‹ De la colonisation chez les peuples modernes (volume 5)Chapitre 25 sur 131 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les colonies d'exploitation on de plnnlatlons.

Le XIX* Biècle doit complètemeat transformer le commerce, le travail et la propriété dans les établissements coloniaux.

Caractère artificiel de la société et de la propriété dans les colonies de plauta tions. — Phases successives de médiocrité, d'opulence et de décadence pai lesquelles passent toutes les colonies. — Prépondérance de la colonie qui uiel en culture des sols vierges. — A la fin du xvni* siècle, les Antilles anglaises sont arrivées à la période de crise. — Infériorité de la Jamaïque relative m eu i à Saint-Domingue. — Mortalité des noirs. — Révolte des esclaves, abandon des propriétés. — Décroissance des exportations.

Le vieux système colonial perd du crédit. — Wilberforce et les abolitionnistes anglais. — Abolition de la traite en 1812. — Impossibilité de maintenir par elle-même la population esclave. — Les colonies européennes autres que les anglaises continuent pendant plusieurs dizaines d'années à pratiquer la traite clandestine. — Grande perturbation dans les îles anglaises. — Propositions incessantes pour Tabolition de l'esclavage. — Les mesures protectrices de 1821. -^ Abolition définitive en 1833. — Clauses de Tacte d'émancipation. — Apprentissage pendant six ans. — Dans la plupart des colonies cet apprentissage esl supprimé ou diminué.

Effets de l'émancipation au point de vue de la criminalité. — Effets économiques. — Substitution partielle des cultures vivrières aux cultures d*exportation. — Abandon des plantations. — Nombre considérable de noirs devenus propriétaires. — Souffrances des planteurs. — Progrès de l'outillage agricole ; les usines centrales.

L'immigration par engagement d'Indiens, de Chinois et d'Africains remplace en partie la traite et offre quelques-uns des vices de ce trafic. — Importance de l'importation des coolies dans les différentes sortes de colonies. — Relèvement de la plupart des colonies anglaises.

De la destruction graduelle du pacte colonial. — Les premières atteintes à ce système économique remoutent à la fin du xvni* siècle. — - Sous Napoléon le^ dispense du circuit par l'Angleterre pour les bâtiments anglais trafiquant des colonies avec les ports de la Méditerranée. — Acte de 1822 qui règle les rapports des colonies d'Amérique avec les autres contrées américaines. — Autre acte de 1822 réglant le commerce colonial avec les contrées d'Europe. ^ Mesures importantes adoptées sur la proposition d'Huskison en 1825 et 1826. — Dégrèvements sur les produits coloniaux à l'entrée de la Grande-Bretagne. — —Jusque-là les modifications au pacte colonial n'avaient profité qu'aux colonies.

Manifeste de la chambre de commerce de Manchester contre les droits différentiels. — Diminution de ces droits, malgré l'opposition des antiesclavagistes

Propositions fréquentes pour la suppression absolue des droits différentiels. — Mesures votées en 1846 et en 1848. — Suppression absolue de toute protection accordée aux produits des colonies à partir de 18M. — Abolition de toute pro-

teclion aux colonies pour les produits anglais. — Suppression de l'acte de navigation en 1849« Données statistiques sur l'état actuel des colonies anglaises de plantations.

Le nouveau régime qui devait changer dans les colonies de TEurope les conditions du travail, de la propriété et du commerce, fui inauguré par l'Angleterre. C'est le peuple anglais qui, le premier, porta la main sur la traite d'abord, sur l'esclavage ensuite : c'est lui qui, peu à peu, en 30 ans, par les réformes successives dHuskison, de Robert Peel et de lord Russell, enseigna à l'Europe à détruire de fond en comble le vieil édifice du pacte colonial; c'est encore lui qui, suivant le système américain, en le perfectionnant, introduisit dans la fondation des colonies un clément inconnu de prospérité, la vente des terres incultes à des prix relativement élevés. Ces trois réformes considérables qui transformaient le travail, le commerce et la propriété dans les établissements coloniaux, nous les devons étudier scrupuleusement dans leur histoire, dans leurs diverses phases d'application et dans leurs résultats. On verra combien la société coloniale se trouve radicalement modifiée par cet ensemble de mesures heureuses, et comparant Fétat actuel des colonies à leur état passé, on constatera ce qu'elles ont gagné au point de vue de la justice, de l'équilibre intérieur des divers éléments qui constituent la société, de la production et du trafic.

Nous ne suivrons pas dans cette étude l'ordre exact que nous nous étions prescrit dans le livre précédent. Nous grouperons dans un même chapitre les colonies à plantations et à esclaves tes différentes nations d'Europe; nous ouvrirons l'étude de la colonisation au xix* siècle par l'examen de l'abolition de l'esclavage, de l'immigration par engagement, et de la suppression plus ou moins complète du pacte colonial dans les établissements des tropiques adonnés presque exclusivement Jusqu'à ce jour à la production de denrées d'exportation. La situation économique de ces colonies, à quelque nation qu'elles appartiennent et malgré les différences des régimes administratifs et politiques, est tellement identique qu'il convient de l'examiner d'un seul tenant.

On a vu dans le premier livre de cet ouvrage que, sous la double influence de l'esclavage et du pacte colonial, les colonies des tropiques adonnées à la culture des denrées d'exportation et que l'on est convenu d'appeler colonies de plantations^ étaient arrivées à une situation tout à fait anormale et artificielle, sans exemple jusque-là dans l'histoire des peuples modernes. Ces établissements

étaient devenus de vraies usines, n'ayant â*autre but que de fournir du sucre, du café et quelques autres denrées de haut prix ; les cultures vivrières n'y existaient pas ; la terre y était exploitée à outrance en vue d'un seul produit; il n'y avait pas, à proprement parler, de société dans ces colonies : l'absentéisme des propriétaires, la non-existence de classes moyennes, l'oppression d'une multitude d'hommes sans droits que l'on considérait comme de^ instruments et que l'on recrutait sans cesse par la traite, tous ces faits anti-sociaux donnaient aux établissements européens de>f tropiques le caractère le plus triste et le plus contraire aux principes généraux de notre civilisation.

Rien n'était plus fragile que la prospérité extérieure et d apparat dont jouissaient ces colonies. Il n'avait fallu que peu d'années pour faire disparaître la plus belle et la plus riche de toutes, la reine des Antilles, Saint-Domingue. Cette prospérité était calculé^ uniquement sur la valeur des exportations. On ne tenait aucuDJ compte du degré de bien-être ou de malaise de milliers de tra^ vailleurs coloniaux que l'on s'était habitué à regarder comme des machines. Que ces machines fussent mal alimentées et de peu de durée, qu'il fallût les renouveler au bout de dix ou quinze ans, on ne s'en inquiétait guère. Toute épargne sur leur entretien était comptée parmi les bénéfices comme diminution dans les prix de revient et économie dans les frais de production. Une île comme Saint-Domingue, qui ne comptait qu'un blanc sur vingt nègres, et qui, à force de réduire les besoins du plus grand nombre, donnait une grande valeur de produits d'exportation, passait pour infiniment plus florissante qu'une île comme Porto-Rîco, où lai population blanche était très nombreuse, où la petite propriété était fréquente, qui se livrait aux cultures vivrières et exportait relativement peu, parce qu'elle consacrait toutes ses forces à subvenir directement aux besoins de ses habitants. On avait, en un mot, pour juger de la prospérité des établissements des tropiques, une tout autre mesure que celle qui servait à apprécier la prospérité des sociétés européennes.

L'exploitation h&tive et à outrance, qui était de tradition dans ces colonies, les condamnait toutes à un déclin plus ou moins rapide, mais inévitable. Tandis que la civilisation se manifeste dans les contrées d'Europe par une prospérité continue et incessante que chaque jour vient augmenter et qui n'a aucune raison, même après une longue série de siècles, pour disparaître ou diminuer, la force des choses réservait aux colonies tropicales, adonnées à la production sans merci d'un seul produit, une décadence prompte et la ruine à courte échéance. Merivale a tracé avec une grande précision les différentes phases par lesquelles

devaient passer nécessairement toutes ces sociétés artificielles : « Les événements qui se sont succédé dans Thistoire des Indes occidentales, présentent, dit-il, une remarquable uniformité; à chaque époque de Thistoire, les mêmes causes produisent des effets identiques. L'ouverture d'un sol vierge avec la liberté du commerce est un stimulant subit pour la colonisation et Tindustrie; le sol se couvre de propriétaires libres; c'est une prospérité générale, mais médiocre. Vient une époque de culture plus soigneuse : les domaines s agrandissent, des bandes d'esclaves remplacent les associations d*hommes libres; ce sont partout des factoreries productives; mais la fertilité diminue, les ftais de production augmentent, le travail esclave enchérit par la difficulté de l'entretenir. Des colonies plus récentes se développent, les vieilles colonies incapables de lutter avec les nouvelles, malgré les droits protecteurs, tombent dans un état inférieur, où le capital, l'économie et l'habileté ne parviennent pas à compenser la perte de la fertilité. Ainsi grandissent d'abord les petites Antilles anglaises avec de nombreuses populations de blancs : bientôt elles ont recours aux importations d'esclaves et elles obtiennent la fourniture de toute l'Europe. La Jamaïque les détrône : celle-ci à son tour est dépassée par Saint-Domingue, brusquement détruite avaot d'atteindre l'époque de la décadence. Enfin Cuba et Porto-Rico prennent le premier rang. La vie de pareils établissements artificiels et anti-sociaux peut être brillante pour un temps, mais ce temps est court. »

