoles en Amérique. " TTerrière et au-dessus de ces aventuriers qui s'élançaient à. la poursuite de trésors et de conquêtes, ou de ces moines et de ces prêtres qui s'enfonçaient dans la solitude pour la conversion des Indiens, venait la Couronne de Castille. Yictorieuse de lafitodalité et de l'Islamisme, la Couronne, devenue toute-puissante, revendiquait une domination absolue sur les provinces nouvelles ; c'était elle qui, par les encouragements, les subsides ou les récompenses donnés aux descubridores, était le premier auteur de la découverte de l'Amérique : l'Amérique devant donc faire partie de son domaine, tout ce qui s'y rencontrait était soumis sans contrôle & sa puissance.

Tels furent les trois éléments qui prirent part à la fondation des colonies espagnoles : des aventuriers recrutés spécialement dans la noblesse et dans l'armée, que la fin des guerres contre les Maures laissait sans emploi et sans ressources : de lace nombre prodigieux de nobles que contenaient les colonies de l'Amérique. A Lima, dit Ulloa, un tiers des blancs était noble et, dans cette seule ville, il y avait quarante-cinq familles de marquis ou de comtes : de là encore, en partie, car ce n'est pas la seule cause, l'affluence des blancs dans les villes et leur petit nombre dans les campagnes ; de là les majorats, les substitutions, les entraves à la libre disposition du sol. Le second élément était le clergé qui devait convertir les païens à la foi du Christ : de là les ordres religieux, les couvents et les moines mendiants ; de là les dîmes et les riches dotations des églises; de là la haine de^l'hétérodoxie, la restriction de l'instruction supérieure, les entraves mises à la presse, et enfin rinquisition. Le troisième élément, c'était la Couronne, Tesprit monarchique, tel qu'on le comprenaità cetteépoque dans l'Europe occidentale, au sortir de la féodalité ; c'est-à-dire l'esprit de défiance, de soupçon, de jalousie et d'ingérencesupérieure; la crainte de l'initiative des particuliers, la prédilection pour le système de tutelle administrative : de là Taristocratie de fonctionnaires, delà encore la crainte que les peuples ne devinssent trop riches ou trop unis ; de là l'application incessante et pernicieuse de la maxime machiavélique : divide ut imperes.

Sans doute ces trois éléments ne furent pas les seuls qui entrèrent dans la constitution des colonies espagnoles. Il s'y forma à la longue une classe de marchands, une classe d'agriculteurs, et

même, dans certains districts du moins, une classe d'industriels; mais ce ne Itat qu'après bien des années que ces industriels, ces agriculteurs et ces marchands furent en assez grand nombre pour être pris en considération et diminuer, sans Teffacer, l'importance des éléments primitifs. Ceux-ci n'en avaient pas moins, dès l'origine, imprimé leur caractère à l'organisation politique et économique de l'Amérique espagnole; et il ne fallut rien moins que les luttes sanglantes et la violente scission du commencement du siècle pour Tenr faire disparaître. Par l'établissement d'une noblesse nombreuse que soutenait un système rigide de majorats et de substitutions, par la constitution d'un clergé puissant doué de tous les anciens privilèges temporels dans toute leur plénitude, par l'omnipotence des fonctionnaires royaux, par les restrictions de toute sorte apportées à l'initiative des sujets, l'Espagne avait voulu fonder une société meille dans une contrée neuve: c'est en ce mot que se peut résumer toute la colonisation espagnole, ainsi que d'amples détails vont le prouver surabondamment.

Nous avons dit que la prise de possession de l'Amérique par les Espagnols n'avait pas eu pour origine une pensée de colonisation; c'est ce que Jean-Baptiste Say a parfaitement exprimé en ces termes : « Ceux qui fondèrent les premières colonies furent pour la plupart des aventuriers, qui cherchèrent non une patrie adoptive, mais une fortune qu'ils pussent rapporter pour en jouir dans leur ancien pays. » Un historien du temps, Pierre le Martyr, était également de cet avis quand, dans ses Oréanides^ il bl&me en ces termes l'expédition pour la Floride : « Quel besoin avons-nous de contrées dont les productions sont les mêmes que celles du sud de l'Euroi>e ? » Toutes les régions qui s'adaptaient le mieux à une colonin sation agricole, Caracas, la Guyane, Buenos-Ayres, furent pendan^ des siècles négligées par les Espagnols. L'or, qui était à Torigine leur seul appât, n'avait même pas toujours le don de les fixer; ils accouraient dans toutes les contrées où ils avaient Tespérance d'en trouver, non pas comme les émigrants européens qui se rendent aux piacers de l'Australie pour fournir eux-mêmes le rude travail du mineur, mais comme des conquérants qui s'emparent des richesses et des personnes d'un peuple vaiacu et le forcent k travailler à leur profit. Dans un pareil système, on conçoit que si la conquête fut rapide, le peuplement fut lent. On ne voit pas que pendant tout le siècle qui suivit la découverte de TÀmériqué, il y eut une large émigration de la'métropole. En 1546, d'après Herrera, il n'y avait pas au Pérou^plus "de 0,000 Espagnols. Gomara, dans son Histoire V générale des Indes, ne compte pas plus de 2,000 familles européennes au Mexique, assez longtemps après l'expédition de Cortez ; et Benzoni ne croit pas qu'en 1550 il y eût plus de 15,000 Espagnols

9 DE LA COLONIBAnON AHTÉRiCnilS AU SU' SIÈCLE.

âBins totft le n^Ntrèaii monde. Les règlements de la ntère ^Me étaient; et furent tonjmirs très oontraires à une émigrttttan eoAsiarable. Depuis CtKr}6s^}oipt,AUCiHi EspiigiiolDe âevi8it«lleriMx tedes sans une pêmîîssîon "éxpresse'Be la côOTOimer^l celte pN^ HÎisslôirn était donnée qne pour peu de temps, en général jMWir 'iteCS'ans {Rêoopîlaciande îeyttde las Ro^nosde IdsTnmmy lA,feo). four obtenir cette autoiisatiûtid'apfrès «ne toi de 1518, il&llait jus* tiâer d'aiKirâ^d'ini motif suflftsant et prouver en outre que depuis deux générations on n'avait subi dans safeufnîlte aucune oondam- B&tion de la part du saint ofQce. Une loi de 1596 vint encore aggraimr ces prescriptions en statuant que ia permission ne serait accor^ dée que pour une province déterminée, et que le voyage pour cette province devait être direct. Chaque patron de vaisseau devait attester par serment qu'il n*avait pas à son bord de personne sans autorisation. Si l'on ajoute à toutes ces difficultés l'obligation de s'embarquer QU port de SéviUe, c'est-à-dire à l'extrémité sud de l'Espegne, on conçoit que l'émigration dût, dans le siècle qui suivit la tBOnquète, é^ très limitée et qu'elle se recrutât surtout parmi les E^s d'épée, très peu., au contraire, parmi les paysans et les petite «narchands. Aussi un historien, digne de foi, Depons, n'estime^t^il iju'à cent personnes le nombre annuel desinunigrants dans la pro- ^nce de Caracas.

On a vu que la couronne d'Espagne n'épargnait pas les règlements : il fîe faudrait pas croire que les autorisations exigées fussent tte simples mesures de sûreté générale et de police comme le furent nos passe-ports. C'étaient des justiflteations très sérieuses qui impliquaient un examen et une enquête. Elles avaient essentiellement pour but de limiter l'émigration et venaient d'un sentiment •fie défiance et de crainte qui inspira toujours le conseil de Casiille 4ans le gouvernement de l'Amérique. Heeren nous parait s'6tre parfaitement rendu compte du vrai motif de ces mesures, tout en ee trompant singulièrement sur leur efTet, quand il s'écrie: «Heureusement pour elle, l'Espagne sentit de bonne heure la nécessité 4e soumettre à une police sévère les émigrations de la métropole EUX colonies, ce qui contribua puissamment à les tenir dans sa ^dépendance. » Les mêmes mesures de police étaient en usage pour les communications entre les diverses provinces de l'Amérique.

Une fois arrivés dans les colonies, les Espagnols se répartissaiect d'une manière toute contraire à l'usage suivi parles colons moder^ nés. L'esprit général de la colonisation européenne, c'est la dispersion des familles dans des fermes ou des plantations pour l'exploitation agricole. Les Espagnols procédaient autrement : ils s'aggloméraient dans les villes et laissaient les campagnes aux Indiens. LesTSlSons de cette répartition particulière de l'élément européen

Ans les colonies de l'EqMgoe sont multiples. Gelai 4pd même de DOS jours a voyagé en EE|Nigoe a pu remarquer que les maisons ou dubomitees isolées y sont exoeasirremenlt rareset qoelapopulalion roxale elle-même se croire dans les Tillages. Il en est ainsi dans pBtaqae tout rOiieat. C'est là une cause de singulière in£érioirité poorl agriculture etrexploitatioo des ridiesses naturelles. De plus, les Espagnols ne possédaifloC TAmérigue que par «conquôte, et as ». se trempaient au miâea d'une population qui pouvaitètieconsidi- ' rée comme hostile» «e qui lesplique leur tendance k s'agglomérer fOur se défendre, comme le fiant de nos jours 1&& colons d'Algérie, ^r mesure ^dministpatife il est TraL Enfin il était rare que les fiapagnols établis en Amérique eussent appartenu àla population nuraiede la métropole. Mais ce qui e^ reraarqnaMe, c'est que des antewrs ]^ves omt pu supposer que la poMtique même du gouver* anaent espagnol-étail d'éloigner les colons des campagnes pour les rassemUerdass les Tilles. Un voyageur dfes mieux informés^ le OB^taine Basil-Hall, n émis œtte opinion qui n'est pas complète- Bueut repDussée par Mérivale (Lectmreé rni eo%mm) et qui est sonleme jiar ftoscter i^Cêiotiien^fialomml-Pi^liiffi'UndAuÊwan n est fiarfaitement rsm, «comme le remarque ce dernier auteur, ^e le g<»uverDement^e ht métropole tenait d'autant plusàrinstftirtion des majorais tque les pronnces étaient plus éloignées, ce qui seraUe indiquer de fsa part la crainte de voir ae iforocber une popu- JttâaQ agricole )et créole très considérable. H est de plus incontestable que les r^tonents des mifisions, ainsi ^'on le varra plus tard, écartaient systématiquement les blancs des dktricts occupés par les Indiens. Par toutes ces raisons ran yii se former de bonne heure «des villes très ooneidérables. Slumbdât dit qu'au oâieu du xvur siècle Lima comptait 18^000 blancs, et qu'en 1790 il y avait à Meidco 50,<0Qe créoles «t 23,000 natife d'Espagne* Adam Smith Mt remarquer qu'il s'en fallait de beaucoup, de son / -temps, que Boston, New-Yoïrfc du Philadelphie eussent une po- "• •pulation aussi considérable que Mexico, Lima ou Quito. L'illustne auteur de la Richesse des néttioms ne sembk pas avoir rec^iiercbé tes causes de ce phénouïène, m ^'étre rendu compte de :ses coneé^ qnenoes. Les C(Mi^équenoes «epeoadant «ont importantes. Quand d0i^«m paysiieuf on ifoit la pc^lation refluer tout 'Csitièf^e vein Jes'vâUes, on pentéltre sftr^qne la production y est faible, que la mo^nrité des colons ^ont des oisifis, des spéculateurs ou des fdn&-. liannifires^ non des travainent*s, et qu'il y a an-dessous d'eux ion confie vaincu esofioUé aax pmAi de la classe victorieuse.

•C^st en effet ce qiui aitrivait' dans les provinces de l'Espagne en Amérique. Rien n'est plus différent et plus caractéristique que la manière d'être et de penser de la population européenne dana les

colonies espagnoles et dans les colonies anglaises. C'était un des principes du conseil des Indes que toutlesoldeTAmérique appartenait à la Couronne. Celle-èi, il faut le dire, en avait largement usé pour faire des libéralités, soit auxfemilles dés Conquistadores^ soit surtout aux favoris de la cour. Les majorats étaient nombreux et immenses^ Quand Gasca soumit le Pérou d'une manière plus

'étroite à la Couronne, de simples ofBciers obtinrent en récompense des biens donnant un revenu annuel de 150,000 à 200,000 pesos.

