‹ De la Félicité publique, ou, Considérations sur les sort des hommes dans les différentes époques de l'histoireChapitre 5 sur 63 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Des moyens par lesquels on peut apprécier la tèKcité des peuples, €t particulièrement celle des peuples de la première antiquité.

Ce seroit inutilement que nous aurions parcouru les premières époques de l'histoire , si de tant d'événeimens qu'elle présente, nous ne savions pas tirer quelques. faits généraux; faits bien plus certains que ceux qui nous ont été si soigneusement transmis, et qui , semblables à des grains de poussière, n auraient aucun poids, s'ils n'étaient réunis dans une .seule masse» Ce sont ces faits importans que les historiens ont presque toujours négligés, comme s'ils avaient voulu tout dire , excepté ce qui est incontestablement vrai. En effet, il n'est pas sûr que Gyrus, à la tête de cent mille Perses, ait battu cinq cent mille Assyriens, Égyptiens , etc. , ni que Ninus ait bâti une ville qui avait neuf lieues et demie de tour : mais il est sûr, d'un bôté, qu'une armée bien disciplinée et commandée par un roi guerrier a triomphé d'une multitude ignorante et indisciplinée ; et , de l'autre , qu'un peuple d'esclaves abrutis sous le joug a été condamné à n'eihployer ses bras que pour satisfaire les caprices d'un despote insensé.

Mais de toutes les spéculations auxquelles l'histoire peut donner lieu , en est-il de plus belles , de

plus dignes de notre atteiition que celles qui ont pour objet lé bonheur de l'espèce humaine (a) ? Plusieurs autefers ont examiné avec- soin , si tel peuple était plus religieux , plus sobre , plus belliqueux qu'un autre : aucun n'a encore cherché quel était le plus heureux (*). Les Égyptiens Tétaient-ils plus que les Mèdes , les Mèdes plus que les Grecs , et ceux-ci plus qae les Romains ? C'est ce qu'on n'a guère pris ta peine de développer ; ou si quelqu'un l'a essayé , ce .n'a été que sur des principes vagues et imuffisans.

Parmi nombre d'erreurs commises dans ce genre, la plus commune est de confondre le peuple avec le gouvernement. On croit que le peuple est heureux quand l'état s'agrandit : au Heu d'envisager le bien des individus, on ne considère que Faccroissement et la durée des empires , comme si la prospérité publique et la félicité générale étaient deux choses inséparables. (Cfest ce qui faisait dire assez plaisamment à un cynique qu'il fallait changer cette maxime , Salus populi saprema lex esto, en celfe de Satusgubennantium suprema lex esto (<?). J'aurai plus d'une occasion de réclamer contre ces préjugés ; quant à présent , je me borne aux réflexions qui m'otat été

(a) Voilà le sujet du livre. ,

(b) Le moins malheureux*

(c) Bravo l*

* Ce passage , qui excitait l'enthousiasme philanthropique de Voltaire, fat supprimé dans l'édition de 1776. R.

suggérées par les faits dont nous nous sommes occupés.)

Il est temps de prendre en main la cause de l'humanité trop long-temps négligée , de considérer le peuple dans l'état, et de séparer l'idée du bonheur de celle de la gloire et des succès. Partout où je verrai des trophées, je penserai donc au sang qu'ils ont coûté : partout où Ton me montrera de vastes et de magnifiques édifices , je regretterai la sueur qu'ils ont fait couler *• Sages Egyptiens, n'aviez- vous donc de meilleur emploi de votre temps que d'entasser des pierres sur des pierres ? n'aviez- vous pas d'autre plaisir que .de contempler des pyramides ? Quoi ! lorsque les guerres longues et opiniâtres nées de la . jalousie entre les souverains et d'un vain équilibre entre les puissances, n'ont pas encore obligé les princes à entretenir des armées considérables; lorsque les nations, accablées par des dettes contractées dans des temps de crise, et multipliées par la négligence des races passées , ne seront pas contraintes à payer des contributions imrtienses ; lorsque le luxe , père ou enfant de l'industrie , n'aura pas encore donné aux denrées un prix excessif; il faudra cependant qu'un peuple entier soit condamné au travail, que ses bras , que ses journées appartiennent à d'autres qu'à lui?... Ainsi le pouvoir, toujours tyrannique,

