De la folie, ou aliénation mentale
Nous nous servirons de l’une ou de l’autre de ces deux expressions [folie et aliénation mentale ), pour désigner une maladie apyrétique du cerveau, ordinairement de longue durée, presque toujours avec lésion incomplète des facultés intellectuelles et affectives , sans trouble notable dans les sensations et les mouvemens volontaires, et sans désordres graves, ou même sans désordres marqués dans les fonctions nutritives et génératrices : à quoi nous pourrions ajouter, si nous voulions chercher à donner une idée de la nature du trouble des facultés intellectuelles et morales , i° que le malade a des idées, des passions, des déterminations, différentes des idées, des passions et des déterminations qui lui étaient familières , différentes de celles du commun des hommes raisonnables; 2° qu’il conserve en général la conscience de sa propre existence, celle des objets avec lesquels il se trouve en rapport, et se rappelle en guérissant toutes les impressions qu’il a reçues , tous les motifs de ses actions, etc.; 3° qu’il méconnaît son état de délire, se croit en bonne santé, ou bien que s’il ne le méconnaît pas , sa volonté est impuissante pour le maîtriser. Nous ne traitons point dans ce travail de Y idiotie de naissance.
§ I. Parmi les causes prédisposantes de l’aliénation mentale , les suivantes sont les plus importantes : i° l’âge de trente à quarante ans, puis celui de vingt à trente, de quarante à cinquante; elle atteint un peu plus tôt les femmes et les gens riches , que les hommes et les pauvres. Sur quatre mille quatre cent neuf malades admis dans divers établissemens de France et d’Angleterre, trois cent cinquante-six étaient âgés de dix à vingt ans, cent six de vingt à trente, quatorze cent seize de trente à quarante, huit cent soixanteunde quarante à cinquante, quatre centsoixante-un de cinquante à soixante, cent soixante-quatorze de soixante à soixante-dix , et trente-cinq seulement avaient plus de soixante-dix ans. On cite
peu d’exemples de folie chez des individus au-dessous de quinze ans ; M. Esquirol en rapporte seulement trois de ce genre. Passé soixante ans , on n’observe plus guère que cette espèce de dégradation intellectuelle qu’on nomme démence sénile , qui survient lentement avec les progrès de l’âge, principalement chez les sujets dont le cerveau a été trop fatigué, ou à la suite de Certaines affections apoplectiformes de cet organe. 2° Le sexe féminin : de 1801 à 1821, on a admis quatre mille cinq cent cinquante - deux aliénés à Bicêtre , et sept mille deux cent vingt-trois aliénées à la Salpêtrière, en. tout onze mille sept cent soixante-quinze; à la fin de 1820 il y avait mille quatre cent deux femmes aliénées à la Salpêtrière , et seulement sept cent quarante hommes aliénés à Bicêtre. ( Desportes , Rapport sur le service des aliénés, Paris, 1823.) Dans l’espace de quarante-six ans on a reçu à Bedlam ou Betléem de Londres , huit mille huit cent
soixante-quatorze aliénés, dont quatre mille huit cent trentedeux femmes, et quatre mille quarante-deux hommes. (Haslam.) M. Esquirol a trouvé, dans divers hospices de France , sept cents femmes aliénées, et environ cinq cents hommes. Dans quelques contrées et dans plusieurs établissemens, le nombre des malades du sexe masculin est cependant un peu plus considérable que le nombre des malades de Fautre sexe. Si les femmes sont plus sujettes à la folie, cela nous semble tenir à la constitution nerveuse dont elles sont douées plus généralement que les hommes, à l’état de susceptibilité souvent extrême qui accompagne l’époque menstruelle, la grossesse, les couches et la lactation; à leur position sociale , qui les expose si souvent à des chagrins , à des contrariétés de tout genre , etc. 3° Une disposition héréditaire : cette cause est tellement fréquente , et en même temps tellement puissante, qu’elle n’a échappé à aucun observateur éclairé : on l’a rencontrée plus fréquemment chez les riches que chez les pauvres; sur trois cent vingt et une aliénées admises à la Salpêtrière, cent cinq , ou à peu près un tiers , avaient eu des parens aliénés ; et sur deux cent soixante-quatre malades des classes riches , cent cinquante, ou plus de la moitié, étaient dans le même cas. (Esquirol.) Cette différence en faveur des classes pauvres ou peu fortunées a sa source principale dans le préjugé qui porte les familles riches, et surtout les familles titrées, à s’allier très-souvent entre elles, à des degrés de parenté plus ou moins rapprochés, quelquefois entre individus dont plusieurs parens ont été
