‹ De la Félicité publique, ou, Considérations sur les sort des hommes dans les différentes époques de l'histoireChapitre 48 sur 63 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Suite du précédent. L'agriculture et la population sont les indice* les plus fidèles du bonheur des peuples.

Nous avons vu qu'en ne prenant que les nattons policées, on trouve que celles de nos jours ont beaucoup plus d'instruction, et pour le moins autant de liberté que les anciennes; mais comme la science, la liberté même , ne sont bonnes qu'autant qu'elles peuvent concourir au plus grand bonheur élu plus grand nombre d'individus, il est nécessaire d'examiner si les faits nous donneront des résultats semblables à ceux que l'induction vient de nous offrir. Nous avons eu lieu de penser que les hommes sont aussi heureux de nos jours que dans quelque époque de l'histoire qu'on veuille choisir; cherchons maintenant quelques indices , quelques symptômes qui servent de mesure à cette félicité publique. Il en est deux qui se présentent naturellement , l'agriculture et la population. Je nomme l'agriculture avant la population , parce que , s'il arrive qu'une nation peu nombreuse cultive avec' beaucoup de soin une grande quantité de terres, il en résultera que cette nation consomme beaucoup, et qu'elle ajoute à l'aliment nécessaire à la vie , l'aisance et la commodité qui en font le bonheur. Si, au contraire, l'accroissèment du peuple est en proportion avec celui de

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l'agriculture, qu'en peut -on conclure, sinon que cette multiplication de l'espèce humaine, comme celle de toutes les aubes espèces, vient uniquement de son bien-être ? L'agriculture est donc un indice du bonheur des peuples , antérieur et préférable à celui de la population.

Mais l'agriculture des modernes est- elle supérieure à celle des anciens? C'est. une question qui demanderait un ouvrage à part*, si elle était traitée dans toute son étendue. Nulle matière ne donnerait plus d'occasions de déployer une vaste érudition, ce qui est un attrait puissant pour les savans ; et cependant, de toutes les recherches sur l'antiquité, c'est la plus négligée. Pour nous, il nous suffira de hasarder nos conjectures , et de les appuyer seulement de quelques autorités; persuadés comme nous le sommes , que toutes les fois qu'on ne veut pas se jeter dans le polémique, il est aisé de marquer les points principaux sur lesquels un homme impar-. tial doit appuyer son opinion. L'amas d'érudition n'est que pour le critique obstiné qu'on ne convertit pas, et il effraie le lecteur judicieux qu'on pourrait éclairer.

Quoique Terentius Varron et Columelle aient cité un grand nombre d'auteurs grecs qui ont écrit

* En 1788 a été publié à Londres* on ouvrage sur l'agri* culture des anciens, par Adam Dickson, ministre écossais » mort en 1776. Une traduction française en a été donnée à Paris, en 180a, a vol. in-8. R.

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sur l'agriculture *, il me semble que de nos jours, lorsqu'il est question de la culture des anciens, c'est toujours celle des premiers âges de Rome qu'on met en avant. Au commencement, deux journaux* de terre formaient tout le domaine de chaque famille. Dans des temps plus prospères, lorsque la république s'enrichit par ses conquêtes , des magistrats ambitieux voulant acheter les faveurs du peuple par une condescendance extraordinaire, on proposa un partage de sept journaux par famille, partage qui fut regardé comme exorbitant, et qui n'eut même jamais lieu. De là les modernes ont conclu qu'il fallait que l'agriculture romaine fût poussée à un grand point de perfection , puisque deux journaux de terre suffisaient à la subsistance d'une famille entière , qu'on doit évaluer à cinq personnes à peu près. Mais ces admirateurs de l'antiquité n'ont

1 Magna porro et Grœcorum turba est de rusticis rébus

prœcipiens y etc. (Colum. Dererusticd. L. i, c. i). Teren-

tius Varron en compte cinquante dont il rapporte les noms.

* C'est ainsi que je traduirai toujours le mot juger, parce qu'il ne se rapporte précisément à aucune de nos mesures. Le juger contenait vingt-huit mille huit cents pieds carrés , ce qui est un peu plus d'un demi-arpent. Le calcul d'Arbuthnot porte les duo jugera à un acre et un quart; ce qui fait un peu plus d'un arpent royal. D'ailleurs , le produit au juger -petit encore mieux s'apprécier par ce passage de Coiumelle, Liv. n, chap. ix, où il traite de la semence: Jugerum agri pinguis plerumque modios tritici quatuor, madiocris quinque postulat.

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pas pris garde que les preuves mêmes qu'ils apportaient pour soutenir leur opinion tendaient à la détruire , suivant ce proverbe trivial , Qui prouve trop9 ne prouve rien. On estime que dans une famille de gens qui travaillent, il se consomme annuellement deux setiers de blé par tête , compensation faite des femmes et des enfans. Il fallait donc à une famille romaine dix setiers de blé tous les ans. Or, il est rare qu'une terre, quelque bien cultivée qu'elle soit, n'ait jamais besoin de repos ', et celle qui 'rend sept pour un de la semence est regardée comme une bonne terre. Deux journaux de terre , dont la mesure n'excédait pas d'un quart celle de l'arpent de Paris, ne pouvaient guère rapporter en trois ans, y compris une année de repos et une année de Mars , plus de six setiers de froment , et à peu près autant d'orge , semence prélevée. Supposons qu'un travail assidu fasse produire cette terre tous les ans , il est à présumer que la troisième année ne rendra que quelques lupins , quelques mauvais pois , ou quelques autres légumes de cette espèce: Ainsi , notre famille romaine n'aura , année commune , que deux setiers de froment et deux setiers d'orge pour

1 Columelle conseille de choisir un domaine où il y ait des terres arables et des landes (a). Terrenis alils cultis atquc aliis sylvestribus et asperis (Lib. ir, cap. ix). Ce passage prouve qu'alors, comme k présent, il y avait en Italie beaucoup de landes et de mauvaises terres.

(«) Ce Hê sont landes.

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se nourrir. Trouvez- vous mon calcul trop bas, et supposez-vous que la fécondité d'une terre cultivée comme un jardin excède de beaucoup celle de nos vastes campagnes? Doublez le produit : vous ne trouverez pas encore deux setiers de grain par tête ; et cependant il faut observer que si le travail jour* nalier d'un petit héritage peut le rendre plus fécond que le sol d'une grande ferme, cet avantage est compensé par le manque de fumier, de marne et autres engrais.

Mais il ne suffit pas aux hommes de se nourrir , ils ont besoin d'armes, de vêtemens, de quelques meubles , de quelques outils. Je conviens à la vérité que dans un climat chaud il faut peu de vêtemens ; mais qu'on se souvienne qu'on a fait produire à la * terre beaucoup plus qu'on ne peut attendre d'un sol tel que celui des environs de Rome ; que malgré cela on n'a pu trouver une subsistance suffisante en grains, et que par conséquent nulle place n'est restée pour la culture du chanvre, des arbres fruitiers, des bois de charpente , etc. U suit de là qu'il était nécessaire qu'un autre travail que l'agriculture aidât à la subsistance du peuple. Or, ce travail par qui pouvait-il être payé , sinon par ceux qui avaient du superflu, par ceux qui avaient des subsistances audelà de leurs besoins , c'est-à-dire qui possédaient plus de terres qu'il n'en fallait pour fournir à leur consommation et à celle de leur famille. Mais du moment que vous admettez un paitage inégal, il

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n'est plus étonnant qu'une famille vive avec deux journaux de terre, parce que chacun, outre sa propriété , a son industrie ; et l'on peut assurer que , dans beaucoup de villages de la France, nombre de familles vivent aisément , sans avoir autant de territoire. Si l'on en croit Plutarque, Numa divisa les citoyens de Rome en differens corps de métiers, comme ceux de charpentiers , de tailleurs , d'orfèvres, de teinturiers, etc. '.Or, ces métiers représentent une certaine quantité d'ouvrage, et cette quantité d'ouvrage représente quelque excédant de subsistance, tant parmi les riches que dans les revenus publics : mais quelle notion pouvait-on avoir d'aucun partage de terre avant ce même Numa, qui le premier apprit à marquer les limites des héritages , et sut rendre ces limites sacrées en établis-

1 Voy. Vie de Numa Pompilius.

M. Hooke dans son Hist. rom. (Liv. iv , chap. ni.) a ob>servé que cette répartition ne se trouve ni dans Tite-Live , ni dans Denys dUalicarnasse , et qu'elle est même contraire * ce que dit ce dernier , qu'il n'y avait alors à Rome que deux sortes d'occupations pour les hommes , la guerre et l'agriculture. Il est fâcheux que les historiens de l'antiquité ne citent pas les autorités dans lesquelles ils ont puisé. Nous ne connaissons aujourd'hui que Tite-Live et Denys d'Halicarnasse pour les premiers siècles de la république ; niais Plutarque peut avoir eu d'autres documens. D'ailleurs , puisque les Romains avaient des habits de cérémonie , des ttcrifices, des temples, des aqueducs, des ponts, il fallait qu'ils eussent des tailleurs, des charpentiers, des maçons, etc.

