RAISON CORROMPUE
Un homme & qui il arrive un mal inévitable s'en plaint comme d'un malheur ; mais s'il a pu l'éviter, il sent qu'il y a de sa faute, il se l'impute, et il se fâche de l'avoir commise.
Cette tristesse que nos fautes nous causent a un nom particulier, et s'appelle repentir. On ne se repent pas d'ôtre mal fait, ou d'ôtre malsain ; mais on se repent d'avoir ma] fait.
De là vient aussi le remords ; et la notion si claire que nous avons de nos fautes est une marque certaine de la liberté que nous avons eue à les commettre.
La liberté est un grand bien ; mais il parait par les choses qui ont été dites, que nous en pouvons bien et mal user. Le bon usage de la liberté, quand il se tourne en habitude, s'appelle vertu ; et le mauvais usage de la liberté, quand il se tourne en habitude, s'appelle vice.
Les principales vertus sont : la prudence, qui nous apprend ce qui est bon ou mauvais ; la justice, qui nous inspire une volonté invincible de rendre à chacun Ce qui lui appartient, et de donner à chacun selon son mérite, par où sont réglés les devoirs de la libéralité,
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de la civilité et de la bonté ; la force, qui nous fait vaincre les difficultés qui accompagnent les grandes entreprises ; et la tempérance, qui nous enseigne à être modérés en tout, principalement dans ce qui regarde les plaisirs des sens. Qui connaîtra ces vertus connaîtra aisément les vices qui leur sont opposés, tant par excès que par défaut.
Les causes principales qui nous portent au vice sont nos passions, qui, comme nous avons dit, nous empêchent de bien juger du vrai et du faux, et nous préviennent trop violemment en faveur du bien sensible ; d*où il parait que le principal devoir de la vertu doit être de les réprimer, c*est-à*dire de les réduire aux termes de la raison.
Le plaisir et la douleur, qui, comme nous avons dit, font naître nos passions, ne viennent pas en nous par raison et par connaissance, mais par sentiment. Par exemple, le plaisir que je ressens dans le boire et le manger se fait en moi indépendamment de toute sorte de raisonnement ; et comme ces sentiments naissent en nous sans raison, il ne faut point s'étonner qu'ils nous portent aussi très-souvent à des choses déraisonnables. Le plaisir de manger fait qu'un malade se tue ; le plaisir de se venger fait souvent commettre des injustices effroyables, et dont nous-m$mes nous ressentons les mauvais effets.
Ainsi les passions n*étant inspirées que par le plaisir et par la douleur, qui sont des sentiments où la raison n'a point de part, il s'ensuit qu'elle n'en a non plus dans les passions. Qui est en colère se veut venger, soit qu'il soit raisonnable de le faire, ou non. Qui aime
veut jouir, soit que la raison le permette ou le défende ; le plaisir est son guide, et non la raison.
Mais la volonté qui choisit est toyjours précédée par la connaissance ; et étant née pour écouter la raison, elle doit se rendre plus forte que les passions, qui ne récoutent pas.
Par là les philosophes ont distingué en nous deux appétits ; Tun que le plaisir sensible emporte ; qu'ils ont appelé sensitif, irraisonnable et inférieur ; Tautre, qui est né pour suivre la raison, qu'ils appellent aussi pour cela raisonnable et supérieur ; et c'est celui que nous appelons proprement la volonté.
Il faut pourtant remarquer, pour ne rien confondre, que le raisonnement peut servir à faire naître les passions. Nous connaissons par la raison le péril qui nous fait craindre, et l'ii^jure qui nous met en colère ; mais, au fond, ce n'est pas cette raison qui fait naître cet appétit violent de fuir ou de se venger ; c*est le plaisir ou la douleur que nous causent les objets ; et la raison, au contraire, d'elle-même, tend à réprimer ces mouvements impétueux.
J'entends la droite raison ; car il y a une raison déjà gagnée par les sens et par leurs plaisirs, qui, bien loin de réprimer les passions, les nourrit et les irrite. Un homme s'échauffe lui-môme par de faux raisonnements, qui rendent plus violent le désir qu'il a de se venger ; mais ces raisonnements, qui ne procèdent point par les vrais principes, ne sont pas tant des raisonnements que des égarements d'un esprit prévenu et aveuglé.
C'est pour cela que nous avons dit que la raison qui suit les sens n'est pas une véritable raison, mais une
raison corrompue, qui au fond n'est non plus raison qu'un homme mort est un homme.
RÉCAPrrUUkTION.
Les choses qui ont été expliquées nous ont fait connaître l'Âme dans toutes ses facultés. Les facultés sensitives nous ont paru dans les opérations des sens intérieurs et extérieurs, et dans les passions qui en naissent ; et les facultés intellectuelles nous ont aussi paru dans les opérations de l'entendement et de la volonté.
Quoique nous donnions à ces facultés des noms différents par rapporta leurs diverses opérations, cela ne nous oblige pas à les regarder comme des choses différentes. Car l'entendement n'est autre chose que l'âme en tant qu'elle conçoit ; la mémoire n'est autre chose que l'Ame en tant qu'elle retient et se ressouvient ; la volonté n'est autre chose que l'âme en tant qu'elle veut et qu'elle choisit.
De môme Timagination n'est autre chose que l'âme en tant qu'elle imagine, et se représente les choses à la manière qui a été dite. La faculté visive n'est autre chose que l'âme en tant qu'elle voit, et ainsi des autres ; de sorte qu'on peut entendre que toutes ces facultés ne sont au fond que la môme âme, qui reçoit divers noms à cause de ses différentes opérations.