SECONDE PARTIE
QUESTIONS INTERNATIONALES
QUESTIONS INTERNATIONALES
De leur nécessité et de leur inviolabilité. — Du prétendu congrès de 1
la paix.
Les traités qui règlent aujourd’hui les rapports des différents États entre eux , sont plus nombreux et plus étendus qu’ils ne l’ont été à aucune époque;, ils embrassent en même temps les questions politiques et commerciales qui se rapportent à la vie des
nations. Véritables sauvegardes des intérêts et des droits internationaux , ils sont à l’indépendance et à la sécurité de l’Europe ce que les lois civiles et politiques sont à l’indépendance et à la sécurité des citoyens d’un même empire. En un mot, les traités sont la grande charte du monde civilisé, la charte la plus inviolable entre toutes celles qui existent , car on ne peut y porter atteinte sans ébranler la sécurité et l’indépendance de tous les peuples à la fois.
Grâce aux progrès de la civilisation , la sainteté des traités est si bien reconnue de nos jours , que nul n’ose les violer ouvertement; s’il arrive quelquefois à un Etat de les rompre, il s’efforce toujours de justifier ses agressions devant le tribunal de l’opinion publique, dont la susceptibilité condamne les guerres injustes, et dont les arrêts reçoivent tôt ou tard une solennelle exécution.
Depuis quelque temps, la révolution elle-même s’est préoccupée des moyens de prévenir les luttes internationales, et d’assurer la conservation d’une paix universelle. La politique , la poésie et l’É-
glise elle-même, ont été appelées, dans les quatre parties du monde , à donner à cette pacifique croisade le contingent de leurs esprits les plus aventureux. Quant aux moyens d’assurer la paix, ceux de la révolution sont plus hostiles que conciliants , car elle va jusqu’à provoquer les citoyens des différents États à dévoiler les secrets financiers de leurs gouvernements, pour les empêcher, par cette odieuse délation, de recourir à des emprunts de guerre, fùt-ce même dans le cas de légitime défense !
La révolution nous permettra de lui dire qu’elle va bien loin chercher des moyens qui sont bien prés, qu’elle perd beaucoup de temps et beaucoup d’éloquence pour découvrir ce qui est déjà trouvé.
La puissance qui peut, comme on le dit dans le congrès de la paix , couper le nerf de la guerre , remplacer les arcs de triomphe par des palais (t industrie, étouffer les sentiments de vengeance , et assurer la paix universelle, n’est pas une puissance occulte et mystérieuse que le congrès de la
paix soit appelé à révéler au monde : c’est tout simplement le respect des traités établis.
On cherche en vain une formule humanitaire propre à pacifier les races nombreuses qui couvrent le globe; cette formule est introuvable en dehors des traités qui seuls ont la faculté de se multiplier et de se subdiviser, selon les temps et les lieux, pour concilier tous les droits et consacrer les transformations que le temps a rendues nécessaires.
Les peuples du moyen âge avaient fait une tentative semblable à celle qu’on renouvelle aujourd’hui, pour confier à une autorité supérieure le maintien de la paix. On avait même institué le tribunal le plus respectable et le plus élevé, en reconnaissant au souverain pontife le droit de juger les différends entre les peuples. Mais quelque vénérée que fût alors l’autorité du saint-siège, quelque universelle que fût l’unité de sa doctrine et de son principe , il lui a été impossible de jouer le rôle auquel il avait été appelé; il est même permis de dire qu’il a été calomnié et compromis pour
avoir cédé momentanément au vœu des peuples et accepté l’ingrate mission de concilier leurs prétentions hostiles.
Le congrès de la paix ne trouvera pas aujour-
d’hui un tribunal aussi haut placé dans l’esprit des
peuples modernes que le fut la papauté dans l’es-
prit du moyen âge; il ne formulera pas des principes politiques et religieux plus généralement admis que ceux que les siècles passés avaient reconnus ; il ne pourra donc pas môme conduire sa tentative jusqu’au point où était parvenue celle
que nos pères avaient faite. Si le congrès de la paix a quelque influence, qu’il s’en serve pour affermir dans l’esprit des peuples le respect des traités,
qu’il consacre à cette sainte entreprise toute son activité, et il pourra se glorifier d’avoir posé le
plus sûr fondement de la paix universelle. A vrai dire, la paix du monde n’a plus d’autres ennemis sérieux que les peuples aveuglés par l’esprit de révolution. Les souverains, soit sagesse, soit impuissance, ont enfin compris que le maintien de la paix était le plus impérieux de leurs devoirs, et,
depuis 4814, on n’a pas d’exemple de la violation, par les gouvernements, du droit public établi dans les traités de Vienne. Si la paix a été troublée en Espagne, en Morée, en Pologne et en Belgique, c’est aux mouvements des peuples qu’il faut s’en prendre. Si le système de la paix armée est venu, pendant dix-sept ans , épuiser la fortune des États et ruiner le respect dû aux traités, c’est le principe de l’insurrection, fatalement couronné le 9 août, qui a créé cette situation désastreuse. Que le respect des traités soit désormais la devise des gouvernements et des peuples, et la paix universelle sera entourée de toutes les garanties que l’imperfection attachée à toutes les œuvres humaines permet de lui donner.
Vous voulez donc, objectera-tron ici, que les traités soient immuables en dépit des justes reproches qu’on peut souvent leur adresser? A Dieu ne plaise que telle soit la portée de ces paroles.
Dire que les traités sont inviolables, c’est dire qu’ils ne peuvent être rompus par la volonté de l’un des contractants ; mais ce n’est pas dire que
les parties intéressées n’aient pas toujours le droit de les rompre d’un commun accord. De même que les lois se modifient et se renouvellent selon les besoins et les intérêts légitimes des peuples, de même les traités doivent être modifiés et renouvelés selon les exigences des rapports internationaux. En un mot, si les gouvernements et les peuples doivent aux traités un respect à toute
épreuve, les traités doivent être, pour les gouver-
nements et pour les peuples , la consécration des
principes d’équité et de justice en dehors desquels il n’y a rien qui puisse être respectable et respecté.
Mission donnée au congrès de Vienne par les événements. — Comment H s’est écarté de celte mission.
Il y a bientôt trente-cinq ans que les traités de 1815 ont été signés; depuis ce temps on a beaucoup parlé et beaucoup écrit sur ces traités, mais on pouvait reprocher, aux controverses dont ils ont
été l’objet , un empressement à la fois inopportun et périlleux.
Aujourd’hui la situation est changée, la question est palpitante; les révolutions, qui ont tracé sur la
carte leurs sanglantes démarcations, ne permettent pas qu’on se repose plus longtemps sur l’inviolabilité méconnue des stipulations qui sont la base des divisions territoriales de l’Europe. Ce qui serait périlleux aujourd’hui, ce serait l’insouciance des gou-
vernements le lendemain d’une tempête, dont la fureur mal apaisée révèle suffisamment les dan-
ont précédés ; jamais convention internationale n’a-
vait été discutée, délibérée et acceptée dans des formes plus solennelles ; jamais stipulation de peuple à peuple n’avait présenté un caractère synallagmatique plus complet; jamais la foi des nations, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus auguste dans le monde, n’avait été engagée dans des termes plus absolus. Mais plus on rehausse l’inviolabilité des traités de 1815, plus on doit se préoccuper des causes qui ont pu entraîner les peuples à y porter atteinte; c’est cette légitime préoccupation qui nous
gers qui menacent encore l’édifice ébranlé des trai-
tés de 1815.
Sans doute on peut dire en faveur de ces traités
ce qu’on n’avait pu dire en faveur de ceux qui les
guidera dans l’examen que nous allons faire des événements accomplis, et dans la recherche des moyens de raffermir les fondements du droit public européen.
Pour bien juger l’œuvre du congrès de Vienne, il faut avant tout se rendre compte de la situation dans laquelle il s’est trouvé , et de la mission que les circonstances l’appelaient à remplir. Si nous découvrons ces premiers termes de la question, il sera facile de s’entendre sur les derniers.