' Le majorât de la vallée d'Oaxaca, quifut attribué à Cortez, comprenait, au temps de Humboldt, quatre villes, quarante-neuf villages et 17,700 habitants : ses revenus étaient, au temps de Cortez, de 60,000 ducats. Les fortunes, dans l'Amérique espagnole, étaient plus grandes que partout ailleurs au monde. Selon Humboldt, on trouvait de son temps, à Cuba, des fortunes de 15 à 20,000 lit. feterl. de rente (375,000 et 500,000 francs); les plus considérables

• au Venezuela ne montaient pas au delà de 6 ou 7,000 liv. steri. de rente (150,000 et 175,000 francs); mais au Mexique, dit Humboldl,

"un voyait des individus qui ne possédaient pas de mines et qui

. avaient 1 ,000,000 de francs de revenu : la famille du comte de Valenciana possédait à elle seule pour plus de 25,000,000 de francs de biens-fonds, sans compter la mine de Valenciana, qui, année

: moyenne, donnait 1,500,000 fr. de produit net; quelquefois jusqu'à 6,000,000 en un an. Quand il s'agit de mines, on arrive à des chiffres fabuleux, comme pour cette veine possédée par la famitle du marquis de Fazoaga dans le district de Sombrerete, qui, en six mois, donna un revenu net de 20,000,000. Mais ce qu'il importe de remarquer, c'est l'immensité et la fréquence de ces majorats ne contenant pas de mines et donnant cependant, selon Humboldt, 1,000,000 de francs de revenir- Quelle entrave ne devait-ce pas être pour l'agriculture, pour l'occupation des campagnes par dos cultî- 'Vateurs européens, que ces immenses propriétés inaliénables?

Et cependant, observe encore Humboldt, tous ces grands propriétaires étaient sans cesse gênés, non seulement à cau?e des perpétuelles spéculations pour la découverte et l'exploitation de mines nouvelles, mais par l'habitude d'une vie extravagante et magnifique sans splendeur réelle et sans confortable judicieux; et cherchant la raison de ces goûts et de ces habitudes déréglées, Humboldt la trouve dans la politique misérable du gouvernement qui privait la noblesse américaine d'une éducation virile et l'écartait de tous les emplois et de tous les honneurs. Autour de cette grande noblesse à majorats et à domaines immenses se pressait la -masse des hobereaux. On a vu qu'à Lima le tiers de la population blanche était noble. Il en était à peu près de môme dans les autres villes. Le gouvernement, qui craignait fort que cette

aristocratie ne devtnt trop puissante, avait grand soin de Fempôd^^ s^înstruîréTTe vTce-roi, Gil de Lémos, tenait aux coHèges îeTJnnrCe langage caractéristique: « Apprenez à lire, à écrire «t à dire vos prières : c'est tout ce qu'un Américain doit savoir. » Ainsi cette noblesse si riche et si nombreuse que la Couronne d'Espagne avait instituée au delà des mers, était condamnée pour toujours au désœuvrement. Il suffisait d/ètre né en Araériquepûttj; être écarté de toute f'^TH^tinr pn^îqn^r-^^' p^*^*^ qu'elle fût. Les rëpablicains de Buenos-Ayres, en arborant l'étendard de la révolte, se plaignaient que sur 160 vice-rois il n'y eût eu que 4 créoles, et sar602 capitaines généraux ou gouverneurs seulement 14 créoles. On ne comptait que 12 créoles parmi 369 évoques que l'Amérique avait eus jusqu'en 1637. L'unique débouché de l'aristocratie américaine, c'était une compagnie de gardes du corps que Charles VI avait créée et qui se recrutait uniquement dans la noblesse créole. L'aristocratie de robe ne le cédait pas en nombre à celle d'épée :| les avocats, les notaires, les huissiers, les licenciados abondaient.' Un écrivain sérieux, Depons, parlant de l'amour des procès, a pu écrire ce paradoxe que tous les habitants de l'Amérique espagnole se divisent en deux classes, ceux qui se ruinent en procès et ceux qui s'enrichissent ou du moins vivent par eux. Dans la seule ville de Caracas, sur une population de 31 ,00u âmes, il y avait 600 juges, avocats et gens de loi. « Joignez à cela l'amour excessif des titres et des rangs parmi les créoles : il n'est point de personne distinguée qui ne prétende à être officier militaire sans avoir aucune des notions préliminaires ou indispensables pour ce noble exercice. Il n*est pas de personne blanche ou blanchie, qui ne veuille être avocat, prêtre ou moine ; ceux qui ne peuvent point donner tant d'essor à leurs prétentions ont au moins celle d'être notaire, écrivain, commis, sacristain d'église ou attaché à quelque communauté religieuse comme frère lai, pupille ou enfant trouvé. Ainsi les champs restent déserts et leur fertilité accuse notre inaction. On méprise la culture : chacun veut être Monsieur ou vivre oisif. » Chaque homme un peu influent avait soin d'avoir à Madrid un charçé de pouvoir pour, à chaque occasion favorable, solliciter des tâtres et des ordres pour son mandant. Toutes les démarches de cet apoderado étaient payées ; et les autorités souvent recevaient également de l'argent pour chaque concession de titre ou d'ordre : une foule de créoles se ruinaient par cette vanité ridicule, exoellente manière pour le gouvernement de les tenir sous sa main. Telle était au Mexique, au Pérou, dans la Nouvelle-Grenade, rimmense majorité de la classe créole : voilà ce que l'avaient faite les msgorats, les substitutions, les titres, les ordres, toutes ces vieilles institutions implantées dans une contrée neuve. La poli-

10 DE LA OOMmSUmON MtiMaOU AU nx'' SIÈCLE.

tique jakHise ^e la i»6tropole ht nudntaiait a^ec soin dans eei élat

i!*îTiertie «t d'abaissement. Toutes tes qualités de la raoe ecuro-

^géranedisjarai^airot à la longue sou^tic poids de^se déscëûvre-

^ TOCPt: !n<Hi senteatent les emplois, mais encore ie tiufiic, le eom-

mSSëde 4&taii isartout, étaieit pour la plus grande partie entre

'tes mains des xaltit& dïiaropa. « La d^nérescence de la race

o^éote sous de teltej în5tîtu^^ fut rapide à un degré sans précé-

l ^SN\i: rnènnie le courage des Castillans disparut : les desoen^iits

\ ^^C'cmtl^tmmi»fm, au bout de trois ou (fuatre générations, ament

I oublié l'usage des armes. Les babitants des autres eMftrées dlQu-

( |iope qui^nrent oooasieiDnelieiMnt en contact avec «ux, les trou-

:*«èi«ent «aussi tjmides et cralatill? qiie les Américains eux-mêmes

ravaiinitétéèramvée des- B^pa^bls, Quand les Boucaniers du

Tvir" fflècle passèreiat lIstliiM de Mrten et ftava^ènsnt la <oAln 4e

lamerduSud, ils TencontrèMnt une popatetion sans détsase qui

eoForaît en trou^ïes ma églises au preiniier âgnal d'atorme. Les

mêmes -sit^nes :se reno'uvélèx'ent quatre- vingts tans plus tard «[uand

; 'l'teijpénfitîon d'Anson menaça 4e Qbili et èe Pèrau, •» dette obserra-

j vgon^e^deMenvale; no«is ne reni^stnscks «fu^a^ec une eertaôse

I Téserve, car sll est xme qualité qui manque <aujourd%m aux &spu-

I )|^ols d' Amériquie, on ne peut mrtaiiiiemenit pns dâre que ce soit le

I roorage militaiTe.

Cette faSMesse^des créoles «ètadt seaft^etenue a^^ec ^gnand mm par 4e gon'vernemeiiit métrop(»litain. On penit résumer toute la poliinique de IDspegne vis-èt-'v^s sies colonies en ne 8eul miot : définnee, défiance envers 4es éitrangers, déâanœ en^i«rs les cdons enmêmes. L'applicaftionde la maxime dmiser ^p&vr vè^ersetelvonre dans toutes des brandies ded'aAmin&stratîoda. iBt d'abord, }a mettrapôle s^eïïCTça constamment de Tépairttir fat pi^uiation en castes •iwaies' 'sTôe ïi^est ennemies. Aux créoles efle •opposait ies natifs cnEspâgme^u wêwa; Espat/noùj offlmme icm itass appelait: ceux-ci, comblés d'bonnem^ >et de foreurs, étaient -ponir la mère pKtde la plus sûre des fgaraînties de la dépendance de FAmériqne; on en comptait, lors de l'insurrection au commencement de ce siècle, près de ^00,000, dispersés dans toutes les pro^^inoes : de Sa mkt Sa «durée et >to 'cruanaté de la lutte entre des populatiotas que de ^mma ferments de^baôine et de^aitousie avaient aigries. Au moins entre les créoles et les c^apitons il n'existait pas d'imégalitéiarîâiqiie «t légale : c'était mm inégalité dfe faveur, toute de fait. Aia^coiïtrairey les lois elles-mêmes avaient pris soin de parquer les autres parties 'de la population dans de -véritables castes.

Dans un pays où la conquête avait juxtaposé deux races différentes, rîndienne et l'européenne, et où Tesdavage était venu encore introduire Tin troisième élément, l'éléDieat nègre, il devait se

fenaer à la longue, par les onioAs h^les^ou wilueUes/aiie fouie devsiiélésfliy6i4tiesditts4ttp09uaalionidUii6. De ià vinrratJes métis, les muIAlres, le» ieiDorims, les qaarlenms. Qes diSireiiMs dans lemmgiobèBt wm, ^pii «e imanilesUiesC ipar des dilTéi^crces dans keevleur de la peau, dev^atenl Aira un ebsUote coBsidér«ihlc Alafiisîoiifde toutes 4cfe prniies de la po^talloii. £1 cejusidaiit eette fusion, c'»l là le hoi dedente coloQJfiaUoiiintelHgenJft. Teat |

tenir œs séparatâons et oeshiifnJtiés qu'il eût dû' s- eff^H^cer d'ef-p lacer: «Deces'vartélés physiques, dit He^mi, sortirent des iné-' faïtés iMditiqiies Mon plus considérables encore. 'f> lia place d W jMoiiiie daoïs ia tsmléié 'déiiecidil de ^a cooteur. Les dilférealesv Bimices étaient da3s6es«avee vae aUention loinutieuse, nùn eentesent par la foroe de Tiisage, .mais encore par la loi. Qoiand il y avait seulement un sixième de sang nègre ou indien "dans les veiaes d'un-colen, la loi lui rendait le titre de blanc : quête tengaper^ hianeo. Chaque easte claH pkdne d'envie pour celles an-^dessaset de dédain pour œHes au-«âessous. Les mulÀti^ et les nègres, les' aègves et les InMens se détestaient autant entre eux que les métis et les crèches. Une des manœnyres du gouvernement métro* poHtain était d 'aceorder aux hommes ^e sax^ mêlé qui se sigiift* iaîeiit9arleurénergîeette¥Ercapaeitét<ne,^a^e<9ïiia<to 5i^c, afin d'enlèvera «toerérvelotion ses chefs naturels ; par une politique analogue, les Caciques indiens étaient égalés aux blancs. Ce n'était pas la seule des distinctions ^que la métropole entretînt dans 'ses colonies. Rosoher £ait observer que les fonctiomudres ^'effonjaient de fortiiier les jalousies qui existaient à l'état traditionnel entre les habitants des c6tes eticeux des .plateaux, entre les citoyens de Vera-Qraz, par exmnple, et ceux de Mexico, les .premiers repne* chant aux autres leur^apathie et ceux-ici accusant cenx-là'de légiè* reté. Si à «tous ces moUfe de désunion et de méântelligenee «eu 2Ô<wite encore toutes les différences de provinces par lesquelles TEspagne se disthiguait alors, si l'on pense que Catalans, Andalonx. Basques, con^rvaient même en Amérique leur provincialisme dans toute sa force, on verra combien peu une société aussi bigarrée était capable d'arriver à la prospérité qui résulte avant tout de l'harmoBie de» aspirations et des efforts.

De tout cet état social si lourd à soutenir, c'étaient les Indiens qui portaient le poids. Il importe ici de nous arrêter avec attention et persistancêTTë "traitement des peuples inférieurs, leur aohe- Hdnement à la civilisation est, au point de vue de la morale, du droit, de la politique et aussi de l'économie sociale, un des objets les plus importants de la colonisation. Quelque reproche que l'on poisse faire au système colonial de TEspagne, il faut reconnaître

que, seule parmi les nations modernes, elle a essayé de mettre en pratique dans les rapports avec les peuples vaincus les préceptes de rhumanité, de la justice et de la religion.

Dans les premiers temps delà conquête les Indiens furent abandonnés sans défense à la rapacité des aventuriers espagnols. « Les vies des pauvres indigènes, dit Merivale, furent gaspillées dans le travail des mines avec cette même profusion et cette même insouciance, dont le colon des temps modernes donne encore l'exemple dans Tusage des biens et des richesses que la nature a mis à sa disposition, c'est-à-dire les animaux sauvages des forêts et les ressources d'un sol vierge. » Mais une fois que la Couronne de Gastille eut pu courber sous ses lois les bandes indisciplinées des premiers envahisseurs, le sort des Indiens s'adoucit à ce point, gu'on put se demander si lï conqiïSlë fTavallpâS, pour 1p..s Mexicains du moinsj amélioré leurs destinées. Il faut se rappeler, en efCet, que Prescott estime à 20,000 au moins le nombre des victimes que les sacrifices humains faisaient annuellement au Mexique. Il ne faut pas oublier non plus, ce que Prescott nous enseigne encore, les efforts sérieux et persévérants de Gortez pour ne pas imposer aux indigènes des charges ou des impôts plus lourds que ceux qu'ils supportaient sous le régime des Aztèques.

