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seconde objection que nous nous sommes proposée au commencement de ce chapitre : car il ne nous reste plus que cette difficulté à lever. Si les progrès des lettres et de la philosophie pouvaient seuls éclairer les hommes sur leurs véritables intérêts , pourquoi ne voyons-nous pas que les beaux. âges de l'antiquité, que les siècles de Périclès et d'Auguste aient produit aucun effet de ce genre? Quoique nous croyions avoir déjà prévenu cette objection dans un autre endroit, il est bon d'y revenir encore, et d'envisager l'objet sous toutes les faces possibles. Nous avons prouvé alors que les Grecs avaient pu réussir dans les lettres et dans les arts, sans avoir perfectionné la politique; nous avons même observé que les philosophes , long-temps occupés de systèmes frivoles sur la théogonie et la cosmogonie ', avaient toujours négligé la morale , et que Socrate fut le premier qui rappela sur la terre la philosophie exilée dans le ciel \ Nous ajouterons ici que la situation politique des Grecs fut toujours un obstacle aux pro* grès de la raisqn humaine. Cette nation, réunie en idée par un lien frivole , et divisée de fait dans un grand nombre de républiques , toutes ambitieuses , toutes jalouses les unes des autres , fut toujours tourmentée par des guerres extérieures , et déchirée par des guerres civiles. La vanité fut le seul principe gé-
1 L'origine des dieux et la génération du monde.
* Y oyez les Dialogues des Morts de M. de Font en elle , et les Dits mémorables de Socrate , recueillis par Xénophon.
néral, le seul point de ressemblance de tant d'états gouvernés par des lois différentes. Malheureusement pour ces peuples, elle ne manqua pas d'alimens. Les Grecs, à peine sortis de la barbarie, triomphèrent des Perses ; triomphe éclatant , et tellement propre a leur échauffer l'imagination , qu'ils ne purent toucher à la coupe de la gloire sahs en être enivrés. De là cette émulation , cet orgueil qui arma Sparte contre Athènes, et successivement toutes les républiques les unes contre les autres. Une autre circonstance particulière aux Grecs, et qui mériterait d'être l'objet d'une dissertation particulière, influa prodigieusement sur la tournure de leur esprit. Je ne sais comment il arriva que ce peuple perfectionna tout de suite son langage , et le rendit le système le plus parfait dans lequel les hommes puissent reproduire leurs idées; arme dangereuse quand elle est mal employée, et assez semblable à l'épée dans les mains de nos ancêtres, qui la rendaient plutôt l'instrument du duel que de la défense de la patrie. De cette aptitude au langage , il résulta un grand inconvénient ; c'est que la forme emportant le fond , la politique tomba au pouvoir des rhéteurs, et la philosophie sous celui des sophistes. Deux inventions achevèrent le désordre, celle de la période parmi les rhéteurs, et celle du syllogisme parmi les sophistes. Alors toute vérité fut proscrite, si elle ne s'annonçait pas par trois membres réguliers , et le système de la nature entière dut être renfermé dans une majeure et une
mineure * ? Une suite naturelle de cette manie , devenue trop générale , c'est que le plaisir de parler et d'écouter l'emporta de beaucoup sur celui d'enseigner et de s'instruire. De là ces écoles fameuses qui dégénérèrent bientôt en sectes , et enfin en hérésies, lorsque la religion chrétienne fut- établie. Or, rien n'est plus contraire aux progrès de la raison que ces écoles où l'on apprend , non ce qui est , mais ce qu'un autre a pensé ; où le maître tient lieu de la nature même pour ses disciples , et où les plus grands efforts de l'application sont employés à entendre un homme qui ne s'entend pas lui-même.
Lors de la renaissance des lettres , les hommes étirent mn grand avantage, c'est la découverte de l'imprimerie, et la facilité de lire, au lieu d'écouter. Les livres fidèles, mais froids interprètes des pensées, sont au discours ce que sont les estampes aux tableaux. Ils sont dépouillés des couleurs brillantes
1 Bacon a observé très judicieusement que la forme syllogistique et toute la dialectique des anciens étaient fort bien appropriées à la dispute , et nullement à la recherche de la vérité. Cet illustre écrivain est le premier qui ait opposé i cette méthode spécieuse , mais fautive , celle de l'invention et de l'analogie. Il montre partout un grand mépris pour cette philosophie de catéchisme , qui consiste à trouver des réponses à chaque demande , et pour cette argutie d'^ristote qui -soumet la nature à des définitions frivoles : Magis ubique sollicites quomodo quis respondendo se explicet, et aliquid reddatur in verbis positivant > quam de œterna rerum veritate. Voyez Novum scientiar. Organurn , aph. lxih*
de la déclamation. On les juge dans la solitude et le silence, et c'est là qu'interrogés et confrontés, ils subissent une espèce de torture qui les force à découvrir leurs fautes et leurs complices. A la vérité, ils s'arrogent quelquefois les mêmes privilèges que leurs auteurs. Ils exercent un pouvoir, ils régnent à leur tour, surtout quand quelqu'un de ces corps privilégiés , plus propres à conserver les sciences qu'à les augmenter, introduit une législation dans les études ; quand cette législation littéraire est appuyée par la législation civile ; enfin quand l'incapacité juge en dernier ressort la philosophie, et veut que ses bornes actuelles demeurent à jamais les ftiémes. Mais ce monopole ne peut durer long -temps; et dans les sciences comme dans la politique, la contrebande est le précepteur du commerce.
En voilà assez , je crois , pour prouver que les circonstances n'ayant pas été les mêmes lors de la naissance et lors de la renaissance des lettres , il dut aussi en résulter des effets différens. Nous verrons dans le chapitre suivant quels ont été ces effets, et dans le reste de cet ouvrage , quels sont ceux que nous devons encore espérer.
ici DE LA FÉLICITÉ