Ce qui doit frapper ceux qui se reportent , par la pensée , au milieu du congrès que les événements de 1814 et 1815 avaient réuni à Vienne, c’est la hauteur à laquelle il était placé au-dessus de toutes les nations. Les plus grands congrès des siècles précédents , y compris ceux de Munster, de Ryswick et d’Aix-la-Chapelle, n’avaient pas eu à régler les questions de principes que la force des choses a soumises au jugement du congrès de Vienne, et ils n’avaient pas eu pour sanction de leurs arrêts un déploiement de forces militaires composées des contingents de l’Europe entière. La mission et l’au-
torité, données par la chute de Napoléon, aux Metternich, auxCastlereagh, aux Talleyrand, auxHardenberg et aux Tatischeff, n'avaient été données auparavant à aucun autre négociateur. Ils formaient en quelque sorte Une assemblée représentative de tous les peuples , et il dépendait de ce conseil souverain de fonder une véritable charte du droit public, sur les débris des traités que la souveraineté de la force avait tour à tour écrits et déchirés. Il semble même que la Providence eût voulu faciliter cette grande tâche, car elle avait permis que la souveraineté du droit fût triomphante partout: républiques et monarchies avaient également répudié le principe révolutionnaire pour se constituer sur les bases du droit national et traditionnel , et cotte victoire, aussi complète qu’inespérée, avait donné au congrès de Vienne un principe d’unité et d’autorité morale que la vénération des villes grecques n’avait pas même donné au tribunal des amphictyons (i).
( 1 ) Voyez, pour l’importance «les questions soumises au congrès de Vienne, l’appetidice n° 3. ‘
Quant aux bases sur lesquelles la paix devait être rétablie, elles avaient été consignées dans des engagements solennels , et maintes fois, depuis l’origine de la guerre avec la France, les puissances s’étaient donné pour but de conquérir et d’assurer par des efforts communs l’inviolabilité dô leurs lois constitutives et de leurs territoires respectifs. Les traités séparés , conclus à différentes époques , avaient toujours rappelé et consacré cette juste pré- 1 tontion : le traité de Chaumont , signé par toutes les puissances coalisées , les obligeait à « pro- « curer à l’Europe une paix générale , sous la pro- « tection de laquelle les droits de la liberté de « toutes les nations pussent être établis et assurés.» Dans la déclaration du 25 mars, datée de Vitry, à la veille de la chute de Napoléon , les souverains s’étaient présentés comme « éloignés de toute vue « d’ambition et de conquête, et animés du seul dé- « sir de voir l’Europe reconstruite sur une juste « échelle de proportion entre les puissances, de « faire respecter X indépendance réciproque des na- « dons , et de mettre les institutions sociales à l’abri
208 DES TRAITÉS DE 181 b J
.« des bouleversements.» Enfin l’empereur Alexandre, dans les élans de son esprit chevaleresque,
avait renouvelé ces déclarations à son entrée à Pa-
ris en disant : « Que chaque peuple retrouve le « bonheur dans ses lois, sous son gouvernement , « et que la religion , les arts et les sciences refleu- « rissent pour le bien de tous les hommes. »
Malheureusement cette déclaration, empreinte d’un esprit de justice et de réparation, devait être le
dernier acte de cette politique nationale et désin-
téressée qui avait armé l’Europe. L’ivresse d’une victoire achetée par de longs efforts n’a pas permis aux puissances représentées dans le congrès de
Vienne d’élever leur pensée au-dessus des calculs
de l’ambition la plus vulgaire et de la vengeance la plus aveugle. L’Angleterre, devenue l’arbitre du congrès après avoir été l’àme de la coalition, ranima contre la France monarchique les hostilités qu’elle avait fomentées contre la Frauce révolutionnaire, et donna pour règle fondamentale des résolutions à prendre le principe de l’amoindrissement de la puissance française.
Tous les engagements antérieurs furent sacrifiés à ce mot d’ordre, et notre spoliation fut présentée comme la solution de tous les problèmes que le congrès avait à résoudre. S’agissait-il d’assurer le maintien de la paix , de rétablir l’équilibre, d’affranchir les peuples , de consolider les pouvoirs légitimes , il suffisait de renfermer la France dans les limites de 89; cette grande conception du cabinet anglais devait être la panacée universelle (4).
On sait comment elle a été réalisée; les con-
quêtes de la république et de l’empire ont été arrachées à la France pour former autour d’elle un cordon de gouvernements hostiles. Tous les souverains qu’on avait promis de rétablir, tous les peuples
' (1) La connivence de l’Europe dans la haine de l’Angleterre contre la France est surtout l’effet des rapports que les guerres de coalition avaient entretenus entre l’Europe et l’Angleterre. Cette influence de la politique anglaise s’est exercée, au dire même de Washington , sur les Etats-Unis :
« Les préjugés contre ce royaume (la France) avaient été tellement enracinés par notre union avec l’Angleterre, et par la politique anglaise , qu’il s’est écoulé quelque temps avant que notre peuple pût en triompher entièrement. »
(Washington, lettre au comte de Moustier, 26 mars 1788.)
qu’on avait juré do délivrer, ont été immolés en holocauste à la construction de cette grande muraille de Chine. La Belgique a été donnée aux Pays-Bas, les principautés catholiques du Rhin à la Prusse et à la Hesse protestantes, les villes épiscopales ont été métamorphosées en forteresses fédérales, Gênes a été donnée au Piémont, la Lombardie et la Vénétie à l’Autriche, Malte à l’Angleterre, une moitié de la Saxe à la Prusse, et le duché de Varsovie à la Russie (1).
Si on avait restitué à leurs souverains légitimes les provinces qu’on détachait de l’empire français , on aurait du moins couvert cette grande violation des traités de Campo-Formio , de Lunéville et de Tilsitt d’un voile de justice. Mais enlever à la France ses conquêtes pour les donner à de nouveaux conquérants, c’était bouleverser toutes les idées de droit public, c’était refuser à la France le droit de
(1) L’Angleterre a donné le premier exemple du manque de foi : elle avait promis aux Génois, par l’organe de lord Bentinck, que leur indépendance serait rétablie, et elle a chargé le général Dalrymple de leur annoncer leur réunion à la Sardaigne.
la victoire et en user largement pour soi-même, c’était cumuler le bénéfice de l’équité et celui de l’iniquité ! Et dans quelles proportions ? Elles étaient
vraiment gigantesques !
Jamais, depuis l’invasion des barbares, on n’avait vu une telle hécatombe de souverains et de peuples. La révolution française avait posé le principe de ces grandes confiscations territoriales et l’avait largement pratiqué ; mais il n’était pas permis
de supposer que les hommes d’Etat chargés de représenter des souverains légitimes oseraient signer des actes qui devaient dépasser la révolution ellemême dans la double violation du droit des couronnes et du droit des nationalités.
On a parlé d’équilibre , mais ce qu’on a fait ne répondait pas mieux aux lois de l’équilibre qu’à celles de la justice. Les agrandissements donnés à la Prusse n’ont pas fortifié sa position géographique vis-à-vis de la Russie. Les provinces italiennes livrées à l’Autriche , au mépris de leurs vœux les plus ardents, n’ont donné à cette puissance que l’embarras d’une conquête difficile à conserver :
non, il n’y a jamais eu dans le congrès de Vienne une pensée d’équilibre général, il n’y a eu que celle d’amoindrir et d’affaiblir la France. La seule pensée qui se soit fait jour à côté de celle-là, et dont les représentants de l’Europe aient été les aveugles instruments, a été la pensée audacieusement exprimée par un diplomate anglais à un diplomate russe dans ces termes ambitieux : « A vous la terre , a nous la mer. » On a traité les souverains et les Etats faibles comme s’ils étaient destinés à servir d’enjeu à l’ambition des grandes puissances, et on a donné pour unique enseignement aux générations futures l’oubli des engagements les plus solennels. En définitive, la pensée généreuse de l’empereur Alexandre s’est réduite à des cessions de territoires , à des supputations de frais de guerre et à des règlements d’indemnités, comme s’il eût été question d’un partage de prises entre corsaires anglais et pru&siens.
