CHAPITRE PREMIER
Après avoir vu en quoi consiste l’art du rentoileur, ainsi qu’apprécié les bons et les mauvais résultats des différentes préparations, nous allons maintenant nous occuper du peintre-restaurateur ; dire quels sont ses travaux, déterminer quelles doivent être ses connaissances.
Nous expliquerons toutes les difficultés de cet art, et nous appuierons sur les qualités qui distinguent dans cette carrière l’artiste restaurateur, de celui qui en prend indûment le titre. Le public sera ainsi suffisamment averti, et comprendra le danger auquel il s’expose quand il livré des chefs-d’œuvre à des hommes imprudents ou ignorants.
C’est dans ce but que nous indiquerons sans réserve tous les procédés que nos études nous ont mis à même d’apprécier en les expérimentant.
Le talent de la restauration est certainement le plus
ingrat de tous. Celui qui le possède a à vaincre, pour le produire, mille difficultés, puisqu’il ne peut même se faire un titre des travaux qu’il a exécutés. S’il agissait ainsi il déprécierait les œuvres qui lui ont été confiées : la discrétion lui est imposée ; c’est une de ses principales qualités.
Aussi, bien longtemps, est-il tenu en charte privée par les amateurs ou marchands qui les premiers ont éprouvé son talent. Un artiste en ce genre est d’autant plus rare, qu’un homme de quelque valeur hésite longtemps avant d’accepter une position qui n’offre que peu de renommée et un médiocre profit. Et cependant, toute modeste qu’elle est, elle ne peut souvent échapper aux attaques de quelques publicistes dévoués à de petites ambitions, qui, craignant l’influence clairvoyante d’un homme utile et consciencieux, cherchent à l’amoindrir en niant son savoir.
Sans doute, dans cette classe d’artistes plus que dans toute autre (par les raisons que nous en donnons), il se rencontre des hommes qui^ ont plus d’outrecuidance que de talent.
Mais en est-il autrement dans toutes les carrières libres?
Tous ceux qui se disent peintres sont-ils des Yernet? Parmi ceux qui se décorent de ce titre honorable, quelques-uns ont justement assez de talent pour exécuter ces tableaux-pendules que l’on peut admirer sur les boulevards et dans les passages.
Un grand nombre, hélas! sont loin d’avoir l’habileté de main, le métier qu’exigent de semblables ouvrages.
Pourquoi donc exiger que tous ceux qui exercent notre profession soient gens de mérite ?
Nous avons déjà dit, dans une brochure sur l’Organisation des musées, que la restauration n’avait pas un secret qui ne fût connu de tous. Nous dirons même
que cet ouvrage pourrait servir de guide aux amateurs qui voudraient tenter quelques essais de restauration.
Mais nous ajouterons que ces essais, infructueux pour le plus grand nombre, ne donneraient de résultat immédiat à aucun d’eux.
La restauration est un métier que l’on ne peut deviner. Il exige un long travail, un long exercice. Des artistes habiles ont fait des essais sans résultat satisfaisant. C’est un genre de talent qui réclame, comme toute espèce de travaux artistiques, une organisation particulière.
Pour réussir dans cette partie de l’art, il faut une entente parfaite de la couleur et de l'harmonie. Il faut renoncer à toute individualité, s’oublier complètement pour se rendre l’esclave du maître que l’on doit retoucher, et s’identifier avec lui. Il faut que le peintre restaurateur, quand il aura acquis la partie mécanique de l’art, s’applique à fia connaissance des différents procédés qui distinguent les diverses écoles, ainsi que ceux qui sont propres à chaque maître en particulier ; afin que ses retouches se marient avec celles des oeuvres en réparation. Car sans ces connaissances artistiques et scientifiques un restaurateur ne pourra jamais arriver à un résultat tout à fait satisfaisant (1).
Cependant nous engageons fortement les amateurs à se livrer à la connaissance de cet art qui leur deviendra d’une grande utilité, lorsque, familiarisés avec ses principes généraux et ses procédés, ils pourront apprécier la bonne ou la mauvaise restauration.
(1) Voici une des dispositions du programme du concours que Lebrun a fait exécuter au Louvre en l’an xv.