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sant le culte du dieu Terminus? Les paroles de Denys d'Halicamasse méritent une attention particulière. « Numa , dit-il , ordonna à chacun de circonscrire « son héritage , et d'en marquer les limites par des «pierres, qui reçurent le nom de Terminales*1. Remarquez qu'il ne dit pas que Numa fit vérifier les partages, ni qu'il ordonnât un nouvel arpentage, mais seulement qu'il enjoignit à chacun de marquer les limites de sa possession.

Suivons encore Denys d'Halicamasse : il nous apprendra que Tullus Hostilius sut se concilier l'affection du peuple en lui distribuant les domaines royaux que Numa lui avait laissés : « car les rois , oc ajoute notre auteur, avaient des champs riches et v féconds , au moyen desquels ils pouvaient suffire « à la dépense des sacrifices , et vivre splendide- « ment chez eux. » Tullus partagea ses domaines parmi les plus pauvres, qui par là se trouvèrent dispensés de faire le métier de mercenaires \ Son suc-

Aifitr? ïfl*/ to7ç ïppcfy etc. antiquités romaines, L. n, cap. 74, pag. 128, tom. 1, edit. Oxon. 1704*

* X*p«v ux*f ii*iftTê9 cî wpê ùvrS fittnXtïç iroAAjr auti àyuê^fy i{ t)ç iftti^ujutfêi xiç «rptrtfJW, itfi ri $ftç rxtriXêvt k*i t*ç tiç rof '/hop fi/99 mfforuç u%of i»V«putr.... t«Jtj» c TwAAdf ffirirpi-^f ro/r <u* JYn* «Ajpor ftg0UOT*P*/u«<«M'Jt«7'«p/p«.... rttùrn $t t% Qik*vTfm*i* rut *xip*t rmt w$Xtr£v *ri A*Cf, w«v**r **TftoêtT*$ rcTiç *AA#ÎV. L. m, cap. 1 , pag. i3a.

Ce passage pourrait fournir quelques observations : 1 °. II nous prouve que du temps de TulJus Hostilius il y avait des

cesseur Ancus Marcius, à son avènement au trône, rappela encore, le peuple à l'agriculture , et renouvela les établissemens de Numa ; mais alors il ne fut pas question de partage, non plus que sous le règne de Tarquin-1' Ancien. Dans quel temps en placeronsnous donc l'époque? Et comment arrive-t-il que, lors du cens établi par Servius Tullius , nous trouvions tout à coup une différence si marquée dans les fortunes, et un si grand nombre de riches citoyens? Quatre-vingts centuries ne doivent être composées que des citoyens qui possèdent cent mines , c'est-à-dire près de 8000 livres de notre monnaie actuelle' ' , somme considérable , si l'on fait attention à la rareté des espèces et au manque de commerce qui devaient décupler la valeur de ce numéraire \ Or, je demande si jamais une propriété de deux, de quatre, de sept journaux de terre, a pu

citoyens qui n'avaient point d'héritages , et qui vivaient du travail de leurs mains. a°. Denys d'Halicarnasse dit que le partage se fit par tête K*f *r J)* , et non pas par famille. 3°. Nous voyons ici très clairement qu'il y avait dès-lors des citoyens en état de payer le travail des autres. Toutes choses qui renversent les notions que nous avons de l'agriculture , du partage et de l'égalité qui régnaient parmi les anciens Romains.

1 Suivant les calculs d'Arbuthnot.

*Du temps de Polybe les vivres étaient à si bon marché , que dans les auberges on ne spécifiait le prix d'aucunes denrées, et que, moyennant trois sous par tête, les voyageurs avaient tout ce qu'ils pouvaient désirer. Uu boisseau de fro-

représenter un pareil capital, et si dans un pays purement agricole , on n'aurait pas dû établir ce cens , plutôt sur un toisé que sur une évaluation en espèces 1 ? Il paraît bien plus raisonnable de penser que Numa , Tullus et Servius jugèrent convenable que chaque famille possédât une certaine quantité ' de terre qui remplît le double objet de lui procurer quelque subsistance , et de l'attacher à sa patrie ; qu'à la vérité deux journaux de terre furent regardés comme la plus petite portion possible ; mais que ce minimum étant fixé , on ne prit aucune précau-

ment de vingt livres à peu près, ne coûtait touj au plus que six sous de notre monnaie. ( Voyez le savant ouvrage de M. Dupré de Saint-Maur , intitulé Recherches sur les Mon' noies , ch. m. )

1 Tite-Live et Denys d'Halicarnasse nous fournissent encore plusieurs passages d'où Ton peut tirer quelque induction pour prouver une inégalité de fortune parmi les Romains dès le commencement de la république. Je n'en citerai qu'un. Ces deux, auteurs s'accordent à dire qu'Horatius Codés reçut pour prix de son courage autant de terres qu'il put en enfermer en un jour, dans une limite tracée avec le soc d'une charrue. . . . Agri quantum uno diecircumaravit datum. ( Tit. Liv. ) (b).

Le texte de Denys d'Halicarnasse dit positivement la même chose. Or, il fallait alors qu'une pareille possession ne fût pas regardée comme exorbitante; car on sait combien les Romains étaient modérés dans leurs récompenses lucratives.

(£) Tite-Lire exagère. Une charrue pourrait enclore d'un sillon léger pUu de quatre mille arpent*

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tion pour limiter la trop grande étendue de propriété ; enfin 9 que l'inégalité de fortune commença avec les rois, et continua toujours d'exister dans la république. C'est ainsi qu'on peut expliquer comment près de quatre cents ans après la fondation de Rome le peuple se plaignait encore de ce qu'on ne lui distribuait les terres qu'à raison de deux journaux par famille , tandis que quelques patriciens , qui en avaient plus de cinq cents 9 possédaient à eux seuls le partage de trois cents citoyens; et, ce qui est bien digne de remarque , ils ajoutaient que le terrain qu'on leur donnait suffisait à peine à leur logement et .à leur sépulture ' ; preuve qu'on ne pensait pas alors qu'une famille pût vivre avec deux journaux de terre. De même, lorsque nous voyons

1 « Auderentne postal are ut quum bina jugera agri plebi « dividerentur, ipsis plus qninquaginta jugera habere lice- « ret ? ut singuli propè trecentorum civium possiderent « agros , plebeio homini yix ad tectum necessarium aut lo- « cum sepulturae suus pateret ager. » (Tite-Livb , Liv. vi.)