A la fin du xviiV siècle, les Antilles anglaises étaient arrivées à cette époque de crise qui constitue la troisième phase décrite par Merivale. L'épuisement du sol était la cause principale de leur décadence, mais non la seule. Les règlements restrictifs et le pacte •olonial avaient une part notable dans leurs souffrances. Enfin, les rigueurs de l'esclavage, qui, au témoignage même d'Adam Smith , était plus dur dans les îles anglaises que partout ailleurs, agissaient également comme cause perturbatrice. Les plantations de la Jamaïque ne produisaient que 8 quintaux de sucre par acre, tandis que celles de Saint-Domingue produisaient 24 qumtaux. Aussi, en 1784, le prix du sucre moscouade français était-il à l'anglais comme 5 est à. 7. La seule supériorité des Anglais en travail et en capital, spécialement dans la traite des noirs, maintenait les tles anglaises. L'indépendance des États - Unis avait encore porté un coup fatal à la prospérité des plantations l>ritannîques : d'abord, parce que les habitants de ces provinces allaient naturellement s'approvisionner aux marchés les moins chers, c'est-à-dire à Saint-Domingue, et ensuite parce que les habitants des Antilles anglaises, en vertu du pacte colonial, ne

pouvaient plus se fournir de bois et de vivres dans les anciennes provinces continentales de l'Angleterre. Les colons de la Jamaïque et de la Barbade devaient faire venir leurs provisions du Canada; il en résultait qu'ils eurent souvent à souffrir de la famine. On prétend que, de 1780 à 1787, à la Jamaïque seule, 15,000 noirs moururent par mauvaise nourriture. Les plaintes incessantes des colons ne trouvèrent aucun écho dans la métropole; ils n'eurent pas eux-mêmes la pensée ou le courage de modifier leur organisation économique et de consacrer une partie de leurs vastes terres aux cultures vivrières : ils aimèrent mieux produire exclusivement du sucre. Même après les allégements apportés par Robinson en 1822 et en 1825 par Huskison aux règlements qui obligeaient les Antilles à s'approvisionner dans les possessions anglaises, on estimait encore en 1831 à 187,000 livres sterling par an le renchérissement des frais de production auquel ces règlements, même mitigés, contraignaient les planteurs des îles. Le régime de l'esclavage amenait la plus grande insécurité dans l'étal des colonies. Les révoltes des nègres étaient fréquentes : on en compte jusqu'à 20 à la Jamaïque avant 1795. Sous l'action de toutes ces causes, la détresse et les plaintes des planteurs grandissaient d'année en année. A la Jamaïque seule, de 1772 à 1793, 177 propriétés avaient été vendues pour dettes, 55 abandonnées. 92 exploitées par les créanciers, et le greffe avait vu passer 80,121 saisies. La catastrophe de Saint-Domingue et la paralysie des autres colonies françaises pendant les guerres de la révolution et j de l'empire ne suffirent pas à relever les îles anglaises : « Même alors il se manifestait de temps en temps, dit Merivale, des faits qui prouvaient combien était trompeuse la prospérité que Ton supposait aux colons. Le rapport du comité des Indes occidentales en 1801 établit qu'un revenu de 10 p. 100 sur le capital est nécessaire pour rémunérer les planteurs et que cependant lesi profits nets ne montaient pas au tiers de ce taux par année. » En 1807 on comptait & la Jamaïque 67 habitations abandonnées depuis six ans; en 1812 l'assemblée de cette île déclara au roi « que' la détresse était telle qu'elle ne pouvait plus s'accroître » ; en 1832 « la ruine était imminente », écrivaient les planteurs au Parlement. Les faits confirmaient les plaintes des colons.

Comme le marché anglais était assuré aux colonies, le prix du sucre haussa. Mais la concurrence des Indes orientales et de Maurice arrêta la hausse. Depuis lors la décadence des Antilles fut constante, comme le prouvent les quantités de sucre exportées de la Jamaïque : en 1805 elles s'élevaient à 137,906 centners ; en 1811, à 127,751 ; en 1833, à 78,375; les frais de production continuèrent à s'élever par l'épuisement delà terre et la cherté du travail esclave, i

Pendant que la population de Tempire britannique augmentait rapidement, le produit total des colonies à sucre du golfe du Mexique restait stationnaire : En 1814, les importations des Antilles en Angleterre, d*après Mac Gulloch, étaient de 3,581 ,516 quintaux, et en 1833 de 3,648,000 ; aussi la quantité de sucre consommée par chaque habitant de l'Angleterre diminuait par suite de l'accroissement de la population, Tapprovisionnement restant le même. D'après une estimation de M. Montgommery Martin, dans sa déposition devant le comité du libre-échange avec l'Inde, chaque habitant de la Grande-Bretagne et de l'Irlande consommait, en 1801, 440 onces de sucre annuellement ; en 1811, 429 ; en 1821, 333 ; en 1831, 358, et en 1840, seulement 256 (Merivale, On colonies, 1. 1, p. 85). Un autre déposant, M. Mac Gregor, affirmait devant le comité d'enquête que, si la consonunation totale du sucre était beaucoup plus grande en Angleterre que partout ailleurs, à ne considérer que les basses classes elle était moindre à cause du haut prix.

C'est à ce degré de décadence qu'étaient tombées ces belles colonies du golfe du Mexique. Tout dans ces établissements avait été tourné à la production du sucre, et cependant cette production exclusive n'avait pu prendre les développements qu'on attendait et ne pouvait plus suCflre à l'approvisionnement de la métropole. En dépit des quantités considérables et toujours croissantes que les Indes orientales et Maurice versaient sur les marchés d'Angleterre, le citoyen anglais voyait diminuer chaque année sa portion de cette denrée si utile, parfois même nécessaire à l'existence. Les hauts droits protecteurs, la traite et l'esclavage n'avaient pu maintenir les colonies à sucre dans cet état de prospérité que Ton croyait être la suite naturelle de ces mesures autrefois si respectées. Le crédit du vieux système colonial fut singulièrement affaibli par le sentiment, d'année en année plus vif, des misères sans compensation qui en résultaient pour la mère patrie. On ouvrit les yeux sur cette organisation tout artificielle, sur cette constitution antisociale des établissements coloniaux et sur ces restrictions anormales, qui entravaient à la fois la prospérité de la métropole et de ses dépendances. Aussi, quand les chrétiens et les philanthropes se levèrent pour réclamer des modifications au régime du travail dans les colonies, quand les partisans de la liberté du commerce mirent en avant l'idée de la suppression du pacte colonial, les planteurs trouvèrent à peine dans le Parlement, la presse (m la nation, des défenseurs pour ces droits injustes ou ces privilèges surannés, qui, les uns et les autres, avaient été notoirement impuissants pour assurer la prospérité des colonies.

C'est en 1773 pour la première fois qu'une &me généreuse et profondément chrétienne, William Wilberforce, alors simple étuis

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diant sur les bancs de Fécole de Poklingion, écrivit un pamphlet contre la traite des noirs. En 1780, un autre esprit élevé, Thomas Glarkson, propose au Parlement Tabolition de cet infftme trafic. Wilberforce reprend cette motion en 1787 et la réitère chaque année ; il finit par la faire triompher; Tannée 1812 voit TAngleterre abolir ce commerce odieux qui, pendant trois siècles, avait déshonoré la-civilisation européenne. Trois ans après, au congrès de Vienne, les puissances cosignataires s'engagent à faire tous leurs efforts pour obtenir Tabolition entière et définitive de ce trafic « hautement réprouvé par les lois de la religion et de la nature. » Nous n'avons pas à nous arrêter sur la valeur morale de cette solennelle et tardive réparation. Mais nous pouvons juger cet acte dans ses conséquences économiques et nous devons le faire en toute impartialité, sans nous préoccuper des circonstances étrangères. Assurément toutes les mesures qui devaient conduire à une modification radicale de Torganisation artificielle et vicieuse des colonies à sncve étaient bonnes en principe et devaient Fétre aussi dans leur résultat définitif. C'eût été folie de perpétuer le vieux système fondé sur la traite, Tesclavage et le pacte colonial ; Texpérience n'avait que trop prouvé que, malgré toutes ces faveurs, les unes injustes, les autres odieuses, les colonies de TAngleterre étaient tombées dans un état de décadence et de marasme. Mais, si heureuse que fût Tabolition de la traite dans son principe et si bienfaisante qu'elle dût être dans son résultat définitif, il n'en est pas moins vrai qu'elle augmenta singulièrement pendant de longues années la crise déjà si intense que traversaient les Antilles anglaises. Le système de l'esclavage continuant à subsister, la prospérité des colonies à sucre dépendait en partie de la facilité qu'elles avaient à recruter des esclaves. C'était par leur supériorité dans la traite que les Anglais avaient compensé dans une certaine mesure la diminution de fertilité de la plupart de leurs tles. La population esclave en général était incapable de se maintenir, encore plus de s'accroître par soi-même. Ce fait lamentable est surabondamment prouvé par l'histoire. Les décès sont nombreux et les naissances rares parmi les esclaves : dans le milieu du dernier siècle, sur les 80,000 nègres de la Barbade, il en mourait tous les ans 5,000. Un observateur plein d'autorité, Bryan Edwards, calculait la décroissance de la population noire à 2 1/2 p. 100 par an. La Jamaïque, en 1817, d'après Merivale, comptait 346,000 esclaves ; en 1829 elle n'en avait plus que 322,000; la Trinité, qui en avait 26,000 en 1816, n'en possédait plus que 21,000 en 1831 ; la Dominique, qui en 1817 en comptait 1^,000, n'en avait plus que 15,000 en 1826. Les affranchissements qui étaient très rares ne donnaient pas la raison de cette diminution constante, et cependant il n'y avait pa^^dedispro*

