CHAPITRE l
NUAGES ORAGEUX
Sommaire. — Forme. — Nombre. — Hauteur dans les pays de montagnes, dans les pays de plaines, hauteur au-dessus de l'Océan. — Mensuration de la hauteur des nuages. — Translation. — Mouvement intestin . — Épaisseur de la couche des nuages orageux. — Solidarité. — Action mutuelle. Action des nuages k distance. — Dimensions hoi'izontales. — Nuages colorés. — Nuages lumineux. — Densité. — Electricité. — Constitution des nuages. —Formation. des orages — Leur fréquence.
Forme. — En général, les nuages orageux ont des contours bien tranchés, vigoureusement dessinés. M. A. Bérard, en décrivant les apparences d'orages très-violents qui éclatèrent en juillet 1839 dans le voisinage de la côte du golfe du Mexique, et qu'il pouvait observer du large, en dehors de leur action, s'exprime ainsi :
« Ils commençaient par l'apparition d'une grosse masse » de nuages qui augmentait graduellement, et dont les » formes et les contours étaient bien arrêtés. Presque tou- » jours avant qu'on aperçût les éclairs et qu'on entendît le » tonnerre, il s'élevait du milieu de celte masse une colonne » immense, irrégulière, qui montait avec une étonnante
Sestier. i — i
Le docteur Hof rapporte que l'un des premiers jours du mois d'août 1729, près de Bruiisholm, vers midi, le temps était calme; le soleil brillait, le ciel était serein, à l'exception de deux nuages (1) petits, denses vers leur milieu, blancs, avec une teinte cendrée en arrière ; l'un était immobile, l'autre se mouvait lentement, et tous deux paraissaient à la même hauteur. Lorsqu'ils furent presque en contact, un éclair brilla bientôt, suivi du bruit du tonnerre ; l'intervalle entre l'éclair et le tonnerre fait croire que ce nuage était à une hauteur de 2284 pieds anglais, d'après Newton.
Un jour, Beyer était occupé d'observations météorologiques sur la terrasse de sa maison ; il vit deux nuages d'une immense étendue et qui planaient au-dessus de sa tête, se choquer avec une violence inconcevable, et l'un d'eux s'entr'ouvrit et la foudre s'échappa de son sein suivi d'un torrent de pluie mêlée de grêle. — (La foudre tomba rue Caumartin.)
Le 28 mai 1767, la foudre tomba sur l'église paroissiale de Yilla-di-Stellone, village situé près de Carignan, en Piémont, tua sept personnes et en blessa plusieurs autres. Ce coup fut le seul. Le temps était couvert de nuages unis et peu obscurs, mais deux nuées très-cliargées, venant l'une du nord et l'autre du sud-ouest (2), se rencontrèrent et firent explosion.
Parfois aussi, au milieu de nuages peu ou point orageux, on n'en voit qu'un seul, dense, noirâtre et d'où la foudre s'échappe ; ainsi :
Le 31 mai 1748, après midi, le clocher de Wissendorf fut atteint par la foudre qui partit d'un petit nuage noir bien distinct des autres nuages voisins (3).
(1) Nous rappelons ici qu'on a classé les nuages d'après les apparences qu'ils présentent. Les cirnis sont de petits nuages blancs, très-élevés, ayant l'aspect de flocons de laine très-déliés. Les cumulus sont des nuages arrondis, simulant des montagnes entassées les unes sur les autres; ils se forment généralement le matin, disparaissent le soir ou s'amoncellent et se résolvent en pluie. Les slraius sont des nuages moins élevés que les précédents, très-allongés, et se présentant sous la forme de longues bandes horizontales. Les nimbus sont d.s nuages de pluie, généralement épais ; ils sont d'un gris plus ou moins fonrr. leurs bords sont frangés inégalement. (Voir sur ce sujet : Philosophical mngazine, t. XVI (1803). p. 97 et 344.)
(2) Richard, Hist. tle l'air, t. VIll, p. 342.
(3) Carstcns, Hamburger magazin, t. IX, p. '^00 ^1752).
NUAdKS ORAGIÎUX 8
Mais un seul nuage, complètement isolé, peut-il lancer la
foudre? . ..
Suivant Franklin, un gros nuage umque ne saurait être ora«-eux. Quand un observateur se trouve à peu près place surle prolongement horizontal d'un gros nuage d'où jaillissent les éclairs, il aperçoit sous le nuage une série d autres nuages forts petits et situés les' uns au-dessous des autres. Quelquefois les plus bas de ces petits nuages sont peu éloignés de la terre. .
De Saussure n'a jamais vu des éclairs jaillir d un petit nuage isolé : « Quant aux orages, » dit-il, dans la relation de son Voyage au Col du Géant; « je n'en ai jamais vu naître dans ces » montagnes que dans le moment de la rencontre ou du con- » tut de deux ou plusieurs nuages. Au Col du Géant, tant que » nous ne voyions, dans l'air ou sur la cime du Mont-Blanc, » qu'un seul nuage, quelque dense et quelque obscur qu'il » parût, il n'en sortait point de tonnerre; mais s'il s'en for- » niait deux couches l'une au-dessus de l'autre, ou s'il en mon- ), tait des plaines ou des vallées, qui vinssent atteindre ceux .) qui occupaient les cimes, leur rencontre était signalée par » des coups de vent, du tonnerre, de la grêle et de la pluie. »
Aujourd'hui il est parfaitement démontré que la foudre s'échappe quelquefois d'un nuage isolé ; d'ailleurs, en théorie, on ne voit pas pourquoi ce phénomène serait impossible; puisque un échange électrique peut avoir lieu entre cette nuée isolée et la terre chargée d'électricité différente.
