CHAPITRE V
Nous ayons dit que les deux plus anciennes écoles aient celles d'Italie et de France ; après elles vien^ snt celles de Belgique , de Hollande , d'Allemagne et iidques maîtres en Espagne , élèyes de Ghirlanijo (<).
.Parmi les productions des temps primiAfs, les ta* leaux des Italiens se distinguent facilement entre tous; é^k ils font pressentir les grandes qualités qui , plus urd, les placèrent si haut dans Topinion du monde arstique. Ces peintures ont dans leur aspect quelque bose de plus monumental et de plus religieux qu'auune autre ; leurs procédés même nous offrent une u'geur que ne purent atteindre les écoles rivales. Depuis Gimabue jusqu'au Pérugin , leurs tableaux ont peints par trois procédés différents ; ils sont exé* utés soit à la détrempe (2), soit au blanc d'œuf , soit rhuile.Ges peintures ont généralement moins souffert [ue celles des écoles plus avancées. Elles le doivent
(1) Sans remonter jusqu'aux temps inconnus, nous pouvon» ssigner ici une date à la naissance des écoles. Le premier nom le quelque valeur en Italie est celui de Lucas Sainl, zx* siècle ; n FVance, un moine, Tutilon, xx* siècle, né à Metz ; en Flan- Ires, Goes Hugues de Bruges, 1370 ; en Allemagne , Schoen de iolmar, 1420. En Espagne, Hancon, 1446. Suisse, 1484. An* ;leterre, 1556.
(2) La peinture à la détrempe jsur toile ou sur boÎ3 s'est perpétuée en Italie, alors qu'en tout autre pays son usage était empiétement abandonné ; mais il est utile de consigner ici que ion emploi ne fut que le résultat d'un caprice d'artiste, mais non comme usage apprécié.
d*abord aux excellentes prëparationsqui les ontreç comme aussi à ce qu^elles ont jusqu^à nos jours excité la convoitise des amateurs , et par suite on* rarement déplacées.
La plupart de ces tableaux se trouvent encore Tautel pour lequel on les destina lors de leur exëCul Un firent préservés ainsi de mille accidents auxq les tableaux de collection sont exposés.
Quand ces sortes de tableaux sont altérés, ces m dies sont de trois sortes : — 4° Celle que nous appe lever, qui, comme nous Tavons déjà dit, est occasioi par la destruction plus ou moins avancée des prëp tiOAs qui n*adhèrent plus à la peinture qui les re< vre et la laissent se détacher.
t» Les sautés qui depuis des siècles couvrent peintures et qui ont pénétré les pAtes.
S** Enfin Vusurs qui est le résultat des lessivages firent subir aux tableaux leurs différents pos
seurs.
La première maladie exige une réparation de i
côrd.
La seconde un nettoyage exécuté par un homme d* grande habileté et capable d'en rétablir Tharmonie un travail ménagé et transparent.
La troisième demande les soins d'un véritable i taurateur artiste et surtout consciencieux ; car ce exige une réparation complète.
Nous venons de dire qu'une grande partie de tableaux étaient peints à la détrempe; il est donc cessaire d'employer pour la réparation de ceux-ci procédé analogue à celui qui servit à leur exécuti Dans ce cas on les réparera au moyen de couleurs ( parées au miel ou à la gomme. On posera le ton h aussi juste que possible, car les peintures à Teau n' point rinconvénient de repousser comme celles p
parées à Thuile (4). Puis on obtiendra le modelé avec le secours des hachures. Dans lès tableaux de cette ca«> tégorie en Italie, les hachures forment seules les ombres et restent souvent distinctes ; mais dans beaucoup aussi elles sont fondues par leur rapprochement au point qu'elles semblent être modelées par des glacis.
Quand tous les mastics seront remis au ton, les petits raccords partiels terminés, on vernira le tableau légèrement, et sur ce vernis, au moyen de glacis faits avec des couleurs à Thuile, on harmonisera en simulant sur toutes les retouches, des crasses à Timitation des parties conservées.
Les gothiques peints à Thuile se reconnaissent par un aspect plus vigoureux, ainsi que par leur pâte qui se trouve agatisée par le temps. Ces peintures sont plus transparentes que celles à la détrempe. Elles sont aussi d'un poli plus vitreux, principalement sur les empâtements où Ton remarquera des craquelures fines et pures dont on étudiera la forme, car elles sont un indice certain qui caractérise la nature des pâtes.