COLONIES A KANTATtOm DE L'ANGLETERRE. 196

portion de nombre entre les sexes : mais le climat, le traitement, l'absence de la fiuniUe et peut-être aussi une loi naturelle d'après laquelle Tesclayage serait à Thomme ce qu'est la domesticité aux animaux fiedts pour vivre en liberté le rendaient moins apte à se reproduire : telles sont les causes vraisemblables de ce fait incontestable. Une population esclave doit se recruter au dehors et ne peut se maintenir en général par elle-même. Etant donné cet état de choses, il en résultait, pour les ties anglaises où la traite était abolie, une infériorité notable relativement aux autres colonies sucrières, oîi, en fait, la traite était encore en vigueur. On sait que ce trafic ne cessa complètement pour les lies firançaises qu'après 1830, qu'il continua au BrésU Jusqu'en 1850 et qu'en 184911 importait encore 50,000 noirs dans cet empire, qu'il dura plus encore à Cuba et que, d'après un discours prononcé en 1860 par M. Gave à la Chambre des communes, la traite portait annuellement 30,000 ooirs à la Havane. Ainsi les autres colonies recrutaient abondamment leur main-d'œuvre en dépit des traités et des croisières; les colonies anglaises seules ne pouvaient alimenter leur travail à cette source inépuisable. Voici quelles étaient dans la pratique les conséquences de cet état de choses. Dans les colonies de l'Angleterre, qui étaient d'exploitation relativement récente et qui possédaient une grande étendue de sol fertile, l'abolition de la traite rendit impossible l'extension de la culture; dans toutes les colonies, en général, la diminution constante des esclaves, qui provenait de l'excédent continu des décès sur les naissances, empirait chaque année davantage la situation des planteurs. Enfin la grande dépréciation dans le prix des nègres, qui fut la conséquence des craintes de voir un jour l'esclavage lÂoli, porta un rude coup au crédit des colons. Sans doute ils eussent pu sortir de cette situation mauvaise en recourant à des remèdes radicaux, en changeant leur mode de culture et d'exploitation, qui était complètement primitif et routinier, en remplaçant les bras par les machines, en revenant à une agriculture progressive et avancée ; mais tant que l'esclavage et le pacte colonial subsistaient, ils s'attachaient avec ténacité à ces vieux débris, ils n'avaient aucune initiative pour modifier un système qui durait depuis deux siècles et ils comptaient sur un revirement dans les idées et dans la législation de la métropole, sans tenter un effort virile et raisonnable, qui eût pu améliorer leur situation. Ainsi l'abolition de la traite, précédant de 21 ans l'abolition de l'esclavage, fut pour les colonies anglaises une blessure d'autant plus funeste que les planteurs ne firent rien pour lui porter remède. Mieux aurait valu, selon nous, supprimer d'un môme coup la traite et l'esclavage ; les colonies elles-mêmes s'en seraient mieux trouvées : l'on ne gagne rien à de pareils ater-

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moiements ; Thistoire des lies anglaises fournit la preuve de la différence entre les demi-mesures et les mesures définitives. Quand la traite fut abolie, les colons se plaignirent et souffrirent ; quand la liberté des noirs fut prononcée, les colons, après de courtes plaintes, se mirent courageusement à l'œuvre et firent de mâles et intelligents efforts pour remédier à leur position. L'esprit humain est ainsi fait qu'il ne recourt aux grandes résolutions que quand une situation est nette et définitive, il ne se dégage de la routine et ne prend possession de toutes ses ressources que quand il voit s'échapper tout autre espoir de salut.

Les auteurs de l'abolition de la traite ne renonçaient pas à la pensée de provoquer l'abolition de l'esclavage ; mais ils espéraient que, faute de se recruter, l'esclavage s'arrêterait comme un cours d'eau dont on coupe la source : ils croyaient d'autre part qu'il était sage d'arriver à la liberté pas à pas par des améliorations progressives, et ils avaient coutume de dire que « cette plante céleste ne peut fleurir que sur un sol préparé à la recevoir ». Le 15 mai 1823 une motion de M. Buxton, amendée par M. Ganninget portant que « des mesures décisives et efficaces seraient prises pour améliorer le sort de la population esclave », fut adoptée par la Chambre des communes. La même année, lord Bathurst, secrétaire d'État des colonies, adressait aux gouverneurs, pour être soumis aux législatures, un progranmie d'améliorations précises qui devaient servir de mesures préparatoires à l'émancipation. Voici les principales de ces améliorations proposées :

1* Fortifier, répandre la religion; le gouvernement contribuerait au paiement d'un clergé plus nombreux, dès que la législature au- .rait rendu possible l'action de ce clergé par l'abolition des marchés du dimanche et par la concession aux esclaves d'un jour autre que le dimanche pour la culture de leur champ ;

2* Accorder le témoignage en justice aux esclaves qui seraient pourvus d'un certificat de moralité, délivré par l'ecclésiastique de l'habitation ou de la paroisse ;

3* Favoriser les mariages, surtout entre nègres de la même habitation ;

4» Encourager les affranchissements par l'abolition des taxes et l'enregistrement des naissances ;

5"" Prohiber la vente des esclaves sans la terre, spécialement de l'un des époux sans l'autre et de la mère sans les enfants au-dessous de quatorze ans et réciproquement ;

6« Rendre les punitions moins rigoureuses, affranchir les femmes de la peine du fouet ;

7' Assurer aux esclaves la jouissance des biens qu'ils sont aptes

à posséder, établir des banques d'épargne et permettre au déposant de déclarer à qui son dépôt doit revenir après lui.

Les colonies à charte déclarèrent inconstitutionnelle Tintervention du gouvernement, et les colonies de la couronne, elles aussi, résistèrent énergiquement, en fait, à Tapplication de ces mesures.

Au lieu de conseils, le gouvernement dut donner des ordres : en 1831 fut décrétée la création de magisirau protecteurs des esclaves et de cours de requête pour juger la classe servile ; des mesures minutieuses réglèrent la nourriture, Tentretien, le logement, les soins médicaux. C'étaient encore là des atermoiements qui rendaient plus difficile la position des planteurs sans les décider à des remèdes énergiques. Le travail et la propriété aux colonies souffraient gravement de ces prescriptions, qui détruisaient en partie le vieux système et le rendaient moins productif sans amener aucune tentative sérieuse de réforme. Il fallait cependant sortir de cet état dlndécision et de marasme où, depuis 20 ans, se trouvaient plongées les colonies ; il fallait prendre une résolution définitive qui simplifl&t la situation des Antilles et, en ôtant aux colons tout espoir de revirement dans les idées de la métropole, les contraignit à d'intelligentes réformes dans leur mode de culture et de production. Cette résolution fut prise en 1833 : l'esclavage fut définitivement aboli. A partir du 1" août 1834, les esclaves habitant les colonies étaient transformés en apprentis travailleurs (apprenticed iabourers) devant travailler au profit de leurs anciens maîtres. Cet état intermédiaire derapprentissage, stage préparatoire àlaUberté, devait durer pour les apprentis ruraux, c'est-à-dire employés sur les plantations, jusqu'au 1" août 1840; pour les apprentis non ruraux jusqu'au 1" août 1838. Les apprentis étaient sous la tutelle déjuges de paix spéciaux. Les mesures propres à assurer l'exécution de la loi et des contrats étaient confiées aux législatures locales ou aux pouvoirs locaux. La loi assurait aux anciens maîtres une indemnité de 20 millions sterling (500 millions de francs^ à répartir par des conunissions d'arbitres nommés par la couronne.

On pouvait craindre que cet état transitoire et intermédiaire, lapprentissage, prolongé pendant six ans, ne devint dangereux; il irritait les passions sans les satisfaire, il promettait la liberté sans la donner; ce n'était pas une situation suffisamment nette et déterminée. Mieux aurait valu l'afiFranchissement immédiat, sauf les mesures si sagement prises dans une de nos lies, la Réunion, contre le vagabondage et l'obligation pour l'esclave de justifier d'un engagement de deux ou trois ans auprès d'un planteur et de se pourvoir d'un livret. Toutefois la sagesse des gouverneurs, l'influence de la religion sur les nègres et, dans beaucoup de colonies, Tintelligence etla modération des maîtres prévinrent tout désordre. D'ailleurs les

législatures coloniales et le gouvernement métropolitain évitèrent de prolonger cette situation transitoire et périlleuse pendant toute rétendue du délai légal. L'émancipation définitive eut lieu pour quelques colonies dès 1833, pour la plupart en 1838, pour les dernières en 1839 ; aucune n'attendit le mois d*août 1840.

Le secrétaire d*État des colonies, lord Glenelg, affirme dans ses dépêches que le passage des noirs de Tesclavage à la liberté s*effectua sans commotion ; que, de 1834 à 1838, les crimes et les délits, presque nuls à Tégard des personnes, diminuèrent à Fégard des biens, enfin que la production moindre sur certains points, égale ou supérieure sur certains autres, se maintint en général pendant les quatre années de l'apprentissage.

Cet apprentissage, il le faut avouer était encore une variété de servitude, et, quand on l'abolit, il était nécessaire de prendre des mesures de précaution contre les désordres qui pourraient se produire. Par une singulière anomalie, la métropole et les administrations coloniales, jusque-là si prévoyantes, n'en prirent aucune. Le passage de cette demi-servitude & la complète liberté s'effectua sans mesures ou garanties spéciales contre le vagabondage, auquel il était cependant naturel de s'attendre sur une grande échelle ; il en résulta une crise terrible pour les plantations, qui se virent tout à coup abandonnées par la grande majorité de leurs habitants. « Il est généralement admis, écrivait lord Grey en 1853, que la mesure de l'abolition de l'esclavage, votée en 1833, a été très malheureusement défectueuse en ce qu'elle ne contenait aucune prescription sufBsante pour obliger les noirs au travail, au moment où les moyens de contrainte directe, auxquels ils étaient soumis comme esclaves, viendraient à être retirés aux maîtres. »

Pour juger des effets économiques de l'abolition de l'esclavage, il convient de se placer à différents points de vue, si Ton veut éviter un jugement exclusif, c'est-à-dire en partie erroné. Nous avons insisté plus haut sur l'organisation artificielle que le pacte colonial et l'esclavage avaient faite aux colonies des tropiques : elles étaient devenues des fabriques n'ayant en vue que l'exportation du sucre, du café et de quelques autres denrées ; elles importaient du dehors la plus grande partie de leurs vivres. L'abolition de l'esclavage eut pour effet de changer toute cette économie. Devenus libres, beaucoup de noirs se rendirent propriétaires, se firent agriculteurs à leur compte, et au lieu de se consacrer en entier à la production du sucre, se livrèrent aux cultures vivrières jusque-là délaissées. Il devait en résulter une diminution dans les importations, ainsi que dans les exportations. Mais était-ce la preuve d'une diminution de travail et d'une diminution de richesse? Pas d'une manière absolue. On conçoit qu'une partie des affranchis

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produisant des vivres au lieu de sucre, la quantité de sucre exportée en même temps que la quantité de vivres importée devaient baisser. Au lieu de se procurer les provisions dont ils avaient besoin par voie indirecte, au moyen de rechange avec l'Angleterre ou le Canada, les habitants des îles émancipées se les procuraient par voie directe en les produisant eux-mêmes. De ce chef il n'y avait aucune perte réelle pour l'ensemble des habitants des colonies, bien qu'il y eût une perte apparente, à ne consulter que les tableaux d'importation et d'exportation.

