CHAPITRE XI
Rapports du progrès moral et du progrès intellectuel. — Analyse de la doctrine de Thomas Buckle sur le progrès social. — Négation de rinfluence de l'élément moral sur les progrès de la civilisation. — Immobilité et stérilité de l'élément moral. — Mobilité et fécondité de l'élément intellectuel. — L'homme, à la fois ignorant et puissant, plus dangereux, s'il est honnête, que s'il ne l'est pas. — Exemple des persécuteurs et des fanatiques. — Les seuls progrès de l'intelligence, et non ceux de la morale, ont diminué les fléaux de la guerre et des persécutions religieuses. — Critique du système de Buckle. — Influence de l'élément moral. — Comment hi vertu, quoique non progressive elle-même, est une condition du progrès social. — Quant aux lumières morales et aux actions légalement bonnes, elles sont progressives, comme l'intelligence d'où elles dépendent ou comme l'ordre extérieur dont elles font partie. — L'élément intellectuel lui-même ne pourrait se soutenir à une certaine hauteur sans l'élément moral. — Des appréhensions que peuvent faire naître certains progrès de l'intelligence et de la civilisation. — Point de progrès social sans l'union des deux éléments.
Nous avons distingué la vertu de tout ce qui n'est pas elle, des lumières de l'intelligence, d.i» idées morales, de tout élément étranger, de toute assistance du dehors, qu'elle vienne de la société ou de la famille elle-même. L'unique mesure du mérite ou de la valeur morale de Tindividu, mesure
fixe et invariable, c'est le degré et l'énergie de sa bonne volonté, voilà le point fondamental sur lequel nous avons insisté. Le progrès de cette bonne volonté, qui seule constitue la vertu, se renferme tout entier dans l'individu ; c'est un effort entièrement personnel qui finit, de même qu'il commence avec lui. Quant aux lumières morales qui relèvent de l'intelligence, et non de la volonté, quant aux actions légalement bonnes qui font partie de Tordre extérieur, ce sont choses qui sont perfectibles, nonseulement dans rindivida mais dans la société. Ainsi il y a un progrès moral purement individuel et un progrès moral, au moins en apparence, qui est purement social. Il importe d'avoir constamment en vue cette distinction quand il s'agit de la question des rapports du progrès moral et du progrès intellectuel. La question a aujourd'hui d'autant plus d'importance, et provoque d'autant plus de controverses, qu'il se fait plus d'efforts chez tous les peuples civilisés, pour étendre à tous l'instruction, dans l'espérance d'une amélioration ou d'une régénérationVmorale de<'i|f société.
Quelles sont dbhc les parts réciproques de l'élément moral, entendu au double sens que nous venons de rappeler, et de l'élément intellectuel proprement dit, au sein du progrès général de la société ? Tout serait l'œuvre de l'élément intellectuel, tandis que l'influence de l'élément moral serait nulle, d'après la doctrine récemment soutenue en Angle-
terre par un historien philosophe, Thomas Buckle, dans sa belle et savante histoire de la Civilisation en Angleterre (1). Ce livre, que divers articles (2), et une traduction récente, ont déjà fait connaître en France, a suscité de vives discussions en Angleterre. Il mérite un sérieux examen à cause d'une part brillante de vérité qui peut faire illusion sur la dangereuse erreur qu'il renferme. Cette erreur n'est sans doute pas particulière à Thomas Buckle; elle lui est commune avec les philosophes ou les moralistes empiriques et positivistes qui font, en vertu de leurs principes, dériver tout le progrès social de la science et de Torganisation de la société. Mais nul n'a développé cette thèse avec plus d'éclat, plus de savoir, d'une manière à la fois plus spécieuse et plus systématique, et avec une plus grande conviction, à ce qu'il semble, de Tinsignifiance de l'élément moral.
Buckle, il est vrai, dès le début de son ouvrage, distingue dans le progrès de la civilisation, l'élément moral et l'élément intellectuel; mais, s'il ne nie pas l'existence de l'élément moral, il prétend le réduire à un rôle insignifiant, ou même nul, dont l'historien et le philosophe ne doivent tenir aucun compte dans l'histoire des progrès de l'humanité. Le
(1) History of civilisation in En gland y 3 vol. in-12. London, 1867.
