‹ De la conservation et de la restauration des tableauxChapitre 21 sur 60 · NÉ A MORT EN · texte numérisé non relu

NÉ A MORT EN

La forêt de Fontainebleau, si riche en sites admirables, est, comme on sait, le rendez-vous d’un grand nombre de jeunes artistes qui s’y rendent, la gaieté au cœur, la tête remplie d’un avenir qui à vingt ans leur promet honneur et gloire. Ils viennent demander à cette grande nature, l’inspiration et les études des chefs-d’œuvre qui doivent, selon leurs espérances, les conduire à leurs premiers succès.

Au commencement du siècle dernier il en était de même dans ces beaux lieux ; seulement nos pères prétendent que les artistes y étaient moins nombreux et plus studieux. Disent-ils vrai? nous ne savons : quoi qu’il en soit, chaque année les beaux jours ramenaient alors comme aujourd’hui les touristes sous les beaux arbres centenaires de la forêt.

Vers 17215 ils y rencontrèrent un petit pâtre à la mine

chétive, à la physionomie mélancolique qui, timidement s’approchait d’eux pour suivre des heures entières attentivement leurs travaux. Ils le souffraient, car ce pauvre berger se prêtait avec bonheur à placer selon leurs instructions ses moutons dans les endroits où ils ajoutaient au pittoresque du lieu.

Aucun de ces peintres ne découvrit cependant, qu’un artiste se trouvait caché sous les haillons du berger qui prenait tant d’intérêt à leurs travaux.

Cet artiste, ce berger, était Lantara ! Le pauvre Lantara qui vit peindre dans la forêt et qui devint peintre à son tour.

Quelque furtives que fussent les leçons qu’il sut prendre, elles n’en formèrent pas moins son jugement artistique. Car à peine le soleil dorait-il l’horizon, que le pauvre enfant, assuré de n’être point interrompu dans son travail, allait reproduire le site dont il avait la veille suivi l’étude... Mais c’est lorsque l’approche de l’hiver rappelait l’artiste en son atelier, que Lantara, maître absolu du terrain, travaillait sans relâche, et qu’il s’abandonnait tout entier à sa vocation d’artiste, sans qu’aucune émulation soutînt ses efforts, sans qu’aucune pensée ambitieuse vînt agiter son esprit.

Enfin une circonstance assez singulière révéla au monde artistique ce talent ignoré de tous, même de celui qui le possédait. Par une belle journée de juillet, absorbé par son travail, Lantara avait oublié chiens et moutons. S’apercevant enfin que les animaux confiés à sa garde s’étaient beaucoup écartés des limites de leur pacage, il laisse papiers et crayons, et court en toute hâte rassembler son troupeau. Sur ces entrefaites, un jeune artiste attiré par la beauté du lieu vient s’asseoir précisément à la place que Lantara venait de quitter.

Trouvant là des études, il les admire, et s’adressant

au berger dont la présence d’un étranger fit hâter le retour. «Bis-moi, mon ami, où est le peintre qui dessine ici ? Je ne sais pas, monsieur, seulement il m’a recommandé de veiller sur ses dessins. Cependant le jeune homme considérait attentivement les études qui se trouvaient dans le portefeuille : il y rencontrait des beautés d’un style nouveau qui provoquaient son admiration, et laissait à chaque instant échapper des exclamations de satisfaction. » « Quoi, monsieur, reprit le pâtre tout ébahi, vous trouvez ces dessins véritablement beaux?... Vous croyez qu’ils sont l’œuvre d’un maître ?... Je pense, moi, que vous vous trompez, car ces dessins ont été faits par un de mes camarades, un berger comme moi. Tu veux plaisanter, l’ami, répondit l’artiste; dans tous les cas, je gagerais que ton camarade a plus d’esprit que toi. Vous croyez ? répartit Lantara avec timidité. Eh bien ! si je vous disais que c’est moi... Toi ! oh! c’est trop fort... Parbleu, continua-t-il, il faut que tu prouves ce que tu viens d’avancer ; allons, mets-toi là et travaillons. »