* Je pense.. •• que les grands édifices et les vastes monumens sont un indice de pauvreté dans le peuple qui les a élevés. {Édition de 1772.)

n a pas besoin de prétexte pour être oppresseur. Que nos contemporains se consolent, s'il est possible, et qu'ils reconnaissent chez les peuples de la plus haute antiquité , des malheurs dont nous autres modernes nous gémissons d'autant plus, que nous les croyons plus récens ; car les hommes , trop accoutumés à supporter , ne souffrent guère que lorsqu'ils raisonnent ; et il n'y à que les choses nouvelles qu'ils se permettent de discuter. Arrêtons-nous donc un moment sur cet objet comme sur un des plus importans à la félicité publique , et un de ceux sur lesquels il est le plus pressé d'établir des principes.

En effet, dans tous les jugemens qu'on a portés de nos jours sur le bonheur ou le malheur des peuples, on n'a presque jamais considéré autre chose que les impositions dont ils étaient chargés. Encore n'a-t-on évalué 1^ rigueur de ces impositions que sur la manière dont elles ont été levées, c'est-à-dire suivant qu'elles ont plus oti moins approché de la forme d'un tribut, et que le contribuable a dû tirer de l'argent de sa poche pour le donner au souverain. Rien de plus commun que de demander à un homme qui a 'parcouru l'Allemagne et l'Italie , si le Palatinat paye plus que la Saxe, le Piémont que la Toscane, l'État romain que le royaume de Naples. Des comparaisons qu'on est à portée de faire, résultent ordinairement ces "conclusions très souvent mal fondées : Il fait meilleur vivre ta qu'ailleurs; tel peuple est plus heureux que son voisin; et tous ces faux jugemens

auxquels les gens les plus raisonnables sont sujets , parce qu'ils ne viennent pas de ce qu'on voit mal , mais de ce qu'on ne voit pas assez. Si nous remplissons l'objet que nous nous sommes proposé ,' nous ne terminerons pas cet ouvrage saris mettre nos lecteurs à portée de connaître tous les élémens du bonheur public , et surtout d'appliquer cette connaissance à la comparaison des temps anciens avec le temps présent ; mais puisque cette seule idée que les peuples de lai première antiquité n'éprouvaient pas comme nous le fardeau de l'imposition, pourrait donner un préjugé contraire à une opinion que nous ne devons développer que successivement et à mesure que Je plan que nmis nous sommes proposé nous en fournira les moyens, il est bon d'examiner dès à présent quel est véritablement le poids de l'imposition et l'abus que les souverains eu ont fait.

Or la manière la plus simple de faire cette appréeiatkm , c'est d'évakter tout impôt en travail , et de regarder toute contribution comme un travail que le sujet est obligé de faire pour le souverain. Qu'un ouvrier qui gagne vingt sous par jour soft imposé à dix livres, n'est-ce pas la même chose que si on lui • demandait de travailler dix jours pour rien ? Qu'un laboureur cultive cinq arpens de terre , et qu'on lui demande le produit d'un arpent , n'est-ce .pas owime si on lui ordonnait de labourer, de semer et de moissonner cet arpent de terre h ses frais ? Les Égyptiens, je le suppose, ne payaient pas d'iittM|; mais

si , pour creuser le lac Mœris et pour élever des pyramides, on les obligeait à travailler trois mois de l'année, n'était-ce pas, dans le fait, une imposition très rigoureuse? n'en est-il pas de même du service des armées , de l'entretien des temples et des prêtres ? Si l'on veut donc apprécier le sort de tous les peuples relativement à cet important .objet, ceux de la première antiquité comme ceux de notre âge, il sera nécessaire de raisonner ainsi : \

Première question. Combien de jours dans Tannée, ou d'heures dans la journée , un homme peut-il travailler sans s'incommoder, sans se rendre malheureux ? On voit du premier coup d'oeil que cette question tient à la nature du climat, à la constitution et à

la vigueur des hommes , à leur éducation , à leurs alimens , etc. ; tous cas qui peuvent aisément (<Q se résoudre.