Les Indiens furent, aux diverses époques de la* colonisation espagnole, considérés sous trois aspects différents : d'abord comme de véritables esclaves dont le sort était sans contrôle entre les mains des Européens ; puis comme des serfs attachés à la glèbe, soumis à la corvée et à des prestations pécuniaires et personnelles ; enfin comme des hommes libres, mais ne possédant pas dans toute leur plénitude l'exerciée des droits civils, soumis à une tutelle supérieure et incapables de contracter valablement au delà d'une certaine limite. De la première époque pendant laquelle les Indiens furent traités en esclaves, nous n'avons rien à dire : c'est à cette période que se rapportent tous ces excès monstrueux des Espagnols, qui ont excité l'indignation des historiens; c'est à elle que remontent le commerce ou la traite des Caraïbes et la disparition de la race indienne des îles du golfe du Mexique.

Des temps moins malheureux vinrent pour les indigènes : dans la répartition que fit la couronne des terres du continent, les Indiens suivirent le sort des domaines ou encomiendas sur lesquels ils étaient fixés. Ces domaines n'étaient pas des concessions à à titre perpétuel, mais des sortes de fiefs de la Couronne qui étaient accordés pour deux générations ordinairement, et au Mexique, par exception, pour trois ou quatre. Le possesseur de 1'^cùmienda ou encomendero avait envers les Indiens des devoirs de protection qu'il était tenu d'accomplir. Il s'engageait par serment

k protéger ses Indiens, à travailler à leur conversion au christianfeme et k faciliter leur avènement à la civilisation. Celui qui ne remplissait pas ces devoirs perdait son droit à Vencomienda. Les lois sur ce point sont formelles, mais les mœurs étaient-elles en oonformité avec les lois? Pour éviter toute oppression des indigènes par les Espagnols, il était défendu à Vencotnendero de résider plus d'une nuit parmi ses Indiens. Il lui était également interdit d'élever des fabriques dans retendue de son encomienda; il ne pouvait ni vendre, ni enlever à leurs demeures les Indiens de ses domaines. Ceux-ci n'étaient tenus qu'à une charge pécuniaire déterminée et à des prestations personnelles très limitées; car les corvées ne pouvaient être requises que pour les travaux de première nécessité, la culture du maïs, la construction des ponts, l'entretien des routes, non pas pour la culture des vignes, des olives ou des cannes à sucre. Ainsi l'ordonnaient les lois; mais ces lois sont tellement répétées, les mêmes prescriptions reviennent si souvent à si peu d'années d'intervalle qu'on peut se demander si elles n'étaient pas perpétuellement violées. De grands abus devaient se commettre. Humboldt affirme que le plus grand obstacle à l'introduction des chameaux dans les terres chaudes, oïl ils pouvaient rendre de grands services, provenait des propriétaires qui craignaient de perdre par cette amélioration leur droit aux corvées de la part des Indiens qu'ils employaient comme porteurs.

Le célèbre règlement de 1542 qui statua définitivement sur la franchise des Indiens vint régulariser leur situation. D'après ce règlement tous les Indiens relevaient soit des possesseurs d'cncomiendasy soit directement de la Couronne; et comme peu à peu les encomiendas, qui n'avaient été concédées que pour un certain nombre de générations, vinrent à faire retour au roi, tous les Indiens furent immédiatement soumis à la Couronne. Celle-ci prit en leur faveur une foule de mesures dans le détail desquelles il serait superflu d'entrer : il suffit d'indiquer la pensée maîtresse qui inspire tout le système. Cette pensée, c'est celle de séparer / à jamais les Indiens des Espagnols par deux moyens : d'abord en ! plaçant les Indiens dans un état de minorité légale et perpétuelle, ! puis en interdisant autant que possible aux Européens l'accès des • districts occupés par les populations indiennes ou tout au moins * la résidence dans ces districts. C'est ainsi que les Indiens ne purent contracter valablement des dettes au delà de cinq piastres, « no pueden tratar y contratar ; » c'est ainsi que non seulement leurs immeubles, mais leurs meubles même ne pouvaient être veodus sans autorisation de justice, et cette autorisation ne devait être accordée que quand l'Indien y avait intérêt. Les populations

i4 DE LA GOUffitSAin» ANTÀUlUiaK AU XtX° SIÈCLE.

kdieiiiies sd tBonifaieat ainsi plartes dans l&ooindUiaQ daa mi^. oeujrs du droit romain, qui ponvaienl rendieiew eondition mailtoure, c*est-àHlire acquérir el obliger autrui, .envers euirmèmes» mais n'avaient pas la caiMcité suffisante pouor cendre leur candi- !tion pire> c'est-à-dire aliéner ou s'obliger envers autrui. On comTptrend qaék obstacle devait être en Amérique la sâtuation si anormale de la grande massade la papulation : obstacle d'autaai plus insurmontable» et c'est là le dé&ut du, système^ que ceiiJd minorité légale n'était pas considérée cmwo. un état transitoire, . |e(Nnme un stage.; la métropole la regardait cofome une^ situation, définitive ; les Indiena nen devaient jamais êMOit d'autre* régattbfr •eivile ne devait jamais leur é^dioir; ùa.T»itfmi dire si dans dfi; telles prescriptions, faites en vua d^rétemilét U.y avait jilusi d'injustice que d'imprévoyanae. Ce fut là un de& graïads abe4actesi au dé veloppcuoaent de l'industrie en Âmériquft. On verra plus loio. •que si la métropole empAeha ou. arrêta à diverses reprises Tétar hlissement de manufactures dans la NoaveUe-Espagmcoi au Pér rou, ce ne fut pas, ainsi que l'ont cru bieoi des historiens, Robertson en t6te, pour obéir aux préceptes du système mereantile^ mais bien pour protéger les Indiens et les empâcber d'échaiiBar à l'état de minorité légale (1). Dans cette protection, ijl faut le dire» il y avait autant dedéflanœ que de bienveillance La. métropcdA craignait non seulement l'oppression. des Indiens, ifms encore leur émancipation.

Dans les districts où l'éléiment européen n'avait pas encore pénétré, les Indiens étai^ftt organisés d'une façon toute particulièjra ei tout exclusive : ils étaientsoumisàdes caciques de leur nation qui percevaient les impôts et les administraient. Des mesures de police éloignaient les Espagnols de ces territoires. Une loi de lë86 interdisait aux blancs et aux mulâtres de s'y ûxer;.une autre loi de 1600 défendait aux marchands d'y s^ourner plus de trois jours. Au-dessus de ces caciques étaient des fonctionnaires blancs, qui, sous le nom de protecteurs des Indiens, avaient mission de faire respecter leurs libertés et leurs droits dans toutes les circonstances. C'étaient des personnages respectables et consciencieux, dont Humboldt ne parle qu'avec éloge.

(1) Le travail des Indiens dams lee mines était réglé de façcm à être blea^moiiis oppressif qu'on ne m l'eai figuré généralement. Au Mexique on ne pouvait prendre que 4 p. 100 du nombre des Indiens, et au Pérou 7 p. 100 pour le travail forcé dans les mines. Les Indiens seuls qui demeuraient dans un certain rayon d'ex* ploitation étaient soumis & ce recrutement. Roberteon, il est vrai, dit que cet prescriptions étaient souvent violées, et nous n'avons pas de peine à le croira. Mais ce qui est certain, c'est que ces corvéables recevaient un salaire très élevé et qu'au Pérou même, où la situation était la pire, on voyait souvent des individus soumis à la mita {mttayos)^ dont le temps de service était expiré et qui, d'eux-mêmes, demandaient à le prolonger pour jouir du salaire qui y était attaché.

DB Là GOUMBASION WSfAJBmU^ 1&

CTétaii le dergè suitouit qui aidait laméirop^de dans ses V9^ jNHts avec les Indwiis. Il Goomeni à ee piopo» à» jeter un 00109 d'œU sur les missîoiis espagnoles^ ^ Uautoiitèâ&rEâpagne, dii Beeren, tenait essenliellemMd «1 soccès de ses nùssîoBS. » Oo ooonait le pkn de Las Gaaes pont la celonisattea ùà llle Santa* Maria : ce plan écbona, maia iL aar^itâe XEM)âèle aasa. Jésuites poui leParagaar. Las Cases ne Yoolttil quiades klioareiiESi» des ariir sans et de& paèlres : 9jaeaw sa)dat et. anjcnu espagwi. m devait £ entrer sans autorisation : toute celle csoiome deivaît «foùr peut InÂ. prinetpal la eovverriem des indxBène^

M IM res|Hrit général des Mîssioiia; la pbifarifuvent fandéeS' an xvn* idède, quelques-uoes dans le siviisf» eonmie» oeUes dft GaUfomte en 1772 et 1784. UÉIH namii à pa^er 4110 ks U9i& 1 d'or^niisatioft : organisées, dies se soffisakoA.. Huadaolâl.les sn ' décrites avee détail : les Imites .sooit toutes sentbIaUes» les rue» tirées au ocH^ean el à aoi^ droit : on dirait mia oekMueâefitèc^a morayes. Gbaqae Indien adulte est astrdnt à traYaiUet chaj|UA jour une liettre le matin et une heure le soir sur les. terres de la communauté (Coftvco «I9 2a CçfmÊmédaà); le pasteur lait larérpartition du x^roduit de ee trayait^ dont une partie est attri]imé€k aux besoins du culte et Tautre àceex des Iidieiis. Près des cotes l'on cultive le sucre, TindigOr le cbanvre. Au.Q^tre,âe lamissî^nft sur une {dace, se trouvuil Téglise^ récote» la uiaisoa du nûsâhon-* naire et la Ccua dêl Bey^ sorte de caravansérail pour les voyar genrs indigents. Dans les environs, jusqu'à une distance de,4A fieues carrées, se rencontrent des hodendcu affenooées pour Télëive dn bétail en grand. Ces missions trouvent des points d'appui nùr litaires dans les presuZiM, petits forts ayant cbacun environ huit eanoQs et soixante-dix hommes, parfaitement équipés et montés snr de bons chevaux; six ou huit de ces soldats aeoompagnent la mission, lia vie des Indiens est réglée par les missionnaires. Le ; nombre dliabitanls par chaque ml^fon vxrtattdans le voîsinageSc de la mer de 800 à 2,000 âmes ; dans Tintérieur il dépassait rarement 200. La plus belle mission de la Californie, Saint-Gabriel* Archange, comptait en 1884 près de 3,000 Indiens et possédait 105,000 tètes de gros bétail, 20,000 chevaux, plus de 40,000 tètes de petit bétail. Humboldt a qualifié ces établissements à!etau mr termédiaires entre les Traies colonies et le désert. C'étaient plutât des campements de nomades que des résidences de tribus sédeur taires. Ils étaient toujours prêts à se déplacer à la volonté du missionnaire. Les efforts des moines, qui dirigeaient ces missions, • tendaient à préserver leur troupeau de tout contact avec les Euror péens, génie de Raxtm^ gens de raison^ comme ils les appelaient. C'est dans ces missions qu'étaient exécutées à la lettre les lois

qui séparaient les blancs des Indiens. Il était rare que Tod accordât aux commerçants ou aux voyageurs la permission de s'y arrêter plus d'une nuit. Le missionnaire qui s'occupait luirméme» et d'ordinaire avec beaucoup d'intelligence et d'habileté, de toutes les affaires séculières et spécialement de commerce, était le seul intermédiaire entre la mission et le monde civilisé. Le plus parfait exemple de ces missions, ce sont celles des Jésuites au Paraguay : elles ne diffèrent que par une organisation plus vaste de celles que nous venons de décrire,

La fondation, le maintien et jusqu'à un certain point la prospérité de pareils établissements est un des faits les plus notables de la colonisation espagnole ; ces petites sociétés . étaient productrices au delà de la consommation personnelle de leurs membres : elles faisaient un commerce assez notable soit de substances alimentaires, soit de denrées d'exportation; elles échangeaient ce surplus de production contre des ornements d'église ; elles répondaient ainsi, quoique dans une mesure singulièrement limitée, aux deux objets mercantiles de la colonisation : elles fournissaient à l'Europe des matières premières, elles en tiraient des objets manufacturés : elles étaient un marché et un débouché.

