‹ De la divinité du christianisme dans ses rapports avec l'histoireChapitre 13 sur 57 · LA PLACE DE L EVANGILE DANS L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

LA PLACE DE L EVANGILE DANS L'HISTOIRE

Le champ qu'offre le programme de la chaire d'histoire moderne est immense ; non-seulement il est impossible de le parcourir dans une seule année, mais encore on y trouverait un sujet d'études presque indéfinies.

Toutefois, la place qu'occupe cet enseignement à Tissue des études scolaires et à l'entrée des nouvelles générations dans le monde, fait un devoir au professeur de ne traiter, parmi les histoires particulières, que celles qui se lient intimement aux faits d'un ordre général, et défaire prédominer dans l'histoire les considérations qui doivent contribuer à former le jugement et à éclairer la conscience dans la conduite de la vie.

C'est principalement un tel but que j'ai eu en

2 LA PLACE DE l'ÉVAMOILE

Tue dans le cours des précédentes années, où j'ai cherché à éclairer le citoyen sur ses devoirs et à placer les devoirs du citoyen dans le cercle des devoirs à la fois plus étendus et plus strict? de rhomme et du chrétien. Ce but fut présent h ma pensée dès que je commençai h m'occuper de l'histoire moderne. En retraçant l'action politique du catholicisme dans les xi% xii* et xin* siècles, je montrais le développement du christianisme à une de ses périodes les plus importantes et les moins comprises. Et même, en faisant voir ce que fut la renaissance de l'Église romaine au xi* siècle, je n'ai pu m'empêcher d'indiquer ce qu'elle avait été aux premiers temps de sa grandeur, sous les saint Grégoire et les saint Léon, et de m'approcher par là du berceau du christianisme et de la société mo deme.

Après avoir touché récemment le terme qu'il est permis d'atteindre dans un cours d'une publicité illimitée ; après avoir conduit l'étude de notre histoire jusqu'à la mort de Louis XIV, je me vois amené naturellement à reprendre sous une nouvelle forme des recherches et des considérations que je n'ai pu qu'imparfaitement aborder dans le premier essai de mes forces. Une révision générale de Thîstoire moderne m'est devenue nécessaire, afin de donner à tant d'études diverses l'harmonie, l'unité désirable. Sur beaucoup de points essentiels^ sur les plus essentiels de tous, mes incertitudes ont cessé : les principes qui me dirigent ont pris un

DANS L*HISTOIR£. 3

caractère de fixité qu'ils ne perdront plus, je Tespère. Il ne s'agit point de me lancer dans un monde inconnu. Navigateur plus expérimenté, je retourne à des rivages que j^ ai déjà visités, et sur lesquels je voudrais jeter les fondements d'un établissement durable.

Je dois maintenant déterminer le point initial des recherches : où et par quel fait commencer l'étude des temps modernes ?

La séparation par dates entre l'histoire ancienne et rhistoire moderne est tout à fait arbitraire. Adoptera-t-on l'invasion des Barbares ou leurs premiers établissements fixes? Nommera-t-on Théodoric, Attila, Clovîs ou Cliarlemagne?Tant qu'on restera dans l'ordre des faits matériels, on ne trouvera rien qui satisfasse et fixe les idées.

C'est donc aux notions de l'ordre intellectuel qu'il faut s'adresser; c'est l'apparition de l'esprit des sociétés modernes qu'il faut signaler dans l'ordre des faits.

Il y a deux choses qui distinguent essentiellement les modernes et les anciens ; je les nomme, non selon leur importance, mais selon Tordre dans lequel elles se sont produites : c'est la science, autrement dit la critique; c'est ensuite la morale individuelle et sociale.

Aristote est, en un sens,'le premier des modernes. Théophraste, Hipparque et Archimède ont appliqué ses idées selon l'esprit qui les avait conçues. Rassembler toutes les connaissances humaines en un fais-

i LA PLACE DE L*ÉVANGILE

cean, créer par conséquent la première encyclopédie, ériger la méthode en loi, créer l'autorité de Texpérience, procéder du connu à ce qui ne Test point, substituer ainsi un édifice purement humain à toutes les conceptions dans lesquelles Thomme paraissait obéir aune impulsion surnaturelle, telle est Tentr©prise qu'Aristote a tentée, que Galilée, Bacon et Descartes ont reprise dans les temps modemeSt et à laquelle l'espèce humaine doit certainement Ténorme puissance matérielle dont elle est en possession aujourd'hui.

Toutefois, il est impossible de commencer à Aristote rétude des temps modernes. La solution de continuité qui existe entre Ventreprîse du philosophe de Stagyre et sa continuation par Galilée est immense ; nous ne possédons, avec quelque suite, Vhistoire de la portion de l'humanité dont nous sommes un des rameaux, que pour environ deux mille cinq cents ans : l'interruption que j*indique n'absorbe pas moins de dix-huit siècles. Entre l'effort prématuré d'Arîstote et sa reprise, se placent la décadence de la société grecque et le monde romain tout entier. Après l'encyclopédiste grec, l'encyclopédiste romain est Pline l'Ancien ; la superstition, la déclamation, l'obscurité ont succédé à la liberté d'esprit, à Tordre, à la clarté, à la puissance la plus merveilleuse de conception et d'exposition. La pensée d'Aristote n'a pour ainsi dire trouvé ni écho ni appui dans la société au milieu de laquelle elle s'était produite. Il ne suffisait pas

DANS l'histoire. 5

qu'Aristote n'eût tenu aucun compte de l'idolâtrie de la nature ; cette idolâtrie devait être universellement déracinée pour que le sol humain reçût et fécondât la semence scientifique.

