CHAPITRE X
Quand en France les artistes de la deuxième période furent assez nombreux ; que la multiplicité de leurs œuvres devint un enseignement pour la nouvelle génération ^ les artistes qu'elle produisit comprirent qu'ils devaient créer un style nouveau, s'ils voulaient aequé-» rir quelque renommée.
La tâche était difficile, car tous les sentiers de Tieirt semblaient être battus. Le procédé même était arrivé à toute sa perfection; LItalié avait rendu le grandiose^ la noblesse^ de manière à n'être pas surpassée. La Hol» lande produisait ses mille délicieux petits intérieurs inimitables dans leur transparence magique.
La Belgique avait, par Rube&s, fait connaître jÙS^ qu'aux dernières limites la fécondité^ la chaleuf et l'enthousiasme;
Il semblait donc ne plus rien rester à créer ) mais le Français est doué d'une sagacité inventive qtti lui apprit bientôt que la peinture spirituelle, vive et légère lui était dévolue. Il s'en empara et s'y retidit à sdn tour inimitable.
Gë style qui caractérise notre école ne s'est produit qu'en laissant toiilB liberté à Tihspiratioh. 11 s'ensKi-< vit que cette école est si différente d'elle-même dans ses différents maîtres, qu'il nous devient impossible de rendre compte du procédé qui domina sous la troi-^ sième époque de l'art fratiçais, comtne nous l'avons fait pour des époques et des écoles diverses. Car, comme dit Watelet : « Le véritable caractère de cette école semble être de ne pas en avoir. » En effets chacun de ses artistes conserve une individualité Iranehée^ qu'il
soit imitateur ou copiste même. Ainsi, Pater, Lancret, tous deux imitateurs et élèves de Watteau, ne peuvent être confondus entre eux, et encore moins avec leur maître, qui lui-même a un style qu'il varie à Tinfini. Tantôt il est soutenu de tons et d'empâtements comme le serait un Vénitien, tantôt il exécute de fougue comme Teût fait Rubens ; puis on le rencontre souvent caressé comme un Hollandais ; quand on parcourt ses délicieuses productions , il semble qu'il soit sans cesse à la recherche d'un sentiment qu'il ne peut atteindre. Pater, lui, s'est créé une manière arrêtée qui ne varie jamais. Qui a vu une de ses productions en a vu cent. C'est toujours sa pâte lavée, rehaussée de clairs agréablement modelés, et ses demi- teintes soutenues par des ombres spirituellement piquées.
Lancret est moins conventionnel. Il exécute simplement avec le procédé conunun et recherche plus la nature. Quand il tente une imitation servile de son maître, il l'approche de très-près, mais il est plus esclave du trait, et plus caiFessé. On sent davantage dans ses productions le métier et les ressources de la palette.
Il en est de même pour tous les maîtres de cette époque. 11 est donc de toute impossibilité d'enseigner des moyens généraux de restauration pour une école qui n'a suivi méthodiquement aucun procédé. Nous signalerons donc seulement les différentes maladies propres à certaines catégories de maîtres, en indiquant autant que possible les moyens d'y remédier, évitant toutefois les redites, nous en remettant à l'intelligence de l'amateur pour faire contribuer à propos à la réparation des tableaux de cette école les procédés indiqués jusqu'ici pour ceux dont nous avons déjà parlé.
Le procédé, comme nous l'avons dit, était arrivé, au moment où commence notre troisième période, à toute
sa perfection; car tous les effets, susceptibles d'être obtenus au moyen des couleurs , avaient été produits. L*ëcole française offre cependant une particularité qui mérite notre attention, c'est remploi que firent de Fessence quelques peintres dans Texécution de leurs œuvres. Yemet, Boucher, etc.. Font employée peutêtre avec exagération. Si ce système eut pour résultat la conservation d'une grande fraîcheur de tons, il eut aussi le désavantage que ces tons restèrent, ou devinrent crus.
S'ils furent garantis des craquelures (I) ils n'obtinrent pas cette agatisation transparente qui est due à la présence de l'huile. Puis ce genre d'exécution offre un inconvénient grave, c'est qu'il arrive souvent que certaines parties du tableau se trouvent inégalement chargées de corps gras; que sur toutes les parties graisseuses, les tons trempés d'essence ne se marient jamais avec elles, et finissent nécessairement par s'en détacher quelquefois même par un simple frottement. Récemment nous avons encore éprouvé cet effet : par oubli nous remimes sans observations au rentoileur un Yemet, exécuté par ce principe. En dégageant ce tableau des papiers nécessaires à son opération, il entraîna avec eux toute une masse d'arbres. Cette faute ne peut lui être imputée à mal, car son affaire n'est point de connaître les tableaux ; c'est aux restaurateurs ou conservateurs de galeries à diriger ses travaux en le tenant en garde contre les difficultés.