(2) Voir surtout l'article de M. Maury dans la Revue des Deux Mondes du 15 mars 1868.
but de son ouvrage est de démontrer l'insignifiance et la stérilité, ou même Tinfluence souvent pernicieuse, de cet élément. L'histoire à la main, il le met en parallèle avec Téléraent intellectuel pour lui faire son procès. Quel contraste entre l'immobilité, la stérilité du second, et la mobilité, la fécondité du premier! Depuis la plus haute antiquité jusqu'à nos jours, rien, dit-il, n'a moins changé dans le monde que les grands dogmes communs à tous les systèmes de morale, tels que ceux-ci : faire du bien aux autres, sacrifier pour leur avantage nos propres désirs, aimer notre prochain comme nous-mêmes, honorer ses parents, contenir ses passions, respecter ceux qui sont placés au-dessus de nous, et quelques autres qui sont les principes essentiels de la morale (1). Tels ils étaient, il y a des milliers d'années, tels ils sont aujourd'hui, sansqu'uniotay ait été ajouté par les livres et par les sermons de tous les théologiens du monde. Nous faisons immédiatement nos réserves à l'endroit de cette prétendue immobilité de la morale comme science. Si on r^arde de plus près, et plus attentivement que Buckle, les œuvres des moralistes anciens et des moralistes modernes, nous ne croyons pas impossible de découvrir chez les seconds, en fait de justice, de bienfaisance, de charité, des maximes et des sentiments qu'on ne trouve pas, ou dont on trouve à peine la trace chez les premiers.
(1) 1" vol., chap. IV.
Si la morale a des principes immobiles et un fondement inaltérable dans la naturo humaine ellemême, comme nous l'avons déjà dit, il n'en résulte pas qu'elle ne soit susceptible d'aucun développement. Les principes eux-mêmes s'éclairent et s'étendent, se rectifient par le progrès des lumières, par des déductions plus étendues, plus exactes, plus rigoureuses, par des applications nouvelles, à mesure que les circonstances extérieures deviennent moins défavorables. Ainsi, même au point de vue purement théorique, et tout en admettant Timmutabilité de ses principes, il nous semble faux d'attribuer à la science de la morale une immobilité absolue. Mais poursuivons l'examen de la thèse de Buckle, sans nous arrêter plus longtemps à cette première erreur.
En regard de cette immobilité prétendue de la morale, il oppose la mobilité des idées intellectuelles. Les connaissances scientifiques s'ajoutent sans cessé les unes aux autres, les hypothèses, les expériences, les découvertes se succèdent sans interruption ; des sciences anciennes sont renouvelées, de nouvelles sciences sont créées, la puissance de l'homme va toujours en augmentant. Les systèmes de morale qui ont eu le plus d'autorité sont tous les mêmes au fond, à quelque époque qu'ils appartiennent, tandis que tous les grands systèmes intellectuels ou scientifiques se distinguent les uns des autres par des difierences fondamentales. Comment donc un élé-
ment immobile fournirait-il la matière de ce qui change continuellement ? Dans Télément intellectuel seul, à cause de sa mobilité, doit se trouver la raison du progrès dont Tessence môme est le changement.
Voici encore un autre avantage que Buckie fait valoir en faveur de Télément intellectuel comparé à l'élément moral. Non-seulement l'élément intellectuel est mobile, mais ses œuvres sont transmissibles et se perpétuent facilement à travers les siècles ; non-seulement les résultats intellectuels, ont le don de survivre à ceux qui en sont les auteurs, mais une fois acquis à la science, ils ne se perdent plus. Loin même qu'ils s'épuisent avec le temps, leur fécondité semble souvent s'accroître à mesure que s'écoulent les générations des penseurs et des savants. Telle découverte scientifique donne seulement après des siècles ce qu'elle enfermait de plus précieux pour le bien de l'humanité et pour l'avancement ultérieur de tout un groupe de sciences.
En regard de ce développement continu de l'élément intellectuel, de cet accroissement sans bornes de connaissances qui s'enchaînent les unes aux autres et que la science enregistre, pour ne plus jamais les perdre, combien l'influence de l'élément moral, selon l'historien de la Civilisation en Angleterre^ est peu de chose 1 Combien est peu de chose le bien qui découle des facultés morales! Que produisent en effet les bonnes actions et qu'en reste- t-il pour le bien des générations suivantes? Déterminées par
des motifs qui ont leur source dans une certaine discipline individuelle, dans le gouvernement' de soimême par soi-même, dans le sacrifice de soi, les bonnes- actions n'ont qu'un caractère tout personnel et sont entièrement dépourvues de ce double avantage de durer et de se transmettre. Une fois accomplies, il n'en reste plus de trace, elles sont comme si jamais elles n'avaient existé. Dans toutes les occasions semblables, chaque individu est obligé de les recommencer entièrement à nouveau, au prix des mêmes difficultés, des mêmes efforts, et comme si jamais personne ne les avait faites avant lui.