L’expérience a-t-elle été favorable à cette déviation des principes qui devaient diriger le congrès de Vienne? A-t-elle . ratifié les arrêts que la justice
n’avait pas rendus ? C’est ce que les événements de 1815 à 1830 et de 1830 à 1848 vont nous apprendre (1).
(1) Pour faire compr endre jusqu’à quel poiutle congrès de Vienne s’est éloigné de la mission que les événements et les déclarations antérieures lui avaient donnée , nous publions, à l’Appendice, quelques extraits du traité de Chaumont, de la déclaration de Vitry. (Voy. Appendice, n° IV.)
Nouveau système de droit public. — Sainte-Alliance. — Congrès de Vérone. — Rupture du concert européen. — Alliance de l’Angleterre avec la révolution — Première tentative d’alliance continentale rompue par la révolution de juillet.
Le lendemain du jour où le congrès de Vienne, oubliant sa mission véritable, venait d’achever une téméraire contrefaçon de la politique qu’il se vantait d’avoir vaincue, les cabinets se sont souvenus des principes tutélaires de morale et de justice qu’ils avaient voulu faire triompher avant la victoire. Le maintien des droits établis est devenu le but de tous leurs efforts, et un système nouveau de
concert européen , un système qu’on peut appeler amphictvonique a été adopté comme moyen d’atteindre ce but.
La pensée de soumettre les décisions futures des souverains à des règles immuables de droit public et aux préceptes mêmes de fraternité et dV/-
mour que la loi divine enseigne à tous les peuples, a été loyalement exprimée dans le célèbre traité de la Sainte- Alliance, rédigé et signé à Paris, le 26 septembre 1815. par les trois souverains de Russie, de Prusse et d’Autriche, et auquel ont adhéré tous les princes du continent. L’Angleterre seule s’y est refusée ; le prince régent du moins a déclaré que, tout en adhérant aux principes consignés dans cet acte, il ne pouvait y apposer sa signature sans violer les lois constitutionnelles de son pays , qui exigent le contre-seing d’un ministre responsable (1).
(1) Ce n’était qu’un prétexte spécieux pour rester l’arbitre des rivalités du continent. On trouvera à l’Appendice ce traité de la Sainte-Alliance que beaucoup d’hommes politiques ont condamné sans l'avoir lu , et qui aurait été jugé plus favorablement s’il avait été mieux connu. (Voy. n° v.)
Quant au système (le concert européen , il avait été formellement proclamé dans le traité d’alliance du 20 novembre 1815, qui avait appelé les ministres de Russie* de Prusse, d’Autriche et d’Angleterre, résidant à Paris, à remplir les fonctions de gardiens des traités , et à discuter, dans des conférences régulières, les affaires qui intéressaient le repos de l’Europe. Le même traité avait stipulé que, sous les auspices immédiats des souverains ou de leurs plénipotentiaires, des réunions diplomatiques seraient consacrées périodiquement à l’examen des mesures qui pourraient assurer le repos et la prospérité des peuples.
La première réunion avait été fixée à l’automne de 1818.
-* Les conférences de Paris sont parvenues à résoudre des questions que le congrès de Vienne avait laissées indécises, et notamment celle de la réversibilité de l’État de Parme. D’un autre côté, les congrès d’Aix-la-Chapelle, de Troppau et de Laybach ont réussi à trancher les questions qui avaient provoqué leur réunion ; la diplomatie était entrée
dans une ère nouvelle , et on a pu croire que les droits et les intérêts des peuples allaient recevoir des garanties plus inviolables sous l’empire de ces véritables états généraux des nations. Il est certain que les calculs les plus savants d’équilibre avaient toujours été insuffisants, depuis Charlemagne jusqu’à Napoléon . pour contenir l’ambition des souverains. Le système imaginé par Henri IV, qui voulait réduire tous les potentats chrétiens à une égalité absolue de force , et faire de la carte de l’Europe une sorte de damier, aurait été insuffisant lui-même s’il avait pu être réalisé (1). C’était donc un honneur pour les cabinets d’avoir voulu soumettre tous les princes sans distinction aux décisions souveraines d’un conseil des peuples, chargé de faire prévaloir les principes d’équité et de justice. Mais, adopté par un dévouement tardif et intéressé, ce nouveau système de
(1) Réduire tous les potentats de la chrétienté à une si fort approchante égalité de puissance, tant en force qu’en étendue de terre et de pays, que nul d’iceux, par l’excès d’iceux, n’entre en l’avidité d’en op^ primer quelqu’un, ni l’un d’iceux en l’appréhension de le pouvoir être de loi. (Mémoires de Sully , pag. 600.)
droit public ne devait pas obtenir un succès complet, et il semble que la Providence ait voulu faire expier aux puissances les fautes du congrès de Vienne, en refusant à leurs efforts pour la conservation de leurs conquêtes le concours qu’elle avait donné à leurs luttes contre l’oppression et l’injustice.
Le congrès de Vérone, appelé, comme ceux qui l’avaient précédé, à résoudre, par un commun accord, les questions qui intéressaient la paix de l’Europe, a échoué dans cette mission, et a été le tombeau du système amphictyonique que les cabinets avaient voulu établir.
Pour comprendre l’influence fatale de cette contre-révolution inattendue, qui faisait reculer la diplomatie d’un demi-siècle , il importe de donner ici quelques explications sur les causes qui l’ont amenée.
Les questions qui devaient être agitées au congrès de Vérone étaient au nombre de cinq :
La pacification de l’Italie,
La traite des nègres,
L’avenir des colonies espagnoles,
Les démêlés de l’Orient entre les Grecs, les Rus-
ses et les Turcs,
La révolution espagnole.
La première question ne pouvait soulever aucune difficulté sérieuse, puisque l’Italie était pacifiée, et qu’il s’agissait seulement des mesures à prendre pour y conserver l’ordre.
La seconde semblait également résolue, car les puissances étaient unanimes pour considérer la traite comme un crime qui appelait une juste répression.
Les démêlés de l’Orient ne demandaient encore aucune résolution positive.
. Le droit de l’Espagne sur les colonies ne pouvait être l’objet d’aucun doute. Enfin, la révolution espagnole semblait devoir être réprimée en vertu des mêmes principes qui avaient amené la répression de la révolution italienne.
Mais le cabinet de Londres avait souffert impatiemment, depuis la paix, le développement du nouveau système politique qui soumettait le règle-
ment des intérêts généraux de l’Europe aux décisions d’un conseil amphictyonique. Les intérêts politiques et commerciaux de l’Angleterre se trouvaient menacés par la résolution des puissances continentales de ne plus tolérer les servitudes que leur avait imposées une guerre de vingt-cinq ans. C’en était fait de la puissance artificielle que l’Angleterre devait aux déchirements des États européens, si leurs rapprochements , devenus plus étroits , leur permettaient d’écarter toutes les causes d’antagonisme qui pouvaient encore se présenter. C’en était fait surtout de la prépotence du cabinet anglais sur le continent, si la question espagnole était résolue par une intervention de la France. Le mauvais génie de l’Angleterre se révolta à cette seule pensée, et le duc de Wellington fut envoyé à Vérone pour entraver toute résolution collective du congrès relativement aux affaires d’Espagne, soit
par des objections sur la question elle-même , soit
par une rupture qui enlèverait aux décisions du congrès le caractère d’unanimité qui était leur plus grande force. Cette pensée secrète mais im-
possible à dissimuler, s’est trahie de plusieurs manières : par l’exagération des prétentions du cabinet anglais, et par la mauvaise foi évidente
de ses explications. En effet, il a été impos-
sible de prendre au sérieux le duc de Wellington lorsqu’il est venu demander que , pour mettre un obstacle à la traite des nègres, le congrès prohibât l’entrée des États alliés aux produits des colonies appartenant aux États qui n’auraient pas aboli la traite; lorsque, d’un autre côté, il a proposé que l’indépendance des colonies espagnoles fût reconnue pour mettre fin aux actes de piraterie qui inquiétaient le commerce du Nouveau Monde; enfin, lorsqu’il s’est refusé à exprimer une opinion précise sur la question espagnole, sous prétexte qu’il n’était pas suffisamment informé de l’état des choses.