Seconde question. Combien faut-il qu'un homme travaille de jours dans l'année, ou d'heures dans la journée, pour se procurer ce qui est nécessaire à la conservation et k l'aisance de sa vie ?

Ces deux questions résolues , il sera aisé de trouver combien il reste à chaque homme de jours dans l'année ou d'heures dans la journée qui soient disponibles, c'est-à-dire qu'on puisse lui demander, sans prenne sur sa subsistance et son bien-être ; de sorte que tout ce qui nous reste à faire , c'est d'examiner si ce que le souverain exige est en- deçà ou

(d) Docilement.

au-delà de cette • épargne que chaque homme peut se ménager sur son temps.

Maintenant, pour tirer de ce développement toutes les conséquences qui en résultent, il faut se figurer que tout Je travail qui se fait dans un état est partagé également entre les individus. Je suppose, par exemple, que tout homme étant obligé de se bâtir et de s'entretenir une maison , de se procurer et de se préparer sa nourriture , de se fournir d'un vêtement, etc. il faut que chaque homme soit à la fois maçon, couvreur, cultivateur, cuisinier, tisserand, tailleur, cordonnier, etc. D'après cela, il At nécessaire de calculer ce que chacune de ces occupations prend de jours dans Tannée ou d'heures dans la journée , et de comparer ensuite ce qui reste de disponible avec ce que le souverain demande. Or je dis que c'est ce rapport qui décidera du bonheur ou du malheur des peuples.

Avant d'aller plus loin, prévenons quelques objections qu'il ne faut pas négliger , quoiqu'elles ne viennent guère que d'un attachement opiniâtre à certaines formules ou nomenclatures devenues trop communes de nos jours, et dont l'effet ordinaire est d'établir une dispute de mots avant la discussion des principes. Nous dirons donc que nous ne considérons pas le travail en lui-même comme la première richesse d'un état; mais puisque aucune richesse, et surtout celle qui vient de l'agriculture, ne peut être obtenue sans travail , nous croyons que celui - là

6a DE LA FÉLICITE

n'aura jamais la propriété de sa terre qui n'a pas celle de son travail ; nous pensons , par exemple , que si le paysan chinois est heureux parce qu'il lui suffit de cultiver la dixième partie de son champ au profit de l'état, il serait malheureux du moment qufe cette tâche , qu'on peut appeler corvée, s'étendrait au tiers au lieu du dixième ; qu'inutilement le paysan, russe , affranchi de sa servitude , deviendrait-il propriétaire, s'il était toujours obligé de fournir à son seigneur la même quantité de temps et de travail , parce qu'il ne lui resterait plus assez de l'un et de l'autre pour améliorer sa culture et donner essor à son industrie : enfin cette hypothèse serait encore plus frappante si, dans nos colonies à sucre, le nègre était rendu propriétaire de cette portion de terre qu'il ne lui est permis *dç cultiver que les dimanches et fêtes. Ainsi donc si nous voulons former quelques conjectures sur le bonheur des Égyptiens , il est important de considérer quelle quantité de travail l'état a dû exiger d'eux. Or il peut exister plusieurs cas différens : i°. La population de l'Egypte ayant été immense, il se peut faire que l'épargne sur le travail général que 'ces grands édifices ont exigé, se soit trouvée peu de chose , étant répartie sur le travail de chaque individu, (e)

2°. Ces mêmes édifices ont pu prendre tout ce qui restait de temps disponible.

(e) Et si les pyramides ont été bâties par un peuple

esclave?.

3°. La population n'ayant pas été asscfc considérable, ils ont pu prendre au-delà de cette partie disponible.

