‹ De la Félicité publique, ou, Considérations sur les sort des hommes dans les différentes époques de l'histoireChapitre 12 sur 63 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

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dans le partage qu'elle fait de ses travaux. Là , le militaire n'est jamais chargé de la défense de l'opprimé , ni le magistrat de celle des remparts ; le laboureur cultive en paix , tandis que le juge veille et que le guerrier combat ; et si ce dernier semble porter tout le fardeau public , il en est amplement dédommagé par les salaires et les honneurs. Pour une pareille société, la paix a cent fois plus de charmes , et la guerre cent fois moins d'horreurs. L'étendue du domaine , les précautions prises pour en défendre l'accès , semblables à une force centrifuge, repoussent sans cesse la guerre vers les frontières {g) ; et de même que les affaires intérieures se traitent par représentations , les débats de la guerre ont aussi des représentans qui se chargent de les vider. Lorsque Athènes , au commencement de la guerre du Péloponnèse , voulut mettre assez de troupes sur pied pour faire face à ses ennemis , on fut obligé d'employer les vieillards et les enfans à la garde de la ville. Tous les citoyens , même ceux qui étaient répandus dans les terres de l'Àttique , furent contraints de s'y renfermer; ce qui occasionna cette fameuse contagion,dont plus de la moitié du peuple fut la victime. Tout ressentit donc au premier instant les plus grands malheurs de la guerre ; et tandis que la France était occupée aux guerres de 1733, de 1741 et de 1757, il n'y eut tout au plus que la centième (h)

fe) VraL (h) Millième.

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partiede ses habitans qui en partageât le danger; de vastes provinces jouissaient encore du calme le plus serein , et des millions de laboureurs ignoraient même . dans quelle partie du monde on combattait.

Ajoutez à ces avantages la douceur des mœurs et l'aisance de la vie que les peuples ne peuvent guère conserver qu'à la faveur des troupes réglées, c'està-dire des représentans de la nation à qui le soin de la guerre est confié (0* Car si l'expérience n'a que trop prouvé , dans tous les temps , que le plp& gx#nd malheur qui puisse arriver h un peuple est d'être subjugué, il est certain qu'qp ne saurait trop s'appliquer à se rendre supérieur à tous ses voisins. Il est encore certain qu'on ne peut y parvenir que par une éducation toute militaire (*), de façon que pour être soldat un seul jour de sa vie, chaque citoyen est obligé de l'être dès sa naissance. De là l'obligation de n'avoir que des mœurs militaires en tout temps; et quelle destinée pour les hommes de passer toute leur vie comme la veille d'un combat ! L'usage d'entretenir des armées sur pied pouvait seul remédier à cet inconvénient. Au moyen de cet arrangement, devenu général, les peuples peuvent être heureux sans s'affaiblir ni s'amollir; parce que la discipline se soutient dans les armées , où les principes d'honneur et de courage doivent se conserver dans un

(i) Ah ! voyez si le danger n'est pas plus grand que le remède, {k) Frai.

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certain degré d'exagération , sans lequel ils ne peuvent guère subsister. '

Nous avons vu que le despotisme avait chassé la félicité du sein de l'Asie , et même d'une partie de l'Afrique; et que la Grèce, dans son plus bel âge, ne fui qu'un théâtre de sanglantes révolutions. L'histoire ne présente donc plus d'autres objets à nos réflexions que les nations phénicienne et carthaginoise» On n a guère parlé <le la première qu'à l'occflgîpftodte'son commerce et de ses colonies. Il y a toute apparence que ce peuple actif et propagateur de l'industrie, se conduisit sur de beaucoup meilleurs principes que les Grecs. Mais le voisinage des Perses le tint toujours dans une trop grande dépendance pour que son gouvernement prît une certaine consistance.

Quant aux Carthaginois , quelques éloges qu'Aristote ait prodigués à leurs lois , nous ne pouvons croire qu'un peuple dont l'avarice a été si insatiable, la politique si jalouse et si cruelle , la religion si superstitieuse et si atroce , ait connu le véritable bonheur. La pensée seule s'épouvante de ces sacrifices humains où Ton voyait des mères barbares précipiter elles-mêmes leurs enfans dans les flammes. Un philosophe (/) lisant un jour le passage de la Genèse, où il est écrit que Dieu a fait Vhon^me a son image,

1 Majores nostri bella gesserant ; nos , tributa dépendions ne bella patiamur. Paul. O&os. Hist.

(/) Fontenellç*

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s'écria sur-le-champ que l'homme' le lui avait bien

rendu (») On peut presque toujours juger d'un

peuple par son culte : quand ce culte est simple et modeste, le peuple est actif et industrieux; quand il est solennel et fastueux , le peuple est vain et frivolç ; quand il est triste et rigide , le peuple est farouche , ardent et opiniâtre.

Nous ne parlerons point des Scythes, non plus que des Indiens et des Chinois , parce que nous ne pourrions nous fonder que sur des conjectures ou sur des récits fabuleux. Nous savons seulement que la vie des Scythes ressemblait fort à celle des sauvages. Diodore de Sicile fait de grands éloges des Indiens ; mais comme il y ajoute la description d'une île (») qui n'a jamais existé , et d'autres choses incroyables ou démontrées faussés , il est clair que pour rendre son histoire complète, il n'a pas été assez scrupuleux sur les mémoires dont il a fait usage.