Mais si l'ensemble des habitants des colonies ne perdait pas à ce changement dans la production, il n'en est pas moins vrai que les planteurs, les anciens propriétaires d'esclaves, ceux qu'on était habitué à regarder comme les seuls colons, y perdirent considérablement. Les abolitionnistes, dans leur courageuse campagne contre l'esclavage, avaient souvent émis cette idée que l'homme libre travaille mieux que l'esclave ; le sentiment de sa responsabilité, les gains qu'il reçoit, l'espoir d'élever sa condition lui donnant plus d'activité et de cœur à l'ouvrage. De cette maxime générale, éminenmient vraie, on tirait la conséquence particulière que les nègres travailleraient mieux en liberté qu'en servitude, et que les planteurs, malgré leurs plaintes, n'auraient, en définitive, qu'à se féliciter de l'abolition qui leur donnerait des ouvriers plus dispos, plus actifs, plus courageux. On peut dire, sans exagérer, que la croyance en l'amélioration du travail des nègres par la liberté eut une part notable à l'acte de 1833. C'était, il le faut avouer, une croyance mal justifiée et que la connaissance exacte de la situation des colonies aurait dû facilement dissiper. Dans la plupart des établissements européens des tropiques, une partie minime du sol est seule mise en culture, le reste est délaissé ; or, la fécondité y est cependant si grande, que ces terres incultes, faciles à mettre en rapport, peuvent nourrir, avec peu de travail, toute une famille. Il était donc naturel que les noirs affranchis quittassent les plantations aux souvenirs odieux pour défricher ces terres dédaignées, d'une si facile appropriation et qui donnaient en cultures vivrières un rendement si abondant. Et cependant nul ne semblait avoir prévu que les noirs quitteraient les habitations pour cultiver à leur compte des produits servant directement à leurs besoins. Voilà pourquoi l'on n'avait pris aucune mesure, lors de la fin de l'appren- ^ssage, pour retenir les anciens esclaves autant que possible sur les plantations à sucre. On comprend que par cet éloignement des nègres, par leur dissémination dans les terres de l'intérieur, les phuateurs se virent réduits à une grande détresse. Aussi, si l'on examine avec attention, on voit que les colonies où la perturbation A été la plus grande sont celles où le territoire est le plus vaste

relativement à la population, comme la Guyane ou la Jamaïque ; celles, au contraire, qui se sont moins ressenties de la crise» sont les petites lies où la population était très abondante relativement au territoire, et où, la presque entière étendue étant en culture, les noirs ne pouvaient acquérir facilement de la terre, comme la Barbade ou Sainte-Lucie.

Il convient encore de se placer à un troisième point de vue, celui de la métropole. À supposer qu'elle dût rester enchaînée par le pacte colonial, il n'y avait pas de doute qu'elle ne souffrit considérablement et d'une manière permanente de l'abolition de l'esclavage, car, par suite des circonstances que nous venons d'énoncer, la production du sucre ayant baissé dans les colonies, il en résultait que les habitants de la métropole étaient réduits à une ration plus petite de cette denrée si utile, et qu'ils la devaient payer à un prix plus élevé qu'auparavant. Aussi l'abolition de l'esclavage devaitelle conduire nécessairement à la réforme du pacte colonial par les souffrances mêmes qui résultaient pour les populations ouvrières de l'Angleterre de l'amoindrissemeut de la production sucrière aux colonies. Tandis que plusieurs écrivains se sont étonnés de la coïncidence de ces deux réformes, nous trouvons cette coïncidence parfaitement logique, naturelle et légitime.

Si ces considérations sont justes, c'est se placer à un point de vue étroit et porter un jugement erroné que de dire que l'abolition de l'esclavage a détruit le travail et la prospérité des colonies ; elle a seulement modifié d'une manière radicale les conditions de ce travail et de cette prospérité ; mais cette modification était nécessaire, et quelles que soient les souffrances passagères qu'elle ait entraînées, il ne faut pas moins se féliciter de cette transformation, non seulement au point de vue moral, mais même au point de vue économique.

Les faits sont parfaitement conformes aux considérations que nous venons d'exposer. En 1842, lord Stanley, secrétaire d'Ëtat des colonies, s'expliquait en ces termes sur les résultats de l'acte de 1833: « Le nombre des noirs devenus propriétaires par leur industrie et leur économie s'élevait, pour toute l'île de la Jamaïque, & 2,114 en 1838; deux ans après, en 1840, on en comptait 7,340. A la Guyane, on a vu 150 ou 200 noirs s'associer pour acheter des domaines de 150,000, 250,000 ou môme 400,000 francs. Des villages importants s'étaient formés, composés de jolies chaumières avec une bonne église et occupés par des habitants nombreux, appliqués au travail et convenablement vêtus. » Dans un rapport sur la Guyane anglaise en 1840, on lit que le nombre des noirs propriétaires, y compris les membres de leurs familles, était déjà de 15,906 individus, qui avaient construit à leurs frais 3.322 maisons.

^e rapport se terminait ainsi : « Lorsque le paysan de la Guyane relève d'un degré sur l'échelle sociale et devient propriétaire l'une petite étendue de terres fertiles, il est peu de conditions lussi dignes d'envie que la sienne, peu de contrées aussi heureuiement partagées. Â l'aspect de cette prospérité des labours de la iuyane anglaise, on est tenté de dire de la partie cultivée de la loloDie ce que Goldsmith disait de la vieille Angleterre et de ses produits : chaque morceau de terre nourrit son homme. » Un offlier de la marine française qui a fourni aux colonies la plus grande Mrtie de sa carrière, M. le capitaine de vaisseau Layrle, envoyé îD mission à la Jamaïque, s'exprimait ainsi : « Les noirs n'ont pas ibandonné les cultures, c'est un fait. Maintenant, si par travail on (ntend celui qui rapporte au planteur, celui qui, sous le régime précédent, profitait à une poignée de blancs qui le monopolisaient, Il se fait moins de travail, cela est vrai ; mais si l'on fait entrer en ligne de compte le travail des noirs sur leurs propres terrains (car II est notoire qu'il a été fait depuis trois ans pour 2,500,000 francs 1 achats de terre par les affranchis), on trouve que la diminution iu travail n'a pas été aussi considérable qu'elle le parait d'abord ; seulement le travail a pris une autre direction. » C'est à ce point le vue que se justifient les expressions enthousiastes de lord. Stanley en 1842, et de lord Russell en 1848. « En somme, disait le premier, le résultat de la grande expérience d'émancipation, tentée sur l'ensemble de la population des Indes occidentales, a wpassé les espérances les plus vives des amis, même les plus ardents, de la prospérité coloniale : non seulement la prospérité matérielle de chacune des lies s'est grandement accrue, mais ce fui est mieux encore, il y a eu progrès dans les habitudes industrieuses, perfectionnement dans le système social et religieux

Tels sont les résultats de l'émancipation; son succès a été complet quant au but principal de la mesure. » Et lord Russell disait de sou côté : « L'objet de l'acte de 1833 était de donner la liberté i 800,000 personnes, d'assurer l'indépendance, la prospérité, le lK)uheur de ceux qui étaient esclaves. Personne ne nie, je pense, qu'il n'ait été rempli. Je crois qu'il n'y a pas une classe de travailleurs plus heureuse que la population afibtinchie des Indes occiûentales. »

Telle est l'une des faces de la question ; voici l'autre : « Le bas prix des terres, conséquence d'une fertilité qui fournit au delà des besoins de la population, la mauvaise volonté des propriétaires, la sévérité des lois qui règlent les rapports des ouvriers et de ceux qui les emploient, voilà les principales causes des difficultés éprouvées. » C'est ainsi que s'exprime le comité d'euquète de 1842 et il continue : « Le haut prix des salaires a

tôt DE LA GOLOmSATtôlf AD SIX"" SI&CLE*

ruiné plusieurs grandes propriétés, surtout à la Jamaïque, à la Guyane, à la Trinité, et diminué les produits d'exportation. Il y a lieu de faire avec les ouvriers des arrangements plus équitables, de reviser les lois, de provoquer, sous la surveillance d*offlciers publics responsables, Timmigration d'une population nouvelle. » Les souttrances des plantations n'étalent donc pas sans remède ; l'événement le prouva. Dès 1844, une grande partie des affranchis, après s'être livrés quelque temps au vagabondage, étaient revenus aux habitations ; et les documents de cette année nous apprennent qu'à la Jamaïque la proportion des terres en culture était la même qu'au temps de l'esclavage, et que le salaire de la journée de travail de 0 heures était descendu à 1 shelling 6 deniers au maximum. C'était aussi l'opinion de lord Elgin dans son rapport de 1846 : « Je ne puis admettre, dit-il, que le taux des salaires ait été exorbitant: si ce n'est dans quelques circonstances où un tarif a été établi par les planteurs eux-mêmes, le travail n'a Jamais été payé plus de 1 shelling 6 pence. »

L'abolition de l'esclavage avait cependant fait aux planteurs des conditions nouvelles : ils ne pouvaient plus compter sur la même quantité de bras; ils devaient recourir à des procédés nouveaux, aux machines, aux engrais, à l'alternance des cultures, à tout ce qui constitue une exploitation progressive et prévoyante ; ils pouvaient en même temps chercher à attirer des pays étrangers où rémigration est nombreuse, comme l'Inde et la Chine, des travailleurs à engagement temporaire. Ils recoururent à l'un et l'autre de ces moyens et tous deux furent également productifs au point de vue économique, quoique le second laisse beaucoup à désirer au point de vue moral et sodaU