11 était impossible de se faire illusion sur l’excentricité de ce langage; cependant les puissances continentales qui avaient promis ou fait espérer à la France un concours moral et matériel , dans le cas d’un conflit avec l’Espagne, se crurent obligées de
s’arrêter devant le veto déguisé de l’Angleterre: elles se bornèrent à adresser trois dépêches insignifiantes à la cour de Madrid, et laissèrent à la France le péril et l’honneur de résoudre seule la question espagnole (1). Au point de vue de la politique française, cette décision n’est pas à regretter, puisque la France a trouvé l’occasion d’en tirer un parti utile et glorieux; mais au point de vue de la politique générale, il était impossible de ne pas déplorer la rupture définitive du concert des puissances européennes.
En effet, c’est à dater de ce jour que l’Europe est entrée dans une voie nouvelle, ou plutôt a rétrogradé vers le temps où la diplomatie était l’art de créer des alliances offensives et défensives qui mettaient la ruse et la force à la place du droit , et livraient le repos des États à la garantie précaire et illusoire d’un équilibre impuissant. Ce retour inattendu vers la politique du moyen âge était d’autant
(l) Voyez, à l’Appendice, un résumé des explications de M. de Chateaubriand à ce sujet. (Voy. n° 6.)
plus périlleux pour l’Europe continentale, que les révolutions et les bouleversements dont l’Angleterre seule n’avait pas eu à souffrir, lui permettaient d’ajouter des rivalités de principe aux vieilles riva-
lités d’intérêt, et de trouver un nouveau point d’appui dans les rapports secrets qu’elle avait eus avec les mécontents de tous les pays. Aün de mieux apprécier l’importance de ce concours nouveau assuré à la politique de la Grande-Bretagne, il importe de rappeler les paroles prononcées à la tribune . anglaise par M. Canning, à l’époque où l’opposisition le pressait d’empêcher l’intervention de la France en Espagne.
« Je sais, disait M. Canning, que l’Angleterre « verrait ranger sous sa bannière tous les mécon- « tents et tous les esprits inquiets du siècle, tous « les hommes qui justement ou injustement , ne « sont pas satisfaits de la condition actuelle de leur « patrie. .
« Mais s’il est bon d’avoir une force gigantes - « que , notre affaire est de ne point chercher l’oc- « casion de la déployer, excepté partiellement, et
« d’une meulière suffisante pour faire sentir qu'il « est de l’intérêt des exagérés des deux côtés de se « garder de convertir leur arbitre en compétiteur . »
Soit impuissance, soit sagesse, M. Canning n’a pas déployé, en 1823, cette force gigantesque d’une manière suffisante pour se constituer notre arbitre ou notre heureux compétiteur; mais il avait découvert le secret de la puissance anglaise : elle pouvait compter sur tous les hommes justement ou injustement mécontents de leur patrie, et ils pouvaient compter également sur elle. De telle sorte que l’Europe, ramenée forcément à toutes les rivalités des siècles passés , se voyait en même temps livrée à toutes les trahisons révolutionnaires qu’il plairait à l’Angleterre de soudoyer sur le continent.
Devant ce déli de rambition anglaise, l’Europe n’avait plus qu’un seul parti à prendre : c’était de former une alliance continentale pour résister à l’ennemi commun ; c’était de reconstituer, dans des vues de conservation et de justice , ce système de blocus continental que l’Empire, dans un intérêt moins légitime, avait cherché à établir.
Si l’Europe était entrée dans cette voie, les révolutions qu elle a subies auraient pu être évitées. 11 est certain que les cabinets ont été avertis, et on peut s’étonner de leur imprévoyance en lisant la lettre suivante d’un homme d’État autrichien qui a été une des lumières du congrès de Vérone et dont la sagacité avait découvert la politique la plus conforme aux intérêts du continent : « J’ai observé avec « une véritable satisfaction , écrivait M. Gentz à
« M. de Chateaubriand le 15 janvier 1823, que vous « vous êtes plusieurs fois servi du terme à' alliance « continentale . Rien ne me paraît plus juste que de a substituer ce terme (au moins dans le langage « confidentiel des cabinets) à tant de dénomina- « tions vagues , qui , en dernier lieu , n’ont servi « qu’à couvrir la nullité des engagements auxquels « elles se rapportaient. Si l’ordre et la paix peuvent « encore être solidement établis en Europe , il n’y
« a que T union sincère et active des grandes puis-
« sances du continent qui puisse nous y conduire, a Tout est vrai, tout est réel dans cette association :
« en dépit de la diversité des formes, les intérêts
«sont communs, ies besoins sont réciproques.
« Avec les talents même du premier ordre à la tête « de son gouvernement, la France ne peut se con- « solider par une marche isolée, et Dieu la prêter*
« ver a de. jeûnais choisir celle dans Laquelle elle « rencontrerait /’ Angleterre. Et, quant a nous,
« quoique tranquilles encore sous l’égide de nos « vieilles institutions, comment compterions-nous « longtemps sur la stabilité de ce bonheur, si la « France ne nous rendait pas, par la sagesse de ses « conseils et le succès de ses mesures, ce même ap- « pui moral qu’elle a droit d’attendre de notre « part? Toute la haute politique me parait renforce mée dans ces simples vérités; le reste ne vaut « pas la peine qu’on s’en occupe (1). »
M. Gentz avait mille fois raison, toulG la poli- ^
tique pouvait se résumer dans l’alliance continentale, unique moyen de contre-balancer la prépotence des intérêts anglais et d’élever une digue au débordement des passions révolutionnaires soldées et fomentées par la puissance britannique.
(1) M. Gentz, 16 janvier 1823. Congrès de Yérone, I, p. 440.
Les hésitations de l’Autriche et de la Prusse, fondées sur leurs anciennes et récentes intimités avec
l’Angleterre , n’ont pas permis que la pensée de M. Gentz se réalisât aussi promptement que l’aurait exigé l’intérêt bien entendu de ces puissances. Cependant c’est le sentiment de la communauté d’intérêts entre les États du continent qui , quelques années plus tard, a heureusement secondé les entreprises de la France en Grèce et en Afrique et paralysé l’opposition du cabinet anglais. C’est encore ce même sentiment qui a développé
entre la France et la Russie une union assez in-
time pour qu’un projet de remanier les traités de 1815 ait été l’objet de leurs négociations. L’Angleterre put s’apercevoir alors que son égoïsme, devenu odieux à tous les cabinets, la condamnait à un isolement absolu. Si elle avait réussi à renverser le conseil amphictyonique formé en 1815 et à dissoudre le concert européen , l’Europe éclairée y avait «
substitué un concert continental devant lequel s’était brisée son opposition à la délivrance de la Grèce et à la déposition du dey d’Alger. Cette der-
nière victoire de la politique continentale était d’autant plus humiliante pour l’Angleterre, que déjà au coügrès de Vienne, elle avait formellement refusé toute délibération sur les moyens d’affranchir du brigandage des régences barbaresques les États qui entourent la Méditerranée. Obligée de subir cette nouvelle et profonde atteinte à son influence, après avoir été déjà vaincue si souvent dans ses prétentions, l’Angleterre ne pouvait plus se relever que si une révolution nouvelle, en suscitant de nouveaux
troubles dans les rapports du continent , venait ral-
lumer les incendies qui alimentent la vie commer- - ' • « ciale et politique de cette puissance insulaire. Ce
fatal secours ne lui a pas manqué. Elle ne pouvait
pas même souhaiter une révolution plus favorable que celle qui est venue renverser les descendants et les héritiers de la politique de Louis XIV pour placer sur le trône de France les héritiers du régent. Il n’est pas clairement démontré que le cabinet anglais ait concouru directement à la révolution qui l’a sauvé d’un isolement mérité, mais il est certain que ce cabinet a usé largement de ses rap-
ports avec ceux qui, justement ou injustement, étaient mécontents des Bourbons de la branche aînée pour créer à leur gouvernement des embarras sérieux; et par là il a concouru d’une manière décisive, quoique indirecte, au triomphe de l’insurrection de juillet 1830. Il est également certain que, dans l’aveuglement de sa joie et dans l’égoïsme de sa politique, l’Angleterre n’a pas hésité à reconnaître le pouvoir issu de cette insurrection et à presser l’Europe de suivre son exemple (1).