Sur la peinture à Thuile, les craquelures sont le résultat du temps qui semble la vitrifier ; tandis que sur la peinture à Teau, elles ne sont produites que par les mouvements que la température fait éprouver aux toiles ou panneaux qui Tout reçue ; aussi ces craquelures parcourent-elles tout le tableau en suivant les acci-
(i) Seulement il faut sur ces retouches passer un encollage; carie vernis, eu les pénclraut, les ferait immédiatement changer. Ltis réparations au miel ou à la colle ne peuvent olfrir un résultat satisfaisant, posées sur une peinture à l'huila*. Et quand même on obtiendrait ce résultat, Tencollage qui la protégerait ne tarderait pas à faire craqueler toutes les parties du vernis qui la reoouvrirail.
dents des fils ou des nœuds de ces panneaux qui pent dans leurs mouvements leur surface polie.
Les peintures à Thuile des maîtres primitiils ne clament pour leur réparation aucun procédé partie lier; seulemant on aura le plus grand soin d*an les moyens employés pour leur exécution ; ils yari à rinfini.
Les draperies dans ces tableaux sont surtout le r sultat de glacis appliqués sur des dessous prépai^^ pour les recevoir ; les vigueurs de Tombre seides sont repiquées sur eux, soit par teintes plates, soit par des hachures qui en facilitent le modelé.
Dans les chairs ces artistes employaient de même les glacis qu'ils appliquaient sur des dessous préparés, ce qui donnait à leurs peintures cette vigueur, cette transparence de tons qui, quoique fausse, séduit encore aujourd'hui, malgré les énormes changements que ces tableaux ont éprouvés. Gomme ils y introduisirent les hachures pour en rompre la mollesse qui en serait le résultat certain, nous avons pu observer que quelques^ uns d'entre eux blaireautaient ces hachures et donnaient ainsi a leur tableau un fini que Ton pourrait imiter par un pointillé, mais qui demanderait un temps désespérant : tandis que nous avons obtenu un résultat parfait en usant du procédé de la hachure blai' reautée.
Toujours le dessin de ces artistes est arrêté d'une manière précise, et leur tableau est recallé, comme dernière main, par des touches branchement accentuées partout où ce dessin aurait pu perdre de sa vigueur.
Ce que nous venons de dire sur les tableaux des premières écoles d'Italie s'applique, quant aux moyens de réparation, aux peintures de toutes les écoles des premiers temps de l'art, car les procédés employés par
tous les artistes de ces temps sont partout les mêmes. Les progrès se font sentir dans tous les pays à peu près aux mêmes époques, le style seul est différent; car dès Porigine chaque peuple accuse déjà le sentiment qu'il doit développer et qui le caractérisera dans son plus beau temps.
Depuis Raphaël jusqu'à nos jours, Part de peindre dans sa partie mécanique fit d'énormes progrès. Le procédé, secondé par les découvertes de la chimie et de la science qui simplifia et mit à la portée de tous les connaissances indispensables à Fartiste, amena des révolutions dans Tart : ses productions se divisèrent dès lors en époques distinctes : les principales sont : 4*> Les gothiques.
2** Le temps où parurent Raphaël et les grands génies ses contemporains ou élèves qui tous reproduisirent la nature avec une simplicité naïve.
3^ La grande école des Garrache. D'elle date l'empire de l'effet et du savoir-faire.
Dans cette école toutes les ressources du procédé sont employées. L'habileté de la main y compte comme l'une des grandes qualités. La naïveté d'exécution disparait presque entièrement dans les œuvres artistiques. On y rencontre encore la vérité, mais elle s'y montre souvent avec trop de prétention. L'artiste de cette période veut étonner par des effets magiques et veut éblouir par le brillant que des dispositions calculées donnent à la couleur. C'est cette influence qui a régi l'art à de rares exceptions près, jusqu'ànos jours, et qui le domine aujourd'hui presque despotiquement.
Ces variations dans le procédé réclament du restaurateur des soins particuliers. Nous venons d'indiquer autant que possible ceux propres aux écoles primitives.
La seconde période, qui changea en tout le procédé»
en exige donc aussi de particuliers. En effet Tartistede la transition emploie d'abord timidement la pâte sur les parties claires; puis, au moyen de transparences (1), il essaye avec hésitation le clair-obscur qull possède enfin ; son dessin acquiert en même temps de la largeur et se simplifie. Les raccourcis sont compris, dès lors Fart n'a plus de secret. Léonard, Raphaël, Michel-Ange, Albert Durer, Jean Cousin apparaissent, et TEurope est émerveillée à la vue des chefs-d'œuvre qu'ils produisent.