Avec tous ces éléments juxtaposés, qui formaient l'ordre social le moins compact et le moins homogène que l'on puisse imaginer, TAmérique espagnole présentait encore dans ses nombreuses et vastes provinces des inégalités et des différences physiques considérables, qui modifiaient la constitution économique des sociétés qu'elle renfermait. C'est une observation de Humboldt qu'il n'y a pas de pays au monde oîi l'état social subisse autant l'influence du climat et de la disposition du sol que l'Amérique espagnole. L'examen de la constitution physique des diverses provinces est, en effet, indispensable à l'intelligence de leur organisation économique. Dans les districts extrêmes du Nord et du Sud, dans les provinces intérieures du Mexique et dans les Pampas delà Plata, d'immenses plaines un peu sèches et d'un climat tempéré devinrent le séjour d'une population pastorale. Les animaux donjestiques de l'Europe multiplièrent d'une façon étonnante dans, ces pâturages et y constituèrent la principale richesse des colons. Ceux-ci provenaient, pour la plus grande partie, de pure race espagnole. Les Indiens n'étaient qu'en petit nombre dans ces districts et ils y avaient une humeur belliqueuse qui les préservait de la sujétion : d'autre part, la pauvreté des colons empêchait l'importation de l'esclavage. Le créole dans ces régions obéissait à la loi qui gouverne de nos jours les colons d'origine européenne : il s'isolait de ses compatriotes pour avoir un espace plus grand et suffiîjant à la pâture de ses immenses troupeaux. C'est ainsi encore que

font les bergers du Cap ou de l'Australie. Une lutte perpétuelle contre les Indiens, une vie rude de labeurs et de veilles trempait énergiquement ces rejetons des vieux Castillans. Les. villes dans ces régions étaient races et n'y seryaipnt 4}ue.de ififugfî-CûntEeles incursions indiennes. Cette colonisation pastorale devint éminemment utile à rEurope par les matières premières, les laines et les cuirs, dont elle alimenta ses fabriques.

Les chaudes et fertiles régions qui possèdent un accès facile à la mer comme le Guatemala et le Venezuela offraient une civilisation tout autre : la grande richesse des habitants y consistait dans les produits d'exportation des climats des tropiques, le café, le coton, le sucre, le cacao. L'état de société s'y rapprochait de I celui des Indes occidentales. Les blancs s'enrichissaient par le produit de leurs plantations qui augmenta beaucoup en quantité et en valeur pendant le xviii' siècle. Le travail manuel provenait des Indiens, là où ils étaient nombreux, des races mêlées qui abondaient dans certaines provinces et spécialement des nègres. Nous ne parlerons pas ici de l'introduction des nègres en Amérique et des effets économiques de l'esclavage. Nous consacrerons à cette importante tâche des considérations développées dans un chapitre spécial. Qu'il nous suffise de dire que la condition des esclaves sur la terre ferme était relativement tolérable, douce quelquefois. Ils n'étaient pas contraints à un travail excessif : l'indolence et la négligence même des maîtres servaient de garanties de bien-être pour la population servile. L'instruction religieuse, les soins moraux lui étaient largement prodigués. L'affranchissement était fréquent, très général par testament. Les châtiments allant jusqu'au sang étaient exceptionnels : l'esclave maltraité pouvait forcer son maître à le vendre pour un prix que fixait le juge; enfin il pouvait posséder. Dans plusieurs provinces il y avait des officiers chargés de la protection des esclaves. Ces bons traitements s'expliquaient en partie par l'autorité illimitée des magistrats, en partie et surtout par le petit nombre des esclaves, lequel rendait inutiles ces mesures de sûreté impitoyables dont la crainte des révoltes a été l'origine dans les îles. Humboldt, en 1822, évalue à 387,(;00 le nombre total des nègres sur le continent espagnol; dans la seule province de Caracas, Depons en compte 218,400, ce qui réduit singulièrement le nombre des noirs dans les autres provinces.

La masse de la population et de la richesse des colonies espagnoles était concentrée sur les plateaux et dans les hautes vallées des Cordillères. C'est là que s'établirent les premiers aventuriers parmi des nations d'Indiens agricoles ; c'est là qu'ils construisirent ces villes dont l'étendue et la splendeur faisaient envie, au

temps de Smith, aux Anglais eux-mêmes : c'est là qu'ils déconvrirent ces immenses richesses métalliques dont ils inondèrent le monde. Les plus remarquables de ces plateaux sont ceux de Mexico, de la Nouvelle-Grenade, de Quito et du Haut-Pérou. Ces plateaux étroits, se dressant à une hauteur énorme au-dessus de rOcéan, étaient les seules régions dans tout le continent espagnol où Ton pûTlrôUVôr une nombreuse popûTàtion7XrrY)îl[5 "Belle de cès~"ôa5Î3~~esnè plaiêâû de Mextro rsnr" cinq millions d'hommes qui habitaient toute la vice- royauté du temps de Ilumboldt, il y en avait trois dans cette région centrale. La plupart des villes étaient situées dans de riches districts bien cultivés, mais d une étendue limitée : elles étaient séparées souvent du reste du monde par des déserts de glace ou de neige ou par des ravins auprès desquels les profondeurs des vallées des Alpes paraissent insignifiantes. C'est ainsi qu'un certain nombre de sociétés se formaient dans un isolement quelquefois complet : à ces barrières naturelles, la politique jalouse de l'Espagne ajoutait encore des obstacles artificiels. Le voyage par mer entre le Pérou et le Mexique est contrarié par les vents et les courants qui contraignent, surtout les vaisseaux à voile, à une foule de détours et de retards : l'énorme côte I orientale de la Nouvelle-Espagne ne possède pas de ports en de- I hors de Vera-Cruz et de Gampêche ; la Nouvelle -Grenade ne communique avec la mer que par Santa-Marta et Carthagène : ^ans toutes les provinces les plus importantes la côte est presque inhabitée, au Mexique et dans la Nouvelle-Grenade à cause dé l'insalubrité et de la chaleur, au Pérou à cause principalement de la sécheresse. Le gouvernement songeait à fortifier ces barrières naturelles. Humboldt nous apprend que la capitale de la Guyane ne put pas s'élever à l'embouchure magnifique de l'Orénoqne et que, pour des 'raisons stratégiques et par ordre administratif, il fallut se placer à 85 lieues plus haut ; tout l'espace intermédiaire était condamné par la métropole à ne contenir aucune localité importante Un autre observateur généralement exact, Depons, attribue également à des raisons politiques le mauvais état de la route de Caracas au port de Laguagra. C'est par des motifs du même genre que l'on explique l'indifférence de Charles III pour le percement de l'isthme de Panama. On verra plus loin que quand le commerce entre l'Amérique et l'Espagne fut rendu libre, on mit des droit ^ assez considérables sur les ports d'Amérique les mieux situés, sous prétexte de prolé^^er les ports moins favorisés de la nature, mais en réalité pour empêcher le développement en richesse et en importance de villes que la métropole se figurait pouvoir devenir redoutables. La politique jalouse de l'Espagne serait môme allée plus loin : Roscher fait remarquer que pour rendre le

0E LA COLONISATION ESPAGNOLE. i9

commerce papt«rre entre les différentes colonies pins difficile le^ Espagnols évitèrent à dessein de vaincre quelques tribus d'Indiens qui se trouvîiient sur les limites des différentes colonies. Quoi qu'il en son de cette appréciation, peut-être un peu exagérée, un observateur d une grande autorité, Humboldt, rapporte que quand le comte Florida Blanca établit entre Buenos-Ayres et la Nouvelle- Californie l'union postale si nécessaire, beaucoup dliommes aux anciennes doctrines regardèrent cette innovation comme très dangereuse et presque comme un crime d'État.

Dans toutes les circonstances on retrouve de la part de la métropole envers les colonies cette défiance persistante : c est le caractère spécial du gouvernement qu'elle leur donna On a \u qu'elle écartait les créoles de toutes les charges publiques conduite que la plupart des gouvernements d'Europe ont imitée depuis, mais qui était d autant plus regrettable pour les colonies espagnoles, que la métropole y avait institué un corps de noblesse considérable, laquelle se trouvait condamnée à Toisiveté par l'exclusion systématique de tous les emplois. C'était à des favoris de cour que toutes les fonctions, les plus grandes et les plus petites étaient réservées : « Le système de gouvernement par vice-rois capitaines généraux, audùncias, a été représenté avec raison, dit Merivale, comme une machine compliquée, destinée à faire de chaque membre du gouvernement un obstacle à l'action des autres membres. Il était impossible aux meilleurs gouverneurs de mettre en pratique les mesures les plus incontestablement utiles à 1 intérêt pubUc, tandis que des magistrats peu scrupuleux avaient pleine facilité pour s'enrichir eux et leurs favoris. » L'Amérique espagnole était divisée en vice-royautés et en capitaineries générales. Les vice-rois et les capitaines généraux avaient dans / 1 origine toute la plénitude de l'autorité royale : mais leur puis- f sance devint bientôt fort limitée et il ne leur resta guère qu'un \ grand cérémonial, un énorme traitement et la faculté de s'enrichir par mille voies illégales. Les vice-rois étaient servis par des pages; ils avaient des gardes du corps; leur traitement fixe pour la :somelle-Espagne et le Pérou montait à 60,000 piastres, pour Buenos-Ayres et la Nouvelle-Grenade à 40,000, à un moment où la valeur des métaux précieux n'était pas arrivée au quart, au cinquième peut-être, de la dépréciation qu'elle a subie depuis la découverte de l'Amérique. Les vice-rois recevaient en outre d'énormes cadeaux, qui s'élevaient d'ordinaire, pour le jour de leur naissance, à 60,000 pe^o* .• quant aux profits irréguliers qu'ils pouvaient faire par la vente de titres ou de privilèges commerciaux, ik étaient illimités. La réception d'un nouveau vice-roi était l'occasion de f^tes exceptionnelles qui donnaient lieu à des dépenses

20 DE LÀ GOLOMSATION ANTÉRIEURE AU XU"" SIjIGLE.

inouïes. « Des cérémonies aussi coûteuses, dît avec raison Adam Smith, non seulement sont une taxe réelle que les colons riches ont à payer dans des occasions particulières, mais elles contribuent encore à introduire parmi eux des habitudes de vanité et de profusion dans toutes les autres circonstances. Ce sont non seulement des impôts fort onéreux à payer accidentellement, mais c'est une source d'impôts perpétuels du môme genre, beaucoup plus "Inuisibles encore, les impôts ruineux du luxe et les folles dépen- 'ses des particuliers. » Les conditions nécessaires du développement rapide et de la prospérité solide des colonies, ce sont l'épargne, la simplicité des mœurs et l'égalité relative des conditions. L'Espagne semblait s'appliquer à détruire dans ses possessions ces qualités essentielles. Les vices-rois étaient tenus, par des lois soigneusement appliquées, à l'écart de tous les autres citoyens; c'est ainsi qu'il leur était enjoint de n'admettre à leur table que leur famille et d'en éloigner toutes les autres personnes, de peur que, par une familiarité trop grande, ils ne prissent racine dans le pays, au point d'y devenir dangereux pour la métropole.

Aux côtés des gouverneurs siégeaient les audiencias, qui étaient chargées de surveiller leur conduite et de contrecarrer leurs des- I seins. C'étaient des compagnies analogues à nos Parlements, unis- Isant des fonctions judiciaires aux fonctions administratives. Ace dernier point de vue elles étaient présidées par le gouverneur et elles ne pouvaient s'opposer à ses ordres que par des remontrances et non par voie d'annulation ou de veto. Une loi de 1620 leur reconnaissait le droit de communiquer directement avec le gouvernement métropolitain à l'insu des vice-rois et des capitaines généraux, a Au-dessus de ces diverses autorités planait le conseil des Indes, institué en 1511 et définitivement organisé en 1542. C'est lui qui conservait avec un zèle scrupuleux les traditions de la vieille administration coloniale : il se recrutait parmi les hauts fonctionnaires d'Amérique. Les nouvelles lois ne pouvaient être votées qu'à la majorité des deux tiers. Entouré d'une considération universelle, il était le soutien le plus opiniâtre de cette politique de défiance qui s'opposait plutôt aux progrès des colonies qu'elle ne les favorisait. Aussi devint-il nécessaire de le supprimer quand, sous lamo- I narchie plus éclairée des Bourbons, on prit des mesures plus libérales en faveur des dépendances d'Amérique.