On ne peut méconnaître l'ardeur et le succès avec lesquels les planteurs anglais, dès qu'ils furent fixés sur leur sort, s'adonnèrent à des réformes radicales dans leur agriculture. Jusque-làils ne s'étaient servis pour instruments que d'esclaves, machines humaines dont les bras sont des leviers de médiocre puissance. Us recoururent à tous les ustensiles de l'agriculture européenne. La charrue remplaça la houe, la herse devint d'un usage général ; des machines compliquées, dont personne n'eût eu l'idée auparavant, s'introduisirent dans les champs de sucre. On créa des usines centrales» on améliora le mode de plantation de la canne, les voies de communication furent perfectionnées : on construisit des chemins de fer à la Jamaïque, à la Barbade, à la Guyane, à la Trinité. «Les avan-^ tages résultant de l'emploi de meilleurs instruments d'agriculture, écrivait-on d'Antigoa en 1845, sont incalculables... Déjà la colonie a fait cette année avec moins de 10,000 bras une récolte à peu près égale à celle pour laquelle la Barbade a employé 30,000 travail-

COLONIBg A PLAnTATlOnft DE L ANGLETRRftE. 203

leurs!. » Ain4 on parvenait à économiser les ouvriers dans la proportion de 3 à 1. La Barbade suivait à quelques années de distance l'exemple d'Antigoa. Une commission française chargée, en 1853, par le gouverneur de la Martinique, de visiter les deux lies de la Barbade et de la Trinité, s'exprimait en ces termes : « L*aspect de la Barbade est éblouissant au point de vue agricole et manufacturier : nie entière est un vaste champ de cannes qui se tiennent et se suivent, plantées à une distance moyenne de six pieds carrés. Pas une herbe ne salit ces belles et régulières cultures. Les sucreries sont vastes, propres et tout le matériel de la fabrication est installé avec luxe. »

Nous aurions voulu voir les colonies anglaises recourir uniquement à ces intelligentes améliorations dans l'emploi de la maind'œuvre et dans le matériel de leur culture ou de leur fabrication. Elles auraient de ce côté trouvé des ressources considérables. Mais elles voulurent aussi avoir plus de bras et elles encouragèrent sur une grande échelle l'immigration. Le problème de l'immigration est des plus graves et des plus difQciles à résoudre. Ce qu'il y aurait de mieux dans l'intérêt des mœurs et de l'avenir des colonies, ce serait d'abandonner ce moyen parfois injuste et souvent périlleux de se procurer des ouvriers. Nous réservons cette question pour la traiter plus loin en détail. Le gouvernement anglais s*aperçut dès l'abord des dangers de Timmigration : il craignait avec raison de voir renaître sous ce nom une traite déguisée et un esclavage temporaire. La dépèche ministérielle du 6 février 1843 permit l'enrôlement des Africains libres, mais seulement sur trois points: Sierra-Leone, Bonavista, Loanda. L'enrôlement par mode d'achat d'esclaves de la côte d'Or, même dans l'intention de les émanciper Immédiatement et de les transporter de leur plein gré aux colonies, fut sévèrement interdit : cette mesure juste et prudente eut pour effet de rendre insignifiante l'immigration africaine. Les colons eurent alors recours à l'immigration indienne; ce fui un plus grand malheur à notre sens : car le nègre qui se fait chrétien, qui prend notre langue et nos mœurs, se fond dans la société où il entre ; l'Indien reste en dehors d'elle ; une grande accumulation d'Indiens fait revivre à la longue cette organisation tout arli- Melle et antisociale que l'abolition de l'esclavage avait détruite. ^ 1815, les criminels de Calcutta avaient été transportés à l'tle Maurice et l'immigration avait précédé l'abolition de l'esclavage dans cette colonie. En 1837, Maurice avait reçu 20,000 Indiens. Le gouvernement s alarma de ce courant grossissant et défendit l'imn^gration en 1838. Un acte du Parlement la rétablissait en 1842, tout en la soumettant à de minutieuses formalités. De 1834 à 1847 on introduisit 04,000 coolis à Maurice, qui n'employait autrefois

que 23,000 esclaves aux travaux des champs. « La colonie» dit M. Augustin Gochin, avait alors dépassé les chiffres de production antérieurs à Fémancipation, porté de 73 millions de livres de sucre en 1832 à 80 millions en 1846, mais en dépensant 17,493,340 francs, en se grevant d'une dette énorme, en s*exposant à une immoralité effrayante, en devenant une colonie asiatique au lieu d'une terre africaine. « (T. I, p. 409.)

L'exemple donné par cette colonie dé l'Orient fût bientôt suivi par les Indes occidentales : de 1840 à 1847 elles n'avaient reçu que sept ou huit mille immigrants africains ; en 1846 et 1847, elles avaient accueilli 15,000 Madériens. Le transport des coolis de l'Inde dans les établissements du golfe du Mexique date de 1844. La Jamaïque reçut cette année-là 250 coolis, la Guyane 556, la Trinité 220 : ce chiffre s'éleva rapidement les années suivantes. En 1845 la Jamaïque reçut 1,735 Indiens, la Guyane 3,497, la Trinité 2,083; en 1846 la Jamaïque obtint 2,515 coolis; la Guyane 4,120; la Trinité 2,076. Le nombre total des immigrants engagés introduits dans les colonies anglaises, depuis l'émancipation jusqu'à la fin de 1849, monte, d'après M. Augustin Gochin, à 179,223 et, dans ce chiffre, Maurice figure pour 106,638 : il ne reste donc pour les autres colonies que 72,585 immigrants qui se répartissent conmie il suit :

Guyane 39,043 Ântigoa 1,075

Jamaïque 14,519 Dominique 732

Trinité 13,d56 Sainte-Lucie 665

Grenade 1,476 Nevis 427

Saint-Vincent 1,197 Saint-Christophe.... 95

De 1840 à 1855 ces colonies reçurent 31,861 nouveaux immigrants, dont 19,519 pour la Guyane, tandis que l'tle Maurice à elle seule en recevait encore 76,342.

En résumé, les colonies anglaises, d'après les données de M. Augustin Gochin, jusqu'à la fin de 1855, avaient reçu 235,099 inmiigrants, dont :

27,906 Africains. 2,107 Oiinois.

26,533 Madériens. 151,191 Indiens.

Si f&cheuse que soit au point de vue social cette vaste introduction aux colonies d'ouvriers de civilisation inférieure, il est indiscutable qu'au point de vue de la production elle rendit de grands services et contribua à relever les exportations de sucre des établissements anglais. On peut se demander, cependant, si de plus grands efforts n'eussent pas été faits par les colons sans cet approvisionnement incessant de bras, et si des réformes plus importantes dans l'économie des plantations n'eussent pas amené

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les mêmes effets bienfaisants sans entraîner les mêmes inconvénients graves. Toutefois, c*est une opinion qui s*est accréditée que, depuis l'émancipation, l'immigration seule a sauvé le travail. C'est un préjugé à nos yeux et c'en était un aussi pour la commission anglaise de l'immigration, qui, dans son rapport de 1858, a nettement affirmé que le salut des colonies ne venait ni des coolis de l'Inde ni des Madériens.

Ce qui est certain, c'est que les colonies, même considérées au point de vue de l'exportation du sucre, se relevèrent après quelques années de souffrance. La quantité moyenne du sucre, importée annuellement des Indes occidentales pendant les six années qui précédèrent l'émancipation, avait été de 3,065,034 quintaux. Elle fut pendant les quatre années d'apprentissage de 3,058,000 ; pendant la première année de liberté de 2,824,000 , pendant la deuxième année de 2,151,117 quintaux. Si l'on examine les chiffres de chaque colonie, on voit que Maurice, gr&ce à Timmigration, dès la première année de liberté, avait exporté plus de sucre qu'avant Témancipation. Ântigoa, la Barbade, Sainte-Lucie, la Dominique, c*est-à dire les lies les plus petites et dont tout le sol était occupé, ainsi que la Trinité, qui avait eu recours dès l'abord à une immigration considérable, étaient chaque année en progrès. Presque toute la perte retombait sur la Jamaïque, la Guyane, Grenade et Tabago.

En 1845 l'exportation du sucre des Indes occidentales remontait à 2,854,000 quintaux; elle atteignait 3,109,821 en 1847, et en 1848 elle s'élevait à 3,795,311, regagnant ainsi le niveau antérieur à l'émancipation. La Jamaïque seule restait toujours en souffrance : on a vu que depuis un demi-siècle cette lie était en décadence, et la triste conduite des planteurs et des autorités coloniales, dont l'on a eu il y a une quinzaine d'années encore, sous ^administration de M. Eyre, de déplorables preuves, n'était pas faite pour lui rendre la prospérité.

La même époque, qui vit les colonies des tropiques se transformer radicalement par l'émancipation des esclaves, apporta une réforme non moins importante, l'abolition graduelle des restrictions et des faveurs réciproques qui constituaient le pacte colonial. Les premières atteintes portées à ce système économique datent de la fin du xviii* siècle. On commença alors & multiplier peu à peu les exceptions à la règle qui obligeait les colonies à ne recevoir les articles européens que de la métropole : c'est ainsi que durant la guerre avec Napoléon on permit l'importation des fruits, des vins et des huiles sur bâtiments anglais provenant des ports de la Méditerranée : c'était la dispense du circuit par l'Angleterre. En 1797 les colonies émancipées de l'Amérique du Nord

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obtinrent de renouer avec les Antilles les relations qu'elles entretenaient avant leur indépendance. Cette réforme, capitale en principe, était cependant dans l'application soumise à tant de formalités, qu'elle fut de peu d'utilité en fait. Il n'en résulta dans la pratique que de nombreux différends, auxquels on voulut mettre fin par l'acte de 1822, qui régla les rapports des colonies d'Amérique avec les autres contrées américaines. Les objets de consommation et les matières brutes provenant de ces contrées purent être importés sur bfttiments anglais ou sur bfttiments du pays producteur dans des ports désignés : et des mêmes ports tous les articles coloniaux, sauf les munitions navales et militaires, purent être exportés dans les pays américains sous pavillon britannique ou sous pavillon du pays de destination. Un autre acte du Parlement, à la même date, permettait aux colonies de communiquer directement avec les ports étrangers de ce côtéci de l'Atlantique de même qu'avec Gibraltar, Malte, Guernesey, etc., qui Jusque-là avaient été pour les colonies conune des pays^ étrangers. Les colonies étaient autorisées à y exporter leurs produits et à en recevoir, sous un droit en moyenne de 7 1/2 p. 100 de la valeur, les denrées et matières brutes que l'acte énumérait. Mais, à la différence du conunerce avec les contrées américaines, le commerce avec les pays d'Europe ne pouvait se Mre que sous pavillon anglais.