Pour bien entendre ce passage, et en général pour se mettre bien au fait de la grande question du partage des terre| chez les Romains , il faut savoir qtie ces partages se faisaient aussi par colonies ; et que les patriciens , soit par orgueil , soit par avarice , soit enfin par un principe politique de tenir le peuple dans rabaissement, s'obstinaient à prendre pour modèle des nouvelles distributions de terres , cette première répartition dont leurs ancêtres leur avaient donné l'exemple. Ce qui me parait renfermer une double injustice. i°. Parce que les circonstances étant différentes,

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par la suite taxer de motifs secrets et d'adulation pour le peuple ceux qui proposent de donner sept journaux de terre , il fout entendre «qu'il s'agit encore des portions des colonistes y ou de la plus petite répartition à faire au moindre citoyep. Or, comme un grand nombre de plébéiens avait vendu ou aliéné ses propriétés, il eût été très difficile de trouver près de Rome de quoi donner sept journaux de terre à chacun d eux ; et une pareille opération n'aurait pu se faire sans diminuer considérablement le revenu du fisc , ou sans attaquer les propriétés des patriciens , chose qu'ils craignaient encore bien davantage. 11 est, en effet, peu d'exemples d'une conduite plus injuste que celle de ces vertueux patriciens , si révérés de tous les historiens , excepté

l'étendue des terres plus considérable et le fisc plus riche , il était naturel de faire la portion du citoyen meilleure que par le passé, a0. Parce que les nouveaux colons étaient obligés de se loge, r dans leurs petits territoires ; au lieu que les anciens plébéiens ayant reçu en partage des terres voisines de Rome, pouvaient les cultiver, sans être obligés d'y bâtir , et sans quitter la ville. Au reste , nous répétons encore que tout ceci ne peut rien prouver pour l'agriculture romaine; car deux journaux de terre dans un bon pays (c) sont toujours un appât suffisant pour attirer de» colons , les familles des colonistes n'étant pas ordinairement composées de plus de trois personnes , et d'ailleurs toute* les ressources de l'industrie étant laissées à ceux qui ne pourraient pas vivre de leur territoire,

(e) Mais U pays de Rome était mauvais»

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de M. Hooke. Elle présente un tissu non interrompu de toutes sortes d'atrocités, depuis la condamnation de Spurius Cassius , jusqu'au meurtre des Grecques; mais c'est ce que nous avons eu occasion d observer plus haut. Renfermons-nous maintenant dans les bornes de notre sujet 9 et après nous être convaincus que le partage des terres parmi les Romains ne prouve rien en faveur de l'agriculture , voyons si nous avons d'autres autorités positives qui puissent répandre plus de lumière sur cette question.

Parmi le grand; nombre d'auteurs anciens qui ont écrit sur l'agriculture, quatre seulement ont passé à la postérité : Marcus-Porcius Caton, Marcus- Terentius Varron , Virgile et Coluraelle. Nous n'entrerons point ici dans le détail des préceptes qu'ils nous ont transmis. Nous nous contenterons seulement d'observer que , s'ils diffèrent dans quelques parties de détail , ils s'accordent assez sur les principes généraux , et concourent à nous donner une même idée de la culture des Romains. Voici à peu près ce qui en résulte. Leur manière de cultiver res* semblait beaucoup plus à celle qui subsiste de nos jours en Languedoc, en Provence et en Italie, qu'à celle des pays à blé, c'est-à-dire qu'on s'attachait de préférence aux oliviers, aux arbres fruitiers, et surtout à la vigne , culture qui paraît particulièrement annexée aux climats chauds. Quant aux terres labourables, nous n'avons aucun indice qu'elles aient

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été plus fécondes que de nos jours et dans nos climats. On semait dans un journal de terre quatre ou cinq boisseaux de froment ', c'est-à-dire à peu près quatre-vingt ou cent livres pesant. Il est vrai que Terentius Varron cite quelques endroits de l'Italie où la semence rend dix et jusqu'à quinze pour un ; mais sa manière de s'exprimer prouve assez qu'il regardait un pareil produit comme une chose très rare , et qu'il n'avait pas lieu dans les environs de Rome \ D'ailleurs Cicéron 9 dont l'autorité a d'autant plus de poids , que cet orateur célèbre était luimême grand agriculteur , Cicéron nous apprend que la semence rapportait communément huit pour un , et que , lorsque cela allait jusqu'à dix , c'était une faveur des dieux 3. La plupart des terres reposaient de deux années l'une. Virgile et Columelle conseillent cette pratique pour celles qui produisent de l'orge ou du froment 4. 11 est vrai que Varron parle

1 Voyez Columelle. Varron veut qu'on sème un boisseau de plus par journal; mais cette pratique ne s'éloigne pas beaucoup de la nôtre.

* a Seruntur fabse modii iv in jugero, tritici v, ordei vi, « farris x.... Observabis.... Quantum valet regio , ut in eo- « dem semine alicubi , cum decîmo redeat, alicubi cum quinte quedecimo, ut in Etruria et locis aliquot in Italia. »

3 « Ager efficit euro octavo ut benè agatur. Verum ut om- « nés dii adjugent cum de cime. » (Cic. in Verrem*)

4 « Ordeum nisi solitum et siccum locum non patitur, al- « que illa vicibus annorum requietum agita tumque altérais»

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de certaines terres qui ne reposent jamais ; mais ces terres étaient dans TOlynthie , et non dans l'Italie, encore moins dans les environs de Rome. D'ailleurs, le même auteur cite sur-le-champ, et, sans le contredire, un certain Licinius, qui conseille de laisser reposer les terres de deux années Tune \ Le seul mot Vervactum, employé à désigner une terre en repos, montre assez que cet usage était commun chez les Romains; d'autres passages prouvent encore que toutes les campagnes n'étaient pas cultivées; tel est celui où Columelle conseille de choisir un domaine composé de terres arables et de terres incultes \ Je conviens qu'on pourrait m'objecter que cet auteur a écrit dans un temps où l'agriculture était fort déchue parmi les Romains ; mais il serait aisé de prouver que de tout temps il y eut chez eux de vastes pâtures et des terres en friche. On pourrait encore ajouter que les famines dont les premiers siècles de la république nous offrent de

« et quara latissimum volant arvum. » (Col. Lib. n,

cap. m.

Altérais idem tonsas cessare noyâtes,

Et segnem patiere situ durescere campum.

(Viho. Georg. i.)

1 « Agrum alternis annis relinqui oportet , aut paulô le- « vioribus seminibus serere , id est quae minus sugunt ter- « ram. » (Lib. i, cap. xliy. )

' « Terrenis aliis cultis atque aliis sylvestribus et aspc- « ris. » (Lib. 11, cap. tx.)

fréquens exemples , les blés importés de Sicile et de Grèce en différentes occasions, forment de nouvelles présomptions contre cette préférence singulière qu'on veut donner à l'agriculture romaine sur la nôtre. Quant à celle de certains pays privilégiés , comme la Sicile, quelques parties de la Grèce, l'Egypte et plusieurs provinces de TAsie-Mineure , il n'en faut parler que pour féliciter ces heureuses contrées sur la nature de leur climat et de leur sol , qui leur donnent presque spontanément ce qu'on n'obtient ailleurs que d'un travail long et pénible '. La seule chose à examiner, c'est si les lois des anciens et leur application aux travaux rustiques leur ont procuré une agriculture supérieure à la notre, abstraction faite de tout avantage local. Or, j'avoue que je ne vois rien qui me le démontre , et que jus* qu'à ce que l'on me fournisse de nouvelles lumières, je crois que nous n'avons rien à leur envier. Au contraire , s'il fallait soutenir l'opinion opposée , je ne manquerais pas d'argumens assez plausibles. Je me contenterai d'en indiquer qui me paraissent même décisifs : c'est le changement dans la température de l'air, et la diminution des forets. M. Hume a remarqué , d'après l'abbé Dubos , que le climat de Rome était autrefois beaucoup plus froid qu'il ne l'est de

1 La Mauritanie , la Barbarie et l'Egypte , quoique gémissant sous un gouvernement oppressif, jouissent encore de ce privilège local, qui leur produit un excédant de subsistance capable de nourrir des nations entières.

nos jours *. L'an 480 de la fondation de Rome , la gelée fit mourir tous les arbres fruitiers ; le Tibre fut pris en entier, et la terre couverte de neige pendant quarante jours. Ju vénal, en nous peignant une femme superstitieuse, la représente rompant la

