OBSERVATION NEUVIÈME
Monouianiaque soumis par suite de la commotion douloureuse que lui faisait éprouver la douche.
Le nommé A. G..., âgé de 33 ans, propriétaire , entra
(27) dans l'Asile Public des Aliénés en 1844. Il était d'un tempérament sanguin et d'une forte constitution.
Cet homme, à la suite de quelques chagrins de famille, s'était adonné à la paresse et à l'ivrognerie; il avait fini par ne plus sortir de sa chambre , restant même au lit quelquefois pendant plusieurs jours consécutifs , et ayant toujours à ses côtés , d'abord une immense bouteille pleine de vin , et plus tard une bouteille d'eau-devie. Peu à peu ses facultés intellectuelles s'étaient affaiblies , il ne sortait de la stupeur que pour entrer dans des accès de colère aveugle. Pendant un de ces derniers, il commit des actes de violence et on se décida à l'isoler. Lorsqu'on voulut le mettre en voiture pour le transporter de chez lui dans l'Asile Public des Aliénés , il résista , quoique très-affaibli. Le médecin du lieu consulté proposa de lui accorder du vin en assez grande quantité pour provoquer une ivresse complète. Son avis fut adopté , et A. G... fut transporté sans peine. Lorsqu'il nous fut remis , l'ivresse était dissipée , mais il était fortement hébété. D répondait rarement aux questions qu'on lui adressait ; on pouvait supposer qu'il ne les comprenait pas, quelque simples qu'elles fussent. Il ne pouvait marcher, les jambes lui manquaient; il avalait même les aliments avec difficulté. On se contenta de lui distribuer des soins diététiques , lui accordant d'abord double ration de vin que l'on diminua peu à peu ; les forces revinrent ,
l'affaissement des facultés intellectuelles diminua sensiblement, mais il y eut monomanie : A. G... se croyait Dieu , ce qu'il n'avouait cependant que sous la promesse du secret. Divers remèdes furent employés inutilement pour dissiper ce délire ; on dut renoncer à l'espoir de la guérison , mais on voulut donner l'habitude du travail. Diverses punitions furent infligées sans succès, la douche même échoua d'abord; mais il était évident que A- G... la redoutait, puisqu'il se plaignait souvent de la commotion que cela imprimait à sa tête. Je me décidai alors à insister sur ce moyen. Pendant plus d'un mois A. G... reçut la douche des hommes , une et même plusieurs fois par jour ; on la lui administra assez souvent après l'avoir placé nu dans une baignoire vide ; cela étant inutile , on eut recours à la douche du quartier des femmes , et ici la commotion fut si douloureuse , que l'obstination de l'aliéné en fut ébranlée. Il promit de travailler, tint sa promesse pendant quelques jours. Malheureusement l'habitude de la paresse ainsi que la croyance qu'il était Dieu agirent de nouveau sur lui , et il cessa d'être soumis.
Je revins à la douche, me contentantde faire administrer celle du quartier des hommes , toutefois en réunissant plusieurs colonnes qui frappaient en même temps la tête de l'aliéné, et en la répétant quatre à cinq fois dans la journée, jusqu'à ce qu'il se décidât à commencer
( 29 ) au moins de travailler. Mon obstination finit par être plus grande que la sienne , il se lassa de recevoir des commotions douloureuses, et travailla assidûment. Pour obtenir ce résultat , il me fallut un an de ce traitement palliatif; mais les effets en ont été soutenus , A. G... est aujourd'hui parfaitement soumis , il travaille assidûment dans l'atelier de couture ; s'il se croit Dieu , il ne l'avoue qu'en cachette.