Buckle, on le voit, confond sans cesse le point de vue iiidividuel et le point de vue social, la vertu ou le bien intérieur, qui s'achète toujours au même prix avec le bien du dehors, qui devient de plus en plus facile, qui se transmet, qui s'accroît par les lumières, par les mœurs, par les exemples, par l'éducation et les lois. Il semble qu'en niant l'influence des actions personnelles il aurait dû au moins reconnaître celle des bonnes œuvres sociales, des institutions de charité qui s'étendent si manifestement au delà de la personne et répandent leurs bienfaits, plus ou moins loin et plus ou moins longtemps. Mais, suivant Buckle, les bienfaits même de la plus active philanthropie, les dons de la bienfaisance, les bonnes œuvres, les institutions charitables les mieux ordonnées et les mieux entendues, ne s'étendent jamais qu'à un bien petit nombre
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d'individus et n-ont rien de durable. Si on suit leurs destinées on les voit partout dégénérer et tromper bientôt les vues de ceux qui les ont instituées. Ainsi le bien engendré p»r Texcellence morale ne peut entrer en comparaison avec les bienfaits, sans bornes dans l'espace, sans bornes dans la durée, de Texcellence intellectuelle. Tout en reconnaissant ce qu'il y a d'aimable et d'attrayant dans la bienfaisance, dans la philanthropie, daaty les vertus so ciales^ il ne les met pas moins au défi de rivaliser, pour le bien et le progrès de l'humanité, avec la moindre des découvertes scientifiques. Est-il. donc vrai, comme le prétend' Buckle, que les œuvres inspirées par la charité individuelle ont été toujours inefficaces, sans portée, saus durée? Combien de fois au contraire n'est-il pas arrivé qu'elles* se soiit transformées en des institutions publiques qui sont de» bienfaits désormais aussi durables que les découvertes scientifiques?
Mais il va plus loin encore dans cette réaction contre l'importance, peut-être trop exclusive, attribuée par d'autres, surtout par les moralistes et les théologiens, à l'élément moral. Non content en effet d*accuser l'élément moral de stérilité et d'impuissance, il ne craint pas de le signaler comme un mal, comme une sorte de danger public, contre lequel doivent se mettre en garde les vrais amis de l'humanité (1). C'est en effet sur lui qu'il rejette
(1) There is no instance or record o n ignorant man who
EN PSYCHOLOGiS ET EN: MORALE 167
Ja responsabilité des plus grands maux dont les peuples aient jamais eu à souffrir. Parcourez, dit-il,* rhistoire, prenez un homme vertueux, animé des intentions les plus pures, mais ignorant. Si cet homme, par malheur pour l'humanité, se trouve avoir en main une puissance quelconque, on le voit faire le mal et devenir un fléau d'autant plus grand qu'il est plus sincère, plus convaincu et plus dévoué. Considérez quels ont été, dans tous les temps, les hommes les plus durs, les plus impitoyables, ceux qui ont versé le sang innocent avec le moins de scrupule et de pitié. Ce n'étaient pas, l'histoire et les témoignages les plus veridiques l'attestent, des hommes pervers et corrompus, mais tout au contraire les hommes les plus sincères et les plus convaincus, les mieux intentionnés du monde, les plus désintéressés et des mœurs les plus pures et les plus irréprochables. On peut citer comme exemples les plus cruels inquisiteurs, les fanatiques religieux et politiques de tous les temps et de tous les pays. Plus leurs bonnes intentions ont été fermes et ardentes, et plus ils ont fait de mal dans la mesure de leur puissance. Au contraire diminuez la sincérité de ce fanatique ignorant, mêlez quelque alliage profane à ces motifs sacrés qui le font agir, vous diminuez d'autant son impitoyable énergie pour le mal. S'il est égoïste en même temps qu'igno-
haviag good intentions, and suprême power to enforce them ^ lias not done far more evil than good. Chap. iv, p. 183.
