CHAPITRE XXVII
UTILITÉ que nous retirons des L choses qui sont en dehors de nous, outre l'expérience et la connaissance que nous acquérons par le fait même que nous les observons, et que nous les changeons de certaines formes en d’autres, c’est principalement la conservation du corps. Par cette raison, les choses utiles, sur toutes, ce sont celles qui peuvent nourrir et entretenir le corps de telle sorte, que toutes ses parties soient capables de s'acquitter parfaitement de leurs fonctions. Car plus le corps est apte à être affecté d’un plus grand nombre de manières, et à affecter les corps extérieurs de la même façon, plus l’âme est apte à penser. (Voyez les Propositions XXXVIII et XXXIX, partie IV de l’Éthique).
Mais bien peu de choses, dans La Na-
ture, paraissent posséder ces propriétés.
Et c'est pour cela qu’il est nécessaire, afin de nourrir le corps comme il convient, de faire usage d’un grand nombre d’aliments de diverse nature. Car le corps humain est composé de beaucoup de parties de nature différente, lesquelles ont besoin d’aliments continuels et variés, afin que le corps tout entier soit également apte à toutes les choses qui peuvent résulter de sa nature, et conséquemment afin que l’âme soit également apte aussi à concevoir un plus grand nombre de choses.
Pror. XXXIX. (Erhique, partie IV).
Ce qui conserve le rapport de mouvement et de reros que les parties du corps humain entretiennent les unes avec les autres, est bon : ce qui fait, au contraire, que les parties du corps humain entretiennent, les unes avec les
1. Voyez ci-dessous, page 89, la fin du Scholie de 11 Proposition XLYV.
autres, un autre rapport de mouvement et de repos, est MAUVAIS.
DÉMONXSTRATION
Le corps humain a besoin, pour se conserver, de plusieurs autres corps. Or, ce qui constitue la forme du’ corps humain, consiste en ceci, que ses parties se communiquent leurs mouvements réciproquement, d’une façon déterminée, Donc ce qui conserve le rapport de mouvement et de repos que les parties du corps humain entretiennent les unes avec les autres, conserve par cela même la forme du corps humain, le rend propre à être affecté de beaucoup de manières, à pouvoir affecter les corps extérieurs d’un grand nombre de façons, et, par conséquent, est bon.
D'autre part, ce qui fait que les parties du corps humain prennent un autre rapport de repos et de mouvement, fait que le corps humain revêc une autre forme, c’est-à-dire le dérruit, le rend par là même entièrement
inapte à pouvoir être affecté de plusieurs manières, et conséquemment (St mauvais
SCHOLIE
Jusqu’à quel point ces modifications peuvent-elles nuire à l’âme ou lui être utiles?
C'est ee que l'on expliquera dans la cinquième partie. Mais je veux remarquer ici que j'entends, par [a mort du corps, quand ses parties sont disposées de telle sorte, qu’elles prennent les unes à l’épard des autres un autre rapport de mouvement et de repos. Car je n’ose pas nier que le corps humain, tout en conservant la circulation du sang ec les autres phénomènes qui font croire qu'un corps est vivant, ne puisse néanmoins être changé en une äutre nature entièrement différente de la sienne propre.
Aucune raison ne me force de déclarer, en effet, que le corps ne meurt, qu’autant qu’il est changé en cadavre. L'expérience elle-même ne semble-t-elle pas nous montrer le contraire? N’arrive-t-il pas, par-
fois, qu’un homme souffre de telles modifications dans son individu, que l’on ne peut dire aisément que c'est le même homme?
C’est ce que j'ai entendu raconter d’un certain poëte espagnol, lequel, atteint de maladie, et encore qu’il s’en fut relevé, oublia cependant à un tel point sa vie passée, qu’il refusait de reconnaître pour siennes les fables et les tragédies qu'il avait composées. Et, certes, s'il eùt oublié aussi sa langue maternelle, on eût pu le prendre pour un adolescent déjà grand. Si la chose paraît incroyable, que dirons-nous des enfants ? L'homme arrivé à un âge avancé croit que leur nature est si différente de la sienne, qu'il ne pourrait jamais se persuader qu'il a été enfant, s’il n’en irait la conjecture pour lui, d'après les autres.
Mais pour ne pas donner matière aux superstitieux de soulever de nouvelles questions, Jaime mieux laisser ce sujet en suspens.