aliénés. Mais ce qu'il y a de plus particulier dans l’influence de cette prédisposition, c’est que la maladie se développe quelquefois chez les enfans, précisément au même âge et sous la même forme que chez le père ou la mère. Cox assure que rien n’est plus commun que de voir tomber dans l’aliénation les en-
fans d’un père ivrogne. Les frayeurs éprouvées pendant la grossesse disposent aussi les enfans à l’aliénation mentale , ainsi qu’à plusieurs autres affections cérébrales. 4° Ce que l’on appelle tempérament nerveux et mélancolique, susceptibilité et mobilité nerveuse; un caractère naturellement violent et emporté, une immagination ardente et désordonnée, une activité trop grande des facultés intellectuelles, des passions vives, des penchans prononcés. 5° Les résultat d’une éducation vicieuse. Tantôt on fatigue de trop bonne heure l’esprit des enfans par des études disproportionnées à leur âge : tantôt, par un excès de tendresse, on satisfait tous leurs désirs, et on laisse leur esprit se meubler de connaissances superficielles; on caresse, on excite, on exalte leur amour-propre, et ces enfans gâtés sont, à dix - huit ou vingt ans, capricieux, hautains, exigeans, impertinens, ignorans et insupportables ; ils entrent dans immonde où ils ne trouvent plus personne qui se plie à leurs volontés ; repoussés de tous côtés, souvent ils se jettent dans la débauche, et finissent par se tuer ou par perdre la raison : tantôt c’est un caractère sérieux et morose développé par une surveillance trop sévère, par des mauvais traitemens , ou par des préférences injustement accordées : enfin, un esprit malentendu d’indépendance , de liberté ou de religion , n’est pas moins propre à fausser l’intelligence des jeunes têtes. 6° Sur mille sept cent vingt-six femmes aliénées, neuf cent quatre-vingts sont célibataires, deux cent quatre-vingt-onze sont veuves, trois cent quatre-vingt-dix-sept seulement sont mariées; sur sept cent soixante-quatre hommes aliénés , quatre cent quatre-vingt-douze sont célibataires, cinquante-neuf sont veufs, et deux cent un sont mariés. ( Desportes, Rap. cit . ) Doit -on conclure de ce fait, que le célibat favorise le développement de l’aliénation mentale? 70 Les professions qui nécessitent que l’attention soit fortement et continuellement occupée d’un même objet, qui exigent une activité toujours soutenue de l’esprit, qui excitent sans cesse les désirs et les tourmens de l’ambition , la soif du pouvoir, des richesses, des honneurs, des distinctions de toute espèce, qui agitent à chaque instant l’esprit par l’espérance du succès et la crainte des revers, qui l’entretiennent et l’oc-
cupent de projets extravagans , d’idées spéculatives , etc. : ces professions produisent beaucoup de fous ; plusieurs rois ou reines étaient aliénés à la fois il y a quelques années; les villes de commerce et de manufactures donnent beaucoup de fous ; on en compte beaucoup parmi les militaires, les administrateurs ou employés , les gens de lettres , artistes , étudians , et tous ceux qui font des excès d’étude; parmi les artisans dont les moyens de subsistance sont médiocres et mal assurés, qui n’ont souvent que l’alternative de se déshonorer pour vivre , ou de supporter toutes les horreurs de la misère ; telle est la position de la plupart des ouvriers à Paris. Ajoutez à ces genres de vie l’abus des jouissances de toute sorte, qui finit par dégoûter de vivre, et causer un ennui insupportable; les excès vénériens , la masturbation , l’abus des liqueurs alcoholiques, le passage d’une vie active à l’oisiveté , l’habitude de lire de mauvais livres , de fréquenter des sociétés dangereuses , l’inoccupation et le désœuvrement. 8° des accès antérieurs de folie : dès qu’un individu a éprouvé plusieurs accès de folie , il est très-probable qu’il y sera sujet dans la suite, et même qu’il finira par mourir aliéné. 90 certaines maladies du cerveau : on sait que les affections apoplectiformes des vieillards affaiblissent l’intelligence , causent la démence sénile ; l’épilepsie est une cause puissante de folie. io° On reçoit dans les asiles d’aliénés un plus grand nombre de malades pendant le semestre d’été que pendant le semestre d’hiver. ii° Il paraît que la fréquence de l’aliénation mentale, dans les différens pays, est beaucoup moins en rapport avec l’influence du climat qu’avec la nature des institutions politiques et religieuses , le développement de l’industrie et des arts; en un mot, avec l’état de la civilisation des peuples. 12° On rencontre chez les fous les mêmes formes de tête que chez les gens sensés. i3° On remarque, chez quelques espèces d’animaux des classes supérieures , certains désordres cérébraux qui ont plus ou moins d’analogie avec l’aliénation mentale.