rant, vous pourrez opposer son égoïsme à l'entêtement de son ignorance, vous pourrez mettre un frein, par l'intérêt ou la crainte, à sa méchanceté. Mais s'il ne connaît ni Tégoïsme ni la crainte, s'il n'est accessible à aucun genre de corruption, si son seul objet est le bien de la société, s'il le poursuit avec foi et enthousiasme, il n'y a plus de prise sur lui, il n'y a plus aucun moyen d'empêcher tout le mal qu'in* failliblement il fera dans son ignorance et dans son fanatisme. Cela est surtout visible dans l'histoire des persécutions religieuses. Le meilleur des empereurs, Marc Aurèle, est un de ceux qui a le plus persécuté les chrétiens, tandis que Commode et Heliogabale les ont laissés vivre en paix. Buckle cite encore l'histoire de l'inquisition espagnole et des affreuses persécutions contre les hérétiques qui , d'après les auteurs les moins suspects, furent Tobu vre des hommes les plus austères et les plus sincèrement religieux.
On voit ici dans sa conséquence extrême la doctrine qui prétend éliminer l'élément moral des causes du progrès de la civilisation. Sans doute il est arrivé que le désintéressement et le fanatisme se sont parfois rencontrés chez certains hommes qui ont fait le mal, tout en étant sincèrement convaincus qu'ils faisaient le bien. Est-ce donc une raison de mettre, sur la même ligne que le fanatisme, parmi les fléaux de la société, le désintéressement et la vertu? Quand il serait vrai que la corruption morale, avec Tab-
sence de toute conviction, a pu être, en certaines circonstances, moins fatale au monde que la foi ardente et aveugle de l'homme vertueux et ignorant, faut-il oublier le mal de tous les jours, de tous les instants qui a sa source dans cette même corruption, comme aussi tout le bien qui découle de l'honnêteté publique et privée? Supposez que vienne à disparaître des consciences cet élément moral, ces sentiments d'honnêteté, d'honneur, de vertu, si dédaigneusement traités par Thomas Buckle, ni la famille ni la société ne subsisteraient, en dépit de tous les progrès de Tintelligence et de la science, en dépit de toutes les découvertes delà physique ou de la chimie.
Mais, sans nous arrêter plus longtemps à combattre davantage ce singulier paradoxe des dangers de 1 honnêteté chez ceuxqui gouvernent, suivons jusqu'au bout l'examen de cette doctrine du rôle exclusif de l'élément intellectuel dans le progrès des sociétés humaines. Pour emprunter ses preuves aux faits les plus saillants de l'histoire de la civilisation, Buckle entreprend Texamen des causes de l'afifaiblissement, sinon de la disparition, des deux plus grands fléaux de l'humanité, la guerre et les persécutions religieuses. Il reste encore en certains pays des traces de persécutions religieuses, et la guerre, nous venons d'en faire la triste expérience, n'a pas encore disparu du monde civilisé. Cependant, malgré de cruels retours et de sombres prévisions, il
BOUILLIEn. {Q
est incontestable que, des temps anciens aux temps modernes, il y a un progrès, parmi les hommes, de l'esprit de paix et de tolérance. Or il s'agit de savoir à qui revient l'honneur de ces deux progrès, les plus grands, les plus inappréciables de tous. Estce à rélément moral ou à l'élément intellectuel ?
Selon Buckle, l'élément moral, c'est-à»dire la philanthropie, la morale, la religion n'y sont absolument pour rien. Il défie qu'on lui cite une seule maxime morale, découverte par les modernes, qui ajoute quelque chose à l'horreur que la guerre doit naturellement inspirer. Ne savait-on pas, par exemple , dans l'antiquité, tout aussi bien qu'aujourd'hui, que les guerres offensives sont injustes-, que les guerres défensives seules sont justes? Sur tout cela, la religion, la morale , le droit des gens, ne nous ont rien appris de nouveau. Le changement est donc venu d'ailleurs ; il est venu de la science et de l'industrie.
Les armes à feu, le commerce, la vapeur, les notions de plus en plus répandues de l'économie politique, les relations entre les peuples chaque jour facilitées et multipliées ,« voilà ce qui a diminué dans les sociétés modernes le prestige de l'état militaire et détourné les peuples de la guerre. Les nations se connaissant mieux se détestent moins ; liées par le commerce, elles ne sont pas plus disposées à s'entre-tuer , dit Buckle, que le marchand et son client.
