I.iv. 2, V
(2) Dam no sa quid non imminuit diesî Ætas parentum, pejor axis, tulit Nos nequiores.
Lib. III, od. 6.
Ovide n'est pas de l’avis d’Horace ; il aime mieux le temps présent : Prises juvent alios ; ego me nunc denique natum gratulor.
Artis amat., lib. III.
sement de la foi ancienne était la mesure de la corruption croissante de l’humanité, le signe certain d’une'décadence morale, sans remède et sans espoir. Sans cesse ils nous vantent la beauté des anciens jours. De là la vivacité de leurs plaintes, plaintes sincères au fond, malgré toutes les déclamations et les exagérations qui d’ordinaire les accompagnent.
Non moins vifs, mais peut-être moins sincères, sont les partis politiques. Si vous écoutez les esprits chagrins, mécontents de tous les régimes, la corruption est toujours à son comble ; tout est fange, tout est orgie pendant le temps qu’ils ne sont pas les maîtres. Qu’ils le deviennent à leur tour; tout aussitôt d’autres détracteurs lanceront les mêmes anathèmes contre la société qui les supporte à sa tête, au lieu de les y placer eux-mêmes. Combien ne faut-il pas -rabattre de toutes ces déclamations, inspirées par l’esprit de parti plutôt que par l’amour de la morale et de la vertu! Il ne faut croire ni les uns ni les autres, il faut laisser de côté les satires et les pamphlets, si l’on veut juger avec équité le temps où l’on vit.
Cet esprit de dénigrement du temps présent est un vieux travers que déjà signalait Sénèque : « Tu te trompes, écrit-il à Lucilius, si tu t’imagines que le luxe et la mollesse, que le relâchement moral et toutes ces autres choses que chacun reproche au temps où il vit, sont particulières à notre
siècle (1). Voltaire aussi a noté ce penchant naturel à se plaindre du temps présent. « Je sais, dit-il, qu’il est doux de se plaindre, que de tout temps on a vanté le passé pour injurier le présent, que chaque homme a imaginé un âge d’or d’innocence, de bonne santé, de repos et de plaisirs qui ne subsistent plus (2). » Faisons aussi la part de l’envie qui épargne les morts et qui s’attache aux vivants (3).
En regard de ces pessimistes par humeur noire, par esprit de parti politique ou religieux, il y a des optimistes, non moins exagérés, des complaisants, des panégyristes, qui trouvent que tout est bien dans le temps présent; il y a des rêveurs, des réformateurs de la société, des philosophes, qui regardent le mal comme le triste lot du passé, et qui veulent nous faire croire à son extinction plus ou moins
(l) Erras, mi Lucili, si existimas nostri sæculi esse vitium luxuriam et negligentiam boni moris, et alia quæ objecit suis quisque temporibus. Hominum sunt ista non temporum; nulla retas vacavit a culpa. Epist. 97. La vivacité même des critiques contre les mœurs et les vices du temps peut témoigner d’un progrès delà conscience morale qui condamne plus sévèrement ce qu’elle ne condamnait que faiblement autrefois. Ce que dit ailleurs Sénèque d’un individu s’applique aussi & une époque tout entière : Et hoc ipsum argumentum est in melius translati animi quod vitia sua quæ adhuc ignorabat videt. Ep. 6.
(•2) Commentaire sur Pascal. Dans l’Essai sur les mœurs il cite un auteur du 14 m * siècle qui, « selon l’usage des auteurs peu judicieux, se plaint que la frugale simplicité a fait place nu luxe. « Chap. lxxxi.
(3) Pascitur in vivis livor, post fata quieseit. Ovide.
prochaine dans l’avenir, en vertu d’une organisation meilleure de la société et de la perfectibilité indéfinie du genre humain.
Ces dissentiments si profonds sur ce que vaut une époque comparée à d’auires ont trop souvent pour effet de fausser les jugements des historiens et des publicistes, d’envenimer les querelles politiques et religieuses , d’exercer une influence fâcheuse sur la paix et l’harmonie de la société. Cherchons donc à montrer les choses sous leur véritable jour, et à faire la part de la vérité et de l'erreur, au milieu de toutes ces exagérations, en sens contraire, sur la perversité ou la moralité des diverses générations humaines qui se succèdent dans le monde.