Nous nous contenterons donc de terminer ce chapitre par une réflexion bien naturelle , et qui paraît cependant avoir échappé aux partisans de l'antiquité. C'est que le seul esclavage a suffi pour rendre la condition humaine en général cent fois pire qu'elle n'est à présent (o). En effet , on aura beau dire à un phi* losophe que les trente mille personnes qui se sont

(m) Il y a trois mille ans qu'on a dit cela en très beaux vers. («) L'tle Panchaie, célébrée par Virgile:

.... Turifem Panchtùa pinguis arenis, (Georg. U» ) (o) Bien vrai* *

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partagé entre elles une contrée, telle, par exemple, que la Laconie , ont été des hommes robustes , bien braves, bien fiers, qui n'étaient occupés toute leur vie qu'à s'exercer aux combats ; s'il vient à apprendre que ces trente mille personnes ont réduit plus de six cent mille (p) de leurs semblables à une condition cent fois pire que celle d^s bêtes de somme , il détournera les yeux de dessus ce peuple , et rie le regardera plus que comme le fléau et* l'opprobre de l'humanité. Or , je ne crois pas exagérer si j'avance qu'en prenant les villes et \es campagnes , le rapport des hommes libres aux esclaves n'était pas en Grèce d'un à quatre * : et quels étaient pour la plupart ces esclaves ? Des hommes' nés libres , des hommes élevés dans l'abondance et la prospérité, qui, ayant été faits prisonniers , ou dans les combats ou par des corsaires, étaient vendus ensuite au profit des vainqueurs. On sait jusqu'où s'étendaient les droits du maître sur les esclaves. La prostitution des deux sexes en faisait partie \ Qu'on se figure quel serait de nos jours le sort d'un officier ou d'un magistrat, qui , réduit à travailler aux ouvrages les plus vils , verrait pendant ce temps-là sa femme et ses enfans obligés de servir aux débauches d'un maître insolent. On

(/?) Le compte n'est pas juste.

1 A la bataille de Platée, chaque Spartiate avait sept Ilotes avec lui.

* Je ne sais quel auteur a dit : Impudicitia in ingenuo > crinten est s in servo, nécessitas; in Ubero , officùan.

n'imagine pas qu'il se trouvât personne qui eût assez de courage ou assez de lâcheté pour supporter une pareille destinée. C'est pourtant ce qui est arrivé sou* vent parmi les anciens, et surtout parmi les Grecs. J'insiste surcette différence entre des esclaves achetés chez quelques nations pauvres et à demi sauvages , et ceux que le sort des armes a réduits à cette affreuse condition. Car , nous l'avouerons avec confusion , notre âge n'est pas encore totalement exempt de ce reproche que nous faisons à l'antiquité ; mais quoiqu'on ne puisse assez gémir de ce que l'avarice a conservé parmi les peuples de l'Occident , ce que la barbarie et l'ignorance ont établi et maintenu dans l'Orient, nous observerons pourtant : i°. Que l'esclavage n'est plus connu chez les chrétiens, si ce n'est dans les colonies. a°. Que les esclaves sont tous tirés d'une nation très sauvage et très brute , qui vient elle-même les offrir à nos négocians. 3°. Que si la raison et la philosophie s'écrient qu'il fallait traiter l'esclave comme l'Européan {quamvis Me niger, quamvis tu candidus esses) , il est cependant vrai que la grande dissemblance de ces malheureux avec nous rappelle moins les sentimens d'humanité , et sert à entretenir le préjugé barbare qui les tient dans l'oppression. 4°. Que si ces esclaves ont été traités avec une cruauté très condamnable , l'expérience a prouvé bien des fois que jamais la douceur et les bienfaits n'ont pu ôter à cette nation son caractère lâche , ingrat et cruel; qu'il y a même tout

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lieu de croire que si les esclaves des colonies avaient été desEuropéans, ils seraient déjà rentrés dans leur droit de citoyen, comme les serfs de* notre gouvernement féodal ont peu à peu recouvré la liberté ci* vile ; enfin que le nombre dès esclaves est bien moins considérable de nos jours, puisqu'il est-borné aux seules colonies à sucre , et que sur plus de cent millions de chrétiens qui existent à présent, on ne compte assurément pas un million fa) d'esclaves , tandis que sur un million de Grecs , il y avait plus de trois millions de ces infortunés. '

(7) Nos serfs mainmortables ont peut-être une condition plus triste y parce que 9 jouissant de la liberté de leur corps, ils n'en sentent leur assujettissement qu'avec plus de peine. Il y a plus de trente millions de ces esclaves chrétiens.

N. B. Jésus-Christ n'a jamais parlé d'abolir l'esclavage.

1 Si l'on est curieux de connaître la manière dont les anciens philosophes pensaient sur l'esclavage , il faut lire les chap. m, iv, ▼ et vi des Politiques dFAristote. On y trouvera que la servitude est juste et ne l'est pas ; qu'elle est quelquefois « naturelle sans être légitime , et légitime sans être « naturelle ; qu'il est dans l'ordre que le moins parfait serve « le plus parfait ; que c'est ainsi que les animaux doivent « servir les hommes , et les femmes obéir à leurs maris ; que « dans le cas où la force seule a réduit les peuples en capti- « vite , l'esclavage est juste sans l'être d'une façon absolue , « parce qu'encore que ce soit la supériorité de vertu qui « fonde l'autorité , il n'est jamais dans la nature que les « nobles soient réduits en esclavage ; mais que s'il est des « nations nobles , il en est d'autres qui ne le sont pas ; que « parmi les barbares, les nobles ne sont tels que relative-

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