Les créoles n'avaient dans l'administration de leurs affaires ni voix délibérative ni môme voix consultative. Les diverses localités, lugares, possédaient bien à l'origine des municipalités ou cabildos, qui jouissaient d'une certaine indépendance: on finit parles supprimer complètement.

tB LA COL0KI3ATI0N ESPAGNOLE. 21

Le caractère du gouvernement des colonies espagnoles, c'était le mystère : rien ne s'y faisait au grand jour , c'était une administration inquisitorîale et secrète ; des rapports des vice-rois ou des at«diencïasy rien ne transpirait au dehors ; on sait que le célèbre voyageur, UUoa, a écrit deux récits de ses voyages, l'un destiné au public, l'autre au gouvernement, et chacun dans un ton très différent, comme les deux histoires de Procope. L'administration métropolitaine elle-même était souvent très mal renseignée : elle apprenait parfois par la voie des étrangers ce qui se passait dans ses possessions d'outre-mer. On a des preuves nombreuses du secret impénétrable qui enveloppait toutes les" affaires. Robertson devait, en 1777, tirer sa connaissance des finances du Pérou d'un mémoire manuscrit de 1614, et, d'autre part, il estimait à 4.000,000 de piastres les revenus du Mexique qui montaient déjà à 15,000,000. Une foule d'autres passages de son histoire prouvent qu'il n'était pas le moins du monde au courant de l'état de l'Amérique espagnole au temps où il vivait. On fit au comte Revillagigedo un reproche très sérieux, en Amérique même, de ce qu'il eût publié une statistique de la population dans la Nouvelle-Espagne et porté ainsi à la connaissance de tous le petit nombre d'Espagnols établis dans cette colonie. Du manque de renseignements naissaient en Europe les opinions les plus fausses sur l'état des colonies de l'Espagne. Tandis que, au xvi« siècle, chacun s'exagérait leur prospérité, leur richesse, leur population, au xviii* chacun les dépréciait outre mesure. La constitution de l'Église était au gouvernement d'un grand secours dans ce système d'étouffement et de ténèbres. La police de riraprimerie était confiée à l'inquisition, et les instructions sur ce service, telles qu'on les trouve dans la Recopilacion, forment une œuvre unique au monde. Le vendeur d'un livre prohibé était puni de deux ans de suspension de son commerce, de deux ans de bannissement de son lieu de demeure et de 200 ducats d'amende ; les commissaires de l'inquisition avaient droit d'entrerà chaque heure du jour et de la nuit dans les domiciles privés pour y rechercher les livres interdits.

Adam Smith place au nombre des causes de l'infériorité des colonies espagnoles le régime très oppressif du clergé. Ce n'est pas qu'au point de vue politique le clergé y eût une grande prépondérance. C'était un instrument plein de docilité entre les mains du gouvernement métropolitain, qui l'avait soustrait en grande partie à l'autorité du Saint-Siège. Deâ bulles d'Alexandre VI et de Jules II avaient mis le clergé d'Amérique vis-à-vis le souverain dans les mêmes conditions de dépendance où le Concordat a placé le clergé français. La Couronne d'Espagne avait la collation des bénéfices, la nomination aux charges ecclésiastiques et la haute surintendance

des affaires de TÉglise. Mais, faible au point de vue politique, le clergé était oppressif au point de vue économique. Il jouissait de dîmes plus étendues que partout ailleurs et perçues avec plus de rigueur. Dès Tannée l>01 , le paiement des dîmes dans toutes les colonies avait été ordonné et le mode de perception réglé par la loi. Toutes les productions de l'agriculture étaient soumises à cet impôt, le sucre, l'indigo, la cochenille aussi bien que le maïs ou le blé. Or on sait de quel poids est tout impôt foncier dans les colonies nouvelles ; il est essentiellement prohibitif de la culture. Les peuples les plus avancés en colonisation en déchargent les terres récemment défrichées pendant une certaine période, et ne les soumettent ensuite qu*à de faibles taxes locales qui sont uniquement destinées aux routes et aux besoins locaux. Non moins que les dîmes, l'extension de la mainmorte est un obslacleà la culture; dans les contrées vieilles la mainmorte présente plus de dangers politiques que d'inconvénients économiques, parce que les corporations morales trouvent facilement à louer leurs terres à des fermiers et sont en aussi bonne condition pour les améliorer que les autres propriétaires non cultivateurs. Mais dans les pays neufs, où les terres n'ont pas assez de valeur pour Être aiïormées, les biens de mainmorte mal cultivés constituent souvent de vastes étendues de mauvaise pâture, qui arrêtent le développement agricole des districts où ils se trouvent. Or la mainmorte était incroyablement développée dans l'Amérique espagnole. D'après Humboldt {youvelie Espagne^ t. II, p. 138) on trouvait au Mexique des provinces oii 80 p. 100 de la propriété foncière appartenaient à la mainmorte. Philippe III, dans une lettre au vice-roi du Pérou, en 1(520, remarque que le nombre des couvents à Lima est si grand qu'ils couvrent plus de terrain que le reste de la cité. En 1644 la ville de Mexico présentait au roi une pétition pour demander qu'il ne se fondât plus de nouveaux monastères et que les revenus de ceux qui existaient fussent restreints, parce que, autrement, les maisons rclij^ieuses eussent acquis bientôt la propriété de toute la contrée. Les pétitionnaires réclamaient également qu'on imposât aux éve^ques dos restrictions k la collation des ordres sacrés, parce qu'il y avait déjà au Mexique plus de 6,000 ecclésiastiques sans place. Et c'était • en 1644, cent vingt ans après la conquête, quand le nombre des Espagnols au Mexique n'atteignait pas sans doute 300,000 âmes, que le clergé s'y trouvait si nombreux. Le nombre immense des moines mendiants ne constituait pas un moindre obstacle au déve- , loppement de la colonisation, car il en résulte que «Ictat de mendicité, dit Adam Smith, est une chose non seulement autorisée, mais même consacrée par la religion, ce qui établit un impôt excessivement lourd sur la classe pauvre du peuple, à laquelle on a

grand soin d'enseigner que c'est un devoir défaire Taumône à ces moines et un très grand péché de la leur refuser. » Or, il n'y avait pas encore de cultivateurs européen s au Mexique, qu'ily avait déjà des couvents : c'est en 1525, quatre ans seulement après la conquête, que le premier monastère fut établi dans la Nouvelle- Espagne.

Nous nous sommes longuement arrêté sur rorganisation sociale, économique et politique des colonies espagnoles. Pour terminer cette esquisse, il convient de rechercher quelles étaient les lois qui réglaient le commerce et Tindustrie des colonies, ainsi que les motifs et les conséquences de ces lois.

Dans cet ordre de réglementation comme dans tous les autres, le point de départ et la pensée première qui expliquent tout le système, c'est l'extrême jalousie de la métropole et la crainte perpétuelle que ses dépendances d'Amérique ne vinssent à lui échapi)er.

Comme tous les gouvernements despotiques qui sentent sur leur territoire beaucoup d'éléments d'opposition, comme la vieille Égj'pte, comme la Chine, comme le Japon, l'Espagne s'efforça de préserver ses sujets du contact des étraTigers, et pratiqua daus toute sa rigueur le système d'isolation. A rorigine, une pensée toute naturelle et légitime de protection donna le jour à ce système: toute l'Europe était pleine d envie pour les possessions espagnoles et la métropole pouvait craindre qu'on cherchât à les lui enlever. Plus tard ce fut contre les colons eux-mêmes que les soupçons furent éveillés ; on voulut empêcher l'introduction des idées étrangères, qui accompagne quelquefois l'importation des marchandisesdel'étranger. Les lois furent draconiennes et les mœurs impitoyables. Le commerce avec l'étranger sans permission expresse était défendu sous peînè de mort et de confiscation. Jusqu'au milieu du xvw siècle fôS' Espagnols traitaient en criminel tout vaisseau étranger qui se trouvait dans les eaux des colonies. Les marins des autres contrées qui de.-cendaîent h terre étaient souvent exécutés ou condamnés aux travaux des mines. Les Français qui, de 15o4 à 1567, visitèrent la Floride furent presque tous tués par les Espagnols. Tant que la puissance de l'Espagne fut florissante on ne put espérer d'adoucissement à la rigueur de ces lois ; plus tard, il est vrai, on changea en taxe la prohibition absolue, mais la position des étrangers n'en était guère meilleure : une fois descendus dans les colonies espagnoles, le saint office les inquiétait systématiquement sous prétexte d'hétérodoxie. La défiance métropolitaine persistait et se manifestait à toute occasion. Au milieu même du xviii* siècle, l'arrivée d'un vaisseau de Boston à l'île de Juan Fernandez pour y ûire relâche ou l'apparition d'un vaisseau baleinier anglais dan»

la mer du Sud était roccasîon de remontrances et de changements dans le personnel de radministration des colonies- I C'est presque uniquement à cet état maladif et chronique de défiance et de soupçon qu'il faut attribuer Torganisation exclusive et restrictive que l'Espagne imposa au commerce de ses colonies ; on a voulu voir à tort dans toutes ces restrictions une application du système mercantile : c'est confondre les temps ; il est parfaitement possible qu'à la longue de fausses théories économiques soient venues se greffer sur les motifs politiques qui avaient donné le jour au système commercial de l'Espagne, mais il est inexact que ce système eût sa cause première dans ces théories économiques. C'était pour éloigner les étrangers, non pour favoriser les fabricants de la métropole que l'Espagne réglementa si strictement les relations de l'Amérique avec TEurope. « Si l'intérêt du commerce, dit Heeren avec grande raison, entra pour quelque chose dans les motifs qui déterminèrent les mesures restrictives, ce ne fut que d'une manière bien subordonnée. On put bien comprendre en Espagne que ces mesures n'étaient nullement favorables à la prospérité des colonies ; mais la prospérité des colonies, dans le sens ordinaire du mot, n'était pas ce qui importait le plus. »

C'est une observation de Humboldt que les rois d'Espagne, en prenant le titre de roi des Indes, considéraient ces possessions éloignées plutôt comme des provinces relevant de la couronne de Castille que comme des colonies dans le sens attaché à ce mot par toutes les nations d'Europe depuis le xvi« siècle ; et, suivant le même auteur, la conséquence pratique de cette doctrine, c'était qu'il n'était pas interdit systématiquement aux habitants de l'Amérique espagnole d'avoir des manufactures et des fabriques pour leurs propres besoins, interdiction qui fut d'usage dans la plupart des colonies des autres peuples d'Europe. La métropole, à la vérité, avait bien la prétention d'être seule à les fournir de marchandises européennes, mais elle n'exigeait pas que les colons prissent ces marchandises de préférence aux produits de leur propre industrie. Il est, en effet, parfaitement avéré qu'il existait à Quito et en d'autres lieux des manufactures florissantes d'objets destinés aux usages communs de la vie ; il est constant que la prohibition de raffiner le sucre ne fut pas connue dans les colonies espagnoles ; et si parfois les gouverneurs mirent obstacle au développement des manufactures américaines, il en faut chercher la cause dans des raisons locales ou transitoires, très souvent dans l'intérêt porté aux Indiens que l'on s'imaginait lésés parle travail des manufactures; mais il fautsegarder de voir dans des mesures exceptionnelles l'application systématique de principes économiques que l'Espagne ne connaissait pas, du moins dans les premiers siècles de la colo-

tjisalion. 1\ est plus difficile de se rendre compte des motifs qui porlèrenl le gouvernement à interdire dans certaines colonies la culture de cettains produits, comme le lin, le chanvre, la vigne, parfois lûême \e labac. Humboldl lui-même nous apprend que pendant son séjour au Mexique, en 1803, un ordre fut envoyé de Madrid pour arracher loules les vignes qui se trouvaient plantées dans la Nouvelle- E-pagne. Cet auteur raconte ce fait dont il fut témoin, sans y" voir autre chose qu'une dérogation aux principes habituels de l'Espagne relativement à l'industrie et à l'agriculture de ses colonies. Il faut remarquer en effet que de pareilles mesures, si fréquentes qu elles fussent, étaient singulièrement variables et arbitraires, et qu'il serait difttcile d y voir l'application d'un plan arrêté et systématique. Si l'on interdit à plusieures reprises la culture du lin et du chanvre, il fut un temps où Ton favorisa, où Ton provoqua même ces cultures. Roscher cite un éditde Charles-Quint en 1545, qui commande expressément aux gouverneurs d'exciter les indigrènes à la culture du lin et du chanvre ainsi qu'au filage et au tissage. Il est vrai qu'au xviii* siècle les théories mercantiles eurent plus de poids dans les conseils de la métropole, et c'est ce qui peut expliquer peut-être cette différence entre les règlements du xvi« siècle et ceux du xviii«.