1 Nous ne devons pas dissimuler que M. Walkce a répondu à cet article de la dissertation de M. Hume ; maïs en vérité il ne parait l'avoir fait que pour soutenir une espèce de gageure de ne laisser aucun raisonnement sans réplique. Il n'a pas été plus heureux en cette occasion que dans bien d'autres.. Il allègue quelques exemples de grands froids éprouvés dans les pays chauds. 11 cite l'hiver de 1709; mais Juvénal a-t-il dit qu'il était arrivé une fois seulement qu'une femme superstitieuse ait cassé la glace du Tibre ? Et quoique les orangers aient gelé quelquefois à Hières et a [Nice, lorsque j'y vois ces arbres croître en pleine terre, tandis que dans toute la -France et dans toute la Lombardie ils ne croissent que dans des caisses et dans des serres , ne suis-je pas fondé à dire qu'il fait plus chaud là qu'ailleurs? Strabon prétend que de son temps les raisins ne mûrissaient pas au nord des Cévennes : c'était faute de savoir cultiver la vigne , répond M. Wallace. Quelle logique ! . Dès le temps de Columelle , on s'apercevoit d'un changement dans la température de l'air. Voici un passage qui le prouve suffisamment : Multos enim jam memorabUes authores comperi persuasum habere longo <£\>i situ qualitatem cœli statumqae mutari. Parmi ces auteurs il cite Saserna dans les termes suivans : Nam eo Ubro quem de agricultura scriptum reliquit, mutatum cœli station sic colUgit, quodqttœ regiones antea propter hjremù assiduam vtolentiam nullam stirpem vitis aut oleœ depositam custodire potuerint, nunc mitigato jam et intepescente pristino frigore , largtssimif

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glace du Tibre, afin de pouvoir y faire ses ablutions , etc. M. Hume ajoute à ces observations un passage de Diodore de Sicile , dans lequel cet auteur fait une description des Gaules 9 telle que nous pourrions de nos jours l'appliquer à la Norvège; et un

olwitaùbuSyLiberique vindemiis exuberent. Sed hœcsivefalsa, seu vera ratio est, litteris astrologue concedatur. ( Lib. i.) Or voit, par le doute dans lequel Columelle nous laisse, que de son temps ce changement n'était pas encore bien marqué; et comme il est très constant qne la situation des corps célestes n'a pas changé , on ne peut l'attribuer qu'à l'amélioration de l'agriculture qui , tandis qu'elle tombait chez les Romains, pouvait se perfectionner dans les Gaules, dans l'Asie et dans l'Afrique.

La physique nous apprend aussi comment les bois contribuent à conserver la froideur du climat, en interposant toujours des nuages et des brouillards entre le soleil et nous. Dans les pays découverts et cultivés , l'eau , en tombant sur la surface de la terre , trouve des plans inclinés sur lesquels elle coule rapidement , pour se rendre dans de vastes réservoirs. Les fossés, les canaux, les torrens, les fleuves sont autant de routes qui lui sont ouvertes. Au contraire , lorsqu'elle tombe sur les forêts, elle se distribue sur les branches et sur les feuilles des arbres , et se partage sur une infinité de surfaces. Dans cet état, elle se trouve comme les eaux salées sur les bâtimens de graduation, c'est-à-dire, dans une disposition perpétuelle à l'évaporation. D'un autre côté , celle qui est parvenue au pied des arbres , et qui s'est répandue dans les bruyères et dans les ronces , n'étant exposée ni au vent , ni au soleil , ne se dissipe presque jamais. De ces circonstances naissent la fréquence des nuages et des brouillards, et l'humidité du terrain.

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autre de Strabon , qui nous apprend qu'au nord des Cévennes les raisins ne mûrissent plus. Or, on sait que la température de l'air tient encore plus à la nature du sol et à la perfection de l'agriculture, qu'à la plus ou moins grande distance de l'équateur. Québec est à peu près à la même latitude que Paris; et cependant le Canada est couvert de glaces la moitié de l'année. Il en est de même d'une grande partie de la Russie, qui est beaucoup plus froide que l'Allemagne et la Hollande , quoiqu'elle soit plus méridionale. Et quant à l'immehsité des bois qui couvraient autrefois l'Italie , on en peut juger aisément par la facilité avec laquelle les Romains construisaient les flottes les plus nombreuses. En général , nous ne pouvons concevoir ni les arméniens de Xerxès , ni ceux des Carthaginois et des Romains, ni même , dans des temps postérieurs , ceux de Saint- Louis sur les côtes de Provence , si nous ne supposons pas qu'il y avait autrefois beaucoup plus de bois que de nos jours , et qu'on les trouvait presque toujours à portée des côtes. Tout le monde a entendu parler de cette forêt sacrée que César fit abattre lors du siège de Marseille. Or, on peut assurer que dans toute la Provence on ne trouverait pas un seul arpent de bois propre à faire des charpentes \ Le dessèchement d'une grande quantité de marais, l'écoulement procuré aux eaux stagnantes

1 Du moins si Ton en excepte la montagne de l'fistrelle et les pays voisins des Alpes.

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dans une infinité d'endroits , et surtout dans cette partie des Gaules appelée Belgique , sont encore de nouvelles preuves de l'augmentation de l'agriculture. Mais en voilà assez sans doute pour convaincre quiconque ne se sera pas fait un système, et n'aura pas entrepris de donner la torture aux faits, pour en tirer quelques dépositions en sa faveur.

Il nous reste maintenant à examiner si la population a fait les mêmes progrès , question qui serait très épineuse., si deux savans Écossais, en rassemblant les meilleures autorités , tant pour l'affirmative que pour la négative, ne l'avaient placée dans le plus beau jour dont elle soit susceptible. ' M. Home, cet écrivain, ce philosophe aimable, qui répand l'élégance dans la discussion , et l'agrément dans l'érudition, et qui, possédant surtout le talent de décider les autres, en dbutant lui-même , sait toujours, sous l'apparence d'un scepticisme éclairé , se faire prévenir dans l'opinion pour laquelle il penche en secret; M. Hume a conjecturé et persuadé que les nations anciennes n'avaient pas été plus peuplées que les modernes. Nulle recherche n'a été épargnée de sa part pour mettre le lecteur en état de décider. Il avait eu connaissance de la dissertation de

' M. Hume : Discourse qfthe populousness of ancient nations. M. Wallace : Dissertation on the numbers of mardind. Ces deux morceaux sont traduits. J'ignore s'ils le sont fidèlement.

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M. Wallace, qui établit une opinion directement opposée à la sienne. 11 invita l'auteur à la rendre publique. M. Wallace le fit , et y joignit une réponse à M. Hume ; réponse dans laquelle l'érudition et la dialectique n'étant pas tout-à-fait exemptes de prévention, de sophisme, et même de dureté, décèle quelquefois le Calédonien dans l'ami des Grecs. Nous allons donner ici à nos lecteurs une idée des principaux arguraens sur lesquels ces deux auteurs se fondent.

Selon M. Hume, il est peu important d'examiner si le monde peut vieillir, et si les espèces peuvent dégénérer, parce que le petit espace dont l'histoire a formé ses fastes, et qui sert à la comparaison dont il s'agit* ne doit offrir et n'offre effectivement aucune nuance qu'il soit possible de saisir. Quoique les maladies aient varié, il serait tout aussi difficile d'en tirer aucune induction : si les anciens en avaient que nous ne connaissons pas, les modernes en éprouvent qui étaient connues aux anciens. D'ailleurs, notre auteur a observé, avec beaucoup de finesse, que dans toutes les sociétés policées la population est dans une espèce de gêne , et doit être considérée comme restreinte ; de façon que , lorsque les contagions ont emporté un grand nombre d'hommes , les générations suivantes en réparent bientôt la perte (<*). Les nations sont alors dans le cas des colonies naissantés, où l'on voit ordinairement les peuples se

{d) Comment population si prompte lorsque gênée ?

multiplier dans une plus grande proportion que dans les métropoles. Cette observation ingénieuse s'est trouvée justifiée depuis par M. l'abbé Expilly, dont les calculs nous démontrent que les pertes occasionnées dans la Provence par la fameuse peste de 1720 sont déjà réparées («). Puis donc qu'il n'existe aucune raison physique à alléguer sur cette question, il est nécessaire de recourir aux causes politiques et morales qui pourraient influer sur la population.