(1) On doit se rappeler que ce patronage a été reconnu publiquement dans les débats parlementaires de 1840 et 1841.
IY.
La révolution et le cabinet anglais. — Division du continent.— Quadruple alliance. — Questions d’Orient et d’Espagne. — Mariages espagnols ; leurs conséquences en Italie et en Suisse. — Nouvelle tentative d’alliance continentale. — Coup d’Étatde la Providence.
Les grandes puissances du continent, étourdies
par ce bouleversement inattendu qui creusait un
nouvel abîme entre elles et la France, se sont préoccupées uniquement du maintien de la paix matérielle et des moyens de se faire illusion sur la profondeur de l’abîme qu’on venait de couvrir d’un manteau royal.
Elles y étaient encouragées par l’attitude paei-
tique que prit tout d’abord le nouveau gouverne-
ment relativement aux traités de 1815, et par l’espoir que la révolution serait tôt ou tard vaincue par un prince qu’une longue expérience des hommes et des choses semblait avoir préparé pour cette difficile entreprise.
Une seule puissance, la Russie, a paru comprendre la véritable portée de la révolution de 1830, au point de vue des principes du droit constitutionnel et du droit des gens ; seule elle a prévu que la puissance des principes serait plus forte que celle de l’expérience et du talent; seule elle s’est refusée à ces relations d’une fausse amitié et à ces reconnaissances douteuses, œuvres intéressées de l’ambition britannique. C’est en vain que le cabinet de Paris a envoyé à Saint-Pétersbourg un personnage honoré de la bienveillance de l’empereur Nicolas, c’est en vain que des communications confidentielles
de nature à satisfaire les partisans les plus pronon-
cés du principe de la légitimité ont été adressées au czar, rien n’a pu le déterminer à sortir de sa réserve, et, sans rompre les relations de peuple à
peuple, il «i persisté avec une invincible opiniâtreté à interrompre toute relation de souverain à souverain (1).
Cette attitude de bienveillance équivoque ou de défiance avouée des puissances continentales envers
la France servait admirablement les intérêts du ca-
binet anglais. D’une part, elle entraînait l’Europe dans des armements considérables et ruineux, où devaient s’engloutir les finances de tous les États; d’autre part, elle rendait, pour longtemps, impossible le rétablissement d’une alliance continentale, car l’Angleterre n’avait plus seulement à exploiter l’esprit révolutionnaire de quelques mécontents, elle avait en quelque sorte à sa disposition le gouvernement révolutionnaire d’une grande nation , et sur ce point d’appui nouveau elle devenait nécessairement l’arbitre des destinées de l’Europe.
Enfin, le désir ardent de tous les souverains de
(i) On peut affirmer que ces communications avaient été conformes à celles de la nuit du 31 juillet. Quant à l’existence même de ces communications , elle nous a été garantie par le marquis de Paulucci , qui en avait reçu la certitude de la bouche même de l’empereur Nicolas , auprès duquel il était en mission extraordinaire.
maintenir la paix ajoutait encore à la prépotence du cabinet britannique, qui* pouvant à son gré susciter ou étouffer la guerre, en faisait apparaître ou évanouir le fantôme selon les besoins de sa politique.
Tout ce qui s’est passé en Europe de 1 830 à 1 848 a été la conséquence de cette situation anormale. Les conférences diplomatiques ayant pour but de concilier les prétentions hostiles des puissances du continent, ont été désormais tenues à Londres; et, dans ce nouveau concert européen , ce n’est plus l’intérêt général qui a prononcé les décisions, c’eSt le cabinet britannique qui a régné sur les divisions qu’il avait fomentées. Tantôt il s’est servi de la France pour faire prévaloir ses prétentions contre l’Europe , et tantôt de l’Europe pour combattre les prétentions de la France.
La question d’Orient, qui embrassait les intérêts les plus considérables de l’Europe, est venue attester, dans ses développements successifs, cette fatale destinée de la politique continentale.
En 1 833 , dans la première période de ce grand
conflit, soulevé par l’aveugle ambition d’un pacha , lorsque la flotte russe vint forcer le passage du Bosphore et dicter à la Porte le traité d’Unkiar- Skelessi, la France, n’ayant plus le choix de ses alliances, fut appelée à suivre la politique de l’Angleterre, et peu s’en est fallu que la flotte française ne fût entraînée à forcer le détroit des Dardanelles à la suite de la flotte anglaise , pour assurer la prépondérance du cabinet britannique à Constantinople.
Dans la seconde période de la question d’Orient, à l’époque où la France soutenait les intérêts du pacha d’Égypte , c’est l’Europe que l’Angleterre a appelée à combattre les prétentions du cabinet français; alors on a pu voir la conférence de Londres ,
scandale inouï, révélation éclatante de la pertur-
bation que les événements de 1830 avaient créée ,
témoignage irrécusable de l’impuissance des hom-
mes contre la logique des principes, on a pu voir la conférence de Londres signer, à côté de l’ambassadeur français, un traité qui rétablissait contre la France la vieille coalition de 1792.
Dans la question d’Espagne comme dans celle d’Orient, l’Angleterre a réussi longtemps à dominer tour à tour l’Europe par la France et la France par l’Europe. Le succès a été pendant longtemps aussi complet que l’Angleterre pouvait le désirer. Elle est môme parvenue à obtenir le concours de la France contre le prétendant qui représentait l’intérêt français, et à scinder le continent en deux camps par la conclusion de la quadruple alliance.
Toutefois, le jour est arrivé où ce système d’intrigues diplomatiques, toujours favorable aux calculs de l’Angleterre, s’est retourné contre ellemême. ,
L’Espagne, fatiguée d’une protection trop exigeante, a osé s’en affranchir pour conclure un mariage qui blessait profondément l’influence de la politique anglaise dans la Péninsule. Le cabinet de Londres a voulu, cette fois, comme en 1840,
soulever les puissances continentales contre la • France; mais l’Europe, plus attachée que ja-
mais à son système pacifique, n’a pas cru nécessaire de le compromettre comme en 1840. Il lui
était d’ailleurs bien difficile de comprendre qu’un mariage de la maison d’Orléans avec la maison d’Anjou fut plus menaçant, pour son repos, que no l’avait été l’expédition française de 1823, et lord Palmerston s’est vainement efforcé de reconstituer une coalition pour défendre des clauses plus ou moins explicites du congrès d’Utrecht.