De même c*est à Téléraent intellectuel seul qu'il faudrait attribuer les progrès de la tolérance. La science toute seule, sans nul concours des idées morales, des mœurs, des sentiments, a affaibli, en attendant qu'elle les fasse disparaître, la vieille théologie, le fanatisme religieux et les persécutions. En démontrant la constance et la régularité des lois de la nature, elle a chassé des esprits la croyance à des interventions miraculeuses d'un Dieu vengeur et irrité (l). La science, donc, et non la phi4anthropie ou la charité, voilà le véritable, Tunique antagoniste de l'intolérance religieuse.
Assureraient, dans ces deux grands faits de l'histoire de la civilisation, les causes intellectuelles et scientifiques ont eu un rôle que nous sommes bien loin de méconnaître; mais nous revendiquons énergiquement contre Buckte la part des causes morales, la part des idées et des sentiments d'égalité, de fraternité, d'humanité, de charité, part qui n'est certainement pas inférieure à celle des idées intellectuelles et des découvertes scientifiques.
Par analogie, il se croit en droit d'affirmer que les choses ont dû se passer de la même manière pour d'autres faits de moins grande importance et pour tous les progrès de l'humanité. Si donc la civilisation a succédé à la barbarie, ce n'est nullement
(1) a™** vol., chap. V. »
par la vertu des principes et des sentiments moraux, qui sont immuables et individuels, mais par la seule efficacité des lumières toujours croissantes de l'intelligence, par les notions et les découvertes scientifiques qui grossissent sans cesse cet héritage commun que les générations se lèguent les unes aux autres dans la suite des siècles.
Nous repoussons cette conclusion et cette doctrine. Peut-être cependant nous reprochera-t-on d'y avoir nous-même donné la main en soutenant que la vertu n*est pas progressive. Ne nous sommes-nous pas mis dans Taltemative ou de nier le progrès de l'humanité ou de n*y faire intervenir que l'intelligence et la science? Pour éviter ce reproche.il importe d'insister encore sur la dififérence fondamentale qui nous sépare de l'auteur de l'histoire de la Civilisation en Angleterre.
Nous avons vu que Buckle, sous le nom d'élément moral, comprenait, ou plutôt confondait, plusieurs choses d'ordre très-différent, la vertu elle-même et les lumières morales, les actions légalement bonnes et les actions vertueuses. La vertu, il est vrai, n'a rien de progressif, sinon dans l'individu lui-même; mais si elle n*est pas un élément intrinsèque du progrès de l'humanité, elle en est cependant, suivant nous, une condition essentielle. Supposez en effet que la moralité disparaisse des âmes, ou même seulement qu'elle diminue d'un certain degré parmi les hommes, il paraît de toute impossibilité, non-seulement
que le progrès social continue, mais même qu'il n'y ait pas une corruption et une décadence universelles. La vertu est le sel^ pour ainsi dire, sans lequel tout se corrompt, loin qu'elle soit chose insignifiante et nulle dans les destinées de l'humanité.
Si au contraire il s'agit seulement des lumières morales qui dépendent de l'intelligence, et non de la volonté, ou bien de la légalité des actions, des institutions charitables, des bonnes œuvres sociales, nous dififérons ici encore de Thomas Buckle. Toutes ces choses en effet, comme nous l'avons montré, n'étant pas moins transmissibles et perfectibles que les idées et les découvertes scientifiques elles-mêmes, sont des éléments essentiels du progrès généial de l'humanité. Donc de quelque fs^çon qu'il entende cet élément moral si complètement sacrifié à l'élément intellectuel, nous sommes en un complet désaccord avec lui et nous revenons toujours à cette conclusion, que l'élément scientifique ou intellectuel n'est pas Tunique agent de la civilisation.
Voyez en effet ce qui se passe quand, chez les individus et chez les peuples, l'élément moral reste trop au-dessous de l'élément intellectuel. S'il est vrai qu'il y ait eu dans l'histoire des hommes puissants et ignorants d'autant plus dangereux, d'autant plus impitoyables, qu'ils étaient plus sincères et plus vertueux, en combien plus grand nombre n'ont
pas toujours été les hommes éclairés, d'autant plus
dangereux qu'ils étaient plus corrompus! Chez combien le danger de la perversité ne s'accroît-il pas en raison de Tintelligence et du degré de l'instruction I Mettez en regard le peuple de certaines grandes villes avec le peuple des campagnes.