Le pauvre berger tout intimidé se met à l’œuvre ; néanmoins, l’amour de l’art lui rend bientôt toute son assurance, et à peine avait-il fini d’indiquer son étude que le jeune homme qui suivait son travail avec intérêt, se découvrant avec respect, lui dit : « Seigneur pâtre, je vous reconnais pour mon maître, je vous demande pardon, donnez moi votre main, venez à Paris, je mets à votre disposition tout ce que je possède; en un mot, c’est l’amitié d’un frère que je vous olfre. » Lantara (Simon Mathurin) était né de parens trèspauvres qui habitaient les environs de Fontainebleau au commencement du siècle dernier. On ne connaît pas au juste la date de sa naissance. Son éducation avait été celle du plus pauvre villageois. Enfant des champs, il vivait heureux dans sa belle forêt, entouré

de ses moutons et de ses chiens, fidèles compagnons de son enfance ; il ne pouvait se séparer de tout ce qu’il avait aimé, et y renoncer en un jour. Mais vaincu par les sollicitations affectueuses de son nouvel ami, il céda enfin et quitta en pleurant, la ferme qui l’avait vu heureux si longtemps.

A son arrivée à Paris, son ami le présente à Joseph Yernet dont il était l’élève. Ce grand peintre le reçut avec bonté, lui donnamille encouragements : il fit plus ; afin de produire plus vite un talent qu’il estimait, il peignit dans plusieurs des tableaux de Lantara de spirituelles et charmantes figures.

Tout semblait donc sourire au pauvre berger : en effet, il jouit d’un vrai bonheur d’artiste tant qu’il eut près de lui son ami de la forêt ; mais cette douce existence fut bientôt interrompue. Le jeune homme fut rappelé dans sa famille et Lantara resta seul au milieu d’un monde dont il ignorait jusqu’aux moindres usages.

Cependant, grâce à son talent vraiment remarquable, la réputation de notre artiste avait grandi rapidement ; aussi montrait-on un grand empressement pour se procurer ses ouvrages. Mais la simplicité de son caractère et son extrême timidité le mirent à la merci de misérables qui, non contents de lui extorquer ses tableaux à vil prix, le dénigrèrent afin d’éloigner de lui les hommes généreux qui auraient pu s’intéresser à son sort.

Dès ce moment la vie de Lantara ne fut plus que misère. Sans doute, ses manies, ses caprices et surtout ses distractions qui rappellent celles du bon Lafontaine, vinrent plus d'une fois servir les intentions malignes de ses détracteurs. Il n’était pas rare de le rencontrera peine vêtu ; d’autres fois ses habits étaient mis à l’envers. Soir et matin, on pouvait le voir sur le Pont-

Neuf accoudé sur le parapet, contemplant dans une sorte d’extase le lever ou le coucher du soleil.

Ce fut là que se forma sa liaison avec Nivard (1 ) qui, découragé, réduit même au désespoir par le peu de succès de ses œuvres dont il tirait avec peine un écu, allait se précipiter dans la Seine ! Les cris de Lantara le retinrent sur le bord de l’abîme, car il le reconnut. Lantara le consola de son mieux ; l’engagea à lui montrer le lendemain quelques-uns de ses essais , lui affirmant qu’un bon conseil souvent portait d’heureux fruits.

Nivard fut ponctuel au rendez-vous. Lantara occupait alors une petite chambre rue du Chantre. Grand, aussi, fut son embarras.... placer dans un jour convenable le tableau de Nivard n’était pas chose facile; car le peu de meubles qu’il possédait étaient encombrés de cages d’oiseaux qu’il affectionnait avec exagération, et tous ses chevalets étaient chargés d’innombrables études. Il y parvint cependant, et à l’aide de la pointe d’une épingle, il indiqua à Nivard toutes les fautes linéaires qu’il avait commises, et lui expliqua les règles qui devaient l’en garantir à l’avenir. Puis, dans un langage simple et facile à saisir, il l’initia aux lois de l’harmonie et lui fit comprendre enfin les magiques