Vaincue dans le système de bascule qui, depuis dix-sept ans, avait assuré le triomphe de ses intérêts dans toutes les questions, l’Angleterre n’avait plus qu’une ressource pour soutenir son influence : c’était d’appeler à son aide les mécontents de tous les pays, et de susciter des révolutions nouvelles sur le continent. Il fallait une audace peu commune pour entrer dans cette voie à une époque où les sociétés étaient si profondément ébranlées par les passions révolutionnaires, et où tous les pouvoirs étaient plus ou moins minés par l’action
des sociétés secrètes. Mais l’Angleterre, qui possède
les hommes d’État les plus éclairés et les plus habiles, possède aussi les plus aventureux: elle peut compter en meme temps, dans le maniement des
affaires, sur le privilège de la prudence et sur le privilège de l’audace; dans les circonstances où la sagesse hésite , la témérité arrive à son secours. 11 s’est trouvé en 1847 un ministre des affaires étrangères qui s’est armé sans scrupule de la force gigantesque que M. Ganning avait léguée à son pays, et qui s’est précipité en compétiteur sur l’Espagne, la Suisse, l’Italie et la France, qui ne vou-
laient pas de l’Angleterre pour arbitre . C’est à lord Mintoque fut confiée la mission de soulever tous les mécontents de l’Italie et de la Suisse. Ce que les démagogues avaient fait dans les premiers jours de la révolution de 1830, a été renouvelé en 1847 par la diplomatie anglaise, afin d’entraver les efforts que faisait la dynastie d’Orléans pour réunir la France à l’Europe , et alin de punir l’Espagne et l’Autriche d'avoir secoué le joug do l’influence britannique.
Les relations de l’Angleterre avec les mécontents
de la Sicile étaient les plus anciennes et les plus étroites ; c’est dans cette île que l’explosion a commencé. De là l’incendie s’est répandu successivement dans le royaume de Naples, la Toscane, le
Piémont , les États lombardo-vénitiens et les États romains. Dans ce dernier pays, l’influence de lord Minto n’a pas été aussi apparente que dans le reste de l’Italie, parce que la présence d’un envoyé anglais à Rome ne pouvait se prolonger sans soulever des représentations, au sein même de l’Angleterre; mais cette influence n’a pas été moins réelle et moins funeste , car elle est parvenue à troubler le développement régulier et pacifique des réformes que le pape Pie IX avait inaugurées. Les salons de lord Minto ont été, à Rome comme à Naples et à Turin, le rendez-vous de tous les mécontents; c’est là qu’ils venaient chercher des inspirations et même, il faut bien le dire, jusqu’au mot d’ordre de leurs manifestations (1).
Ceux qui accusent Pie IX d’avoir donné le premier élan aux passions qui ont bouleversé l’Europe,
sont involontairement, sans doute, mais très-réellement coupables d’une partialité inconsidérée en-
(1) Nous. tenons, d’un de ces illustres mécontents, qu’il est allé concerter lui-même chez, les agents anglais la plupart des manifestations politiques.
vers le pape, et d’une complaisance aveugle envers l’Angleterre. Sans doute il est commode, pour tous ceux qui ont pu contribuer à susciter les désordres de 1848, d’en renvoyer la responsabilité à Pie IX ; mais c’est le contraire qui* est vrai : c’est l’explosion de la révolution de février qui est venue achever ce que l’Angleterre avait commencé; c’est du dehors que sont venus les désordres qui ont
ruiné et ensanglanté l’Italie ; en supposant môme
que l’agitation de la Péninsule ait été elle -même une sorte d’encouragement au mouvement révolutionnaire qui a emporté le monde, c’est aux intrigues anglaises qu’il est juste de s’en prendre; c’est l’égoïsme britannique qui a sacrifié l’intérêt de ses plus anciens alliés, de l’Autriche en particulier, aux besoins de la vengeance ; c’est cet égoïsme qui a soulevé en Italie toutes les questions de liberté intérieure et extérieure , capables de bouleverser le pays, et en même temps de compromettre les relations des cabinets de Vienne et de Paris.
Si quelques doutes pouvaient exister sur cette influence révolutionnaire du cabinet britannique
dans es affaires d’Italie ; si la main qui agitait Rome est restée habilement cachée sous des dehors de bienveillance, on ne peut pas fermer les yeux à ce qui s’est passé en Suisse. Les partis qui divisaient l’Europe y étaient en présence, les principes étaient * opposés publiquement aux principes ; la lutte engagée entre les cantons suisses était celle qui était plus ou moins déclarée partout entre les gouverne-
ments et leurs ennemis. Les hommes d’État clair-
voyants avaient compris que l’âme de la révolution était là ; de son côté, la diplomatie avait pu découvrir que la révolution n’y était pas seulement en esprit mais en corps, par la présence et les excitations personnelles des fauteurs d’anarchie. Cette fois , la place de l’Angleterre était marquée à côté de l’Autriche et de la Prusse, et c’est au milieu des corps francs, pour ainsi dire, que le ministre anglais s’est montré; c’est à leurs tentatives criminelles qu’il a prêté son déloyal concours (1).
(1) C’est lord Minto qui a porté les premiers encouragements aux révolu tiouuaires suisses. Il a eu, à son passage à Berne, plusieurs cou Té • rences avec le chef des corps francs, M. Ochsenbein. Dans la suite des
On sait quel a été le résultat de cette politique odieuse et machiavélique dans les événements de la Suisse, et quelle influence la révolution a exercée sur les destinées de l’Europe elle-même.
* On a pu apprécier également , depuis deux ans , les avantages que l’Angleterre a recueillis de la débâcle de tous les gouvernements qui avaient osé refuser l’Angleterre pour arbitre. Mais ce triomphe visible de l’influence anglaise, quelque considérable qu’il soit, est encore au-des- . . /
sous du triomphe que le monde n’a pas vu : à côté de la victoire connue de tous, il y a une victoire inconnue, qui donne à la première une nouvelle importance. Il s’en est fallu de quelques jours seulement que la vieille Europe ne reconstituât l’alliance continentale , brisée une première fois par la révolution de 1830, et n’arrachât au ministère anglais le prix de ses longues et audacieuses intrigues.
événements, e’est M. Peel qui a continué la politique de lord Minto, et dit au général Dufour d’en finir vite avec le Sonderbund, au moment même où lord Palmerston signait avec les puissances continentales un Viemorandum qui devait suspendre les hostilités en Suisse.
Justement irritées des alliances démagogiques de l’Angleterre, impatientes de réprimer cette propagande souterraine, et de neutraliser les moyens criminels de domination que l’esprit de révolution assure au cabinet de Londres , les puissances continentales avaient dû sentir le besoin do combattre le désordre par des efforts communs et indépendants de la puissance qui donnait en secret la main aux mécontents. Tandis que l’affaire spéciale du Sonderbund semblait occuper exclusivement l’activité de l’ambassadeur de France en Suisse, il négociait secrètement, et même à l’insu de la plupart des membres du cabinet français, une alliance continentale avec la Russie, la Prusse et l’Autriche, pour donner à l’action future des cabinets sur la paix de l’Europe une autorité plus irrésistible et une unité plus imposante. Cette négociation était même arrivée à un heureux résultat au commencement de 1847, et un projet de traité, adopté par les plénipotentiaires réunis en Suisse, avait été présenté à l’assentiment du roi Louis-Philippe.
Cette conclusion inattendue d’une alliance con-
tinentale était un fait grave et décisif dans les rapports des États européens. C’était, d’une part, l’admission de la dynastie d’Orléans dans le cercle des dynasties légitimes , et , d’autre part , l’isolement et l’affaiblissement de la politique anglaise. Une révolution si complète et si inespérée dans l’équilibre européen , un retour si naturel de la France à ses véritables alliances , une revanche si inespérée du traité du 15 juillet 1840, étaient de nature à satisfaire les vœux les plus ardents et
les plus légitimes du cabinet de Paris; mais, au
moment de signer cet acte important , le chef de la maison d’Orléans,' soit qu’il ne se crût pas assez fort pour rompre avec le parti révolutionnaire au dedans, soit qu’il ne pût se résoudre à briser dé-
finitivement une alliance qui avait été, depuis le régent, un fidéicommis héréditaire dans sa famille, le chef de la maison d'Orléans laissa tomber de sa
main fatalement paralysée la plume changer le sort de l’Europe.