4°. Enfin , il est possible que la population n'ait pas été considérable, mais qu'en même temps les besoins des ho/nmes se soient trouvés si bornés ,qu il leur soit resté beaucoup de temps à donner à leur souverain*

Cela posé, il ne nous reste plus qu'à chercher dans laquelle de ces quatre positions l'Egypte s'est trouvée; ce qui ne nous sera peut-être pas si difficile qu'on serait tenté de le croire en considérant l'espace immense dont ces objets sont éloignés de nous. Nous savons en effet que les inondations du Nil diminuaient et réduisaient presque à rien tous les travaux nécessaires à la culture (/). Ainsi les Égyptiens étaient toujours sûrs d'avoir à peu de frais d'abondantes moissons. D'un autre coté, nous ne voyons pas que ce peuple ait été recherché dans la parure, la table, et autres dépenses pareilles. Il ne serait donc pas impossible de prouver que chaque individu n'avait que peu de jours dans l'année , ou d'heures dans la journée à employer pour se procurer le nécessaire. On pourrait même en faire le calcul : c'est un problème qui est résolu algébriquement, et qu'on peut aisément traduire en rapports numériques*

{/) Après des siècles de stérilité et de peine r car il fallut dompter le Nil pour vivre.

Mais une chose bien importante , c'est que cette théorie conduit tout naturellement à connaître enfin ce que c'est que le luxe, et quels en sont les effets; de sorte qu'on pourrait maintenant le définir tout emploi de temps qui prend sur celui dont les par- ' ticuliers et l'état ont un besoin véritable. Suivant ce principe, ce serait pour une nation un luxe égal de s'habiller d'une étoffe qui exigeât de chaque particulier une heure de travail par jour, ou de s'accommoder les cheveux d'une manière qui employât journellement le même espace de temps ; bien en* tendu que ces deux choses ne pourraient être considérées comme luxe qu'autant qu'elles occuperaient un temps 'qui ne serait pas disponible.

Mais, me dira-t-on, comment connaître au juste la quantité de travail que chaque individu doit se réserver pour lui-même? S'il arrive qu'un particulier ne se trouve pas heureux , à moins qu'il ne porte des habits de velours, regarderez-vous comme un temps nécessaire celui que l'éducation des vers à soie et la fabrique des velours ont exigé ?. . . . Peutêtre : et pourquoi non, si cela était possible? Mais le fait est que pareille chose ne peut arriver. Je n'aurai donc pas besoin die répondre à cette objection, parce que je puis avancer un principe général : c'est que les besoins des particuliers doivent être limités par ceux de l'état , c'est-à-dire que la commodité ne doit marcher qu'après la sûreté, et qu'une jouissance assurée est préférable à une jouissance étendue.

Tajouterai que c'est cette considération qui établit les limites de l'aisance et du luxe ; qu'ainsi le luxe peut également exister du coté du sujet et du côte du souverain, et que, sans parler du faste des cours, il ne se rencontre pas moins dans les armées trop nombreuses que dans les habits trop magnifiques ; enfin que si les Sybarites avaient un luxe de mollesse , les Spartiates en avaient un d'ambition et de

gloire

Il est incontestable , du moins j'ai lieu de croire que c'est une vérité reconnue dans ce siècle philosophe , que le premier objet de tout gouvernement doit être de rendre les peuples heureux. Or , toutes tes fois que les projets d'agrandissement de la part du gouvernement obligeront les sujets à sacrifier une partie des jours dans l'année, ou des heures dans la journée, dont l'emploi est nécessaire à leur bonheur, on tombera dans un excès condamnable, dans un véritable abus. D'un autre côté , si le peuple , abandonné à la mollesse, refuse à l'état la quantité de travail nécessaire au maintien de la sûreté publique, il ^'exposera par ce mauvais calcul à devenir la proie du premier qui viendra l'attaquer ; et c'est un malheur qu'il ne tardera pas à éprouver. Mais combien de fois les choses peuvent-elles se balancer entre ces deux extrêmes , sans jamais y arriver ! Voilà ce qui multiplie à un si haut degré les nuances de malheurs et de prospérités qu'on aperçoit parmi différens peuples , et dans des époques différentes.

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