CHAPITRE VIII
TOUT ce qui est, dans la nature des choses, que nous jugeons être mauvais, c'est-àdire pouvoir empêcher que nous puissions exister, et jouir de la vie raisonnable, il nous est permis de Técarter de nous par le moyen qui nous paraît le plus assuré ; et, d'un autre côté, tout ce qui est, que nous jugeons bon, c'est-à-dire être utile pour conserver notre Être, et jouir de la vie raisonnable, il nous est permis de le prendre pour notre usage, et d'en user de quelque manière que ce soit ; et, absolument^ ^ de par le droit suprême de la Nature, il est permis à chatîun de faire ce qu'il juge contribuer à son utilité.
t C'est-à-dire, dans l'absolu^ dans Tétat de nature, avant Torganisation de toute Société civile. Car Spinoza recommande, sur toutes choses, aux hommes qui recherchent ce qui leur
est utile, dans Tétat civil, d'obéir tout d*abord, de bon cœur, aux lois ou aux décrets de leur patrie, encore qu'ils les croient injustes ; de se conformer au bien commun et à l'utilité générale ; de pratiquer constamment la justice et la charité envers tous les individus, de quelque religion et nation qu'ils soient ; et, enfin, d'appliquer tout leur zèle aux choses qui peuvent faire naître l'amitié parmi les hommes, et procurer la concorde. (Voyez particulièrement Éihique, Part. IV, Scholie de la Prop. xviiT, et les Scholies de la Prop. xxxvn ; Traité théologicO' politique^ les Cbap. V, XIV, XVI, XIX et XX ; Traité politique^ les Ghap. II et III, etc., etc.)
Scholie II de la PROP. XXXVII {Éthique, Part. IV).
Tout hpmme existe par le droit suprême de la Nature, et conséquemment c'est par le droit suprême de la Nature que tout homme fait les actes qui résultent de la nécessité de sa propre nature ; et, par conséquent, c'est par le droit suprême de la Nature que chacun juge ce qui est bon, ce qui est mauvais, veille, d'après sa complexion, à son utilité, se venge lui-même, s'efforce de conserver ce qu'il aime, et de détruire ce qu'il a en haine. Que si les hommes vivaient d'après la conduite de la raison, chacun serait en possession de ce droit propre, sans aucun doipmage pour autrui. Mais, comme les hommes sont sujets aux passions, lesquelles surpassent de beaucoup la puissance, autrement dit la vertu humaine, par ce motif ils sont souvent tiraillés en sens divers, et ré-
ciproquement contraires, tandis qu'ils ont besoin d'une mutuelle assistance. Afin donc que les hommes puissent vivre en bon accord, et s'être secourables, il est nécessaire qu'ils cèdent de leur propre droit naturel, et qu'ils s'assurent, réciproquement, qu'ils ne feront rien qui puisse tourner au dommage d'autrui. Or, comment cela se peutil faire, c'est-à-dire que les hommes, qui sont nécessairement soumis aux passions, et inconstants, et variables, se puissent rendre assurés réciproquement les uns des autres, et avoir une conâance mutuelle? C'est ce que l'on voit d'une manière évidente, par la Proposition vu de cette partie, et par la Proposition xix, partie III. C'est à savoir, qu'aucune passion ne peut être réprimée que par une passion plus forte et contraire ; et que chacun s'abstient de porter préjudice à autrui, par la crainte d'un préjudice plus grand. Par cette loi, la Société pourra donc être affermie, pourvu qu'elle revendique elle-même, pour soi, le droit que chacun possède de se venger, et de juger de ce qui est bien et de ce qui est mal ; et conséquemment qu'elle ait le pouvoir de prescrire la commune manière de vivre, de rendre les lois, et de les affermir, non point par la raison, qui ne peut réprimer les passions, mais par des menaces. Cette Société, affermie par les lois et par le pouvoir de se conserver elle-même, s'appelle VÉiat ; et ceux qui sont défendus parle droit de l'État, Citoyens, D'où nous com-
prenons facilement qu'il n*y a rien» dans Tétat de nature, qui soit bon, ou mauvais, du consentement de tous; puisque tout individu, qui est dans l'état de nature, veille seulement à son intérêt propre, décide d'après sa constitution, et en ayant égard seulement à sa propre utilité, de ce qui est bon, ou mauvais; et n'est tenu, par aucune loi, d'obéir à personne qu'à lui seul. Par conséquent, ce n'est pas dans l'état de nature que ]*on peut concevoir le péché^ mais bien dans l'état civil, où l'on décide, par le consentement commun, ce qui est bien, ou ce-qui est mal, et où chacun est tenu d'obéir à l'État Le péché n'est donc rien autre chose que V inobéissance, laquelle, à cause de cela, est punie par le seul droit de TÉtat : et Vobéissaneey au contraire, est considérée comme un mérite pour le citoyen, parce qu'il est jugé digne, par cela même, de jouir des avantages de l'État. Ensuite, dans l'état de nature, personne n'est le maître d'une certaine chose, par le consentement commun; et il n'y a rien, dans la Nature, que l'on puisse dire appartenir à cet homme, et non à cet autre ; mais toutes choses sont à tous. Et, par conséquent, dans l'état de nature^ on ne peut concevoir aucune volonté d'attribuer à chacun le sien, ou d'arracher à quelqu'un ce qui lui appartient. En d'autres termes, dans l'état de nature, il n'y a rien que l'on puisse dire juste, ou injuste; mais c'est dansl'état civil, où Ton décide par le consente-
ment commun, ce qui appartient à tel ou tel. D*où Ton voit que \e juste et Yinjuste^ le péché et lemérUe^ sontdes notions extrinsèques, et non des attributs, qui expliquent la nature de Ti^m^.
PROPOSITION XL [Éthique, part. LV).
Tout ce qui contribue à former une Société commune enlr^los hommes^ en d^aulres termes, tout ce qui fait que les hommes vivent dans la concorde, est utile; et, au contraire, tout ce qui introduit la discorde dans l'État, est mauvais.
Démonstration.
En effet, les choses qui font que les hommes vivent dans la concorde, font en môme temps qu'ils vivent d'après la conduite de la raison, et par conséquent sont bonnes; et, au conlrah'e, celles qui excitent des discordes, sont mauvaises.