On vit alors s’éloigner de Paris deux
extraordinaires des grandes cours du continent, sans emporter la signature qu’ils étaient venus chercher (1). Cependant la défaite du Sonderbund et l’appui donné aux intrigues révolutionnaires par le cabinet anglais avaient fait comprendre plus que jamais la nécessité de reconstituer, si ce n’est dans toute sa portée, du moins dans l’intérêt du maintien de la tranquillité, l’alliance continentale brisée en 1 830, et la négociation abandonnée un moment fut reprise avec ardeur. Les plénipotentiaires, qui avaient réussi une première fois à s’entendre, ne tardèrent pas à se mettre de nouveau d’accord; un second pacte d’alliance continentale fut adopté par eux, et, cette fois, le chef de la maison d’Orléans, oubliant tous ses scrupules devant l’intérêt et les nécessités du moment, paraissait décidé à signer le traité qui le séparait du cabinet anglais; il avait même arrêté que les ratifications seraient échangées dans les premiers jours de mars!... Il n’est pas besoin de dire comment cette seconde
(!) Le général Rndowitz et le comte Colloredo. *
ratification a échoué, ni de scruter témérairement l’avenir qui peut se révéler dans ce coup d’État de la Providence. Mais il est impossible de ne pas remarquer que c’était une victoire nouvelle de la révolution j qui venait encore sauver l’Angleterre de l’isolement que sa politique égoïste avait fait
autour d’elle.
Voilà donc deux fois en moins de vingt ans que la politique anglaise lutte contre les progrès du droit public * deux fois qu’elle réussit à reconstituer son influence en suscitant un antagonisme d’intérêts et de principes et en soulevant des haines implacables qui suspendent la marche de la civilisation continentale; deux fois que l’Europe fait de légitimes efforts pour se soustraire à la tyrannie des prétentions anglaises, et deux fois que le parti révolutionnaire vient fomenter l’insurrection et la guerre civile au cœur du continent, afin, san6 doute, de payer au cabinet anglais la dette toujours exigible de sa criminelle reconnaissance !...
On pouvait alléguer autrefois que l’Angleterre donnait la main au développement de la civilisa- .
tion; l’illusiorl était possible lorsque Id révolution était à son premier acte ; oti conçoit tnôme encore l’erreur de ceux qui ont cru , en 1 830 , a la sincérité des sympathies anglaises pour ce qu’ils appelaient notre révolution de 1688. Mais en 1847, lorsque les gouvernements établis dans presque toute l’Europe pouvaient se Vanter de jouir des libertés constitutionnelles, lorsque la charte anglaise avait servi de modèle à toutes les chartes, ce n’est plus à la liberté mais à la licence que l’Angleterre a accordé son appui ; ce n’est plus au secours de la civilisation qu’elle est venue en France, en Allemagne, en Italie et en Suisse, mais au secours de la plus honteuse barbarie. Le crime est éclatant, les conséquences en sont terribles, et s’il est encore des esprits assez aveugles pour se laisser tromper, si l’audace et l’insolence des prétentions de l’Angleterre ne soulèvent pas tous les peuples à la fois , c’est que l’heure dernière des révolutions n’a pas sonné, c’est que la Providence a encore besoin d’un fléau pour nous frapper.
Nous sommes parvenus à l’année 1 848 ; les évé-
nements qui se sont succédé depuis cette époque sont trop présents à nos souvenirs pour qu’il soit nécessaire de les rappeler en détail ; il suffira de les apprécier en peu de mots , afin de préciser la situation des choses en Europe et d’indiquer le parti qu’elle peut adopter aujourd’hui pour surmonter les périls qui sont venus l’assaillir.
Conclusion. — M. de Maistre; droit des nationalités. — Nécessité d’un congrès général ; à quelle époque il sera possible.
La chute du Sonderbund avait révélé au monde,
qui se berçait d’illusions, deux faits avant-coureurs du désordre : la désunion du parti conservateur et l’autorité toujours croissante des principes révolutionnaires. On avait vu avec une grande inquiétude les grandes puissances abandonner publiquement une cause qu’elles avaient secrètement encouragée, et le roi de Prusse payer l’amende que les vainqueurs avaient imposée au canton de Neuf-
châtel. Les principes n’étaient pas seuls vaincus, dans cette circonstance ; les cabinets eux-mêmes s’étaient reconnus impuissants. La révolution n’avait
qu’à s’établir sur un point pour triompher sur toute
la ligne. La révolution a surpris Paris le 24 février, et quelques semaines lui ont suffi pour faire le tour de l’Europe.
Berlin, Vienne, Milan, ont suivi l’exemple de Paris ; bientôt le désordre a été universel , et les pouvoirs qui n’étaient pas renversés semblaient n’attendre eux-mêmes que l’heure de leur chute. Une seule planche de salut restait à l’Europe : c’était l’excès du mal. Si l’esprit révolutionnaire avait pu se défendre de ses propres égarements, pas un trône ne serait resté debout.
Mais la démocratie, fière de ses succès en France,
a voulu atteindre d’un seul bond, à Vienne comme à Paris, les dernières conséquences de ses principes. Dans son aveugle précipitation elle a dépassé la mesure de ses forces, et l’Europe a été sauvée.
Les monarchies prussienne et autrichienne, un moment ébranlées, ont courbé la tête devant l’orage
qui éclatait en même temps sur toute l'Europe; mais leurs racines étaient trop profondes pour céder à ce premier assaut, Les insurrections, que des intrigues étrangères avaient suscitées, ont vainement lutté pour triompher de la fidélité héréditaire des armées allemandes, et la révolution, un moment victorieuse au delà du Rhin , a bientôt cédé le terrain qu’elle avait usurpé par surprise* Les traités, que la révolte avait abolis ou menacé d’abolir en Italie, ont été raffermis par l’épée d’un vieux capitaine, et toutes les blessures faites à l’œuvre du congres de Vienne ont été pour ainsi dire cicatrisées. Ce succès glorieux et inespéré, dû particulièrement aux efforts des armées autrichiennes, a
été un hommage au principe sacré de la sainteté des traités, et un service rendu à la civilisation elle-même, qui ne peut se développer que sous l’empire incontesté des principes d’ordre et de justice ; mais si le droit est du côté des cabinets qui ont rétabli les traités, l’ordre peutril se reconstituer d’une manière durable sur les bases posées en 1816 ?
Les hommes politiques en France et en Allemagne comprennent aujourd’hui qu’il faut remonter au delà du 24 février, pour trouver les causes du désordre qui trouble la paix intérieure des États; et dans cet examen du passé, il est bien peu de législateurs qui ne reconnaissent leur participation souvent involontaire, mais trop réelle, aux progrès de la révolution sociale qu’ils veulent arrêter aujourd’hui. Ils comprennent surtout qu’il est nécessaire d’en finir avec les principes de la révolution, si on veut sauver la société des dangers qui l’entourent et assurer les conquêtes que la civilisation avait faites depuis plusieurs siècles.
Dans les questions de droit public européen, les législateurs doivent également comprendre qu’ils ont des reproches à se faire. Les diplomates du congrès de .Vienne peuvent justement s’accuser d’avoir eux-mêmes encouragé les usurpations révolutionnaires en consacrant, sous des noms nou-
veaux, les usurpations accomplies depuis 1792;
il est temps enfin de reconnaître que, dans le droit
des gens comme dans le droit national , il faut éta-
biir des principes inviolables et sacrés, sous peine de voir la paix et la prospérité des peuples s’anéantir dans une lutte incessante de vengeance et de représailles, qui mettent le droit du fait accompli au-dessus du véritable droit.
Mais sur quelles bases peut-on raffermir aujourd’hui l’édifice du droit public?
Il faut le dire , afin de simplifier cette première question, il ne s’agit pas de procéder à une refonte générale des traités de 1 815. Le problème est moins compliqué.
Le temps a donné à certains actes la sanction que leur refusait en 1845 l’esprit de justice, et il serait insensé de revenir sur les décisions que les peuples eux-mêmes ont acceptées sans murmurer; leur assentiment tacite doit imposer silence à ceux qui seraient tentés de leur donner des droits qu’ils ne revendiquent pas. il y a même des protestations dont il n’est pas permis de tenir compte, lorsque les événements en ont emporté le souvenir éphémère; le monde marche, les idées se renouvellent, et les
intérêts du passé sont quelquefois confondus dans les intérêts du présent.