Il est inutile ici de recommander d'employer l'essence pour la réparation de ces sortes de peintures, mais nous saisirons cette occasion de constater l'effi-
(1) Il est à remarquer que tous les tableaux de Yeruet qui out été exécutés ainsi sont parfaitement conservés, tandis que les autres sont pour la plupart perdus de larges craquelures.
tMhé du ptbtéAé qtté! ûdtis âVôfis Ifidiqtié ; 6âf cêS petatutë» à l'èsseticê liront dpfduvé ((û*iitie légêfé IfâriÀtlon de toiis. Elles ôtit plutôt blalj(;hi que fioittl. Une àutré pài^fctflàfitd, que Ton pèilt tcmàrqtief aussi dtttiS Celte troisième période, ttiaîs qtlj ftit et est êilcdré aujourd'hui désastreuse, c'est iV.mploi imâKnléré dé rhuilë gr&ssé; SA ptéh^tice occasioiifie deu* tnald^ aies jprAVefS. ParloUS d'abord delà pfetniëre, qui se tnû^ nlfeste pftr dès craquelures qui s*élargissetit et se mnU tiplient jusqu'au jour où la peinture en s'émdillâtit ed arrête le progrès ; tnais soureut le tableau est détfnit ivant d'en arritèr là« Le seul moteii efficace d'arrêter les progrès de ces craquelures est de faire opéref fau^ taédiatemeiit l'elileyage du tableau, flU MôiAeftt oft elles se produisent.
Cette opératiou terminée, on réparera les craquéltti^ etl procédant aidsi :
Ou prendra grand soin que lés iUastiCS ue i'efilpIiS'» séut pas etitièremeut la craquelure. Il fôuf y laisser tà profondeur nécessaire pour recevoir la peinture qtié Toll doit poser pour opérer son raccord , sous peine de pttr* duire des saillies qui sont toujours d'un luauvais effet. Après quoi on ébauchera en posant lé ton Juste, mM fufitiinieiit plus clair 4 Cette ébauche bien séchée, ùû mettra les craquelures en harmoule par des glaeis iil« sensiblement plus clairs que l'ôrigiuaL Le taMéaU bleu seè en toutes ses parties sera Verni et ainiA taf» miné.
Le second effet pernicieux que produit fabua de l'huile grasse est sans remède , le temps seul atrêtéM son cours destructeur : nous voulons parler dés ta* bleaux litargés ; on appelle ainsi les peintures sur lesquelles on observe une quantité considérable de points blancs , dont le nombre augmente d'années en années* Ces points sont produits par la litarge que conUeltt eetté
huile» Cette litarge se réunit pai* petits eentres el eii« traloe ayee elle la peinture qui se grène aiàsi au pellil souvent d'eâ détruire Faspeci^
Fragonard est le maître qui aie pluMNhffertde oëtt^ maladie. Elle ne peut se dissimuler qu'en rétablissant les touches du maître par un trarail fin et consciencieux, en opérant comme nous Tavons indiqué page 4 4 6 et 4SS 6t en réisÉilissant reflet gënëral parle poimillé.
A Texception des maladies dont nous venons de parler et qui sont plus otdinaires à nos proâudtlëns ^ les altérations qui s'y rencontrent sont celles qui déselettl toutes les écoles en général , telles que l'usure et \eê parties tombées.
Nous avons déjà parlé de Tustire; nous y retiendroUâi mais, pour la réparation des mastics, nos peintures té* olàment des soins particuliers que nous allons signaler.
Dans les tableaux français les préparations Jouent un g#and rôle ; elles sont tantôt rouges d'ocre , tantôt d'Un len rosé. Pour obtenir son effet il est souvent nécessaire de reproduire ces dessous. Les exécuter à rhiiile^ e'est s'exposer à faire repousser en peu de temps toute sa restauration ; on devra donc les teinter de couleuri à Faquarelle , et s'assurer de leur valeur, alors qu'elles» recevront un corps gras qui en modifiera nécessaire^ ment le ton. Cela fait, on procédera comme d'ordinaire pour accorder ces mastics, c'est-à-dire par ébatt^ cher clair, empâté ou transparent , selon qu'il le faudra^ Puis au moyen de glacis on obtiendra le ton harmonieux et juste.