C'était là une large brèche au pacte colonial et les planteurs retiraient de grands avantages de ces modifications. En 1825 Huskison proposa à la Chambre des communes un remaniement plus profond du vieux système. A la nécessité d'abolir des restrictions qui arrêtaient la prospérité des colonies se joignait, disait-il, celle de faire équilibre à la redoutable puissance maritime des États- Unis. U fallait mettre les puissances d'Eu];ope sur le même pied que celles d'Amérique et autoriser, ainsi les colonies à conununiquer avec le monde entier. A partir de 1826, toute marchandise non formellement: exclue put être importée dans )es colonies d'Amérique de toute, place étrangère, sur bâtiment du pays de production aussi bien que sur vaisseaux anglais, moyennant des droits variant de 7 1/2 à 30 p. 100, droits qui devaient être versés dans les caisses des colonies. L'exportation des denrées coloniales sous pavillon étranger fut également autorisée. Enfin les colonies étaient dotées d'entrepôts recevant en franchise de* droits pour la réexportation les produits de tout l'univers.

Il résultait de ces graves modifications que le privilège des bâtiments anglais dans la navigation avec les colonies se trouvait réduit en principe à l'intercourse de la niétropole avec ces établissements et de ces établissements entre eux. Mais, en fait, ce libre

GOLOmi» A M.ANTATI0N8 DE L ANGLETEKRE. 207

acoès coDoédé à la nairigation étrangère était subordoané à la réciprocité de la part des puissances qui possédaient elles-mêmes des colonies et à un traitement libéral du pavillon britannique de la part des autres (1).

A la même époque d'autres mesures favorables à la prospérité des colonies furent votées par le Parlement. Le droit sur le rhum colonial, diminué successivement en 1824 et 1825, fût ramené au même taux que les taxes d'excisé sur les esprits distillés dans le pays. Le café fut dégrevé de moitié en 1825. Ainsi la réforme commerciale avait commencé par des modifications à l'acte de navigation et par des dégrèvements sur les produits coloniaux. Les colonies ne pouvaient que s'en féliciter et elles trouvaient dans l'atténuation des restrictions à leur commerce avec Tétranger une source de profits considérables : mais il était naturel que la réforme ne s'arrètAt pas là. Si le pacte colonial avait subi des atteintes au profit des colonies, il était logique qu'il en reçût aussi an profit de la métropole. Les colons avaient été autorisés à s'approvisionner à l'étrsmger, il paraissait tout aussi juste que les ouvriers anglais fuissent autorisés à se fournir de sucre et de café en dehors des possessions britanniques. Il n'y avait rien que de lépUme et de concordant dans la coexistence de ces deux réformes : il semblait que les colons qui avaient été les premiers à réclamer le nouveau système et à profiter de son application n'eussent aucun droit à se plaindre si ce système nouveau était également inauguré au profit des consommateurs métropolitains.

Au mois de mars 1841, la Chambre de commerce de Manchester lança un manifeste pour réclamer des mesures urgentes à Tégard des blés, des sucres, des cafés et des bois de construction. Dans Tenquète de 1840, il avait été prouvé, par d'abondantes et compétentes dépositions, que le sucre était devenu plus cher que jamais depuis 1816, que son usage s'était sensiblement restreint et <iu*il avait fini par être complètement interdit aux classes pau- ^s. Les sucres du Brésil valaient en entrepôt deux fois moins que ceux des Indes occidentales. La protection du sucre colonial occasionnait au trésor une perte annuelle de 3 millions de livres sterling et faisait supporter aux consommateurs une perte indirecte au moins égale. Le droit sur les cafés étrangers était pro- ^itif. Le consommateur anglais payait le café 80 ou 100 p. 100 plus cher que le consommateur du continent. Indépendamment du revenu public et des consommateurs, le régime des sucres et des cafés préjudidait aux exportations et à la navigation britanlûques. Le traité de commerce avec le Brésil allait expirer: les

(i) lUdielot, BUtitire de la Béforme eommerciale en Angleterre, tome I, p. 50-55.

négociants slnquiétaient de la concurrence probable des produits français ou allemands dans cet empire ; on était surtout préoccupé du désavantage où le défaut de retours plaçait la marine anglaise relativement à la marine étrangère.

Dans cet état de choses et après la sommation de la Chambre de commerce de Manchester, le ministère whig se décida à proposer une réforme. Les sucres coloniaux restaient taxés à 24 sh. par quintal, mais le droit de 65 sh. sur le sucre étranger était réduit à 36. Outre les avantages de cette réduction pour les consommateurs de la métropole, le gouvernement espérait de ce chef une augmentation de revenu de 700,000 livres sterling. Les promoteurs et les partisans de l'abolition de l'esclavage, ou du moins une partie d'entre eux et à leur tète le comité central de Londres, firent une vive opposition à cette mesure. On ne devait, disaient-ils, sous aucun prétexte, autoriser l'accès du marché anglais au sucre produit par le travail esclave. En vain lord John Russell soutint-il avec autant d'intelligence que d'énergie le dégrèvement proposé par le ministère ; l'accès du marché anglais aux sucres étrangers ne ferait que stimuler, selon lui, dans les Indes occidentales les efforts des planteurs pour améliorer les grossiers procédés de culture. « Nous avons fait pour les noirs tout ce que nous pouvions faire, disait lord Russell; ils nous doivent la liberté, une bonne administration de la justice et d'autres avantages. Je ne pense pas que leurs intérêts doivent nous préoccuper exclusivement, lorsque dans ce pays le peuple souffre et manque des nécessités les plus impérieuses de la vie. Je vous ai fait assister au spectacle du bien-être de la population de la Jamaïque et de nos autres possessions des Indes occidentales ; je vais maintenant, sur des documents dignes de foi, vous faire connaître la situation des ouvriers de Bolton et de Manchester... Un danger sérieux existe et une partie considérable de la classe laborieuse de ce pays sera obligée avant la fin de l'année de demander sa part de l'assistance accordée aux indigents. » Les abolitionnistes répliquaient par des invectives philanthropiques contre le sucre produit par le travail esclave; c'est en vain que Macaulay , s'écria: « Quel est donc ce principe de morale, cette grande loi, d'humanité et de justice, qui permet de se vêtir de coton et d'as-j pirer le tabac emprunté au travail esclave, et qui défend de mé-j langer du sucre et du café provenant de la même source, qui au-' torise l'introduction d'une denrée à Terre-Neuve et à la Barbade,! et qui l'interdit dans les comtés d'York et de Lancastre? » Par les| efforts de M. Gladstone, de lord Stanley et de Robert Peel le dégrèvement des sucres étrangers fut repoussé.

Mais la question n'était qu'ajournée, eUe revenait périodique-

ment toutes les fois que se présentait au Parlement la législation des sucres qui était Tobjet d'un vote annuel. Il faut convenir que cet état dlndécision nuisait infiniment plus aux colonies que n'eût pu le faire un dégrèvement considérable. En pareille matière, plus tôt un parti est pris, mieux cela vaut pour les intéressés mômes qui en doivent souffrir. Us savent du moins quelle est la situation définitive qui leur est faite et ils prennent des mesures en conséquence. En 1844, le ministère tory, qui avait renversé le ministère whig, proposa d'admettre à un droit intermédiaire le sucre étranger produit par le travail libre, c'est-à-dire le sucre de Chine, de Java, de Manille, sans toucher aux droits sur le sucre colonial, ni à ceux sur le sucre étranger produit par le travail esclave. Ce bill mal conçu, d'une application presque impossible, passa néanmoins. L'année suivante, le même ministère proposa un autre remaniement, qui faisait une distinction nouvelle entre le sucre terré blanc et le sucre brun moscouade et, d'un autre côté, réduisait les droits sur les sucres coloniaux et les sucres étrangers produits par le travail libre. Les premiers n'étaient plus taxés qu'àlOshellings 4 pence et 14 shellings selon qu'ils étaient terrés blancs ou bruns moscouades, les autres étaient taxés à 28 shellings et respectivement à 23 shellings.

La question n'était pas résolue cette fois encore; cette méthode impraticable de distinction entre le sucre libre et le sucre esclave devait disparaître et lïntérét de tous exigeait qu'une solution prompte fût enfin donnée & ce problème qui chaque année s'agitait à nouveau, au désespoir des planteurs dont l'initiative était paralysée par l'incertitude. Le cabinet whig était revenu au pouvoir en 1846 : dans l'intervalle un fait grave s'était passé ; la protection avait été retirée à l'agriculture de la métropole ; pouvaiton la maintenir au profit de l'agriculture des colonies ? Lord Russell posa la question de la manière la plus habile : « A notre avis, dit-il, le régime actuel porte au pays le plus grand préjudice. Nous pensons que la masse des consommateurs est lésée grandement par l'élévation du prix d'une denrée pour laquelle il se dépense annuellement, dans la Grande-Bretagne, de 11 à 12 millions de livres sterling (275 & 300 millions de francs) ; nous pensons que le mode de perception des droits et la prohibition qui exclut certains sucres portent au revenu une certaine atteinte; nous sommes d'avis, enfin, qu'il est dans ^'intérêt du commerce de soustraire cette question aux discussions et aux incertitudes auxquelles elle est soumise chaque année et d'adopter une règle définitive. » Voici en quoi consistait le plan ministériel : adoption pour tous les sucres moscouades étrangers indistinctement du droit de 21 shellings par quintal ; réduction graduelle de ce droit