(1) Nivard, né à Nancy, d’abord ouvrier peintre en bâtiments, travailla avec des décorateurs, et devint très-habile en ce genre. Doyen le distingua parmi ceux qu’il employait, pour l’exécution des décorations du sacre de Louis XIV. Il lui donna quelques encouragements. C’est alors que Nivard se livra entièrement à la peinture de paysage qui ne put pourvoir à son existence que lorsqu’il eut reçu les leçons de Lantara. Il fut agréé à l’académie sur son premier tableau à l’huile. On connaît de lui une vue de Mellot, campagne de la famille de Montesquieu. Il eut aussi du gouvernement la commande d’exécuter les différentes vues de Lyon.

effets de la perspective aérienne. 11 fit si bien que Nivard disait à tous qu’il lui avait dessillé les yeux et que de ce jour datait le talent auquel il dut sa réputation.

Lantara était innocent dans ses mœurs, ses goûts étaient peu variés et avaient la simplicité de l’enfance. Malgré tous ses travers, il était doué d’un certain esprit naturel. Il raisonnait parfaitement son art qui l’absorbait tout entier, mais pour le juger, il ne fallait point l’en sortir. Ou parlait beaucoup de Lantara. On faisait sur lui mille historiettes vraies ou fausses, peu importe ; elles étaient amusantes, on n’en demandait pas davantage. Aussi tout le monde voulait-il voir le héros de toutes ces aventures singulières : mais la difficulté était de pouvoir le joindre , car il fuyait le monde; sa porte n’était ouverte qu’aux marchands et à un très-petit nombre d’amis.

Cette disposition de l’esprit public à son égard donna lieu à une anecdote que nous allons raconter, car elle achèvera de peindre tout entier notre artiste.

Au nombre de ses amis, il comptait un grand Seigneur, mais un grand Seigneur qui avait employé toute une diplomatie pour parvenir à pénétrer dans l’intimité de Lantara. Un jour que dans son salon se trouvait une nombreuse réunion dans laquelle les artistes comptaient en assez grand nombre, la conversation tomba sur notre paysagiste. Ce Seigneur prit sa défense, et promit à la compagnie de le lui présenter à quelques jours de là, à sa maison de campagne, située à peu de distance de Paris.

Lantara eut bien de la peine à céder aux sollicitations du grand Seigneur, mais enfin, comme il l’aimait, il prit l’engagement qu’on exigeait de lui, se promettant bien en lui-même, pour cette fois, de se conduire en homme du monde.

De son côté le châtelain donna les ordres les plus sévères pour que l’on traitât comme lui-même un homme qui se présenterait au nombre des invités, quoiqü4assez pauvrement vêtu, et qui portait le nom de Lantara. Les convives arrivèrent de bonne heure, car leur curiosité était en jeu. Une partie de chasse fut organisée et toute la compagnie s’éloigna joyeusement.

A peu près à la même heure, venant de Paris s’acheminait à travers champs dans la direction du château, un petit homme en habit noir, souliers fins, perruque frisée dans le dernier genre, s’arrêtant çà et là pour admirer le panorama qui l’environnait. Mais tandis qu’il était absorbé dans sa contemplation, un orage se formait sur sa tête et bientôt de larges gouttes de pluie le rappelèrent à la réalité. Il voulut alors courir à toutes jambes, mais il était trop tard, il était trempé jusqu’aux os lorsqu’il arriva à la grille du château. Il sonne, — que demandez-vous, monsieur? lui dit le concierge, — mon bon ami, je suis invité à passer la journée avec monsieur le comte, mais n’y aürait-ii pas moyen de me sécher un peu ?

Votre nom? — Je me nomme Lantara. (En effet, ce pauvre Lantara, voulant faire honneur à son ami le grand seigneur, s’était paré dans le dernier goût; comme on le voit, il jouait de malheur !)

— Ah!M. Lantara, répond le concierge, tout en sonnant les autres domestiques, donnez-vous la peine d’entrer.... Comment donc, mais tout ici est à votre service.

Au même instant tout le personnel de la maison accourt chapeau bas, le valet de chambre invite notre peintre à passer au salon.

— Mais, mon ami, reprend Lantara, je vous le ré-

pète, je ne voudrais pas me présenter dans cet équipage.... je voudrais me sécher.