NouS nous arrêtons ici; car l'école flamande que nous allons parcourir nous offrira le complément de toutes les ressources de l'art de la restauration , ressources applicables aussi bien à notre école qu'à la leur.
Mais, avant de quitter l'école française, peut-étre né
trouvera-t-on pas déplacé que nous donnions quelques détails sur la vie de deux artistes, les plus distingués d*entre ceux qui déterminèrent le caractère de cette troisième période.
ANTOINE WATTEAD ,
NÉ A YÂLBNCIBHNES BN 4684, MORT SN 47SI.
Watteau , né d'un ouvrier maître couvreur, devait rencontrer dès ses premiers pas dans la carrière tous les obstacles qui la rendent si difficile à parcourir pour les hommes d'une naissance obscure. Cependant , dès que son père eut découvert ses dispositions , il s'empressa de le placer chez un peintre > son voisin. Le jeune Waiteau travailla avec ardeur et n'eut bientôt plus rien à apprendre de son maître , artiste très-médiocre ; aussi le quitta-t-il pour se mettre sous le patronage d'un décorateur qui, appelé à Paris pour la décoration de l'Opéra , l'y amena en 4702. Ce fut donc par ce genre de peinture qu'il débuta , et les premières impressions reçues dans ce palais magique ne furent peut-être pas sans influence sur le genre de ses compositions , où l'on trouve tant d'attrayante gaieté et de grâce voluptueuse.
Ses travaux terminés , son maître retourna à Valenciennes; Watteau resta à Paris , n'ayant pour tout bien que son talent. En ce temps , l'étoile de Louis XIV pâlissait. L'Angleterre répandait ses guinées pour soulever les protestants. Le duc de*Savoie trahissait en Italie. Le moment était peu favorable pour un jeune artiste sans amis , au milieu d'une ville comme Paris ; la misère fut bientôt son partage.
On peiguait alors des dessus de portes et de glaces , des devants de cheminée, etc.; c'était la mode du temps.
Des décorateurs en possession de maîtrise se chargeaient de ces travaux. Leurs maisons étaient le refuge des talents malheureux ou médiocres , et le salaire de ces ouvrages était en raison de leur pm d'importance et de la vulgarité de leur destination.
Watteau fut employé à copier et recopier les productions d'un de ces patrons, homme vain et ignorant. Quel supplice ne dut-il point endurer ! Encore si son travail lui avait procuré une existence honorable ! Mais non , à peine pouvait-il couvrir ses dépenses indispensables. Ces temps malheureux altérèrent bientôt sa constitution déjà faible ; son caractère devint mélancolique et taciturne , inquiet et changeant.
Aumomentoùle découragement s'emparait de lui, le hasard mit sur son chemin Gillot, artiste franc et loyal, qui , heureux de conserver aux arts un homme auquel il avait reconnu des qualités supérieures, mit tout à sa disposition, atelier, travaux, et ce qui surtout honore son caractère , c'est qu'il se vit surpasser sans envie.
Ce peintre composait des sujets analogues à ceux de Watteau , mais son dessin est roide , ses figures sans souplesse et sa couleur est sans transparence. Watteau, tant qu'il travailla sous sa direction , participa à tous ces défauts ; seulement il est plus fin de tons , et ses figures , quoique roides , ont plus d'action et sont plus spirituellement touchées. Il peignit à cette époque un Embarquement pour Cythère. La gravure à l'eau-fortc de ce tableau est d'une grande exactitude , et peut donner une idée précise de la première manière de Watteau. Elle est signée : P. M* del, et sculpt.
Gillot , en digne ami , voulant produire celui qu'il appelait son élève , employa tout son crédit près d'Audran, fameux peintre d'ornements, pour le faire admettre à peindre les figures dans ses ouvrages, ce à quoi il parvint. Ce peintre habitait le Luxembourg , qui
reDfermait alors la galerie de Mëdicis. Watieau y passait tous ses instants de loisir à étudier les belles productions de Rubens. Ces études changèrent entièrement sa manière ; sa couleur devint brillante et harmonieuse^ sa touche large. La sécheresse disparut, et son dessin prit beaucoup du sentiment du grand maître qu'il étudiait avec enthousiasme. J'ai vu même plusieurs pastiches de Rubens faits par Watteau, et qui approchent de très-près de ce grand maître.