La différence la plus marquée entre les mœurs des anciens et celles des modernes, c'est l'esclavage généralement établi parmi les premiers, usage barbare, qui sépara l'espèce humaine en deux classes, et qui avilit indignement la plus utile de toutes, puisque pendant long-temps les mains cçnsacrées aux travaux de l'agriculture et de* l'industrie ne furent pas plus libres que celles qui étaient destinées au service domestique. Or, si toute administration oppressive tend à diminuer la population, cette classe d'hommes abjecte et malheureuse dut se multiplier moins, que les autres. A cette présomption générale, M. Hume joint les observations les plus ingénieuses. Il trouve que les esclaves des Grecs et des Romains étaient pour la plupart composés d'étrangers : c'était le produit des guerres et des pirateries. Des hommes, des femmes, emmenés en captivité, étaient vendus à un prix d'autant plus vil,

(e) Oui, par les voisins.

qu'une plus grande quantité d'esclaves était conduite au marché; et ces expéditions passagères, ces événemens particuliers, qui mettaient des peuples entiers dans les fers, en causant une grande concurrence dans la vente , établissaient des prix bien inférieurs à ceux qui naissent d'un commerce journalier. Cette facilité d'avoir à bon marché des esclaves étrangers empêchait les anciens de laisser multiplier' les leurs dans leurs propres maisons. Loin qu'ils encourageassent de pareilles éducations , on voit au contraire que les lois politiques et les principes des meilleurs économes s'y trouvaient directement opposés. Or, si d'un côté cette classe d'hommes, gênée dans sa propagation et surchargée dans ses travaux , devait tendre à se détruire , et si de l'autre elle faisait des recrues perpétuelles dans la classe des hommes libres que le sort de la guerre réduisait en captivité , n'en devait-il pas résulter un principe de dépopulation pour les hommes pris en général ? ' Mais, dira-t-on, si les mœurs des anciens nous offrent quelques usages contraires à la propagation

1 Parmi nombre de cruautés exercées contre les esclaves , et rapportées par M. Home, je ne citerai que l'usage établi à Rome d'envoyer dans une île du Tibre, pour les y laisser mourir de faim , tous ceux que leurs infirmités rendaient inutiles. Cette manière de donner les invalides ne fait pas grand honneur à ce peuple si vertueux. Nous avons déjà parlé de la chasse aux Ilotes; mais tout cela n'est rien. Il n'en est pas moins vrai que les Spartiates et les Romains

i4l DE LA FÉLICITÉ

de l'espèce humaine, ne trouvons-nous pas aussi dans leurs gouvernemens, dans leurs législations, de quoi compenser ces inconvéniens ? La Grèce , F Asie-Mineure, la Sicile et l'Italie étaient divisées en plusieurs petites républiques ; là , le partage des fortunes était plus égal , les armées moins nombreuses , la paye des troupes moins forte , les dépenses , en général, moins onéreuses, toutes circonstances favorables à la population. Oui; mais d'un autre côté ces petits états étaient beaucoup plus souvent en guerre, les batailles étaient plus sanglantes, et les suites en étaient plus cruelles. D'ailleurs, les dissensions , les discordes civiles occasionnaient des massacres fréquens; et lorsqu'une faction, après des combats opiniâtres , avait remporté l'avantage , elle ne manquait pas d'exiler tous ceux qui étaient dans le parti opposé. De là il résultait que parmi ces peuples si heureux on ne voyait partout que des veuves , des orphelins, des bannis et des proscrits. l

étaient des hommes très vertueux, et que nous autres modernes , qui avons des hôpitaux de vieillards , d'incurables , d'orphelins, d'enfans-trouvés , etc. nous ne sommes qu'on amas d'hommes corrompus. (/)

1 Voyez dans la tragédie à* Eschyle, intitulée les sept Chefs devant Thèbes, la description des malheurs qu'éprouvait une ville conquise.

M. Hume remarque que, lorsque Alexandre ordonna à toutes les cités de la Grèce de rappeler leurs exigés, le noni-

(/) •Proies garde qu'on n'entende cela au pied de la lettre.

Mais si par hasard ces républiques divisées tombaient au pouvoir d'un despote , rien n'égalait alors la cruauté avec laquelle il régnait ; car on ne peut se dissimuler que si le gouvernement absolu est le partage ordinaire des grandes monarchies, la tyrannie proprement dite ne s'est guère élevée que sur les ruines des républiques. Je veux croire que nous n'ayons point d'idée de la sagesse des gouvernemens de Sparte et de Rome ; mais on conviendra que nous n'en avons guère davantage d'une cruauté égale à celle des Denys et des Agathocle. Qu'importe la douceur prétendue de quelque législation ancienne , si cette douceur même conduit à la proscription et à la tyrannie ? M. Hume remarque très judicieusement que l'abolition de la peine de mort pour les citoyens romains a donné naissance aux cruautés de Sylla, de.Marius et des triumvirs. En effet, l'assassinat dut compenser l'indulgence d'une loi qui était impuissante contre le crime, et qui

bre de ceux-ci se trouva monter à vingt mille. Sur quoi j'observe que cette considération sert encore à expliquer comment il arrivait autrefois que les villes nouvellement fondées se peuplaient en très peu de temps. En effet , les campagnes étaient remplies de bannis qui ne savaient où se réfugier. Dès qu'un asile leur était ouvert , dès qu'ils espéraient y trouver le droit de bourgeoisie, droit que des hommes nés libres ne voulaient jamais perdre , ils ne manqnaient pas d'accourir de tous côtés. C'est ainsi que Rome s'est peuplée y et non par la sagesse des lois et la perfection de l'agriculture.

x44 DE LA FÉLICITÉ

laissait l'existence aux citoyens les plus dange-

reux. f

On a toujours regardé le commerce et les manufactures comme des alimens de la population ; mais partout où Ton verra l'intérêt de l'argent très haut, la navigation imparfaite, de petits voyages payés très cher, et des armateurs faire des profits exorbitans, on aura lieu de présumer que le commerce et l'industrie sont encore dans leur enfance. Or, M. Hume prouve que chez les Grecs et les Romains l'intérêt de l'argent fut toujours à douze pour cent; que souvent les biens-fonds, tels que des maisons ou autres immeubles, étaient vendus au prix de quatre années du revenu ; enfin , qu'un simple voyage d'Athènes dans la mer Adriatique, rapportait jusqu'à cent pour cent de retour. Il est vrai qu'on peut objecter que partout où le luxe n'a pas établi son empire , on n'a besoin que de l'agriculture pour soutenir une nombreuse population ; mais cette agriculture, subordonnée au simple nécessaire, qui n'est encouragée ni par l'exportation , ni par le bon prix des denrées, ni même par la facilité des échanges, peut-elle jamais être florissante ? Et s'il arrive que dans quelques endroits elle soit seulement très féconde ,' ne doit-on pas l'attribuer à l'heureuse disposition du sol et du climat ? La bonne agriculture consiste moins à jeter des semences sur un terrain qui

1 Voyez ce que nous avons dit plus haut , en parlant des Romains. *

produit de lui-même, qu'à vaincre la nature partout où elle est rebelle, à varier , à multiplier ses productions. Or, c'est un art que les anciens, et surtout les Grecs , semblent avoir ignoré. Columelle observe que, suivant Xénophon , tout homme pouvait être bon agriculteur , et qu'il ne fallait pour cela , ni grand travail , ni grande intelligence ; sur quoi je remarquerai à mon tour que si le luxe et le commerce n'établissaient pas des ventes et des échanges, l'agriculture, en général, ne pourrait manquer de déchoir , parce qu'elle se verrait bornée aux seufbs productions de première nécessité. En effet, toutes les terres qui ne seraient propres qu'au chanvre , au lin , aux mûriers, aux bois de teinture, au safran, au café, à l'indigo, etc. , seraient désertes et stériles. Mais les hommes qui cultivent ces sortes de productions doivent pourtant être nourris aux dépens de ceux qui cultivent des terres à blé. Ils ne peuvent donc leur faire accepter leurs denrées qu'en provoquant chez eux une plus grande industrie, une agriculture plus riche, qui produise au colon un excédant de subsistance, et lui fournisse de quoi suffire à ses échanges.

