PROPOSITION LVII
LOrgueiUeux aime la présence des parasites , autrement dit des flatteurs y mais il hait celle des hoames généreux
SCHOLIB.
Il serait trop long d'énumérer ici lous les maux de rOrgueil, puisque les i)rgueilleux sont sujets à toutes les passions ; mais à aucunes moins qu'aux passions de l'Amour et de la Miséricorde. Mais il ne faut pas passer sous silence que Ion appelle aussi orgueilleux, celui qui pense des autres moins de bien qu'il ne faut ; et, par conséquent, en ce cens, il faut définir l'Orgueil, une Joie
née de la fausse opinion qu'un homme -pense être au-dessus des autres. Et TAbjeclion, le contraire de cet Orgueil, devrait êlre définie, une Tristesse née de la fausse opinion quun homme se croit être au-dessous des autres. Ceci posé, nous concevons facilement que Torgueilleux est nécessairement envieux, et que ceux qu'il hait le plus, ce sont les hommes les plus loués à cause de leurs vertus; que la Haine des orgueilleux n*est pas facilement vaincue par l'Amour ou par les bienfaits ; et que l'orgueilleux est seulement réjoui par la présence des individus qui dirigent leur vie au gré de son âme impuissante, et, d'un sot, font un insensé.
Quoique TAbjeçtion soit le contraire de TOrgueil, l'homme abject cependant est le plus voisin de Torgueilleux. En effet, puisque sa Tristesse naît de ce qu'il juge son impuissance d'après la puissance, autrement dit d'après la vertu des autres, sa Tristesse sera donc adoucie, c'est-à-dire il sera réjoui , si son imagination est occupée à contempler les défauts d'autrui, d'où est venu ce proverbe : Le soulagement des malheureux , cest d'àvoir des compagnons de leurs maux ; et, au contraire, il sera d'autant plus centriste, qu'il se sera cru plus audessous des autres. D'où il arrive qu'il n'y a pas d'individus plus enclins à l'Envie que les abjects ; qu'ils s'efforcent surtout d'observer les actions des hommes pour les blâmer, plus qae pour les corriger; et, enfin , qu'ils
louent r Abjection seule, et qu'ils s'en font gloire, mais de telle sorte , cependant, qu'ils paraissent toujours abjects. Et toutes ces conséquences découlent de cette passion, aussi nécessairement qu'il découle nécessairement de la nature du triangle, que ses trois angles sont égaux à deux droits. Et, je Tai déjà dit, je n'appelle ces passions et de semblables, mauvaises, qu'en tant que je fais attention à la seule utilité humaine. Mais les lois de la Nature regardent Tordre commun de la Nature, dont rhomme est une partie. Et j'ai voulu avertir de ceci en passant, de peur que quelqu'un ne pensât que j'ai voulu raconter ici les vices des hommes, et leurs actes ab« surdes, et non démontrer la nature et les propriétés des choses. Car, comme je i'ai dit dans la Préface de la Troisième Partie, je considère les passions humaines, et leurs propriétés, de la même façon que les autres choses naturelles. Et, assurément, si les passions humaines ne marquent pas la puissance de l'homme, elles indiquent, toutefois, la puissance et l'art de la Nature, non moins que beaucoup d'autres choses que nous admirons , et dont la contemplation nous charme....