Ce qui est constant, c'est qu'il est très inexact d'attribuer aux princes de la maison d'Autriche des principes économiques qui ne se développèrent que plus tard. Il s'en fallait de beaucoup, et Roscher Ta prouvé avec grande science, que l'Espagne, pendant le XV r siècle et la première moitié du xvir pensât à favoriser les fabricants et les commerçants de la métropole aux dépens de ceux des colonies. En Espagne même, l'exportation des métaux précieux était prohibée, il est vrai ; mais on tendait également à prohiber l'exportation des marchandises espagnoles et à encourager rintroduclion des produits manufacturés des autres pays .^ Les Gortès et le gouvernement s'accordaient sur ce point que la hausse des marchandises provenait de la perversité des marchands, qui voulaient en diminuer le nombre par l'exportation. Aussi l'exportation du bétail, du cuivre, des céréales et de beaucoup d'autres marchandises était-elle défendue. Un édit de Charles-Quint, en 1552, ordon- ' nait que chaque étranger qui exporterait de la laine brute serait tenu d'importer à sa place une certaine quantité de laine manufacturée. En môme temps on permettait l'entrée des soieries, on en défendait la sortie. On voit combien de tels principes sont en contradiction avec le système mercantile. Ce qui est également certain, c'est que Philippe II et son peuple avaient pour l'industrie un profond dédain, qui ne les portait pas à prendre desmesures restrictives dans rîntérôt supposé des fabricants et des commerçants mé-

26 I : LA COLOWSATION AïTrÉRIEDRE AU XIX" SIÈCLE.

Iropolîtains. Dans toutes les lois du temps les métiers de forgeron, de tanneur et autres sont qualifiés û! officias vileë y htucos. Pendant que l'office de garçon de cuisine et de marmiton ne nuisait pas à la noblesse et la suspendait seulement» tout métier était une tache ineffaçable. La pensée d'exploiter les colonies au profit des manufacturiers de la métropole était donc absente. Le système mercantile, s'ilfut un outrage àla raison humaine et une violation des droits naturels des peuples, fut, d'un autre côté, un hommage rendu au travail et à son importance politique et sociale ; il ne pouvait être en vigueur dans un pays où le travail était universellement méprisé.

Aussi, bien des faits prouvent que les princes et les ministres espagnols des deux premiers siècles de la colonisation n'étaient pas les adeptes de ce système. Nous avons déjàcité unéditde Gharles- Quint pour qu'on excitât les indigènes au tissage et au filage: il existe également un édit de Philippe IV en iC21 qui porte que les artisans habiles seraient exemptés de la mesure qui défendait aux étrangers de se fixer en Amérique. Toutes les marchandises européennes dont avaient besoin les colonies leur venaient d'Espagne ; mais il ne faut pas croire que la plus grande partie se composât (ife produits espncrnols. Les objets manufacturés, transportés en Amérique, pour les 19/20''* du moins, étaient d'origine anglaise, hollandaise ou française, et ce n'était pas seulement la fraude qui était Torigine de cette répartition inégale. Le trésor espagnol y trouvait son compte par les droits dont il grevait les marchandises étrangères pour leur transit en Espngne : ces droits étaient calculés de façon à n'être ni prohibitifs, nimùuie protecteurs, mais àavoir la plus grande énergie fiscale qu'il fût possible de leur donner.

Si les lois relatives à l'indust rie des colonies étaient moins oppres- ;sîves que dans la plupart des autres colonies européennes, et spécialement que dans les colonies anglaises, comme nous le verrons jplus loin, d'un autre côté, l'organisation du commerce était infiniment plus nuisible que partout ailleurs : et les restrictions excessives apportées au commerce des colonies leur étaient beaucoup plus défavorables que ne pouvait leur être utile la liberté précaire et souvent interrompue, que Ton accordait en principe à leurs manufactures.

Dès 1 503, avait été fondée pour la surveillance du commerce américain la célèbre Casa de con^ra/acion à Séville. C'était une autorité, à la fois administrative et judiciaire, qui fut par la suite subordonnée au Conseil des Indes. Aucun vaisseau ne pouvait faire voile d'Espagne en Amérique sans avoir été inspecté par les employés de la Ca^a, qui tenaient registre du chargement et délivraient la patente obligatoire. Il était ordonné sous peine de mort et de confisciJtion de passer par Se viUepour faire le voyage d'Amérique et de s'y rendre

égatemeni pour retourner d'Amérique en Europe. La raison qui .ivail tait attribuer à cette ville assez mal placée le monopole du Commerce américain, c'est que c'était le seul port que possédât le nj-aume de Gastille, et comme les frais de l'expédition de Colomb a\aicnt été supportés par la couronne de Gastille, cette province !>Vlamait pour elle seule les prolits qui pouvaient résulter de Toc- ^ (•up;ilion do l'Amérique. 11 est difficile de se représenter l'esprit' «'\clu>if dos diverses provinces espagnoles; un exemple donnera la mesure de la force de ce provincialisme. Quand le Portugal fut réuni .i VE^papne, il resta interdit aux marins portugais, sujets cependant <î<* la Couronne d'Espagne, de commercer des Moluques aux Philippines. Séville ne put garder toujours le monopole qui lui avait été \ttribue à l'origine : le Guadalquivir perdant en tirant d'eau et le . «oramerce avecrAmériquesedéveloppant,lemonopole fut,cn 1720, .ittrîbué à Cadix.

Pour faciliter le contrôle et la protection (conserva) des navires, le ''ommerce avec l'Amérique fut limité àdeux caravanes régulières. Nniis n'entrerons pas dans le (létail des raisons qui expliquaient «^tte organisation singulière que beaucoup de nations d'ailleurs reproduisirent: la principale de ces raisons, c'était l'insécurité des mers. Ces deux caravanes maritimes annuelles étaient destinées, Tune à la Nouvelle-Espagne, l'autre aux provinces de l'Amérique moyenne et méridionale. La première s'appelait la flotte et relâchait à Vera-Cruz, la seconde était connue sous le nom des galions et allait à Porto-Bello en faisant escale à Carthagène. Le chiffre des vaisseaux qui composait chacune de ces expéditions variait de treize à >ingt-sept voiles.

Celait par Porto-Bello que devait se faire tout le commerce avec le Pérou et le Chili : les produits de ces deux provinces étaient transportés par mer au moyen d'une caravane analogue aux précédentes à l'isthme de Panama, qu'ils passaient à dos de mulet pour se rendre à Porto-Bello Le trafic se faisait dans ce dernier port; cette misérable petite ville malsaine, presqueinhabitée le reste de l'année, prenait une animation extraordinaire pendant les quarante jours que durait la foire. Les marchands de l'Espagne et du Pérou y figuraient comme deux compagnies rivales, dont l'une avait à sa tête Vamiral des galions et l'autre le gouverneur de Panama. Ces deux personnages se rencontraient sur le vaisseau amiral et fixaient les prix auxquels chacun devait acheter chaque marchandise. C'est ici que trouve place une observation de Jean-Baptiste Say. « Les commerçants privilégiés élèvent leurs prix au-dessus du taux qu'établirait le commerce libre. Ce taux est quelquefois déterminé parle gouvernement lui-même, qui met ainsi des bornes àla faveur qu'il accorde aux producteurs et à l'injustice qu'il exerce envers les con-

soramateurs. » Tout se passait de la même manière au Mexique pour la flotte d'argent, sauf qu'à cause de Tinsalubrité de la côte le débit avait lieu à Jalapa. Humboldt avait raison de dire qu'ainsi le commerce d'un grand royaume se faisait comme Tapprovisionnement d'une place forte bloquée.

Robertson et Smith font remarquer que l'Espagne et le Portugal n'eurent jamais recours aux compagnies exclusives. Cette observation nous paraît manquer d'exactitude. Non seulement en effet les commerçants de Séville, qui seuls jouissaient du droit de commercer avec l'Amérique, avaient un intérêt évident à agir de concert, ainsi que Smith le reconnaît, ce qui constituait une perpétuelle coalition, mais les marchands de Séville, depuis Charles- Quint, et ceux de Mexico et de Lima, depuis Philippe II, avaient obtenu le droit de se former en corporation close, et constituaient par le fait une véritable compagnie assez semblable, si ce n'e<t identique, aux compagnies anglaises et hollandaises de la fin du xvio siècle et du commencement du xvii« siècle; l'analogie est d'autant plus frappante que la compagnie anglaise des Indes orientales ne constitua qu a partir de 1612 une vraie société par actions : jusque-là, les membres de la compagnie avaient fait le commerce « by several separate stocks n. Le commerce du Mexique avec la flotte d'argent était entre les mains, selon Humboldt, de huit ou dix maisons mexicaines seulement. Il y avait donc là comme deux compagnies traitant lune avec l'autre pour l'exploitation du public. L'intérêt de ces diverses corporations de marchands de Cadix, de Lima ou de Mexico, c'était d'élever les prix jusqu'à ce point où la réduction dans la quantité des ventes leur aurait causé plus de préjudice que la cherté des marchandises ne leur procurait de profit. Le concert qui s'établissait entre eux les mettait en situation d'arriver à ces fins en tenant toujours le marché non complètement approvisionné, undersiocked, comme disent les Anglais. UUoa prétend que les Espagnols faisaient dans leur commerce avec l'Amérique un gain de 100 à 300 0/0. Il donne également des exemples frappants du haut prix des marchandises d'Europe eu Amérique et spécialement du fer et de l'acier. Or, de pareilles marchandises ne sont pas seulement des objets de jouissance, ce sont encore des moyens de production, d'où il résulte que leur rareté et leur haut prix sont un très grand obstacle au développement de la population tout entière. Si le monopole de fait, qui existait en faveur des marchands de Séville ou de Cadix, avait pour conséquence de n'approvisionner l'Amérique que d'une manière insuffisante de marchandises européennes, ce même monopole avait pour conséquence également funeste de restreindre dans une mesure considérable la production des colonies. En

effet, toute compagDie privilégiée, et la corporation des marchands de Sé\ille ou de Cadix rentre de fait, si ce n*esl de nom, dans cette catégorie, a pour intérêt non seulement cVacheter au plus bas prix possible les marchandises de la contrée où elle trafique, « mais encore, dit avec raison Smith, de n'acheter de ces marchandises, même à ce bas prix, que la quantité seulement dont elle peut espérer disposer en Europe à un très haut#prix ; son intérêt est non seulement de dégrader dans tous les cas la valeur du produit surabondant des colons, mais encore, dans la plupart des circonstances, de décourager T accroissement de cette quantité et de la tenir au-dessous de son état naturel. » Le résultat le plus clair de cette organisation du commerce, c'était de diminuer lapprovisionnement des marchandises européennes en Amérique et celui des marchandises américaines en Europe : c'était par conséquent de restreindre et de déprécier la production tant en Europe qu'en Amérique, sans autre dédommagement que les profits énormes faits par une corporation de marchands. On peut dire que toutes les conditions économiques en Amérique et dans une certaine mesure en Europe souffraient gravement d'une organisation si radicalement défectueuse.

Le même régime était appliqué au commerce de l'Amérique avec les Philippines. Tout le trafic entre ces deux contrées se fai:iait par un seul vaisseau qui partait tous les ans de Manille pour Acapulco : ce grand vaisseau avait parfois jusqu'à 1/200 hommes à bord. Quand il fut pris, en 1762, par les Anglais, Anderson estimait le butin à 3,000,000 de piastres. Tout ce commerce était accaparé par quelques riches maisons mexicaines à Acapulco, et à Manille par les couvents.

On conçoit dans quelle langueur de pareils règlements devaient plonger la colonisation. Caracas, par exemple, ne pouvait écouler dans la mère patrie son excédent de peaux et de cuirs, parce que celle-ci avait déjà tiré de Montevideo et de Buenos-Ayres tout ce dont elle avait besoin, et que ces deux pays étaient, sous ce rapport, supérieurs à Caracas. A l'époque de sa plus grande prospérité, le commerce de Séville, d'après les documents les plus dignes de foi, ne montait pas pour les deux flottes à plus de 27,500 tonneaux, tandis qu'une des plus petites colonies actuelles de la Grande-Bretagne, l'île Maurice, envoyait, en 1836, en Anglei terre, 17,690 tonneaux et en recevait 18,576. En 1849, le commercé de Maurice avec la métropole employait plus de 65,000 tonneaux. Ainsi une petite île perdue dans l'Océan Indien avec une population moindre de 150,000 habitants avait, il y a trente ou quarante ans, un mouvement commercial beaucoup plus considérable que celui de rAmérique espagnole entière lors des plus beaux temps du système des galions et de la flotte d'argent.

