INTRODUCTION O
plus élevée d'où les choses sont aperçues précisément dans ce qu'elles ont de général. L'esprit charge donc Tentendement d'interpréter, de classer, d'expliquer les données des sens.
L'entendement, placé ainsi au-dessus des sens, prétend d'abord se passer d'eux et construire, à lui seul, la science du monde. Il lui suffira, semble-t-il, de prendre pour point de départ celles de ses idées qui lui apparaissent comme évidentes par elles-mêmes, et de les développer d'après ses propres lois. Jusqu'à quel point réussit-il à opérer cette construction sans rien emprunter au sens? Il est difficile de le dire. Quoi qu'il en soit, il aboutit à une science dont toutes les parties sont, il est vrai, rigoureusement liées entre elles, et qui^ de la sorte, est parfaitement une ; mais qui^ d'autre part, présente avec les choses réelles une divergence que les progrès mêmes de la déduction rendent de plus en plus manifeste. Or l'ordre des idées n'a de valeur que lorsqu'il explique l'ordre des phénomènes.
Devant l'impossibilité de constituer la science à lui seul, l'entendement consent à faire une part aux sens. Ils travailleront de concert à connaître le monde. Les uns observeront les faits, l'autre les érigera en lois. En suivant cette méthode, l'esprit tend vers une conception du monde plus large que les précédentes. Le monde est une variété infinie de faits, et entre ces faits existent des liens nécessaires et immuables. La variété et Tunité, la contingence et la nécessité, le changement et Timmutabilité, sont les deux pôles des choses. La loi rend raison des phénomènes ; les phénomènes réalisent la loi. Cette conception du monde est à la fois synthétique et harmonieuse, puisqu'elle admet les contraires sans restriction, et néanmoins les concilie entre eux. Elle permet d'ailleurs, ainsi que l'expérience le montre, d'expliquer et de prévoir de mieux en mieux les
phéDomèoes. Frappé de ces avantages, l'esprit s'y complaît de plus en plus et juge de tout par là.
Et maintenant, cette conception elle-même est-elle définitive? La science que peut créer Tentendement opérant sur les données des sens est-elle susceptible de coïncider complètement avec l'objet à connaître ?
D'abord cette réduction absolue du multiple à l'un, du changeant à l'immuable, que se propose l'entendement, n'esl-elle pas, en définitive, la fusion des contradictoires? Et, si l'absolu est Tintelligible, cette fusion est-elle légitime? Ensuite, suffit-il que l'entendement fasse une part aux sens pour que l'esprit soit placé au point de vue vraiment central? En réalité, cette concession n'intéresse que la recherche des lois de la nature. Elle n'implique pas un changement dans la conception même du monde. Du moment que l'entendement impose à la science sa catégorie de liaison nécessaire, il n'importe, théoriquement du moins, que les sens soient ou non associés à l'œuvre de la connaissance. Il reste vrai qu'une intelligence parfaite tirerait toute la science d'elle-même, ou du moins de la connaissance d'un seul fait, considéré dans la totalité de ses éléments. Le monde reste un tout parfaitement un, un système dont les parties s'appellent nécessairement les unes les autres.
Or cette catégorie de liaison nécessaire, inhérente à l'entendement, se retrouve-t-eile en effet dans les choses ellesmêmes? Les causes se confondent-elles avec les lois, comme le suppose, en définitive, la doctrine qui définit la loi un rapport immuable ?
Cette question intéresse à la fois la métaphysique et les sciences positives. Car la doctrine qui place dans l'entendement le point de vue suprême de la connaissance a pour effet de reléguer toute spontanéité particulière dans le monde des illusions ; de ne voir dans la finalité qu'une reproduc-