« Après que les artistes auront été admis au concours, on les conduira dans les dépôts, afin de s’assurer de la connaissance qu’ils ont des différents maîtres, et ils seront obligés de répondre à toutes les questions qui leur seront^faites par le jury. »
En effet, il faut souvent un œil bien exercé pour ne pas se tromper sur le véritable état d’un vieux tableau. De plus, ce travail leur fournira l’occasion d’étendre leurs connaissances, en examinant la variété des procédés employés par les célébrités : en étudiant leur théorie, ils perfectionneront leur jugement.
Le restaurateur habile trouverait en ces amateurs studieux un appui, et nous ne serions plus témoins de la légèreté avec laquelle la plupart d’entre eux acceptent les artistes qu’ils emploient, et auxquels ils confient des chefs-d’œuvre souvent même sur la simple recommandation du premier brocanteur venu.
De là toutes ces récriminations qui ne sauraient atteindre ceux qui, parmi nous, ont du talent; puisque les fautes commises sont le résultat de la légèreté dans le choix des restaurateurs, et souvent encore d’une économie bien mal entendue.
La restauration d’un tableau, quand elle est bien exécutée, ajoute au charme de la peinture, tandis que dans le cas contraire, sous la main d’un restaurateur maladroit, le tableau s’allourdit et perd son aspect séduisant.
Que messieurs les amateurs se donnent donc la peine de chercher eux-mêmes leurs restaurateurs ; qu’ils les mettent à l’épreuve; quand ils auront rencontré un homme d’un talent consciencieux, qu’ils se l’attachent par de bons procédés, et bientôt, nous en sommes assuré, ils aimeront et l’artiste et ses ouvrages.
Nous savons bien que nous aurons toujours contre nous les maladresses qui se commettent dans les musées ; mais qui ne sait que ces sortes de travaux sont, en grande partie et malgré les concours, accordés à la faveur.
Tout le monde sait aussi que tous ou presque tous
les emplois de ces administrations sont occupés par
des hommes complètement étrangers à la conservation des peintures qui leur sont confiées. Si parfois, au milieu de ces employés ou membres de commission, il se trouve une ou deux capacités, leur principale occupation est d’opposer une barrière infranchissable aux hommes de talent dont l’arrivée apporterait quelque lumière dans le royaume des aveugles.
Le restaurateur le plus habile est celui qui ramène l’harmonie d’un tableau avec le moins de travail possible, ou, pour mieux dire, qui rétablit une peinture dans son état primitif sans repeindre.
L’exécution de son travail doit se renfermer là où la maladie existe. S’il procède par l’emploi des touches peintes (1) adroitement posées, il n’est plus un restaurateur, mais un peintre plus ou moins adroit dans telle ou telle branche de la restauration.
Les amateurs ont à choisir parmi les artistes ceux qui conviennent le mieux à chaque spécialité de travail.
Il existe des aptitudes de diverses catégories.
4° Les restaurateurs proprement dits, c’est-à-dire qui rappellent un tableau par un travail patient et réservé.
2° Ceux que les Italiens appellent les restaurateurs de quadri di fabbrica.
3° Enfin ceux que nous appelons les rebouiseurs, c’est-à-dire des restaurateurs qui, sans presque aucun principe d’art, raccordent tant bien que mal les tableaux que le petit commerce leur confie.
Ces trois spécialités sont des talents divers que l’a-
(1) On entend par touches peintes celles que l’on couche dans le sens des chairs ou des plis, des étoffes, en les harmonisant avec l’original, et en anticipant sur les parties conservées du maître.
mateur ou le marchand utilise avec fruit, lorsqu’il a assez de discernement pour ne demander à chacun d’eux que des travaux qui conviennent à son genre de talent.
L’art de la restauration se divise en deux espèces de travaux distincts qui sont : les nettoyages et la peinture de restauration.
Le nettoyage en est la partie la plus importante, car de son résultat dépend la conservation ou la dégradation du tableau en œuvre Seul, il peut l’altérer. Un tableau peut être mal restauré sans aucun préjudice, puisqu’un coton imbibé d'essence peut en faire justice ; tandis qu’un mauvais nettoyage peut faire perdre toute la valeur d’une peinture. C’est donc cette partie de la restauration qui réclame le plus de connaissances scientifiques.
Nous avions ici esquissé les qualités dont doit être doué l’artiste qui s’y livre. Mais nous, restaurateur, notre autorité ne pourrait-elle pas élever quelques doutes? Nous l’avons compris ; aussi, avons-nous fait les plus grandes recherches pour en trouver une. Elles sont restées sans résultat, car personne n’a écrit sur cet art.
