De la Comédie Française au boulevards
C’est, je crois bien, Josuah Reynolds qui déclarait qu’un bon portrait doit être par un point quelconque l’exagération de la physionomie du modèle. « Je choisis toujours un détail du visage et je le grossis. » Coquetterie d'artiste ou paradoxe, l’axiome, la règle s’applique du moins à un autre art voisin, celui de la caricature. La caricature, c’est un peu ce que sont ces surnoms mis à la mode par la malignité publique : un portrait à l'emporte-pièce, le grossissement d’un défaut, de l’allure, une déformation plus ou moins spirituelle, plus ou moins malicieuse du carac-
tère spécial de l’iiïthvidü, de son aspect', de s'a démarche,
de ses tics. ’
Le tic est d’ailleurs ce qui 'frappe le plus vivement chez un personnage quelconque. ’ L'acteur" Oobcrt qui figura jadis Napoléon I" au point de faire pleurer d’émotion les grognards de Mont-Saint-Jean, ressemblait surtout à l’Empereur parce qu’il savait puiser, comme lui, une prise de tabac dans sa tabatière. Le tic, c’est le signe caractéristique qui donne son originalité à un visage. Les maîtres peintres saisissent admirablement ce signe et c’est lui qui assure au portrait son accent.
Il s’est formé, depuis quelques années, à la suite des portraitistes officiels, tout un groupe de portraitistes satiriques, de physionomistes railleurs qui légueront à l’avenir — par leurs coups de crayon ou de plume — toute la
galerie, singulièrement vivante et divertissante, de nos contemporains. Nadar du bout de son crayon lithographique avait saisi et groupé en son Panthéon toutes les gloires (ou gloricttes) de son temps. Daumier avait signé au Charivari des portraits caricaturaux qui valaient des pamphlets épiques. Nos caricaturistes nouveaux avec leurs dessins simplifiés comme des croquis japonais ou découpés comme des images articulées de Java, feront réapparaître, tout à fait vivants, pour nos neveux, les gens célèbres qui apparaissent, passent, disparaissent au jour le jour derrière la rampe de l’actualité, ce théâtre qui renouvelle quotidiennement son affiche.
Ce n’est plus la caricature du temps d’André Gill, d’Hadol, de Pilotell ou d’Alfred le Petit. Ce n’est pas celle de Moloch. Ce ne sont pas les étonnantes ressemblances de Léandre, ce maître du pastel, ou les visions fantastiques d'un Jean Veber qui pétrissent l’un et l’autre
la physionomie Üurijàjn^ ;uorpme ; ; oji. le fait des petits masques en caouJphôuc?*6ê , nr’efct ."pas : J4 satire parisienne « gavarniesqufe vijbpil': fïtiijlaume. C'est quelque
chose de particule,': d ] .unÿ .ironie et* d’une fantaisie tout à fait nouvelles. Quelques* : t*Ktiis.jet voici l’homme même. Sein, cet étonnant Sem, Cappiello qui vous saisit au passage avec la rapidité d’un kodak, André Rouveyre, do Losques, Noël Dorville, d’autres encore nous donnent, au jour le jour, la comédie de la Comédie de la vie. Ils ont un point de contact commun : M. Paul Gaultier en son livre si parfaitement original, le Rire et la Caricature, l’a fort bien dit : « Us mettent en vedette le trait de caractère seulement par le vide qu’ils font autour. » Et voici qu’un émule des Sem et des Cappiello m’apporte un album de physionomies contemporaines croquées avec
cette même alacrité et cette simplification qui ont si souvent tenté, amusé les plus grands maîtres. (J’ai un portrait caricatural de Henri VIII enlevé par Edward Burne Jones sur un coin de table et par le même procédé.) Ce nouveau venu, M. Grandval est le jeune comédien qui, sous le nom de Gribouval, remporta un prix au Conservatoire et, du faubourg Poissonnière est allé rue de Richelieu où l'on ne se doutait pas, à le voir sous quelque costume du répertoire, qu’il saisissait malicieusement le profil, les traits de ses camarades, des auteurs, des poètes.
Malicieusement, mais non méchamment, spirituellement mais non durement. Il y a de la verve, de la vivacité, une curiosité divertissante dans ces caricatures falotes, il n’y a pas de mauvaise humeur. M. Grandval s’amuse à croquer « ce monsieur qui passe » comme dit Fantasio, et tient simplement à nous divertir. Il ne songe à clouer personne au pilori. Telle lithographie de Thiers par H. Daumier est cruelle comme une satire. Il pîç' icfcçûs violences.
C’est l’œuvre d’un jeune comédien artiste qui jette quelques traits sur une page ldadch l è;'çnti'e deux actes de quelque répétition de Musset ou de-.Donney.
Je ne soupçonnais pas M. Giandval d’ajouter son nom à la liste des artistes de la Comédie Française qui pastellisent comme M. Joliet — l’admirable graveur de Daniel Vierge et de Chiflart — sculptent comme M. Mounet-Sullj et dessinent comme M. Albert Lambert. Il est tout naturel, il est nécessaire qu’un comédien ait le sens du pittoresque. Mais il n’est pas tenu de pétrir le masque d’Œdipe comme M. Mounet, avant d’interpréter Sophocle ou d’aquarelliser son costume comme M. Delaunay, avant deledonnerau tailleur. Cependant lorsque les deux facultés se trouvent réunies, le personnage y gagne en curiosité, derrière la rampe.
J’avais remarqué la façon pittoresque dont M. Orandval avait costumé un certain forçat dans le Don Quichotte de M. Ilichepin. Le présent album m’explique tout. Le jeune artiste a les dons du peintre. Il nous donne une collection de quelques contemporains qui forme vraiment une galerie très amusante. Qui se fâcherait des caricatures de M. Grandval aurait mauvaise grâce. Elles sont gaies. Je le répète, elles ne sont pas féroces, et l’Isidore du Sicilien de Molière pourrait sourire elle-même en les voyant et dire : « Je ne suis pas comme ces femmes qui veulent, en se faisant peindre, des portraits qui ne sont point elles, et ne sont point satisfaites du peintre s’il ne les fait toujours plus belles qu’elles ne sont ».
M. Grandval ne les a pas faites « plus belles. » — Ah ! non certes ! — mais il ne les a point calomniées. 11 s’en est amusé comme le font ces miroirs grossissants ou déformants qui n’enlèvent pas un grain de beauté et n’ajoutent point une ri^ < aux\^Ins't'JiaJ|lTrçijr 3 ;cjt’s. visages. Lamartine n'admettait pas Ja ^aric’aturè'^f*' A'-adCordait jamais â un caricaturiste h’â&torisfifflçH :.<fe/ppbjjêr sa Charge. « Dieu m’a donné un ‘visâga 1 . gc»qr ; que je le fasse respecter, » disait-il.
Une caricature n’est pas une calomnie, c’est une facétie. Et comme dit encore l’Adraste du Sicilien : « Le tout dépend des attitudes qu’on donne aux personnes qu’on peint ».
Il y a de tout — et il y a tout — dans Molière, même, après les conseils de diction ( L’Impromptu de Versailles ), des préceptes de peinture pour les comédiens de sa Maison.
De la Comédie Française aux Boulevards. M. Grandval suit les uns et les autres.
Jules CLARET1E,
de l’Académie Françaue.
La Comédie Française