Sont-ce donc toujours et partout ceux sachant le mieux lire, écrire et compter, ayant le plus d'instruction, au sens où on l'entend ordinairement, qui sont les plus laborieux, les plus économes, les moins corrompus, qui, ea un mot, sont les meilleurs? Au sein même des plus grands centres de civilisation, là où le développement intellectuel est à un plus haut degré qu'ailleurs, que de vices fermentent inconnus dans le fond des campagnes et parmi les populations les plus arriérées en fait d'arts, de lettres et de sciences! D'ailleurs si la civilisation est favorable aux vertus douces et sociales, elle Test beaucoup moins, comme Ta remarqué le moraliste anglais Lecky, à d'autres vertus qui de tout temps ont été placées plus haut dans Testime et l'admiration du genre humain, comme la fermeté à supporter la douleur, le courage, le sacrifice, l'enthousiasme. Les esprits les plus cultivés ne sont-ils pas les moins susceptibles d'enthousiasme et de toutes ces grandes choses qu'enfante l'enthousiasme? Il en est des peuples comme des individus. Celui qui l'emporte par les lumières, par les sciences, les arts, la richesse, le commerce, l'industrie, n'est pas toujours le plus courageux, le plus moral, le meil-
leur. Combien de fois, faute de qualités morales, des peuples plus éclairés ont ils succombé sous des peuples qui Tétaient moins, comme les Grecs sous les Romains ou les Romains sous les barbares? Combien aussi ont été plus sages et plus heureux avec un moindre degré de culture intellectuelle et de civilisation ? Voltaire a dit des Suisses : « Ils étaient pauvres, ils ignoraient les sciences et tous les arts que le luxe a fait naître, mais ils étaient sages et heureux (1). > Ainsi, sans Télément moral, il n'y a pour les sociétés humaines qu'un progrès apparent et trompeur qui les entretient dans une dangereuse illusion sur leur décadence réelle, sur l'approche de la défaite et de la ruine.
Déjà, pour tenir la balance égale dans nos jugements sur les anciens et les modernes, nous avons dû faire remarquer qu'un des effets de la civilisation était de diminuer les occasions d'épreuve, de courage et de dévouement, d'affaiblir le mérite en rendant, sinon plus facile la pratique du bien, au moins plus difficile et plus dangereuse l'exécution du mal, en même temps que d'un moindre profit pour son aur teur. Aussi est-il arrivé que quelques esprits, nullement étroits et aveugles, en envisageant trop exclusivement à ce point de vue les effets de la civilisation, se sont mis à douter de la perfectibilité ^2), à
(1) Introduction au Siècle de Louis XIV.
(?) Voir un article remarquable de M. A. Cherbuliez sur le
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rencontre de ceux qui croient que nous marchons à la perfection morale par les progrès de la civilisation. La poursuite exclusive du bien-être, le désir insatiable de la jouissance qui domine dans les sociétés modernes, stimulent, il est vrai, l'activité intellectuelle, mais dans une direction unique et dans un ordre inférieur; voilà les effets que ces esprits voient ou appréhendent de la diffusion des lumières et des raffinements de la civilisation. Dans les lettres et dans les arts, il faut s'adresser à la foule et se mettre à sa portée, sous peine de végéter dans l'isolement et la misère. L'imprimerie tend à ne produire et à ne multiplier que des œuvres médiocres ou mauvaises, les seules qui assurent un gain à leurs auteurs. Pour vulgariser, comme on dit, les connaissances, pour dispenser les esprits d'un trop grand travail, on est à la recherche des méthodes expéditives, des formules toutes faites; on s'en tient aux notions élémentaires et superficielles ; on fait des encyclopédies, des manuels, des abrégés, que sans doute on abrégera encore, pour l'usage des générations suivantes . N'est-il pas à craindre qu'il en résulte un airaiblissement des intelligences qui tournera au détriment de l'esprit de recherche et d'invention et arrêtera l'avancement des sciences ?
progrès social dans la bibliothèque universelle do (renève, février 1867.