M. Hume ne se contente pas de rassembler toutes les autorités, toutes les conjectures qui peuvent servir de présomption ; il passe à l'examen des faits , c'est-à-dire de tous les passages qui nous donnent quelques notions exactes de l'état de la population parmi les anciens ; et c'est ici qu'il nous devient im-

TOXE h. 10

possible de le suivre sans le traduire. Il nous suffira d'observer avec lui que rien n'est plus fautif dans les manuscrits que tout ce qui a rapport à des valeurs numéraires, exprimées en chiffres; que les auteurs qui nous donnent l'idée la plus favorable de' la population ancienne , tels , par exemple , qu'Hérodote et Diodore de Sicile , nous ont transmis des calculs contradictoires et des résultats extravagans; que d'un autre côté ceux qui méritent le plus de confiance, et qui paraissent le mieux. fondés en raisons, ne nous donnent pas lieu de penser que la terre ait été» plus peuplée autrefois qu'elle ne Test à présent; qu'à la vérité l'histoire nous offre toujours quelques exemples d'une grande population; mais que le tout est de savoir si ces exemples ont été simultanés ; car il est important de comparer les époques , et de ne pas regarder comme un avantage commun à tous les anciens ce qui n'a été qu'un déplacement successif de bonheur et de prospérité.

Tels sont à peu près les résultats de la dissertation de M. Hume. C'est avec regret que nous nous sommes vus obligés de la dépouiller de l'érudition variée dont elle est enrichie , et des réflexions ingénieuses dont elle est ornée ; mais nous avons cru faire plaisir à nos lecteurs en leur donnant une légère idée de cet ouvrage , qu'ils pourront consulter aisément , si nos observations ont eu le bonheur de leur inspirer quelque goût pour ces matières intéressantes.

Passons maintenant à M. Wallace. Ici nous trouvons d'abord de très beaux calculs sur la propagation possible de l'espèce humaine , en la supposant sortie d'un seul couple; et nous avons la consolation d'apprendre qu'au bout de i»33 ans elle aurait pu s'étendre jusqu'à 4*a> 3 16, 860, 4ï6 individus. Or, comme il y avait trois couples dans l'arche de Noé, notre auteur explique aisément comment les nations les plus anciennes pouvaient être très peuplées malgré la récence de leur origine ; et je pense comme lui , car je ne vois pas même de comparaison entre le nombre des Égyptiens, des Assyriens, des Babyloniens, etc. et celui des poux, des punaises, des chenilles et autres insectes ou reptiles, sortis du même asile.

Après avoir donné ce premier échantillon de sa philosophie , M. Wallace passe à l'examen des causes qui peuvent aider ou nuire à la population ; ce qui le conduit à avancer que le commerce , les arts' et les manufactures y mettent un très grand obstacle. En effet , ceux qui travaillent à différens métiers sont obligés de vivre aux dépens des agriculteurs, lesquels, en cultivant pour les artisans, cultivent aussi pour eux-mêmes. Mais si les artisans devenaient cultivateurs , ils feraient naître des productions pour eux et pour d'autres , et ainsi de suite; de façon que nous aurions une séi*ie«immense de producteurs de superflu. Rien de plus conséquent s^ns doute; c'est dommage que les faits soient

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directement contraires. On voit en effet que ceux qui ne trouvent ni échanges à (aire , ni prix convenable pour leurs denrées, ne cultivent pas même pour leur propre subsistance. De là vient que tant de nations ont vécu misérablement avec un terrain immense, et que la terre a été couverte de peuples pêcheurs , chasseurs et nomades.

M. Wallace , satisfait de ces considérations préliminaires , se jette bientôt dans l'examen des autorités qui déposent en faveur de la population ancienne. Nous nous dispenserons aussi de le suivre dans ces détails, mais avec bien moins de regret que nous n'en avons eu tout à l'heure; car nous sommes loin de trouver chez lui la même précaution et la même critique que chez M. Hume. Pour donner une idée de la manière dont M. Wallace procède, nous dirons qu'il entasse sans choix les passages de plusieurs poètes avec ceux d'Hérodote et de Diodore de Sicile , auteurs dont l'exactitude est plus que suspecte , et que non content de se servir de pareilles autorités, Usait encore les altérer, lorsqu'il ne les trouve pas assez favorables à ses opinions. A-t-il lu dans Diodore de Sicile que l'Egypte ne contient que sept millions d'habitans ; il redresse sur-le-champ son auteur, et voici comme il raisonne: Diodore a dit que cette nation entretenait quatre cent mille «hommes de troupes réglées; mais la France, qui a vingt millions d'habitans, n'entretient que deux cent mille hommes. Donc l'Egypte, qui

avait quatre cent mille soldats, devait avoir quarante millions d'habitans. Un Égyptien pourrait tout aussi bien dire : Ma patrie n'avait que sept millions d'habitans dans le temps qu'on creusait le lac Mœ» ris; or, la France en a plus de vingt, donc elle doit avoir creusé un lac trois fois plus grand que le n/àtre. Si par malheur César a dit, dans ses Commentaires, que, dans un grand armement des Gaules, la Belgique n'avait mis que deux cent quatre-vingt-dixhuit mille hommes sur pied, notre auteur, qui sent la force de l'objection , se tire aisément d'embarras : i°. dit-il , dans les spécifications de ces forces, César a remarqué que les Bellovaces seuls, qui n'avaient armé que six mille hommes , pouvaient en fournir jusqu'à dix mille ; il faut donc augmenter la somme totale de cette armée, ce qui donne quatre cent quatre-vingt-seize mille six cent soixante-six soldats , lesquels, ne pouvant être regardés que comme le quart de la population en général, supposent un million neuf cent quatre-vingt-six mille six cent soixantequatre individus, 20. On trouve encore dans les Commentaires de César, que chez les Gaulois il y avait deux classes d'hommes : l'une composée de citoyens libres qu'il appelle les Chevaliers; et l'autre d'une espèce de serfs, parmi lesquels on comptait un grand nombre de citoyens ruinés, qui s'étaient mis dans la servitude des nobles. César ajoute que , dès qu'il y a guerre, tous les chevaliers prennent les armes : Omnes in bello versantur. Cette auto-

]5o DE LA FÉLICITÉ

rite, qui est positive pour ceux-ci, M. Wallace la rend négative pour le peuple , c'est-à-dire qu'il l'exclut de toute fonction militaire, ce qui le conduit à conclure ainsi : La Belgique pouvait armer quatre cent quatre-vingt-seize mille six cent soixante-six nobles ou chevaliers, dont le nombre quadruplé, pour trouver la population générale de cette classe r est égal, à peu près, à deux millions. Or, j'évalue la seconde classe au triple de celle-là ; donc il est démontré que la Belgique avait huit millions d'habitans; mais elle n'était que le quart de la Gaule: donc* il est démontré que la Gaule avait trente-deux millions d'habitans.

César serait toujours bien incommode sans cette excellente 'sagacité de notre auteur. Il dit ailleurs que les Helvétiens, qu'il combattit lorsqu'ils abandonnèrent leur pays, étaient alors au nombre de deux cent (g) soixante-trois mille hommes. M. Wallace répond , sans hésiter, que César n'était pas bien au fait ; que d'ailleurs toute la nation ne dut pas se résoudre à cette émigration ; qu'il est vraisemblable que les druides, entre autres, attendirent l'événement. J'avoue qu'il a été de tout temps , dans le caractère des druides, de ne pas s'exposer, et de laisser les autres se battre pour eux; mais je vois plus de morale que de critique dans cette allégation.

Voici encore un autre exemple des calculs de M. Wallace. Polybe a fait une énumération des forces

($■) Trois cents.