Nous appelons cette époque de son talent sa seconde manière ; le tableau du Musée ^ V Embarquement pour Cythère y en est le type. Cependant , en ce temps , il en fit de plus étudiés ; mais toujours le goût rubanes^ que y domine. Il a su dissimuler ayec adresse le mauvais goût des costumes de Tépoque , marier les vives eouleurs de ses étoffes de telle façon que leur brillant jette des lumières qui égayent ses tableaux et y ajoutent un effet saisissant sans nuire à rharmonie qu'il possède au plus haut point.
DéjàTespérance rentrait en son àme; sûr maintenant de lui 1 il se présente au concours du grand prix , qui lui fut décerné d'une voix unanime. Mais la décision de TAcadémie ne fut pas ratifiée par l'autorité , et le bre^ vet de pensionnaire lui est reÂisé. Pourquoi? C'est que le règne de Louis XIY allait^finir. La cour, plongée dans la dévotion ^ goûtait peu le talent de notre artiste qui lui rappelait des plaisirs désormais défendus.
Après le refus de son prix, Watteau ^ découragé pitf la mauvaise fortune qui le poursuivait, vint' réchauffât son âme abattue au foyer paternel. Là il rôvfl l'Italie M toulut tenter un dernier effort. Il fit deux tableaux qu'il porta à Paris dans l'espoir d'en retirer quelque argent pour entreprendre ce voyage. La régence alors , renn plaçant la vieille eour de Louis XIY, rappelait en MB iein l'amour et le» plaitiihi* Watteau i leur peintre Ih
vori » y arait fiatarcUtnieiit sa place ; là foHune lui •Muri t doiie une seconde fbis. Ayant expose ses tableauXi Ua fdreni admirés par Lafosse» artiste influent , h<tfnmë de oceur^ digne de Gillot. 8'ëtint informé du nom de l'auteur, on lui répondit que ces producticmi étaient d*un jeune homme qui cherchait à se retirer en Italie. Non^ dit-il, il doit rester parmi nous, car il henorei^ notre compagnie et en soutiendra dignement le titre. A Tinstantmème il se rendit près deWatteau i « Mon aiiii ^ lui dit^il , vous ignorez tos talents , tous eii saTez plus que nous } Totre place est à TAcadëmie i i# f 6ux vous y faire reoetoir. i» En effet, dèsi le lendemaiii ' il raccompagha dans ses visites et le fit addiettre soui le titre de peintre des fêtes galantes.
Preëqtie aussitôt sa réputation prit uti essor lapide. Faisons observer ici quMl est peut-être le sfeul qui « parmi les artistes , n'eut que des amis et pad un seul envieux. Peut-être le dut-il à ce talent original qui eifr' péchait tout rapprochement avec d'autres œuvres^ il détint rhomme dti jdtir. Son nom était dans toutes lea bouches , les! poètes l'illustraient dans leur poésie. Parmi elles nous avohs choisi ces vers :
Parée à la francise , un jour dame nature Eut le désir coquet de voir sa portraiture.
Que fît la bonne mère? Elle enfanta Watteau : Pour elle , ce cher fils j plein de reconnaissance , Non content de tracer partout sa ressemblance, Fit tant , et fit si bien , qu'il la peignit en beau.
Enfin , le nombre de ses visiteurs lui devint tellement Importun qu'il quitta sa demeure et Vint installer son atelier chez un de ses nombreux amis , M< Croisât le Jeune , possesseur d'une riche collection de mattrës de l'école d'Italie. La vue des Véronèse et des Titien m0» dlfia encore sa manière/ Il devint plus simple dait» sefl
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lui en demanda-t-il pardon. Son médecin ne fut point épargné. Il est peint d'une manière fort plaisante , sous la figure d'un homme à table , servi par deux autres armés de seringues.
L'œuvre gravée de Watteau contient 560 pièces. Tous les principaux graveurs y ont concouru : tels qu'Andran , le Bas , Tardieu , Boucher, Larmessin , etc.
Outre ses compositions ordinaires, on possède de lui des tableaux de nature morte, des fruits, des fleurs, des arabesques , des camaïeux et plusieurs gravures à Teau-fortc , ainsi qu'un grand nombre de dessins qu'il faisait le plus souvent au crayon rouge ou aux deux crayons.
Nous avons vu de lui quelques pastels , des gouaches; ces dernières sont très-rares. Toutes ces études , faites avec une grande fatilité, ont une vigueur qui n'altère en rien la légèreté de son crayon. Ses dessins sont en grand nombre ; car il avait pour habitude de croquer tout ce qui lui offrait quelque intérêt. Il les légua à quatre de ses amis. Ils en firent des lots , payé rent ses dettes , et le firent inhumer d'une manière honorable.