Mais si la scieDce aisée peut nuire au développement intellectuel, combien plus encore, suivant ces esprits inquiets de l'avenir de Thumanité , Texistence aisée, l'existence débarrassée des contrariétés et des obstacles, telle que tendent à la faire les progrès do la civilisation, ne doit-elle pas porter préjudice au développement moral ? Il en est en effet des facultés morales comme de toutes les autres ; elles ne croissent et ne se fortifient que par l^exercice. Aux prises avec les obstacles, la volonté devient plus forte, plus énergique ; par la lutte elle acquiert plus d'empire sur les penchants et sur les passions, plus de patience et de courage contre les ennemis du dedans et contre ceux du dehors. Les barrières abaissées, les obstacles ôtés, toutes choses devenues faciles, n*est-il pas à craindre que les ressorts de la vie morale se détendent, que les courages diminuent, que les caractères s'affaiblissent, qu'on devienne plus lâche en présence de la douleur et de l'injustice, qu'on perde la conscience et le besoin d'une perfection idéale? Ainsi les perfectionnements d'une civilisation raffinée risqueraientils d'aboutir à l'abaissement des esprits, à Rabaissement des caractères par où le progrès social subirait un arrêt, ou même se changerait bientôt en une marche rétrograde (1).
Tels sont les dangers que le progrès exclusive-
(l) Voir rarti«le de Cherbuliee cité plus haut.
ment intellectuel, comme l'entend l'auteur de l'histoire de la Civilisation en Angleterre, peut faire courir au progrès ; telles sont les appréhensions que les douceurs et les raffinements de la civilisation inspirent aux amis les plus sincèresde lagrandeur et du perfectionnement de l'humanité, s'il n'y a pas un progrès correspondant dans l'élément moral, si la force morale faiblit à mesure que Tintelligence se développe. Quant à nous, sans méconnaître le danger de cet afifaiblissement des forces intellectuelles et morales, nous ne partageons pas entièrement ces alarmes, nous ne pouvons nous persuader que le progrès doive fatalement tuer le progrès et que la déchéance soit ainsi au terme même du perfectionnement.
Mais si nous gardons cette espérance, en dépit de tous ces inquiétants symptômes, c'est que, à la dififérence de Fichte et d'autres philosophes que nous avons combattus, nous demeurons persuadés que jamais dans la vie humaine, au sein même de la société la plus douce et la plus perfectionnée, ne manqueront les occasions d'épreuve, de courage et de vertu. Combien de nos jours sont venues qu'on n'attendait plus et auxquelles nous étions peut-être mal préparés? Combien d^autres pouvons- nous maintenant prévoir pour lesquelles il faut se tenir prêts ?
Nous conclurons donc, contre Thomas Buckle, que l'élément moral n'a pas un rôle moins essentiel
que rélément intellectuel dans les progrès de la civilisation. Ces deux éléments, sous peine de déchéance pour l'humanité, doivent se prêter un mutuel et nécessaire appui. Sans l'élément moral, d*où dépendent l'élévation des vues et la recherche désintéressée de la vérité, l'élément intellectuel lui-même ne pourrait longtemps se soutenir à une certaine hauteur. Otez ces intentions pures, ces idées, ces actions morales, ces sentiments auxquels Buckle ne veut accorder aucune influence sur la civilisation, c'en serait fait du progrès social, qui se retournerait pour ainsi dire contre lui-même, pour aboutir à une inévitable décadence dont toutes les découvertes de la physique et de la chimie ne pourraient sauver l'humanité.
Nous n'avons garde assurément de blâmer les efforts qui partout ont lieu en ce moment, pour étendre l'instruction à tous; nous n'avons nulle envie de nous faire les apôtres des avantages et des bienfaits de l'ignorance. Que chacun sache lire et écrire, que chacun même ait des ouvertures sur toutes choses, cela sans doute est excellent; mais à la condition cependant que chacun reçoive en même temps une éducation morale qui l'empêche d'abuser de tous instruments, non moins puissants pour le. mal que pour le bien.
Séparée du sentiment moral, l'instruction couit le risque d'accroître dans le grand nombre les moyens de mal faire et de se mettre au service des
passions les plus mauvaises : voilà un point sur lequel il importe que les hommes politiques, que les propagateurs de l'instruction popalaire ne se fassent aucune illusion, malgré le paradoxe si hardiment et si habilement soutenu par Fauteur de l'histoire de la Civilisation en Angleterre.