On observe que, depuis un quart de siècle, le nombre des aliénés s’est progressivement accru dans une porportion considérable. Ainsi, on comptait au ier janvier 1801 , dans les hospices de Paris, mille soixante -dix malades; au 3i décembre i8o5, douze cent vingt-cinq; à la fin de 1810, quinze cent quatre-vingt-six; en décembre i8i5 , dix-huit cents ; à la même époque en 1820, deux mille cent quarante-cinq; en 1822, deux mille quatre cent quatre-vingt-treize, dont deux mille cent
soixante et onze appartenant au département de la Seine seul ; et si cet accroissement continue, il est probable qu’à la fin de 1825 , Bicêtre et la Salpêtrière contiendront deux mille neuf cents malades. ( Desportes , Rap. cil. ) La même progression a lieu dans les classes riches. M. Esquirol croit cependant que cette augmentation du nombre des aliénés est plus apparente que réelle , et cherche à appuyer son opinion à cet égard , des raisons suivantes : autrefois 011 s’occupait peu des fous ; on les croyait incurables , et on ne les traitait pas. Les riches étaient enfermés chez eux ou dans des couvens, et les pauvres restaient libres, tant qu’ils ne troublaient pas l’ordre public : les vieillards en démence surtout étaient soignés par leurs familles. Depuis l’impulsion donnée par M. Pinel, on a réclamé les secours de la médecine pour les aliénés : des maisons de santé particulières se sont établies , les hospices se sont améliorés et agrandis. A Paris, le savoir et la réputation des médecins, la bonne tenue des asiles , le nombre des guérisons obtenues , ont puissamment contribué à surmonter la répugnance que l'on avait à placer les aliénés dans les maisons destinées à les recevoir. Les familles pauvres se sont débarrassées des vieillards en démence en les plaçant dans les hospices : de là un fonds d’incurables qui ne diminue que parles décès. Avant 1790, sur quatre cent onze aliénés admis , il n’y en avait que vingt-neuf qui fussent âgés de plus de cinquante ans ; sur deux mille quatre cent cinquante et un admis de 1816 à 1821, huit cent quatre-vingts, ou le tiers, avaient dépassé cet âge. Suivant ce célèbre médecin, les causes et le caractère de l’aliénation , plutôt que le nombre des aliénés , ont éprouvé d’importantes variations : la chevalerie a enfanté des manies érotiques- la superstition et les discordes religieuses , la sorcellerie, des mélancolies religieuses, la démonomanie; les commotions politiques, les idées de liberté, d’autres espèces de folie; et tel qui, à une époque, est devenu aliéné par telle cause, et a offert telle idée prédominante, aurait eu à une autre époque la tête dérangée par une autre cause , et aurait présenté une autre forme de délire.