30 DE LA COLONISATION ANTÉRIEURE AtJ XIX"^ SIÈCLE.

Il n'est pas étonnant que les vices d'un pareil système aient fini par devenir si évidents qu'on se résolût à le changer. La maison de Bourbon eut l'honneur de réformer graduellement, dans une proportion large quoique insuffisante, cette organisation défec-

; tueuse. Elle eut toutefois à vaincre les résistances de toute Tadministration coloniale, et les ministres éclairés qui gouvernaient l'Espagne au xvni® siècle durent commencer par modifier cette administration même. Le Conseil des Indes perdit une grande partie de ses attributions par les empiétements de divers ministères : on créa bientôt un ministère des Indes ; celui-ci représentait la tradition, celui-là les idées nouvelles. Le ministère des Indes lui-même fut supprimé sous Charles IV et les afTaires d'Amérique furent partagées entre les cinq ministères de la métropole : guerre, marine, finances, afTaires étrangères, justice et grâces- Aucun employé aux colonies ne devait exécuter un ordre qui ne lui vînt du ministère spécial auquel il ressortissail. Les audiencias virent restreindre considérablement leurs attributions admi-

î nistratives. Ce fut le renversement complet de la vieille constitution coloniale. Sans doute une pareille centralisation avait bien des inconvénients, quand elle s'étendait à des contrées situées à deux ou trois mille lieues du centre. Mais en brisant le faisceau de l'administration coloniale, le gouvernement brisait en partie le faisceau des traditions mauvaises.

Des réformes commerciales devinrent alors possibles : la contrebande les avait déjà devancées. Tant que l'Espagne avait été maîtresse des mers, elle avait pu faire exécuter ses lois draconiennes et éloigner de ses possessions d'Amérique les vaisseaux des autres puissances. Mais, depuis la destruction de Yinvincible Armada et le développement considérable des marines et du commerce de l'Angleterre, de la Hollande et de la France, les obstacles à l'application des lois maritimes de l'Espagne devenaient de plus en plus grands. Au commencement du xviii" siècle, la contrebande pour les colonies espagnoles s'était élevée à la hauteur d'une institutioiî et avait atteint un degré de régularité et d'organisation que le monde ne connut ni auparavant ni depuis. Les Anglais surtout se distinguaient dans ce commerce interlope, ils y étaient puissamment aidés par l'avantage qu'ils avaient obtenu sous le nom Hasirnto à la paix d'Utrecht : c'était le privilège de fournir à l'Amérique espagnole un nombre limité d'cscla\es nègres. Les vaisseaux qui avaient obtenu licence pour le commerce d'esclaves se livraient avec un bien plus grand profit à celui des marchandises prohibées. Les Hollandais et les Français prirent aussi part àcette industrie lucrative. La Jamaïque et Saint-Domingue servaient d'entrepôts. Cette contrebande, si active et si régulière, fut très peureuse pour les colonies de l'Espagne. C'est vraiment dans ces

DB LA COLONISATION BSPA61!fOLE. Bî

drconslances que se trouve justifiée l'apologie, si souvent blâmée, qu'un èminent économiste, Senior, a fait du commerce de contrebande. « l.e contrebandier, dit Senior, est un réformateur radical el judicieux ; par malheur, il ne peut exercer son industrie que sur des objets qui offrent peu de volume ; mais dans le cercle où il est renfermé, il choisit toujours de préférence ceux dont la privation e>t le plus sensible à la société. Dans les pays où le système prohibitif a été poussé à un point extrême, le contrebandier est indispensable au bien-être de la nation entière. » Nous n'acceptons pas, à coup sûr, la responsabilité de ces paroles au point de rue moral : mais il est certain que si Tobservation de Senior a trouvé une seule fois son application, c'a été dans les colonies e-^pagnoles au xvm* siècle. Buenos-Ayres, station jusque-là sans Importance, devint une cité considérable, grâce à la contrebande qui s'y faisait pour le Pérou. Les Espagnols gardaient leurs côtes avec des forces maritimes dispendieuses; ils recouraient, à Tintéri**ur, à Tétrange expédient de rendre les délits de contrebande ju^ticiables de l'inquisition, mais tous ces efforts étaient insufftsants pour arrêter ce que sir Josiah Child a appelé avec tant de raison : « la force et la violence du cours naturel du commerce. » La flotte et les galions se réduisaient d'année en année, et leurs propriétaires étaient heureux de se servir de ces vaisseaux autorisés pour introduire des marchandises étrangères et prohibées. On en était arrivé à cette situ^îon étrange que le commerce de Mexico, au dire de Humboldt, était toujours beaucoi^-plus florissant en temps de guerre qu'en temps de paix, parce que, en temps de guerre, les croisières espagnoles étaient poursuivies et traquées, et qu'ainsi la contrebandeiravait jeu libre.

Le soutien de la vieille politique coloniale devenait donc pour rE-ît.i;jçne de plus en plus difficile. Les progrès des colonies en * ri- -11- --es et en lumière leur rendaient d*autant^lus indispensables "^ 1»*- niarehandises européennes ; les nat/on^ étrangères, d*un autre | cùtc, par l'augmentation de leur industrie' et de la concurrence i. i: W'iiialionale, recherchaient des débouchés aii loin et yntta- à chaifut assez d'importance pour élever en cas'us Le/lile moindre! ^^ grii'f commercial. La maison de Bourbon entra dans la voie des ^^ réforme-. Déjà, pendant la guerre de succession, par pénurie de \ aisseaux" espagnols, on avait ouvert les polts de l'Amérique aux marchands de Saint-Malo, mais seuleraerft jusqu'à la paix. Le traité de YAsiento, en 1713, qui accordaif'à l\ngleterre, outre le privilège de la traite des nègres, le droifd'envoyer un vaisseau de 500 tonneaux à la foire de Porto-Bello, avait eu des conséouencesplus durables. Les Anglais avaient tiré un énorme parti de cette concession minime. Non seulement le nombre des tonneaux

était généralement dépassé, mais le vaisseau était accompagné d plusieurs autres qui se tenaient à Tancre à quelque distance ( renouvelaient le chargement du premier quand il était épuisa Les Anglais en étaient arrivés à établir des factoreries dans k places les plus importantes : ils acquéraient ainsi une connais sance plus exacte des goûts et des besoins des colons en méra temps qu'ils y avaient toute facilité pour diriger la contrebande Les Hollandais, d'autre part, s'étaient emparés de tout le com merce de Caracas : de 1712 à 1728, il n'était parti qu'un vaisseai de Caracas pour l'Espagne, et de 1708 à 1728, il n'était allé qu cinq vaisseaux d'Espagne à Caracas. De toutes les contrées d{ monde, Caracas est celle qui produit le plus de cacao, l'Espagm celle qui en consomme le plus, et, cependant, c'étaient loi Hollandais qui avaient tout ce commerce entre les mains. Cei considérations portèrent la couronne d'Espagne à abandonner i une compagnie particulière, la compagnie du Guipuscoa, le com< merce de Caracas. C'était une réforme bien imparfaite que h création d'une compagnie privilégiée; mais ce qui dans un auin temps et dans un autre pays eût été un expédient ruineux fui pour Caracas un bienfait. La compagnie ne pouvait commercei que par Cadix et Saint-Sébastien, mais elle y mit de l'activité; ses vaisseaux furent plus nombreux et firent des voyages plus fréquents que les galions ; en peu de temps, grâce à l'exportation plus grande des cuirs, le bétail de Caracas tripla, la culture du cacatj doubla, et son prix dans la métropole tomba de moitié. C'est ainsi qu'une organisation aussi défectueuse qu'une compagnie privilégiée l'emportait cependant de beaucoup sur les restrictions inouïes auxquelles le commerce de l'Amérique avait été soumis à l'origine. La décadence du commerce espagnol se poursuivait dans toutes les branches qui restaient soumises à l'ancien régime: les galions tombèrent, vers 1737, de 15,000 tonneaux à 2,000 seulement. L'Espagne tenta d'abord de les relever en réprimant plus sévèrement la contrebande. Mais Robert Walpole, contraint par les classes dirigeantes de l'Angleterre, ne recula pas devant une guerre pour protéger le commerce interlope. Le gouvernement de Madrid fut ainsi amené à des réformes plus radicales : les galions furent supprimés vers 1748 et les vaisseaux espagnols purent faire voile directement vers le Pérou et le Chili par le cap Horn. Panama et Porto-Bello ne se relevèrent pas de ce coup. La môme année, on avait essayé de rendre le commerce libre avec tous les ports de l'Espagne, mais les nombreuses faillites qui en résultèrent à Cadix firent reculer le gouvernement. Cadix conserva son monopole. En 1764, Charles III créa des bateaux mensuels pour la poste entre la Corogne et la Havane : tous les deux mois, un semblable

bateau pour les lettres allait à Buenos-Ayres. et les lignes postales de rAmérique, au grand effroi des partisans de l'ancien système furent reliées entre elles. Les réformes graduelles se succédèrent : en 1765 on permit à tout Espagnol, moyennant une taxe de 6 p. 100 sur le chargement, de commercer avec les Indes occidentales de quelque port que ce fût. En 1768, la même autorisation fut étendue à la Louisiane; en 1770, à Gampèche et au Yucatan; en 1778, au Pérou, au Chili, à Buenos-Ayres, à la Nouvelle- Grenade, au Guatemala; en 1788, à la Nouvelle-Espagne. Ces dates et celte progression méritent qu'on s'y arrête. On voit combien c'est à contre-cœur que le gouvernement de Madrid se décide & ces innovations. Plus une colonie est importante, plus il diffère à l'ouvrir au commerce : il semble qu'il ait voulu faire un eœperimenium in anima viK en sacrifiant d'abord Cuba et Porto-Rico, peu importantes alors, puis la Louisiane, quelques années après le Yucatan, pour arriver enfin, après bien des délais et bien des stages, à ouvrir sa colonie la plus chère, la Nouvelle-Espagne, au commerce libre avec la métropole. Les résultats du nouveau système ne se firent pas attendre. Le commerce de Cuba, qui employait à peine six vaisseaux en 1765, en réclamait en 1778, alors que tous les Espagnols, moyennant une taxe de 6. p. 100, avaient été admis à y trafiquer, plus de 200. La recette des douanes à la Havane tripla de 1765 à 1770 et l'exportation pour toute l'île fut quintuplée. L'exportation pour l'Amérique espagnole et l'importation, ou le mouvement général du commerce des colonies avec la métropole, ne portaient, en 1778, que sur 148,500,000 réaux(l), qui employaient plus de 200 vaisseaux et payaient 6,500,000 réaux de droits. Dix ans plus tard, quand le commerce eut été rendu libre à tous les Espagnols, moyennant une taxe modérée, le mouvement général du commerce portait sur 1,104,500,000 réaux, donnant 55,000,000 de droits. Il y eut une autre réforme non moins importante : les règlements qui mettaient obstacle au commerce intérieur de l'Amérique furent rapportés.

Sous ce régime plus libéral, les possessions de l'Espagne en Amérique firent de grands progrès pendant la seconde moitié du xviii* siècle : Caracas et la Nouvelle-Grenade s'enrichissaient par les plantations ; Buenos-Ayres prenait un très grand développement par l'agriculture et l'élève du bétail; le Mexique était dans le plus beau moment de sa splendeur, l'accroissement des richesses métalliques n'y nuisait en rien & l'essor de l'industrie agricole, le produit des dîmes, dit-on, y doublait tous les vingt-cinq ou trente ans. n dépendait de l'Espagne de conserver, en le fortifiant, ce beau domaine. Si la métropole avait eu assez de prévoyance pour

(1) Le réal yaut S5 centimes.

34 DE LA COLONISATION ANTÉriEURE AU XIX* SIÈCLE.

I conformer sa politique aux besoins nouveaux de ses dépendances ; si elle avait cessé de voir dans ces possessions une pépinière de

' charges et d'offices pour sa noblesse besoigneuse, si elle avait restitué aux villes ces municipalités, cabiîdos, qu'on leur avait enlevées contre tout droit et toute raison; si on avait associé dans une large mesure l'élément créole à l'administration de ses propres affaires; si on avait abandonné pour toujours la maxime machiavélique de diviser pour régner, dont l'application constante avait constitué toute la politique coloniale pendant trois siècles ; si on avait enfin fait le sacrifice des restes trop nombreux encore de Tancien édifice de monopole, de privilèges et de restrictions économiques, la destinée du nouveau monde eût été bien différente. Mais à l'Espagne manquaient à la fois la science, la puissance et la volonté. Elle continua & fomenter la jalousie entre les éléments variés de la population coloniale, et elle n'aboutit par ce déplorable système qu'à exciter, au commencement de ce siècle, cette effroyable guerre civile, pleine d'horreurs, dont l'ancien monde lui-même, si fécond pourtant en crimes et en massacres, n'oftre pas d'exemple depuis le christianisme.