Aristote s'était confié aux seules forces de l'esprit, et son entreprise avait été frappée de stérilité dans ses conséquences : il en restait une plus haute à accomplir ; il fallait purifier et diriger la conscience.

Le christianisme a accompli cette immense révolution. Il ne s'agit pas ici de ce que Socrate a tenté, de ce que Platon a exprimé dans le plus beau et le plus ingénieux de tous les langages ; nous parlons de l'œuvre féconde à laquelle moins de deux siècles ont suffi pour pénétrer dans toutes les classes, chez tous les peuples, et pour offrir, par le sacrifice volontaire d*innombrables témoins, le spectacle d'une régénération complète de l'espèce humaine. Un trésor qui s'amassait goutte à goutte entre les mains d'une petite nation, méprisée par le reste du ^genre humain, trésor tari et renversé à plusieurs reprises, devient tout à coup, et en vertu d'une intervention que nous ne caractérisons pas encore, un fleuve immense et inépuisable. Le sol détrempé déjà par la parole de Socrate et de Platon est celui que le fleuve nouveau fertilise avec le plus de promptitude et de succès.

Dès le premier jour de son existence, la société chrétienne est la société moderne : le principe, la formation, le développement de cette société, tel

6 LA PLACB DE l'ÉVANGILB

est le sujet que nous ne craignons pas d'aborder aujourd'hui.

Je vais immédiatement au-devant de robjection qui se présente. L'étude du christianisme n'appartient pas proprement à Thistoire. Si on réduit le fait chrétien à des proportions historiques, on le dépouille de sa grandeur, on l'altère, on le profane. Si on le montre, au contraire, entouré de son auréole divine, on substitue l'autorité théologique à la stricte méthode d'investigation dont nous ne devons pas nous départir.

Le remède à ce double inconvénient doit être dans le respect du sujet et dans la connaissance des véritables droits de l'histoire.

Si j'étais capable un seul instant d'oublier la grandeur souveraine des origines de notre religion, si je partageais le dédain de l'antiquité païenne ou du paganisme moderne pour cette association d'artisans et de pêcheurs qui s'agitait dans un coin obscur de la Judée, l'immensité des conséquences viendrait aussitôt m' avertir de mon erreur. Mais comment apprécier au vrai des événements si faibles dans leur source, si prodigieux par leurs résultats ? D'un autre côté, je ne puis, sans manquer aux conditions de la science, insérer le Nouveau Testament dans le corps de l'histoire universelle , comme un texte ordinaire. Les miracles m'entourent de toutes parts, les lois communes de la nature sont renversées, une corrélation s'établit entre des faits merveilleux et des prophéties qui ne le sont

DANS l'histoire. 7

pas moins. L'émotion que j'éprouve m'avertit que ma raison ne sera pas le seul juge du combat qui va s'établir dans mon âme.

Eien,il est vrai, n'est plus facile que d'asseoir le terrain sur lequel se placent les faits évangéliques. Si l'on observe les circonstances extérieures, jamais plus de conditions de crédibilité n'ont été réunies : le lieu est parfaitement défini ; la géographie, l'histoire politique, les mœurs, les prescriptions légales, sont dans l'accord le plus désirable. Ceux qui, à part les miracles, ont prétendu trouver des invraisemblances dans l'Évangile, s'ils veulent éviter le reproche de prévention, ne peuvent échapper à celui d'ignorance. Il ne s'agit pas de ces faits qui se perdent dans la nuit des siècles fabuleux ; tout est lumière autour du berceau de Jésus-Christ; jamais, à aucune autre époque, l'esprit humain n'avait donné l'exemple d'une plus haute culture. Nous possédons de ce temps des monuments innombrables, et les plus riches traditions de témoignages littéraires l'ont suivi sans interruption. Nous trouvons, en un mot, la réunion de tout ce qui rend impossible la formation d'une mythologie, et au milieu de ces circonstances, rien, comme vestige vraiment appréciable, qu'une parole proférée par une voix douce et simple, que de fidèles disciples ont recueillie, qu'ils ont propagée par le monde avec une promptitude, un succès indicibles, dont ils ont scellé la sincérité par le martyre. Du reste, pas une pièce originale, pas un monument figuré, pas une

^ LA PLACE M l'évangile

médaille, pas une lettre (1), pas un document tout à fait contemporain. Le Christ n'a point écrit, les apôtres n'ont écrit qu'après sa disparition ; Témotion du peuple, l'ardeur des partisans, la fureur des ennemis^ tout s'est agité dans des proportions restreintes et sur un théâtre peu important aux yenx dss maîtres du monde. Au milieu des populations si nombreuses et si diverses de l'empire romain, dans le tumulte des amphithéâtres et des places publiques, il se passait chaque jour des révolutions qui pouvaient sembler plus dignes de remarque. Il aurait fallu, pour démêler l'importance fondamentale de tels événements, ou au moins pour en comprendre la singularité, un magistrat romain ou un voyageur grec d'un esprit supérieur.

Strabon a dû traverser la Judée cinquante-quatre ans avant la passion de Jésus- Christ ; Ju vénal a commandé en Egypte environ cinquante ans plus tard; Philon, le plus éclairé des Juifs contemporains, plus âgé d'au moins quinze ans que Jésus- Christ, et qui, quoi qu'on ait dit, fit le voyage de Palestine pour sacrifier dans le temple, n'a pu rester indifférent à l'émotion que laprédi catio n et la mort du Christ causèrent dans la Judée. Il aurait pu parler, il ne l'a pas voulu; au moins ne trouvon-nous, dans ceux de ses écrits que nous possédons, aucun témoignage qui puisse s'appliqner avec certitude à

(1) Tillemont a cru à rauthenticité de la correspondance entre Abgare, roi d*£desse, et Jésus Christ; mais la saine critique n'a point partagé son opinion.

Page 1