Pour savoir où est le progrès, et où il ne peut pas être, il faut avant tout distinguer ce qui est immuable d’avec ce qui est changeant et perfectible dans notre nature. Ce qui ne change pas en nous, ce qui. n’est susceptible d’aucun accroissement par voie d’accumulation, d’aucune transmission par héritage, ne peut entrer évidemment pour rien dans les progrès de l’humanité.
Telles sont, par exemple, les facultés de notre esprit avec leurs lois et leurs procédés, telles sont les inclinations fondamentales de notre cœur avec les passions qui en dérivent ou, pour abréger, telle est la nature humaine elle-même en tout ce qu’elle a d’essentiel. Dans ces traits intérieurs de l’homme il
n’y a pas moins de stabilité que dans ses traits extérieurs et dans sa conformation organique elle-même. A travers la variété des effets et la complication des combinaisons qui en résultent, et malgré tous les changements qui sont l’œuvre de la volonté et de la civilisation , on ne peut méconnaître cette permanence et cette identité. Quels que soient les développements de l’intelligence et de la science, quelles que soient lesdifférences des individus, suivant les temps et les lieux, depuis un sauvage jusqu’à Descartes, toutes s’expliquent par le degré du développement ou de l’évolution, par la complication croissante des combinaisons des mêmes éléments primitifs, par le perfectionnement des procédés et des méthodes, sans nulle intervention de quelque faculté nouvelle. Chaque homme, comme dit Montaigne, porte en lui la forme entière de la condition humaine (1). Voilà pourquoi il y a une science de la nature humaine, voilà pourquoi l’homme décrit par Socrate et Platon est le même que l’homme de Descartes, de Leibniz ou de Kant. Si haut que vous remontiez dans le passé de l’humanité, vous reconnaissez un de vos semblables dans le premier être humain que l'histoire met en scène, qu’elle fait parler et agir, en dépit de toutes les dissemblances de
(J) « On attftche aussi bien toute la philosophie morale à une vie populaire et privée qu’à une vie de plus riche étoffe. Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition, » Essais, liv, 3, chap. n.
DK LA CONSCIENCE
ce lointain ancêtre avec un Français du xix e siècle. S’il en était autrement où serait pour nous l’intérêt des histoires et des littératures anciennes ? Racine se serait-il donc trompé en disant : « J'ai reconnu avec plaisir par 1’effet qu’a produit sur notre théâtre tout ce que j’ai imité d’Homère ou d’Euripide que le bon sens et la raison étaient les mêmes dans tous les siècles (1). » Imaginez un seul changement dans les puissances et les lois de l’âme humaine, l’unité du genre humain serait plus radicalement détruite que par une métamorphose des traits et des organes extérieurs.
Comme dans la nature les forces et les agents demeurent les mêmes, quelle que soit la variété toujours croissante des effets et des produits qu’en tirent la science, l’industrie et la culture, de même les forces primordiales de l’humanité sont immuables, quelque diverses que soient leurs manifestations, suivant les lieux et les temps, et quelques changements que la civilisation introduise dans les mœurs et dans les idées.
D’ailleurs la notion même du progrès n’enfermet-elle pas nécessairement l'idée de quelque chose qui ne change pas, qui persiste à travers tous les changements, toutes les évolutions qui le modifient, de quelque chose qui est, pour ainsi dire, le sujet
(1) Préface d'Iphigénie. La Bruyère a dit de môme : « La raison est de tous les climats et l’on pense juste partout où il y a des hommes. » (Chapitre des jugements.)
même du progrès, et qui seul en l'ait le lien et lacontinuité ? Otez ce sujet qui demeure le même, ce bien qui réunit toutes ces modifications successives, vous n’avez plus une évolution, une véritable progression, mais seulement une succession fortuite de phénomènes sans continuité, saus rapport les uns avec les autres. On peut donc dire du progrès ce que saint Thomas, d’après Aristote, a dit du mouvement : omnis motus fundatur in immobili.
Si le progrès suppose quelque chose qui ne change pas, il n’a lieu qu’au sein de ce qui est susceptible de changement. C’est seulement dans ce que notre nature a de variable que nous trouverons le domaine et la matière du progrès en général et du progrès moral en particulier. Parmi ces choses sujettes à variation et à changement, il y a encore, au point de vue du progrès, une distinction importante à faire. En effet il en est qui ne sont susceptibles de perfectionnement qu’au sein même de l’individu, qui commencent et qui périssent avec lui, tandis que d’autres peuvent s’étendre, par voie de transmission, d’un individu à un autre individu, d’un individu à l’espèce tout entière, et se perfectionner de génération en génération.