Si l'on veut apprécier à sa juste valeur le système colonial de l'Espagne et condenser en quelques lignes, toutes les injustices et toutes les fautes que la métropole commit pendant trois siècles dans l'administration de l'Amérique, il suffit de jeter les yeux sur le manifeste si net et si ferme qu'à la fin de l'année 1858 les autorités insurrectionnelles des colonies répandirent dans toutes les possessions de l'Espagne au delà des mers. Elles demandaient dans cette proclamation : 1" l'égalité de droits avec les habitants de la métropole; 2^ la liberté entière de culture et de manufacture; 3^ la liberté d'importation et d'exportation dans tous les ports d'Espagne et des nations amies ; 4* la liberté du commerce entre l'Amérique espagnole et l'Asie; 5^ la même liberté avec les Philippines ; &" l'abolition de tout monopole du gouvernement, qui serait indemnisé par des taxes; 7«la liberté d'exploitation des mines d'argent; 8" la réserve de la moitié des fonctions publiques pour les Espagnols de l'Amérique; 9* rétablissement d'une junte dans chaque capitale pour veiller à ce que cette dernière disposition fût toujours appliquée. Telles étaient les justes demandes des mécontents. Et ce n'étaient pas seulement les classes élevées, c'était le bas peuple lui-même qui était pénétré de la nécessité de ces réformes. Quelques années après l'émancipation, un voyageur anglais, le capitaine Basil Hall, entendait dire à un paysan de la Cordillère du Mexique: <c Voici quel est mon jugement sur la révolution: auparavant je payais neuf dollars pour la pièce d'étoffe dont ce vêtement est fait, maintenant je ne paie plus que

deux dollars. » De là vint la popularité de la guerre de l'indépendance. La tyrannie politique n'est perçue que par les classes élevées qu'elle rabaisse et dégrade : mais la tyrannie commerciale et administrative se fait sentir à tous les rangs par des vexations continuelles et incessantes : elle fomente ainsi dans tous les cœurs des haines et des rancunes qui n'attendent qu'une occasion pour renverser les institutions les plus anciennes et en apparence les plus solides.

En expliquant avec détail le système colonial de TEspagne. nous avons signalé sa déplorable influence sur le développement des colonies; il convient maintenant de se demander quelle influence les colonies exercèrent à leur tour sur la métropole. Il suffit de jeter les yeux sur l'état de l'Espagne au commencement du xvr siècle et sur sa situation actuelle, pour découvrir sans peine que cette influence ne peut être qualifiée de bienfaisante. Toutefois il importe ici encore de nous garder de jugements précipités et de ne pas attribueràune cause unique un état de choses qui fut le résultat de causes nombreuses et différentes. Il convient d*abord de séparer avec soin l'ordre économique et l'ordre politique. Au point de vue politique, le premier effet de la découverte de l'Amérique fu t„B.our l'Espagne une augmentation de puissance': les revenus qu'elle tira de ses"colonîes donnèrent à Charles-Quint, à Philippe II et à leurs descendants, des ressources pécuniaires que, à la môme époque, les rois de France ou d'Angleterre ne se pouvaient procurer qu'avec de grandes difficultés et i>ar l'oppression de leurs sujets. C'eût été là, évidenunent, un avantage important pour l'Espagne, si ces princes eussent été doués de plus de sagesse, de prévoyance et de modération, s'ils avaient profité de l'accroissement de revenu que l'Amérique donnait au trésor pour dégrever la métropole et y diminuer les charges fiscales de façon que l'agriculture et l'industrie eussent plus de facilités de développement. Mais, tout au contraire, les revenus du Mexique et du Pérou inspirèrent aux princes espagnols une infatuation irréfléchie et complètement déraisonnable : ils conclurent une idée extravagante de l'importance de ces richesses : ayant en proportion plus grande que leurs voisins ce nerf de la guerre, ils ne voulurent en user que pour une politique de conquête et de domination : ils furent aveuglés par des trésors dont rimportance réelle était singulièrement au-dessous de celle que l'imagination des Espagnols leur prêtait. En même temps ils / s'habituèrent à dédaigner toute autre source de richesses que les! mines d'Amérique : ils n'eurent que mépris pour l'industrie et Tagriculture métropolitaines : ils ne crurent pas s'appauvrir en bannissant des légions de citoyens industrieux, dont le seul crime

était d'avoir la foi de leurs pères et plus de richesses que leurs vainqueurs. C'était bien peu de choses cependant que les revenus que l'Amérique donnait au trésor royal en comparaison de cette source vivante et inépuisable de richesses qui consiste dans l'in* dustrie progressive d'un grand peuple laborieux. L'excédent réel de l'administration coloniale qui, au temps de Humboldt, arrivait à la caisse de l'État, était ainsi réparti : la Nouvelle-Espagne avait annuellement un excédent de revenu de 5 ou 6,000,000 de piastres, le Pérou produisait l,000,(iOO, Buenos- Ayres 7 ou 800,000 piastres, la Nouvelle-Grenade n'en rapportait que 4 ou 500,000. Dans les autres provinces, les dépenses égalaient au moins le revenu. Bien plus, des subsides montant à 3,500,000 piastres devaient ôtre envoyés aux Indes occidentales, à la Floride, à la Louisiane, aux Philippines et au Chili. C'était donc au plus 5,000,000 de piastres que les colonies espagnoles rapportaient annuellement au trésor royal. Qu'est-ce que cette somme minime en comparaison des revenus qu'une population active et industrieuse peut sans souffrance fournir au trésor d'un grand pays ? L*Espagne ne tarda pas à s'en apercevoir quand, au commencement du xviii* siècle, elle se trouva en face de l'Angleterre. La découverte de l'Amérique eût pu, au point de vue politique, apporter & la métropole des ressources autrement importantes et durables par le développement de la marine. Si le commerce avec l'Amérique eût été libre pour tous les Espagnols, cette concurrence heureuse, en diminuant le fret, eût multiplié le trafic, les voyages et les retours. Tous les ports de la péninsule hispanique eussent pris part à la prospérité commune : la vie eût pénétré par les côtes dans toutes les provinces intérieures voisines, une marine marchande nombreuse, perfectionnée et progressive n'aurait pas tardé à sillonner les mers. Il en fût résulté pour l'Espagne^ outre un accroissement de richesses, un accroissement de puissance. Elle se fût trouvée dans des conditions meilleures pour exploiter, pour protéger, pour développer son domaine d'outremer. Mais le régime des galions et de la flotte d'argent réduisait aux proportions les plus minimes la marine marchande espagnole. Trente gros vaisseaux, lourds, pesants, lents à la marche^ faisaient une fois l'an le voyage d'Espagne en Amérique et d'Amérique en Espagne. Le défaut de concurrence condamnait cette marine à l'immobilité : elle ne faisait aucun progrès, elle était au xviip siècle ce qu'elle se trouvait être au xvi'' siècle. Quand elle se vit en face de ces légions de vaisseaux marchands anglais ou hollandais, b&timents légers, d'un faible tirant d'eau, d'une marche rapide, elle éprouva quelle fécondité possède la concurrence et de quelle stérilité est naturellement le monopole*

DE LA GOLOmSÂTTON ESPAGNOLE. 37

Au point de vue économique le système colonial de l'Espagne fi t encore plus perilicieux à la mère patrie. Le privilège du port et des marchands de SéviUe d'abord, puis de Cadix, en élevant prodigieusement le taux des profits dans ces deux villes et parmi cesi dasses de personnes, engendra un luxe sans précédent. Les excèsi du luxe sont aussi nuisibles à l'industrie d'une nation que ledéve- ^ loppement de l'aisance et du confortable lui est favorable. Rien qui détourne de la régularité du travail et de la permanence des occupations, rien qui corrompe à sa source l'honnêteté des sentiments et la dignité du caractère, deux des éléments essentiels d'une industrie productive et progressive, comme ces dépenses excessives et déréglées auxquelles se complaisent les fortunes promptement acquises. Le contraste des richesses énormes des privilégiés et de la pénurie des hommes industrieux et laborieux, auquels les lois du pays interdisaient la branche la plus lucrative du commerce, est d'une influence singulièrement pernicieuse sur la situation économique d'une nation. Une autre cause venait encore accroître le mal causé par ces gros profits d'une classe privilégiée de marchands, c'était la multitude de fonctions largement rétribuées que l'Amérique offrait aux aventuriers d'Espagne. Il est toujours dangereux pour un peuple d'avoir une classe trop nombreuse de fonctionnaires : il en résulte nécessairement du discrédit pour les affaires et pour ceux qui s'y consacrent. Mais, quand non seulement la classe des fonctionnaires est très nombreuse dans le pays même, qu'en outre elle est encore doublée par la domination sur des dépendances éloignées, et quand ces légions de fonctionnaires qui partent au loin trouvent l'occasion d'y faire en peu de temps une grande fortune, on peut dire que l'industrie d'un peuple placé dans d'aussi défavorables conditions doit être incapable de prospérer et de grandir. L'esprit public se corrompt. Chacun abandonne les perspectives bornées du travail pour mendier les faveurs plus amples que le pouvoir peut prodiguer en foule : c'est alors que toute une classe de solliciteurs se forme au-dessus du peuple dont elle paralyse les forces. La nation espagnole, de tout temps, n'était que trop portée aux charges de cour et aux emplois publics : le système suivi dans l'administration de l'Amérique poussa à l'excès cette disposition déjà vieille. On déserta les métiers, ces « offlcios viles y hajos » ; on renonça aux profits modestes qui ne s'acquièrent que par la patience; on voulut du premier bond saisir la fortune au vol : que celui qui veut réussir, dit Cervantes, aille à l'armée, à la cour ou aux Indes.

A ces conditions si défavorables s'en ajoutèrent d'autres d'une influence plus grande encore pour détruire l'industrie de l'Espagne. La métropole s'étant réservé tout le conunerce avec l'Amérique

il en résultait qu'elle était la première et pour ainsi dire la seule à recueillir cette quantité énorme de métaux précieux», dont les mines du Mexique et du Pérou inondèrent l'Europe dans le xvr et le xvii» siècle. Cela même était une condition funeste pour son industrie et ce qui, aux yeux de son gouvernement, constituait le plus pré- >/ deux des avantages était, à y regarder de près, un inconvénient des plus pernicieux. Les métaux précieux s'accumulaient en Espagne en quantité bien plus grande qu'en Angleterre et en France : ils ne se déversaient que très lentement de l'Espagne dans les au-

Itres contrées. De cette plus grande et de cette plus prompte accumulation de métaux, il résultait une plus grande et une plus prompte dépréciation dans leur valeur : c'est-à-dire que les marchandises espagnoles haussaient dans une proportion supérieure à la hausse des marchandises dans les autres pays. Il en résulta pour l'industrie espagnole, quand elle se trouva en face des industries étrangères, ce qui arriva dès la fin du xvii^ siècle par le développement de la contrebande, une condition des plus défavorables. Môme en supposant à l'Espagne autant d'habileté et de travail chez les ouvriers, un taux des profits aussi modéré et une masse de capitaux aussi considérable, elle se trouvait néanmoins dans une grande inégalité de situation par rapport à ses rivales et ne pouvait supporter la concurrence. De là vint, en partie, croyons-nous, la prompte décadence de l'industrie de l'Espagne après la découverte de TÂmérique. Quand un pays possède des colonies à mines d'or ou d argent, ce qu'il a de mieux à faire, c'est de les ouvrir au commerce de tous les peuples ; prétendre se réserver à soi seul ce trafic, c'est tourner une cause de richesses en une cause de pauvreté; c'est, en accumulant stérilement chez soi les métaux précieux, placer son industrie dans des conditions défavorables et, sous prétexte de s'enrichir, préparer infailliblement sa ruine.

On voit combien agissait à contre-sens le système colonial espagnol : il appauvrit à la fois la métropole et les colonies; il h&ta la décadence de l'une et entrava le développement des autres; il avait pour but de consolider à jamais le lien qui unissait la mère patrie à ses dépendances; non seulement il n'empêcha pas la rupture de l'union politique, mais il prépara la rupture presque complète des relations commerciales. Si l'on veut voir combien était faible le lien qui rattachait l'Amérique espagnole à l'Espagne, voici des faits qui le prouvent avec plus d'éloquence et de précision que tous les raisonnements : « L'exportation du Pérou pour l'Espagne, dit Roscher, n'a pas une valeur annuelle de 20,000 fr.; l'exportation pour l'Angleterre atteint 30,000,000; l'importation d'Espagne au Pérou monte à 2,000,000 ; celle des marchandises de France à 5,000,000 et celle des marchandises d'Angleterre à 18,000,000 ; le nombre des

tonneaux du commerce maritime espagnol avec le Pérou est de 3,200; celui du commerce maritime anglais est de 151,000. » D'après des documents plus récents, le commerce de l'Espagne avec le Pérou serait presque nul. En effet, pour Tannée 1876, c'està-dire avant la récente guerre qui a ruiné ce dernier pays, la navigation du Pérou se faisait sous les pavillons suivants :

Page 1