210 DE LA COLONISATIOlf AU XOC" SIÈCLK.

dans une période de cinq années jusqu'au taux des sucres coloniaux, soit 14 shellings, par conséquent égalisation de toutes les provenances à partir du 5 juillet 1851. Pour atténuer les souffrances que cette mesure ne manquerait pas de produire aux planteurs, le ministère proposait, en même temps que le dégrèvement des sucres, toute une série de mesures favorables aux colonies ; des facilités plus grandes accordées à rimmigration : les engagements de travailleurs passés à Sierra-Leone ou dans tout autre établissement anglais de la côte d'Afrique seraient à Tavenir reconnus valables. On diminuait les droits sur les rhums coloniaux à l'importation dans la métropole. Par une mesure bien autrement radicale, les produits anglais cessent d'être protégés aux colonies, ou du moins les colonies étaient autorisées à régler elles-mêmes leurs tarifs sans l'approbation de la couronne et à en effacer les droits différentiels de 5 ou de 7 p. 100 en faveur des produits anglais. Le temps était venu, disait lord Russell, de briser le cercle vicieux de l'ancien système colonial. La nouvelle législation sur les sucres, destinée d'après le ministère à produire annuellement 18 millions de francs de plus que le plan du dernier cabinet, était présentée à titre de solution définitive. Les sucres devaient cesser d'être l'objet d'un débat annuel, source d'une inquiétude toujours nouvelle pour les colons. Le bill ministériel passa, malgré les réclamations des promoteurs de l'émancipation des esclaves. La question qu'on avait cru tranchée pour toujours fit une nouvelle apparition dans le Parlement en 1848, sur la plainte des planteurs qui réclamaient une enquête et des modifications tant à la loi des sucres de 1846 qu'aux restrictions qui pesaient encore sur eux en vertu du pacte colonial. Une enquête eut lieu et elle amena de la part du ministère et du Parlement de nouvelles décisions. Limmigration aux colonies fût favorisée, même aux dépens des mesures protectrices de la liberté des immigrants. En effet, les nègres, libérés par les croiseurs, qui auparavant étaient réintégrés en Afrique, furent mis par le ministre des colonies à la disposition des planteurs. On faisait en outre aux colonies, pour favoriser l'immigration, un prêt de 500,000 livres sterling en sus de 160,000 livres sterling déjà votés pour le même objet. Le ministre des colonies devait prendre des mesures pour régler convenablement les engagements entre les maîtres et les ouvriers et pour prévenir le vagabondage. Le droit sur le sucre des colonies devait être abaissé à 13 sheBings par quintal, puis, par des réductions gradueUes de 1 shelling à 10 shellings à partir de 1851 ; le droit protecteur s^ait maintenu jusqu'en 1854, époque où tous les sucres seraient admis à l'égalité. Ainsi on offrait aux colons des bras, de l'argent et la prolongation de la

protection pendant une durée de trois ans. Ce fut celte fois la solution du problème; la question était tranchée pour toujours et le pacte colonial était détruit, quant aux obligations, du moin», qu'il imposait à la métropole. Il subsistait encore en partie quant aux restrictions qu'il faisait peser sur les colonies. Les bâtiments étrangers étaient toujours exclus du cabotage et de Tintercourse entre la métropole et ses colonies ou d'une colonie à Tautre. Quand, en 1849, l'acte de navigation, cette grande charte de la marine anglaise, comme l'avaient appelé les écrivains du xvii'' siècle, fut violenunent attaqué et dépouillé de son prestige séculaire, plusieurs orateurs, M. Labouchère entre autres, attirèrent l'attention sur les conséquences de ces restrictions relativement aux colonies. Sous le régime protecteur, disait-il, l'histoire l'attestait, les colonies avaient impatiemment supporté les entraves à la navigation, mais jamais elles n'avaient été plus fondées à les repousser. Par la liberté de la navigation, les Indes occidentales espéraient alléger leur détresse ; la Jamaïque, en particulier, deviendrait le grand entrepôt des pays situés sur le golfe du Mesdque. L'acte du 26 juin 1849 détruisit pour toujours les actes de Gromwell et des Stuarts. U n'en resta qu'un débris. Le cabotage des colonies était réservé en principe, mais il pouvait être ouvert par la couronne sur la demande de leurs législatures. D'ailleurs, la navigation extérieure de l'empire britannique, directe ou indirecte, devenait libre pour tous les pavillons.

n n'est pas sans intérêt de jeter un rapide coup d'œil sur l'état présent des colonies à plantations de l'Angleterre. Sans jouir d'une prospérité éblouissante, elles sont cependant presque toutes dans une bonne situation. Elles ont gagné en population, en commerce et en richesse. Elles ne tiennent plus, il est vrai, qu'une place secondaire dans l'immense Empire Britannique. De nouveaux venus comme le Canada et l'Australie attirent beaucoup plus l'attention du monde. La laine ou le blé, le fer et le charbon produisent de bien plus grandes richesses que le sucre ou môme le café. Les « arpents de neige » du Canada et les p&tures d'Australie ont dans le commerce de l'univers une bien autre importance que les plantations de la Jamaïque ou de la Barbade. Néanmoins, quoique descendues à un rang plus modeste, elles vivent d'une vie plus naturelle, plus normale, moins agitée, et leur obscurité, leur médiocrité présentes valent mieux que la splendeur dont elles étaient autrefois entourées. Les chiffres suivants en donneront la preuve.

L'ensemUe des lies connues sous le nom des Indes occidentales, à savoir les lies Bahames, l'Ile du Turc {TurlCs Island), la Jamaïque, Sainte-Lucie, Saint* Vincent, la Barbade, Grenade, To«

bago, les îles de la Vierge {Virgin Islands), Saint-Ghristophe, Nevis, Antigua, Montserrat, la Dominique, la Trinité, tout, ce groupe de possessions britanniques contenait 934,006 habitants d'après le recensement de 1861 et il en avait 1.061,000 d'après celui de 1871; c'était, en dix ans, une augmentation de 127,000 &mes ou de 13 à 14 p. 100, ce qui indique un progrès assez notable. Depuis 1871 Taccroissement de la population a été d'un pas plus rapide encore, car la population de tout ce groupe en 1881 était de 1,213,144 &mes, soit près de 15 p. 100 d'accroissement en dix ans, et l'augmentation a continué de 1881 à 1888.

Nous donnons ci-dessous l'étendue et la population de chacune de ces îles en 1861, 1871, 1881 et 1888.

Etendue. Population en

lies. Millet carrés. 1861 1871 1881 1888

IlesBahames 4.466 » 39.162 43.521 »

ne du Taro 169 » 4.723 4.732 »

Jamaïque 4.193 441.264 506.154 580.804 613.376

Sainte-Lucie 238 26.705 31.610 38.551 42.504

Saint-Vincent 133 • 35.688 40.548 46.872

LaBapbade 166 152.727 162.042 171.860 181.000

Grenade 133 81.900 37.684 42.403 49.337

Tobago 114 15.400 17.054 18.051 20.679

Iles de la Vierge.. 57 » 6.651 5.227 •

Saint-Christophe.. 65 » 28.169 29.137

Nevis 50 9.822 11.703 11.864

Antigua 170 » 35.157 34.964

MonUerrat 32 » 8.693 10.083 11.680

La Dominique.... 291 >» 27.178 28.211 »

La Trinité 1.754 » 109.638 153.128 189.566

L'énorme accroissement de la population pour certaines de ces lies ne peut s'expliquer que par le pullulement de la race nègre, ou bien encore par l'immigration temporaire. C'est ainsi que la Jamaïque, en vingt-huit ans, gagne 172,000 habitants, ce qui est un accroissement de plus d'un tiers. La Trinité en dix -huit ans, voit sa population augmenter de 74 p.lOO. Pour la Jamaïque et la Barbade, c'est la proliflcité des noirs qui influe surtout sur l'accroissement de la population. En effet, dans ces deux lies, on recensait en 1881 (on ne donne pas la répartition pour 1888) plus de femmes que d'hommes, 297,847 des premières contre 282,957 des seconds à la Jamaïque, et 94,600 femmes contre 77,253 hommes à la Barbade. Les hommes adultes de ces lies densement peuplées, surtout la Barbade, émigraient temporairement pour les travaux du canal de Panama. Au contraire, à la Trinité, on recensait, en 1881, beaucoup plus d'hommes que de femmes, 83,716 contre I 69,412, ce qui laisse supposer une grande immigration temporaire de travailleurs. Quelques-unes de ces lies sont très densement j peuplées. Un mille carré équivaut à un peu plus de 2 kilomètres |

carrés et demi. Par conséquent, la petite lie de la Barbade n'a pas 450 kilomètres carrés ; la population y est donc de plus de 400 habitants par kilomètre, soit le double de ce qu'elle est en Belgique, et il ne s*y rencontre ni industrie urbaine, ni sous-sol riche. C'est peut-être le point du monde qui regorge le plus d'habitants.

Les autres possessions anglaises du golfe du Mexique, qui n'entrent pas ofBciellement dans le groupe des Indes occidentales, sont dans des conditions analogues pour l'accroissement de la population. Ainsi Bermude, qui n'avait que 11,881 habitants en 1861, en comptait 15,534 en 1888. Le Honduras britannique est resté plus stationnaire : il comptait 25,635 habitants en 1861, et le dernier recensement, celui de 1881. portait le chiffre de 27,452. Dans l'intervalle de 1861 à 1888, la Guyane anglaise a singulièrement accru sa population. De 148,026 elle s'est élevée à 278,000 ; Timportation des immigrants asiatiques par engagement doit être pour beaucoup dans ce mouvement ascendant. On comptait, en effet, dans cette colonie, 140,134 hommes contre 112,052 femmes en 1881. C'est aussi la même cause qui explique que la population de l'île Maurice, dans l'océan Indien, se soit notablement augmentée depuis une trentaine d'années. En 1861 elle montait à 320,167 Ames et en 1888 à 369,000; mais sur ce chiffre près des trois cinquièmes se composaient d'hommes, la population masculine étant, en 1888, de 207,000 &mes et la population féminine ne montant qu'à 162,000. L'écart entre les chiffres d'habitants des deux sexes était, cependant, plus grand encore en 1861, époque où il y avait h Maurice 208,890 hommes et seulement 111.267 femmes. Dans presque toutes les îles des Indes occidentales, au contraire, les deux sexes s'équilibrent (1) . Les Antilles sont ainsi dans une situation beaucoup plus naturelle que Maurice et même 9ue la Guyane anglaise.