PUBLIQUE. CH. V. i5i

que les Romains pouvaient mettre sur pied au com- ' mencement de la seconde guerre Punique , et cette évaluation monte à sept cent mille hommes de pied, et soixante-dix mille chevaux. M. Hume , qui n'a rien omis de ce qui était le plus contraire à son opinion, a observé que les provinces qui devaient fournir cette armée ne faisaient pas le tiers de l'Italie. Son adversaire s'empare du même passage ; il quadruple ce nombre , et le triple ensuite , pour avoir la totalité de la population de l'Italie, ce qui fait, à peu près, douze millions; mais, ajoute-t-il, il ne s'agit ici que des hommes libres. Or , supposons trois fois autant d'esclaves, ne voilà-t-il pas quarante-huit millions d'hommes tout trouvés? Ne voulez-vous que deux fois autant d'esclaves, cela fait toujours trente-six millions d'habitans, et cela est très honnête.... Ainsi, en supposant les douze millions d'hommes libres, divisés en trois millions de familles , dont chacune sera composée de quatre personnes seulement, M. Wallace donne, par le premier calcul., douze esclaves i et par le second huit esclaves par famille ; de sorte que tous ces pauvres citoyens, qui ne possédaient pas vingt mines de bien, et qui , à raison de leur indigence , étaient dispensés de porter une cuirasse , avaient, tout au moins, cinq ou six esclaves chez eux. Voilà qui est bien merveilleux. Il me semble que je raisonnerais tout différemment. Ce n'était que le tiers de l'Italie qui fournissait les sept cent soixante-dix mille hommes ;

i5a DE LA FÉLICITÉ

mais c'était la partie la plus peuplée , puisque les Alpes et l'Apennin étaient et sont encore un pays très sauvage \ D'ailleurs, Rome était florissante; elle avait déjà dépouillé plusieurs nations : c'était la capitale de l'Italie. Je suis donc fondé à croire que la population des deux autres tiers de l'Italie pouvait à peine égaler celle des Romains et de leurs alliés. Or, en supposant que ces sept cent soixantedix mille combattans représentent un nombre de trois millions quatre-vingt mille citoyens libres , je me contente de doubler ce nombre , pour avoir toute la population de l'Italie, et je trouve six millions cent soixante mille hommes libres. Je calcule ensuite les esclaves ; et comme je n'en dois guère supposer qu'à ceux qui sont assez riches pour être compris dans le cens équestre * , j'en compte deux par chaque

1 Tite-Live rapporte que dans Tan 555 de la fondation de Rome , le consul Cornélius ayant attaqué tes Insubriens, on fit monter au nombre de quinze les villes qu'il avait prises , et à vingt mille celui de leurs habitans. ( Voyez Liv. u, Décade ir.) Ce calcul ne porterait qu'à i3$3 hommes la population de chacune de ces villes, {h)

Nous rapportons ce passage d'autant plus volontiers qu'il parait avoir échappé également à M. Wallace et à M. Hume.

* Ceux qui connaissent un peu la milice romaine trouveront même ce calcul trop favorable ; car nous ne sommes obligés d'admettre le censas equestris que pour les véritables cbe-

(À) On comptait les citoyens, non Us esclaves, non les femmes et les enfans%

PUBLIQUE. CH. V, i5*

chevalier romain , ce qui me donne cent quarante mille esclaves. Je double encore ce nombre pour les familles patriciennes , et je trouve en tout deux cent quatre-vingt mille esclaves. Je crois pouvoir assurer que le reste de l'Italie, beaucoup moins riche à proportion, beaucoup moins heureux à la guerre,

valiers romains qui formaient la cavalerie des légions. Tout le reste de la cavalerie romaine était composé d'alliés ; c'est ce qu'on appelait Alœ sociorum. Or, on ne voit nulle part que cette cavalerie alliée fut soumise aux mêmes lois que celle des Romains. Ainsi, c'est être fort indulgent que de supposer le census equestris aux soixante et dix mille hommes de cheval dont Polybe fait mention. Voyez Juste-Lipse de Militia Romana, les Mémoires de M. Le Beau sur la légion, etc.

Nous remarquerons encore qu'on pourrait bien s'être trompé de beaucoup sur le nombre d'esclaves qu'on a donné aux anciens. M. Hume et M. Wallace ont cité un passage de Florus , qui nous apprend qu'Eunus et Athénion ayant enfoncé les maisons de force où Ton gardait les esclaves , levèrent une armée de soixante mille hommes. Dans toutes les guerres des esclaves on ne voit pas que leurs armées lussent aussi nombreuses qu'elles auraient dû l'être , si le nombre de ces malheureux eût été tel qu'on se l'imagine. Il faut observer encore qu'au commencement de la guerre Punique , les Romains possédant des fortunes plus modiques et plus égales , n'avaient pas encore livré l'agriculture à des mains esclaves. Ce ne fut qu'après les triomphes des Metellus et de Émiles que les richesses s'introduisirent dans cette capitale. Enfin , je persiste à croire mon calcul très raisonnable , lorsque je suppose qu'au commencement de la seconde guerre Punique il n'y avait que cinq cent mille

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n'en possédait pas la moitié autant. Je lui en suppose cependant deux cent vingt mille , ce qui me donne en tout cinq cent mille esclaves , lesquels , ajoutés à six millions cent soixante-six mille citoyens, forment une population de six millions six cent soixante mille habitans; nombre très inférieur à celui qui existe de nos jours en Italie , malgré la grande quantité

esclaves dans l'Italie. Une autre preuve que celui de M. Wallace est très exagéré, c'est qu'il convient lui-même que Caton le censeur payait ses esclaves la valeur de quarantehuit livres sterling, c'est-à-dire, à peu près, 1100 liv. de notre monnoie. Or , il y a tout lieu de croire que, du temps de Caton, leur prix avait plutôt diminué qu'augmenté, vu le grand nombre de captifs qu'on avait faits. Supposonsle cependant augmenté, et évaluons le prix d'un esclave, avant la seconde guerre Punique , à la somme de cent pistoles. Trente-six millions d'esclaves formeraient un capital de trente-six milliards. De plus , suivant Caton le censeur, il ne fallait que treize esclaves pour cultiver deux cent quarante journaux , c'est-à-dire plus de cent trente arpens , ce qui fait plus de dix arpens par esclave. Or , M. Wallace assure que l'Italie contient quarante-huit millions d'arpens. Suivant ce calcul, en supposant qu'aucun Romain ou qu'aucun Italien libre ne travaillât à la terre, il aurait suffi de quatre millions d'esclaves , à peu près. Mais à quoi aurait-on employé le reste dans un pays où il n'y avait ni manufactures, ni commerce? Avant de finir cette longue note, je dois encore avertir que la richesse des chevaliers romains, du temps de Cicéron, ne fait pas une objection contre la modicité de fortune que je leur ai supposée lors de la seconde guerre Punique. Cette richesse ne doit être attribuée qu'au métier de financiers qu'ils exercèrent dans les provinces.

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de prêtres et de moines dont cette contrée est infectée.

Nous nous croyons dispensés de suivre désormais M. Wallace, surtout dans ses réfutations de M. Hume , où il ne paraît pas avoir été plus heureux que dans ses assertions. Mais après avoir donné quelques exemples de la philosophie qu'il a répandue dans son ouvrage 9 et de la manière dont il a employé les faits et les autorités , nous invitons le lecteur à se procurer sa dissertation, et nous l'assurons qu'il y trouvera un excellent choix d'érudition développée partout avec élégance et clarté. Pour nous , nous pensons que les guerres étant devenues moins fréquentes , que le commerce , l'industrie et l'agriculture s'étant étendus et perfectionnés, la terre, en général, est plus peuplée qu'elle ne l'était autrefois, et que sans parler de quelques endroits privilégiés, où l'espèce humaine paroît encore se plaire particulièrement , malgré l'oppression sous laquelle elle gémit, les nations modernes qui sont policées, ne sont pas moins nombreuses que les anciennes. Nous croyons même pouvoir en apporter une preuve que M. Hume a négligée ; c'est la diminution sensible des bêtes féroces et de tous les animaux malfaisans. Il faudrait peut-être dix ans à un empereur turc pour rassembler la quantité de lions, de tigres, de panthères, que les empereurs romains, les consuls, les édiles même faisaient paraître dans ces chasses extraordinaires qu'on donnait

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en spectacle au peuple. Quant à la population de quelques nations en particulier , nous croyons avec M. Hume que si , en se plaçant entre Calais et Douvres, on traçait un cercle dont le rayon' aurait cent lieues, on trouverait une population supérieure à celle qu'une même étendue de terrain pourrait offrir chez les anciens , en quelque endroit qu'on voulût la prendre. *