Cependant la partie mécanique de l'art est encore dans l'enfance. Les tons locaux de leur peinture fo^ ment seuls la pâte principale. Les empâtements so&t employés sur les parties vivement éclairées, mais la ' touche y est noyée ou fondue avec grand soin sur les parties fuyantes. Des glacis artistement passés les uns dans les autres forment les ombres et les demi-teintes. A peine si dans les vigueurs les demi- pâtes sont employées ; le sentiment est leur seul guide; on est étODr né, en étudiant leur peinture, du peu de ressources dont ils disposaient; aussi le fougueux Michel 'Ange dédaigna -t'il ce mode de peinture, et lui préféra la fresque qui lui ofi^rait les moyens de se livrer à toos les emportements de sa verve.
Pour obtenir la réparation de tous ces maîtres de la seconde époque prise en général, on devra rétablir avec soin tous les dessous; sur eux, obtenir le ton local; et sur lui, raccorder ou ramener par glacis la partie détruite, à l'accord de l'original. Si l'on ne suivait cette marche, il serait impossible d'obtenir un travail asseï
(1) On entend par transparences à.t& glacis ou demi-toni po^ ses sur des dessous préparés et assez transparents pour laiieif apercevoir les couleurs qu'ils recouvrent.
%er pour arriver à Tbarmonie de la partie réparée '^ec Tensemble du tableau. Car en employant les pà^ tes pour sa réparation, on se trouverait dans la néces* ^té d'étendre ses retouches sur les parties conservées Pour arriver à cette harmonie que Ton ne rencontrerait qu'imparfaitement, et en dehors des principes de la ^restauration.
Les chefs d'école de la seconde époque avaient fait i^tentir FEurope entière de leur renommée. Partout l^urs élèves étaient accueillis avec empressementi et leurs enseignements avidement recherchés. Esclaves des principes de leurs maîtres immortels, ils les maintenaient avec la rigidité qu'ils observaient eux-mêmes, oubliant ou ignorant que quelque bons que soient les principes, Fart défend de s'y asservir sous peine d*une décadence inévitable. La nature seule doit soumettre l'artiste à son esclavage ; la règle est un frein qu'il doit s'imposer, mais il est dangereux d'espérer d'elle seule un soutien. Ces disciples prouvèrent donc qu'on dé génère vite en se traînant à la remorque, même des plus grands talents. Ainsi, vers le milieu du xv* siè* cle, les élèves de Raphaël, de Léonard, de Michel-Ânge, du Titien^ du Corrége, etc., avaient soumis à leurs principes les artistes de toutes les nations; mais, comme Àous venons de le dire, l'art languissait entre leurs mains et s'amoindrissait chaque jour.
- Tout à coup le monde artistique retentit de noms nouveaux. On citait avec admiration de magiques pages aux éblouissantes couleurs, aux luxueuses et admirables compositions, d'un Vénitien nommé Véronèse ; puis les productions d'un artiste qui, dédaignant la marche battue jusqu'alors, le Caravage, sans règles que celles que son imagination et la nature lui dictaient, interpréta Fart sous un point de vue jusqu'alors presque inconnu.
' On vit ensuite apparaître les Garrache qui, dans n.: Btyle plus élevé, produisaient, aux acclamations de toi les amis des arts, des pages où se résumaient les beai tés pratiques des grands maîtres leurs prédécesseui
Toute la jeunesse que Tart enflammait vint se ger sous leur direction. Parmi elle on distingua le D< miniquîn, TAlbane, le Guide, et bien d'^autres dont les travaux illustrèrent leur patrie.
Ces hommes illustres étaient encore dans la pléâmtude de leur gloire, lorsque la renommée répandit dasos toute l'Europe un nom nouveau, celui d'un homme wMé non plus dans la belle et brillante Italie, mais sous le ciel brumeux de la Flandre : et peu d'années après que Rubens eut vu le jour à Anvers, un village de la Normandie vovait naître Poussin. Dès lors c'en était fait de l'influence exclusive de l'Italie, le Nord devait à son tour régenter le monde artistique. L'émulation s'y pandait de proche en proche. Souverains, nobles, gistrats, financiers répandaient partout les encouragements de toute sorte. L'art parvint à son apogée.