Nous reprenions notre travail quand la pensée nous vint que Lebrun avait dû s’en occuper, lui l’homme spécial ! lui, qui dans une suite de petits écrits a si bien tracé les besoins et l’ordre à suivre dans un musée ! lui, dont les œuvres resteront comme modèles ; que la mauvaise foi cherche à amoindrir tout en s’emparant des idées qu’il a léguées à ses successeurs !
En effet dans l’une de ces petites brochures nous trouvons ces lignes (1 ) :
(1) Quelques idées sur les dispositions, l’arrangement du Muséum national; par le citoyen J. -B. -P. Lebrun, peintre
((L’opération du nettoyage est celle qui détruit le plus de tableaux : elle est sans contredit la plus dangereuse en ce qu’elle est indifféremment pratiquée par tout le monde. Les uns se croient assez éclairés pour la tenter et sacrifient des chefs-d’œuvre à leur présomptueuse ignorance. D’autres se vantent de posséder des secrets, et leurs essais offrent les mêmes résultats. Je me souviens d’avoir lu dans un journal de Paris, qu’un nommé Joulain, marchand d’estampes, annonçait l’usage du savon noir comme le meilleur de tous les procédés; tandis qu’il n’existe pas de moyen plus infaillible pour perdre les tableaux.
» Disons donc qu’il n’y a pas de secrets particuliers pour nettoyer un tableau que les moyens connus, tels que l’eau-forte, l’eau seconde, l’eau bouillante, le savon noir, l’esprit-de-vin, la térébenthine, l’alcali, le vernis, la soude; la brosse rude, le grattoir, la filasse, le coton, les doigts, l’éponge, sont les instruments dont le nettoyeur est obligé de se servir plus ou moins, soit pour le nettoyage même, soit pour enlever les repeints. Quels doivent être les dons et qualités de l’artiste qui nettoie un tableau?
1° Une connaissance parfaite de ce qu’il va toucher. Les tableaux italiens sont couverts d’une huile endurcie qu’ils ont appliquée sur leurs toiles au lieu de vernis. Les tableaux flamands, hollandais et allemands sont recouverts de vernis, lequel a jauni plus ou moins. D’autres le sont de vernis gras. Enfin le Français couvre d’abord son tableau de blanc d’œuf qui, en se durcissant, ronge les couleurs, lorsqu’on n’a pas eu la précaution de l’ôter à temps et qu’il reste sous le vernis.
» 2° La connaissance de quelle espèce de crasse ou
marchand de tableaux, adjoint à la commission des arts. L’an in.
de fumée s’est étendue sur le tableau ; si c’est la vapeur de l’encens, la fumée des flambeaux, ou celle d’une cheminée. Il doit prendre garde si ce n’est pas le mastic employé dans les vernis qui a trop jauni, ou si le tableau a été dans un endroit humide qui en a fait chancir les huiles ou le vernis.
» 3° La connaissance très-importante, si difficile, delà manière dont chaque maître a peint, afin de partir de cette notion pour user des procédés les moins dangereux et se mettre en garde contre la surprise des ingrédients qu’il emploie. Car il est possible que tel moyen dont on se sert pour nettoyer un chef-d’œuvre en détruise un autre. Il est un autre genre d’instruction encore plus essentiel et qui, je puis le dire, est la base fondamentale de cet art, c’est de savoir, pour un restaurateur lorsqu’il enlève des repeints ne pas les confondre avec le vrai du maître, ou, pour donner un éclat passager, enlever les accords et les glacis, et faire venir une draperie bleue, lorsqu’il doit rester une draperie d’un ton verdâtre. Il faut donc que le restaurateur ait prouvé du talent et de la capacité dans ce genre; il faut encore que sa main soit légère, j’oserai dire presque autant que celle d’un oculiste en traitant le plus délicat de nos organes. J’ajouterai que le restaurateur le plus renommé peut devenir le plus dangereux, si sa vue vient à baisser et qu’il prenne la peinture vraie du maître pour des repeints, et que dans tous les cas ses travaux doivent être surveillés par des connaisseurs éclairés. »
Ainsi il est donc bien avéré qu’un restaurateur doit être choisi parmi ceux chez lesquels l’intelligence des maîtres est le plus développée ; que sans cette intelligence, les tableaux, malgré les soins les plus précieux, se trouveraient exposés à des erreurs irréparables.