Buffon a parfaitement distingué ces deux sortes de perfectionnements, les uns renfermés dans les limites de l’individu lui-même, les autres franchissant ces limites et s’étendant à l’espèce tout entière, par héritage et par accumulation • « Il faut distin-
guer, dit-il, deux genres de perfection, l’un stérile, et qui se borne à l’éducation de l’individu, et l’autre fécond qui s’étend sur toute l’espèce, et qui s’étend autant qu’on le cultive par les institutions de la société. Aucun des animaux n’est susceptible de cette perfection d’espèce ; ils ne sont aujourd’hui que ce qu'ils ont été, qu’ils seront toujours, et jamais rien de plus, parce que leur éducation étant purement individuelle, ils ne peuvent transmettre à leurs petits que ce qu’ils ont eux-mêmes reçu de leur père et mère, au lieu que l'homme reçoit l’éducation de tous les siècles, recueille toutes les institutions des autres hommes et peut, par un sage emploi du temps, profiter de tous les instants de la durée de son espèce pour les perfectionner tous les jours de plus en plus (1) ».
Or parmi ces éléments, qui ne sont susceptibles dans l’homme que d'une perfection purement individuelle, se placent au premier rang la pureté des intentions, la bonne volonté, sans laquelle nul n’est vertueux, et tout ce que nous appellerons devoirs de vertu, pour emprunter la langue de Kant. A ces devoirs de vertu, qui ne sont féconds que pour l’individu, Kant oppose les devoirs de droit qui consistent dans la conformité des actions avec l’ordre extérieur, ou avec la légalité, bien différente de la vertu, quoiqu’elle puisse en avoir toutes les
(1) Discours sur la nature des animaux.
apparences. Il est possible que la pratique des devoirs de droit aille en se perfectionnant dans l’espèce, qu’elle s’étende, comme dit Buffon, par les institutions de la société, mais il n’en est pas de même des devoirs de la vertu.
De l’aveu de tous les moralistes, au moins de ceux qui ont admis une loi morale naturelle, de l’aveu de tous les théologiens, la vertu n’est-elle pas en effet tout entière dans la pureté, dans la droiture de l’intention, et ne se mesure-t-elle pas sur le degré d’énergie de la bonne volonté, choses qui échappent à toute législation, à toute prise ou contrainte du dehors (1) ? Agir avec une intention pure, c’est agir uniquement en vue du bien, ou de ce qu’on se persuade sincèrement être le bien, à la condition que, si nous nous trompons, il n’ait pas dépendu de nous de nous éclairer davantage et que nous soyons, comme disent les théologiens, dans un cas d’ignorance invincible. Malgré l’abus qu’en ont fait les casuistes, avec leur méthode de direction de l’intention, si impitoyablement raillée par Pascal, le principe lui-même n’en demeure pas moins d’une inébranlable vérité. Il va sans dire que ce n’est pas une intention détournée à plaisir de son véritable but, une intention factice et fausse, mais l’intention réelle et vraie, dans laquelle nous faisons consister le mérite
(1) Omne honestum voluntarium est, dit Sénèque, lettre 56, à Lucilius.
ou le démérite de l’agent. Faire le bien tel qu’on le conçoit, et dans la mesure où il est possible d’y concourir, voilà ce qui est demandé, sans rien plus, à chacun. C’est toujours à cette intention qu’il faut en revenir quand on veut juger, non de la quantité de bien ou de mal qui a pu résulter au dehors de telle ou telle action, mais de la valeur morale, du mérite ou du démérite de l’agent. Quelle serait donc cette justice qui condamnerait celui qui ne fait pas le bien qu’il ignore invinciblement, ou qui fait le mal, mais sans le savoir et avec la persuasion de faire le bien (1)? Ces paroles de l’Évangile : Votre foi vous a sauvés ; ou bien encore ces autres paroles non moins consolantes : Bienheureux ceux qui sont nets de cœur, car ils verront Dieu, peuvent s’appliquer non-seulement à celui qui a cru en Jésus- Christ, mais à quiconque en ce monde a agi avec une bonne intention, dans la sincérité de son cœur, alors même qu’il se serait trompé, alors même qu’il aurait fait le mal au lieu de faire le bien.
(1) Il n’est pas aisé en toutes circonstances, même h des esprits éclairés, de reconnaître où est le devoir. Ainsi Joseph de Maistre a pu dire avec vérité : « Le difficile n’est pas de faire son devoir par les temps d'épreuves civiles, mais de le connaître. »