— Mais, monsieur, vous le pouvez en toute assurance ; la société est à la chasse et ne rentrera guère que dans trois heures. — Vous en êtes sûr? — Je puis vous en répondre.

Enfin, Lantara prend possession du salon. Il établit des chaises autour de la cheminée ; dépose sa perruque sur l’une, son habit sur l’autre, et successivement ainsi de toutes les pièces de son vêtement sans exception ; puis content de son séchoir improvisé, le voilà qui va se promenant de fenêtre en fenêtre admirant les beaux effets que produisaient dans le parç lçs rayons lumineux que laissait échapper le ciel ora*geux.

Mais pendant qu’il se livrait à ses admirations artistiques dans un oubli complet et du lieu où il était, et de son étrange costume, le temps avait marché et tout à coup la porte s’ouvre... C’était M- le comte et ses amis qui rentraient ! — Lantara rappelé à la réalité n’a que le temps de se réfugier dans les plis du rideau le plus à sa portée, sans quoi les dames qui étaient accourues avec empressement pour le voir auraient été témoins d’un singulier spectacle.

L’irrégularité des repas de Lantara, les aliments dont ils se composaient, avait ruiné sa constitution déjà chétive; aussi, devenu faible et mélancolique, les petits gâteaux et un peu de café pouvaient seuls stimuler son appétit, et ce fut en quoi consista presque constamment sa nourriture durant les dix dernières années de sa vie; il mourut le 22 décembre 4778 à l’hôpital de la Charité à Paris.

La réputation de Lantara comme peintre est de fraîche date ; longtemps il ne fut considéré que comme dessinateur.

Cependant il nous a laissé une grande quantité de tableaux qui, joints à ses innombrables dessins, démentent la réputation de paresse qu’on lui a faite si légèrement et qui a peu à peu acquis l’autorité, pour ainsi dire, d’une croyance populaire.

Ses meilleurs tableaux sont tous ornés de ligures peintes par les hommes les plus célèbres de son temps. Ce sont : Vernet, Casanova, Taunay, Bénard, Demarne, Bcrré, etc., qui, en soutenant de leur talent la réputation deLantara, prouvent ainsi l’estime dans laquelle ils tenaient cet artiste. C’est là le meilleur éloge que l’on puisse faire de lui.

Les tableaux de Lantara sont remarquables en ce sens que personne, hors le Claude, n’a mieux exprimé les différentes heures du jour. Ses matinées surtout sont d’une grande fraîcheur, sa couleur est vraie quoique d’une localité de tons un peu grise. Ses arbres sont touchés avec légèreté et naïveté.

Copiste fidèle de la nature, il est sans manière. Il est avare d’empâtements, il n’en existe dans ses œuvres que sur les premiers plans, mais peu sentis.

Quand il peint la marine, ses eaux sont très-transparentes, et ont le flou de la peinture flamande.

En un mot, ce peintre possède de grandes qualités. Mais surtout, ce qui fait distinguer ses tableaux, c’est la finesse de tons que l’on y remarque, le vaporeux de leurs fonds, ainsi que leur douce harmonie.

Les dessins de Lantara ont, de tout temps, été fort recherchés. Ceux que l’on rencontre le plus ordinairement sont exécutés avec la mine de plomb sur de petites cartes. Quelques-uns légèrement estompés : on en trouve aussi à la plume. Mais les plus beaux sont faits à l’estompe soutenus par des hachures. Il y introduisit souvent le crayon blanc afin d’y produire un effet plus piquant.

Peu de ses tableaux ont été gravés.. Les graveurs qui ont travaillé d’après ses œuvres sont : Mouchy, Née, Beaugeon, Couché. Nous avons vu aussi une eauforte de Lantara lui-même ; l’amateur qui la possédait m’a assuré en avoir eu d’autres entre les mains.

On peut se faire une juste idée du talent de ce maître en visitant la collection de M. Delessert qui renferme six tableaux de lui. Notre musée ne possède qu’un beau dessin et un tableau assez médiocre, acheté depuis peu, représentant un soleil couchant.

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