Si de la population nous passons au revenu de ces différentes I colonies de plantations, nous trouvons aussi des chiffres satisfaisants et qui marquent un progrès continu. Le revenu des diffé- ; rentes îles formant le groupe des Indes occidentales anglaises était de 912,552 livres sterling, environ 23 millions de francs, en 18M, il s'est élevé graduellement à 1,623,000 livres, soit 41 mil- Bons en 1888, ayant dans ces vingt-quatre années presque douille. Les dépenses qui montaient à 939,751 livres, soit 23 millions ei demi de francs en 1864, s'élevaient à 1,526,992 livres (38 millions et demi de ft^ancs) en 1888, laissant ainsi un faible excédent <le recettes. La dette publique coloniale s'est toutefois fort accrue

(i) Tous ces chiffres et ceux qai suivent sont extraits da Slatistieal Ahuract 1^^ <^ lèverai colonial and othtr poueisUms of the United Kingdom^ 1SS9.

pour tout ce groupe de colonies pendant ces mêmes années. De 1,176,564 livres (29 millions et demi de francs) en 1864, elle était descendue à 1,193,000 livres, soit 28 millions et demi de francs en 1878, mais pour reprendre à 2,476,000 livres sterling, environ 62 millions de francs en 1888. Le capital de la dette publique dépasse de moitié le montant du revenu annuel. Maurice est, sous le rapport des finances, dans une situation analogue à celle des Indes occidentales. Le revenu de Maurice était de 638,000 livres sterling (16 millions de francs) en 1864, il s'élevait à 857,000 livres (environ 22 millions) en 1888; les dépenses étaient montées, dans cette période, de 602,000 livres (15 millions) à 777.000 livres (19 millions et demi), laissant un certain excédent de recettes. La dette de Maurice qui était, en capital, de 600,000 livres (15 millions) en 1864, atteignait 751,000 livres (19 millions de francs) en 1888, chiffre encore modique. On retrouve les mêmes traits dans les finances de la Guyane britannique : de 314,000 livres (7 millions 800,000 francs) en 1864, le revenu de cette colonie est passé à 409,000 livres (10 millions 225,000 francs) en 1878 et à 461,941 livres (11 millions et demi de francs) en 1888 ; les dépenses à la dernière date étaient de 490,000 livres (12 millions 400,000 francs , offrant un certain déficit ; de 1864 à 1888, le capital de la dette de la Guyane avait monté de 593,000 livres (15 millions de francs) à 698,000 livres (17 millions et demi de francs).

Ce que nous venons de dire des colonies de plantations de TAngleterre annonce une situation qui est assez bonne, légèrement progressive, sans sortir toutefois du cercle d'une certaine médiocrité. Les chiffres du commerce extérieur sont assez satisfaisants, sans être remarquables. Le mouvement maritime, il est vrai, s'est considérablement accru dans les ports de ces colonies depuis vingt ans. Le tonnage des vaisseaux de toutes nationalités à l'entrée et à la sortie des îles formant le groupe des Indes occidentales était de 1.559>025 tonnes en 1864 et s'élevait à 2,611,194 en 1878 et à 6,433,000 en 1888. Dans la Guyane l)ritannique ce même mouvement maritime est passé, dans la même période, de 316,000 tonnes à 558,000. Maurice a été plus stationnaire : de 558,000 tonnes en 1864 le mouvement maritime ne s'est élevé qu'à 563,000 en 1878 et à 622,000 en 1888. En ce qui concerne les importations et les exportations, si l'on se contentait de comparer les chiffres de 1864 à ceux de 1878, on serait surpris de trouver une assez forte diminution; mais la cause en est à la contrebande qui se faisait avec les États confédérés pendant la guerre de sécession qui désola l'Union américaine du Nord. De simples Ilots, comme les Bermudes et surtout les Bahames et l'tle du Turc (Turks'Island) avaient alors un mouvement d'importation et d'ex-

GOLOKIES A PLANTATIONS DE L'ANGLETERHE. 215

portation de plusieurs centaines de millions. En 1866, avec le rétablissement delà paix, cette activité exceptionnelle cessa brusquement. Dans cette dernière année, les importations des diilérentes lies, formant le groupe des Indes occidentales anglaises, montaient à 4,268,000 livres sterling (107 millions de francs environ) ; les exportations atteignaient 4,879,000 livres sterling (122 millions de francs). Douze ans plus tard, en 1878, les importations des Indes occidentales anglaises s*élevaient à 5,625,000 livres (141 millions de francs) et les exportations à 5,382,000 livres (135 millions de francs). Le progrès avait été de 30 p. 100 environ pour les importations et de 12 1/2 p. 100 seulement pour les exportations. En 1888, les importations de ce groupe de colonies ont atteint 5,733,000 livres sterling (145 millions de francs) et les exportations 6,165,000 livres, soit 155 millions et demi de francs. C'est un nouveau progrès de 2p. lOOpourles importations etde 15p. 100 pour les exportations. De 1864 à 1878, les importations de la Guyane anglaise étaient montées de 1,508,000 livres sterling (37 millions et demi de francs) à 2,150,000 livres (54 millions de francs), et les exportations s'étaient élevées dans la môme période de 1,845,000 livres (46 millions et demi de francs) à 2,507,000 (63 millions environ). Ici le progrès est de 30 à 35 p. 100. En 1888, les importations de la Guyane ne sont plus que de 1,586,000 livres (40milb'ons de francs) ; les exportations montent à 2,024,733 livres sterling (51 millions de francs). Quant h Maurice, les importations y étaient de 2,582,000 livres (65 millions de francs) en 1864, elles avaient fléchi à 2,220,000 livres (56 millions de francs) en 1878 et se sont relevées à 2,660,000 livres sterling en 1888. Les exportalions de cette lie s'étaient plus développées, et de 2,249,000 livres (56 millions de francs) en 1864 elles étaient parvenues à 3,777,000 livres (95 millions de francs) en 1878, elles fléchissent à 3,305,000 livres sterling (83 millions de francs) en 1888.

Telle est la situation des colonies anglaises de plantations qui ont tant fait parler d'elles et qui à diverses époques ont fixé l'attention du monde. Les Indes occidentales britanniques que Ton a considérées longtemps comme des joyaux si précieux ont à peine 1,600,000 habitants de toutes races ; leurs exportations et leurs importations réunies ne montent guère qu'à 300 millions, et TAngleterre n'entre que pour la moitié à peine dans ce mouvement déchanges déjà si modeste. En 1888, les importations britanniques aux Indes occidentales ne montaient qu'à 70 millions de francs (2,754,000 livres), et les exportations des Indes occidentales pour FAngleterre atteignaient seulement le chiffre de 55 millions de francs en chiffres ronds (2,178,000 livres sterling). Ce groupe d'îles représente donc seulement 0.60 p. 100 dans le

tableau des importations britanniques et à peu près 1 p. 100 dans celui des exportations. En effet les exportations de l'Angleterre atteignent dans ces dernières années le chiffre de 7 milliards de francs en moyenne, et les importations en Angleterre s'élèvent à 9 ou 10 milliards de francs environ chaque année.

Si les Indes occidentales venaient par quelque commotion physique à être englouties au fond de TOcéan, l'Angleterre y perdrait un peu moins de 1 p. 100 de son commerce. C'est assez pour montrer la vanité de certains tableaux que Ton a faits de ces possessions, et l'exagération ou le ridicule des mesures arbitraires, despotiques et inhumaines par lesquelles on voulait leur donner une prospérité factice. Il serait toutefois inexact et injuste de mesurer au simple développement du commerce extérieur Futilité d'une colonie. Telles qu'elles sont, avec leur situation modeste, leur importance secondaire, leur aisance ou leur richesse lentement croissantes, les Indes occidentales anglaises tiennent une place honorable et jouent un rôle utile dans l'immense empire de la Grande-Bretagne. Elles forment au milieu du golfe du Mexique de petites communautés de langue et de nationalité anglaises, où les races, il faut l'espérer, iront en se fusionnant et en s'apaisant, où un cham]) d'emploi s'ouvre aux capitaux britanniques, où des points de relâche s'offrent au pavillon de la Grande-Bretagne, et, par voie de rayonnement, elles exercent sur les contrées environnantes une influence favorable à l'Angleterre. Il en est de même de la Guyane anglaise et de Maurice. L'avenir réserve à ce groupe de dépendances des destinées moins retentissantes que celles qu'il a eues dans le passé, mais aussi, il faut l'espérer, une prospérité plus solide, quoique moins bruyante (1).

(1) Les Indes occidentales anglaises, ainsi que la Guyane, Maurice et les terres tropicales sucrières, ont été victimes de la révolution agricole qui a produit le sucre de betterave, de la politique protectiouniste des gouvernements européens.

Zui oat soit mis des droits à rentrée, soit donné des primes à l'exportation, es Indes occidentales sont bien prés des États-Unis, qui leur offreut un vaste marché et deviennent leurs meilleurs clients. On peut se demander si l'An^œterre ne pourra pas difficilement un jour prochain empêcher ces dépendances lointaines de céder à Tattraction de la grande Union américaine dn Nord, si voisine, si démocratique, si riche et si envahissante. (Noté de la 3« édition, ^

Depuis quelques années, iea Anglais sont en train de fonder en Afrique de nouvelles colonies de plantations ou d'exploitation. Sans parler de TKgypte qu'ils détiennent à titre encore précaire et qui n^est pas une colonie dans toute la force du mot, ils viennent, par leur récent partage de l'Afrique orientale avec les Allemands (Juin 1890), de prendre le protectorat du sultanat de Zanzibar et la possession complète des pays qui sont au nord du port de Mombai et aux environs du lac Victoria Nyanxa, y compris l'Ouganda. Ils finiront, sans doute, par rattacher ces vastes contrées & l'Egypte et par en faire une giffantesque colonie d'exploitation qui servira pendant un siècle ile champ d'emploi à leur esprit d'entreprise et à leurs capitaux. Quant à leurs possessions dans la région du Zambèze, elles formeront une colonie de peuplement dont il sera question plus loin. (Note de la 4^ édition,)

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