Ces observations sont justes ; mais l’opinion qui en est déduite nous paraît cependant exagérée. Le nombre des aliénés a du s’accroître dans plusieurs pays , en raison du développement et de l’activité des facultés humaines , qui ont gagné, depuis un demi-siècle environ, les degrés moyens et inférieurs de la société, en raison des intérêts divers et puis-
sans qui ont occupé les hommes de tous les rangs, des événemens et des découvertes de toute sorte, qui ont fixé l’attention publique, des chocs des passions véhémentes, qui ont ébranlé profondément certains états. Aussi la folie est-elle particulièrement commune dans les pays libres, chez les peuples agités par les factions et. les partis, soumis à des commotions politiques violentes qui bouleversent tous les élémens de la société , à des révolutions qui compromettent tous les intérêts , chez ceux qtii sont divisés par une foule de sectes religieuses dont l’esprit de prosélytisme et le fanatisme croissent en raison de leur nombre ; dans les contrées ravagées par des guerres multipliées ; chez les nations éclairées, industrieuses, commerçantes; en un mot, cette maladie naît et se multiplie avec les circonstances qui excitent vivement l’attention , activent l’esprit, et mettent en jeu toutes les passions de l’homme. Elle est par conséquent beaucoup plus rare dans les pays soumis à la fois au despotisme politique et à l’unité de croyance religieuse avec obéissance passive , chez les peuples ignorans et peu actifs, dans les états où les commotions politiques ne compromettent que les intérêts d’un petit nombre de personnes. M. Desgenettes n’a trouvé dans l’hôpital du Caire ( ville de trois cent mille âmes ) que quatorze aliénés. Il y en avait, en i8i5, près de sept mille à Londres et dans les environs , et l’on n’en compte guère moins de quatre mille à Paris ou auprès. L’Angleterre , les Pays -Bas, la France, une partie de l’Allemagne, l’Italie, sont les pays où il y a le plus de fous. La Russie, la Chine , la Turquie , les pays sauvages, produisent peu d’aliénés ; les grandes villes en fournissent beaucoup plus que les petites villes et les campagnes.
Les causes excitantes de l’aliénation mentale ont été divisées en physiques et morales; mécaniques et vitales , dynamiques ou fonctionnelles ; pathologiques et physiologiques ou hygiéniques ; idiopathiques et sympathiques. Nous nous contenterons de passer en revue les principales de ces causes, sans nous arrêter à ces divisions, toutes plus ou moins arbitraires et médiocrement utiles. En parcourant l’énumération ou les tableaux de ces causes, publiés par les auteurs, on voit, au reste, que les résultats obtenus sont plus ou moins différons , et quelquefois en apparence contradictoires. De cent treize aliénés sur lesquels M. Pinel a pu prendre des informations exactes relativement à la cause de leur maladie, trente-quatre avaient été réduits à cet état par des chagrins domestiques, vingt- quatre par des
obstacles mis à un mariage fortement désiré, trente par des événemens de la révolution, vingt-cinq par un zèle fanatique ou des terreurs de l’autre vie ; c’est-à-dire que ces cent treize individus avaient tous éprouvé de violentes affections morales. C’est sans doute ce qui fait dire à M. Pinel, que les passions humaines , devenues véhémentes ou aigries par des contrariétés vives, que les affections morales très-vives sont les causes les plus fréquentes de l’aliénation mentale , ou la source la plus ordinaire de cette maladie. Ailleurs M, Pinel porte à — environ les causes morales dans la manie , à celles de la mélancolie , à celles de la démence : le reste se compose des causes dites physiques. Enfin, dans un autre tableau de sept cent quatre- vingt- trois aliénés, maniaques ou mélancoliques, les causes morales sont au nombre de quatre cent soixante- quatre, et les causes physiques au nombre de deux cent dix-neuf. Dans un relevé publié par feu Hébréard, médecin de Bicêtre, on trouve cinq cent quarante - quatre causes morales contre quatre cent soixante-cinq causes physiques. Enfin , d’après les relevés publiés par M. Esquirol, le nombre des causes physiques aurait été de sept cent trente, et celui des causes morales de quatre cent quatre-vingt-dix. Cette énorme différence et cette contradiction entre les premiers résultats de l’observation de M. Pinel, et ceux énoncés par M. Esquirol , s’expliquent par quelques circonstances qu’il est bon d’indiquer. D’une part , il est bien évident que M. Pinel n’a point compris, parmi ses cent treize malades , ni les aliénés épileptiques , ni les démences séniles qui sont le résultat des progrès de l’âge ou des affections apoplectiformes, puisqu’il s’agit d’individus atteints par de violentes passions, par l’infortune, le chagrin, l’amour contrarié, etc. Or, dans le relevé d’Hébréard, l’épilepsie est notée pour quarante-huit, les fièvres cérébrales et l’apoplexie pour cent cinquante -sept; et dans celui de M. Esquirol, les progrès de l’âge et l’apoplexie s’y trouvent pour cent trente-quatre. D’autre part, ce dernier médecin range, parmi les causes excitantes physiques , plusieurs circonstances qui nous paraissent être, au moins dans la grande majorité des cas, les unes des prédispositions qui ne déterminent la folie qu’aulant qu’il s’y joint une cause plus puissante : telles sont l’hérédité, les suites de couches, le temps critique ; les autres, souvent des effets de la maladie déjà depuis long-temps développée lorsqu’on l’observe,