‹ De la conscience en psychologie et en morale (volume 2)Chapitre 6 sur 25 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Qu’est-ce que la conscience? — Nul phénomène intérieur ne se conçoit sans la conscience. — Sensation non sentie ou pensée non pensée sont choses contradictoires. — Perceptions imperceptibles de Leibniz. — Représentations sans conscience de Kant. — Schelling. — Herbart. — De la philosophie de l’inconnu par le docteur Hartmann. — Idées et sensations sans conscience de J, Murphy. — Est-il Trai que la conscience ne soit pas en proportion avec l’intensité de la sensation ou de la pensée? — Ne pas confondre la conscience avec la faculté de s’observer soi-même. — Point de fait psychologique dont on puisse affirmer que l’intensité ne soit pas en proportion exacte avec celle de la conscience. — Impossibilité d’assigner à la conscience un domaine distinct de celui de.s autres facultés. — Identité des divers états de l’esprit et de la conscience que nous en avon.s.

Après avoir exposé les opinions des anciens et des modernes sur la conscience, nous allons discuter directement la question et tâcher de dissiper la confusion et l’obscurité qu’introduit, au début même des recherches psychologiques, la combinaison de cet ingrédient chimérique, comme dit James MiU, avec les éléments de la pensée.

Selon nous, la conscience ne forme qu’un seul et même acte indivisible, avec tous les faits psychologiques sans exception. Il y a identité absolue des divers états de l’esprit avec la conscience que nous

en avons. Il est possible sans doute de considérer à des points de vue divers cet acte unique et d’y marquer des distinctions logiques, mais il n’est pas possible d’y découvrir deux faits réellement distincts qui se rapportent à deux causes différentes.

En effet, de toutes les règles de la méthode scientifique qui légitiment la distinction des causes des phénomènes, il n’en est pas une qui reçoive ici son ' application. Quoique les diverses facultés de l’âme s’exercent simultanément, au moins dans l’état actuel , c’est-à-dire dans l’homme arrivé à un cer- . tain degré de développement , elles se distinguent néanmoins réellement parce qu’elles se laissent séparément concevoir et qu’elles ne sont pas en proportion l’une avec l’autre. La sensibilité et l’intelligence s’accompagnent toujours en une certaine mesure, mais elles ne sont pas en rapport exact l’une avec l’autre; quand l’intelligence est plus vive, la sensibilité l’est moins et réciproquement, De même pour les facultés intellectuelles;

• s’il est vrai qu’aucune perception n’a lien sans la mémoire, et que la mémoire elle-même suppose la perception, il est certain que ces deux facultés no sont nullement en proportion l’une avec l’autre. De là, quand même elles apparaîtraient toutes simultanément dans l’âme, la distinction réelle, et non pas seulement logique, que nous faisons entre elles, et la nécessité où nous sommes de les rapporter à autant de pouvoirs différents les uns des autres.

DOUILLIER. 4

Il s’agit de savoir s’il en est de même de la conscience, soit à l’égard des facultés intellectuelles, soit à l’égard de la sensibilité, ou de la volonté. Voyons donc s’il nous est possible de concevoir la conscience à part d’un seul des autres phénomènes de l’âme. Par aucun effort d'analyse et d’abstraction je ne puis y parvenir. La conscience s’identifie si bien avec chacun d’eux qu’elle ne laisse aucune prise, par quelque biais qu’on la considère, à une véritable distinction. Nulle analyse psychologique, si subtile qu’elle soit, ne peut faire que penser et se savoir penser, que vouloir ou sentir, et se savoir voulant et sentant, ne soient pas une seule et même chose, l’acte le plus indivisible, le plus un qui se puisse concevoir. J’ai conscience d’une sensation, d’une idée, ou j’ai cette sensation, j’ai cette idée, sont des expressionsabsolument tautologiques. Pour le prouver, il suffit qu'on ne puisse chercher à les séparer sans tomber dans cette contradiction radicale, dans cette chimère, comme * dit Cousin, d’une pensée qui n’est pas pensée, d’une représentation qui ne représente rien, d’une sensation qui n’est pas sentie, d’une volonté qui n’est pas voulue (1). Si, par la pensée, on ôte la conscience

(1) Voici le même raisonnement dans Tertullien pour prouver que les facultés ne sont que des modes d’un principe pensant, unique et indivisible : Quid sensus nisi ejus rei quœ sentitur, intcliectus? Quid intellectus nisi hujus rei quæ intelligitur sensus? Undc ista tormenta cruciandæ simplicitatis et suspendendæ veritalis? Quis mihi exhibebit sensum non intelligenlem quod sentit, aut iiitellectum non

d’un ph'^noniène psychulugique , on ne le prive pas seulement d’un certain degré de vivacité et de lumière, on ne supprime pas seulement un certain redoublement de l’impression sur elle même. Le phénomène ne demeure pas n’étant que diminué ou obscurci ; il n’en reste rien, il a cessé d’exister. De lumineux un corps devient obscur, quand il est plongé dans les ténèbres, mais il ne cesse pas d’exister parce que la lumière ne l’éclaire plus. Tout au contraire un phénomène de conscience ne subsiste que par la conscience, la conscience ôtée, il n’est plus.

Quoiqu’il semble évident que le je pense doit accompagner, comme dit Kant, toutes nos représentations, sinon il y aurait des représentations ne représentant rien, un certain nombre de philosophes allemands ou anglais ont admis néanmoins l’existence de sensations, de pensées, de volontés sans conscience, et même ont prétendu leur faire jouer un rôle considérable dans la théorie de l'âme humaine. Voyons s’il n’y a pas, sinon quelque con- ‘ tradiction, au moins quelque équivoque, dans leurs idées et dans leur langage.

Il est vrai que Leibniz fait souvent intervenir des perceptions qu’il a le tort d’appeler quelquefois perceptions insensibles ou imperceptibles ; mais lui-même il nous montre qu’il ne prend pas ces

sentiontem quod intelligit? (De animd, cap. XVIII.) On peut rapprocher ce pa.ssage de celui d’Aristote que nous avons cité dans un chapitre précédent.

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