Après avoir fait cette juste part aux traités de 1815. il importe aussi de reconnaître la puissance des souvenirs vivants dans l’esprit des peu-
pies et le privilège des protestations courageuses et constamment renouvelées ; protestations qui révèlent plutôt une réaction légitime qu’une tendance révolutionnaire , et ici nous rencontrons, en faveur du droit des nationalités, le jugement d’un écrivain peu suspect. « Le plus grand malheur pour l’homme « politique, a dit M. de Maistre, c’est d’obéir à une « puissance étrangère; aucune humiliation, aucun « tourment de cœur, ne peut être comparé à celui- « là. » Plus loin il ajoute : « L’étranger qui vient a commander chez une nation sujette, au nom d’une « souveraineté lointaine, au lieu de s’informer des « idées nationales pour s’y conformer, ne semble « trop souvent les étudier que pour les contrarier ; « il se croit plus maître à mesure qu’il appuie plus « rudement la main. »
On peut dire, avec M. de Maistre, que là où une puissance reste étrangère aux idées nationales d’un peuple, là ou la fusion est dovenue impossible, le droit public a une mission à remplir; mission de réparation et de justice dont il serait facile de trouver des exemples dans ce qui a été fait pour la Grèce et la Belgique, Il importe sans doute de résister à l’esprit de révolution, et de resserrer les liens des peuples qui ont associé librement leurs destinées ; mais il importe également de respecter le véritable esprit de nationalité, et d’écouter les vœux des peuples qui demandent à s’affranchir du joug d’une suzeraineté étrangère.
Tels sont les principes généraux de droit public qui semblent le plus conformes à un véritable esprit de justice; principes acceptables par toutes les puissances de l’Europe, quelle que soit d’ailleurs la différence de leurs situations , et seuls capables de rétablir les bonnes relations entre tous les États. On comprendra la juste réserve qui commande de ne pas sortir ici des principes généraux pour donner la solution des questions pendantes ; il süffit d’é-
noncer une seule de ces questions, celle de Neufchâtèl , par exemple , pour montrer que les traités de 1815 avaient établi des situations qui ne pouvaient pas durer. Le canton était soumis, comme État politique, aux lois de la confédération; de son côté, le roi de Prusse n’était en quelque sorte que le préfet d’un département helvétique; il est évident que ni les intérêts ni la dignité des deux parties ne peuvent exiger le rétablissement d’un ordre de choses aussi équivoque et aussi incohérent ; une solution nouvelle est nécessaire, et doit être agréée par les puissances qui ont garanti la neutralité de la Suisse. D’un autre côté, nous voyons les cabinets européens, notamment la Prusse et l’Autriche, forcés de négocier une réforme de la confédération germanique , et dans ce travail de reconstitution l’intervention de l’Europe est encore nécessaire. On ne
peut pas abandonner à l’Autriche et à la Prusse le droit de régler exclusivement une question dont plusieurs points se rattachent au droit public et à l’équilibre général de l’Europe. Ce serait la première fois, depuis le traité de Westphalie, que les
cabinets de Vienne et de Berlin auraient obtenu ce privilège.
Lorsque tant de questions d’intérêt général ont été soulevées, tant de faits accomplis en opposition avec les actes du congrès de Vienne, il est évident que les bonnes relations de l’Europe ne peuvent plus reposer sur l’édifice des traités de 1815, et qu’il faut à l’Europe civilisée une nouvelle charte qui garantisse la sécurité de ses rapports et de ses intérêts. Tel est le but que les peuples doivent se proposer , tel est le résultat utile et glorieux auquel ils doivent concourir , non dans des vues personnelles et intéressées , mais en s’inspirant de la poli-
tique qui avait uni les souverains en 1815, et que l’empereur Alexandre résumait au congrès de Vérone dans ces nobles paroles : « 11 ne peut plus y avoir de politique anglaise, française, russe, prussienne, autrichienne; il n’y a plus qu’une politique générale qui doit, pour le salut de tous, être admise en commun par les peuples et par les rois.
« Il doit être permis aux rois d’avoir des alliances publiques pour se défendre contre les sociétés
secrètes. Qu’est-co qui pourrait mo tenter? Qu’ai-je besoin d’accroître mon empire? La Providence n’a pas mis à mes ordres huit cent mille soldats pour satisfaire mon ambition, mais pour protéger la religion , la morale et la justice , et pour faire régner les principes d’ordre sur lesquels repose la société humaine (1). »
Si ces paroles étaient vraies en 1823, leur op-
portunité doit être plus évidente aujourd’hui. Ce n’est pas trop de l’union de tous les États pour lutter contre les ennemis de l’ordre social ; ce n’est pas trop de sacrifier les rivalités que la politique des siècles passés a léguées aux nations pour assurer le triomphe de la religion sur l’athéisme , du
droit sur l’usurpation , et de l’ordre sur l’anarchie.
Mais où est aujourd’hui le congrès souverain qui pourra discuter et résoudre ces grandes questions ? Où est le pouvoir, non-seulement en France , mais dans le reste de l’Europe, qui ait assez de confiance dans sa durée pour prendre des engage-
(I) Congrès de Vérone, par M. de Chateaubriand, 1 , 222.
ments sérieux ? Quelque justes que soient les griefs d’un grand nombre de puissances contre les trai^ tés de 1815, il semble impossible de songer en
ce moment à un remaniement sérieux de ces sti-
pulations. Pour faire mieux que le congrès de Vienne, il faudrait avoir au,moins les moyens d’action dont il a disposé, et, par-dessus tout, cette unité de principes qui permettait aux gouvernements de s’entendre dans le présent et de s’engager dans l’avenir. Si la république française était fondée, comme l’était celle de Venise, sur le droit national et traditionnel , aucun roi de l’Europe, c’est-à-dire
aucun gouvernement traditionnel ne ferait difficulté
d’ouvrir avec elle des négociations dont la nécessité est généralement reconnue. Mais, entre des États où le droit traditionnel est encore debout et des États qui datent de la veille, sans pouvoir compter sur un lendemain, une délibération touchant des intérêts si considérables est impossible. On est réduit, dans ces circonstances, à veiller aux seuls intérêts du moment , à chercher en commun la solution des crises à mesure qu’elles se présentent, à
épuiser les trésors des peuples en armements considérables, et à recommencer l’œuvre laborieuse des dix-huit années qui ont suivi la révolution de
Dans des temps où les relations des puissances européennes étaient plus profondément troublées, lorsque les guerres religieuses avaient ébranlé tous les États et allumé dans le cœur des peuples des haines qui semblaient irréconciliables, le congrès île Munster a réussi, grâce à l’unité des principes politiques qui dominait alors en Europe , à désarmer ces haines et à faire cesser les guerres de religion. Si les questions qui menacent aujourd’hui de troubler le repos de l’Europe, comparées à celles qui ont été résolues par la paix de Westpha-
lie , sont d’une importance peu considérable , elles
sont devenues, par le triomphe de la révolution sur quelques points de l’Europe, plus graves et plus insolubles que toutes celles qui ont été posées aux congrès de Munster et de Vienne; et, sous l’influence fatale de cette situation révolutionnaire , la grande charte du droit international ne peut être revisée.
En dehors de l’unité de principes, on ne peut remonter jusqu’à la source du mal ni donner satisfaction aux réclamations légitimes des peuples qui souffrent du sort que leur avait fait le congrès devienne: Il faut nécessairement attendre que les principes d’ordre aient succédé aux principes de révolution, pour que le droit de la justice remplace le droit de la conquête , et qu’un congrès général de l’Europe, éclairé par les imposantes leçons de l’expérience, puisse donner à tous les vœux et à tous les intérêts légitimes de justes satisfactions. C’est donc à vous, qu’on appelle rois, c’est à vous, peuples, que s’adressent aujourd’hui ces paroles :
Et nunc intelligiie et erudimini qui judicatis terram!