1 Peut-être ce centre pourrait-il être mieux choisi pour l'objet que M. Hume s'est proposé. Je suis persuadé que si on le plaçait à Lyon ou un peu plus loin, de façon que le cercle décrit pût comprendre l' Aisace , la Souabe , la Suisse et la Lombardie, on trouverait de quoi contrebalancer les calculs les plus exagérés en faveur de l'antiquité. L'Italie même, prise en entier et dans son état actuel, pourrait soutenir le parallèle. Je sais que la Campagne de Rome, la Pouille et la Calabre sont presque désertes en comparaison de ce qu'elles étaient autrefois ; mais si tout voyageur s'afflige d'être obligé de chercher les ruines de Pestum au milieu des ronces. et des marais, quel plaisir n'art-il pas ensuite , lorsque traversant la Lombardie , il trouve à chaque station de poste une ville florissante, qui pourrait servir de capitale à un royaume entier? Quand on ponse qu'un homme un peu pressé, partant de Venise, pourrait traverser dans un jour Padoue, Vicence, Vérone, Bresce, Bergame et Milan ; loin de porter envie à l'antiquité , on s'étonnera plutôt qu'après tant de guerres civiles et tant de révolutions , après une si longue suite de mauvaises lois et de mauvais gouvernemens cette contrée soit encore la plus florissante de l'Europe.

Les écrivains qui ne s'occupent que de politique , et qui

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ne sortent point de leur cabinet, ne connaissent pas toute» les ressources de la nature. Dans les arrêts de proscription qu'ils lancent contre tout ce qui n'obéit pas à leurs principes, ils sont sujets à trouver bien du mécompte. J'en ai souvent cherché la raison , et cela avec d'autant plus d'inquiétude , que je ne pouvais refuser mon approbation ni à ces principes , ni aux conséquences qui paraissaient en découler naturellement. Or, je crois que cette différence' entre les faits et la spéculation vient de ce qu'on ne considère pas assez les nuances de dégradation dont l'espèce humaine est susceptible. Tel régime, tel gouvernement qui porte* rait Ja désolation , la dépopulation même dans une nation éclairée , est loin de produire le même effet sur un peuple abruti ou avili. Si l'on établissait en Provence ou en Languedoc le même gouvernement qui régit à présent l'Archipel, nul doute que ces provinces ne tombassent bientôt dans l'état le plus déplorable ; et cependant la Grèce a encore une nombrense population; elle est habitée par un peuple gai et content. Une autre considération sur laquelle on n'a pas assez insisté, c'est le concours des avantages du climat avec ceux de la législation. Moins un peuple jouit des premiers , plus il a besoin des seconds. Remarquez que la prospérité des nations septentrionales a toujours été factice , toujours fondée sur la guerre et sur la politique. C'est vers le Nord , c'est sous un ciel triste et nébuleux que dans ces temps modernes les armées se sont instruites et disciplinées , que la navigation s'est perfectionée , que la tolérance et la liberté se sont établies. Voilà les plus grands efforts, les plus beaux succès dont la raison humaine puisse se vanter. Si vous voulez juger de ses progrès , n'allez donc pas vers l'Orient ou vers le Midi , où le sol et le climat ont fourni tant d'élémens pour le bonheur public. Plus cette quantité constante dans l'équation sera considérable;

i5* DE LA FÉLICITÉ .

moins les différences des gouvernemens , qui sont les twnobles, seront sensibles : c'est en Hollande et en Suisse qu'il faut se placer pour comparer l'antiquité avec notre âge : la France , l'Allemagne même , entreront avantageusement dans ce parallèle. Partout où vous verrez la population, la richesse excéder les bornes que la nature du climat et du sol leur ont imposées, dites voilà le produit, l'effet certain de la raison humaine. Ainsi, s'il s'agissait, par exemple, de comparer l'Italie ancienne avec l'Italie moderne , je ne voudrais pas transporter mon observateur à l'entrée de ce magnifique golfe de Naples , où il verrait se développer à ses yeux une capitale superbe habitée par près de 400,000 personnes, et nombre de bourgs, de villages, de maisons de plaisance , dont l'aspect charmerait ses regards; dans cet heureux pays la nature a tout fait, le ciel et la terre ont appelé les hommes : je ne le conduirais pas non plus dans la capitale du monde ; il trouverait sur son chemin les campagnes abandonnées et la terre inféconde; mais il reconnaîtrait en même temps que Rome avait besoin d'être maltresse du monde pour être riche et magnifique ; que l'air qu'on y respire est insalubre et malfaisant, que le sol même et les eaux qui l'imbibent , plutôt qu'elles ne l'arrosent , sont sulfureuses et stagnantes ; enfin qu'il n'appartenait qu'aux anciens Romains de surmonter tous les obstacles , "et de vaincre la nature : je le conduirais à Venise , où il s'étonnerait à l'aspect d'une cité superbe sortie du sein des eaux ; je fe ferais naviguer le long des côtes de Gênes , où il verrait avec surprise au pied des Alpes et sur un sol qui suffit à peine à l'habitation des hommes, une suite de villages qui ressemblent à des villes, de maisons de campagne qui ressemblent à des palais , de palais appartenant à des particuliers , qu'on prendrait pour le séjour des rois. Alors, je demanderais si les Liguriens et les Vénètes

PUBLIQUE. CH. V. iSq

traient de pareilles richesses; si aucun peuple de l'antiquité en a rassemblé autant , ou sur d'arides rochers , ou au milieu des flots? — C'est peut-être un problème à résoudre si l'Italie moderne n'égale pas , non-seulement l'Italie ancienne , mais la Grèce même. Je regrette de ne l'avoir pas parcourue, un Pausanias à la main, et j'invite quelque voyageur éclairé à faire avec exactitude cette comparaison , sur laquelle je n'ai que des aperçus. Croira-t-on que Saint- Pierre de Rome n'efface pas le temple de Jupiter Olympien? Les anciens admiraient le Panthéon : eh bien! cette fabrique immense n'étonna pas Michel- Ange ; il dit un jour: J'en construirai une pareille, je relèverai en l'air, et quatre piliers lui serviront de base; il réalisa sa pensée, et l'on vit le dôme de Saint-Pierre. Nous sommes frappés des cirques , des amphithéâtres des anciens, parce que l'objet de ces édifices est grand et magnifique. Mais nos vastes églises gothiques n'ont-elles pas coulé plus de travail et de dépenses ? le Cotisée et l'amphithéâtre de Vérone font plus de plaisir à voir que la cathédrale de Milan. Cependant cette église a exigé non- seulement plus de dépense , mais encore beaucoup plus d'industrie. Les temples anciens étaient nobles et majestueux; mais ils n'étaient ni yoûtés, ni même très élevés. On a découvert une maison de campagne à Pompéia ; on connaît les restes de la ville Adrienne , et certainement l'une n'égale pas la ville Albani , et l'autre n'approche pas de Caser te. En général , ce qu'on trouve dans les fouilles des anciens édifices ressemble plutôt à des dépouilles qu'à des richesses locales. Les statues grecques abondaient chez les Romains ; mais Rome était devenue , pour ainsi dire , le garde-meuble du monde entier. Nous terminerons cette note où nous n'avons fait qu'effleurer un sujet que nous pourrons traiter un jour, en observant que plusieurs spéculateurs se trompent grossièrement sur l'Italie , parce que

leurs jugement ne portent que sur un seul principe : ils n'y voient , en effet, qu'un peuple opprimé et livré à la superstition. Mais ils ne font pas attention que ce peuple est le restaurateur des arts , des sciences et des lettres ; qu'il fut jusqu'au seizième siècle, le premier peuple du monde; qu'il n'a pu perdre entièrement ces heureuses dispositions qui lui donnèrent la'prééminence sur les autres nations ; qu'une longue paix , un gouvernement plus prospère le rappellent incessamment à sou état naturel ; enfin , que s'il n'est plus ce qu'il a été, il n'est ni ce qu'on le suppose, ni ce qu'il sera un jour.

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