"Ainsi, par un soleil éclatant, le ciel étant serein et parfaitement pur, ou quelques nuages étant fixés à l'extrême horizon, on voit un nuage de forme arrondie ou même exactement ronde, noir, très-rarement blanc, de petites dimensions, paraissant n'occuper en surface qu'une étendue égale à la surface apparente du soleil, ou n'avoir que 15 à 18 pouces de diamètre... Et cependant ce nuage, au premier abord si peu redoutable, projette un grand nombre d'éclairs en zigzag accompagnés d'un bruit de mousqueterie, ou lance plus souvent encore la foudre elle-même dont les coups sont ordinairement alors fort désastreux.
Les faits de ce genre sont trop intéressants à connaître
pour que nous ne jugions pas indispensable de les consigner ici. Ils sont au nombre de dix.
L'académicien Marcorelle, de Toulouse, rapporte que le 12 septembre 1747, le ciel étant serein et parfaitement pur, sauf un petit nuage qui paraissait à la vue exactement rond et de 15 à 16 pouces de diamètre, la foudre tout à coup gronda, éclata, et tua la femme Bordenavo après l'avoir brûlée au sein, sans endommager ses vêtements.
Un peu avant le tremblement de terre qui eut lieu à Londres, le 8 mars 1750, on vit dans l'atmosphère un nuage noir, d'où partit un éclair (1) (Haies).
Bergman a vu la foudre tomber sur un clocher d'un trèspetit nuage, le ciel étant d'ailleurs parfaitement serein. Les personnes qui n'avaient pas remarqué ce nuage s'étonnaient de la singularité de ce coup de foudre (2).
Deux bénéficiaires de la cathédrale de Lombev, étant sur l'aire de leur chapitre à faire vanner, virent un petit nuage d'environ un pied et demi de diamètre apparent qui s'approchait d'eux peu à peu. Lorsqu'il fut à leur zénith, la foudre s'en échappa et frappa presque à leur côté un arbre qu'elle fendit de haut en bas. Or, ils n'entendirent aucun bruit; le temps était calme, clair et ce nuage était le seul au ciel (3).
Duhamel du Monceau rapporte que le 30 juillet 1764, à cinq heures et demie du matin, par un beau soleil, en passant près du château de Denainvilliers, près de Pithiviers, il vit partir d'un petit rocher isolé un éclair et un coup de tonnerre ; un orme en fut foudroyé très-près du château (4).
Un des jours de juillet 1828, un nuage sombre et isolé (a solitarij dark cloud) passa sur l'extrémité nord de Winchester vers la vallée û'Itchem-Abbas ; le soleil 'brillait dans une partie opposée de l'horizon ; tout à coup, et au milieu d'une averse de grêle d'une grosseur extraordinaire, une
(1) Soc. roy. de Londres, 1730, Hamb. magaziii, t. V, p. (511.
(2) Discours sur les circouslames qui nccompagnenl le lonmrrc, cité par Monge.
(3) Vignolii, Voigl's mnrf., 17.S8, L V, 1" parlie, p. 114.
(4) Mémoire de l'Académie des sciences, (1765).
NUAGES ORAGKUX 7
effrayante décharge électrique tua deux chevaux et blessa le
charretier (1). „ , . - „
Le 13 avril 1832, M. et M™« Boddington, après une courte station à Tenbury , firent monter leur domestique dans l'intérieur de leur chaise de poste et se placèrent euxmêmes sur le siège de derrière, pour jouir de la vue de la campagne. H était trois heures et demie environ, xorsqu ils partirent ; le soleil brillait et le ciel était serein ; mais a peine furent-ils en route qu'ils virent venir à eux un nuage noir et d'un aspect singuUer et terrible. Ils se demandèrent s'ils ne devaient pas rentrer dans leur voiture, mais ils se rassurèrent en voyant que ce nuage, malgré son apparence sinistre, était isolé et de petite dimension. Mais bientôt ils lurent tous deux atteints par la foudre qui les blessa grièvement.
En 1834, M. le capitaine Hossard, descendant la route qui passe au col de la Faucille, dans le Jura, vit se former un petit chapeau de nuages autour d'un sommet voisin, nommé le Colombier de Gex, dont la hauteur au-dessus de la m'er est de 1,600 mètres. Le nuage y était à peine depuis quelques instants, quand il en partit un fort coup de tonnerre (2).
Le capitaine Edwards était sur le bâtiment de S. M. B. tke Thopaze, en juillet 1802, à 2 ou 3 lieues ouest de Saint- Domingue, lorsqu'il fut pris par un calme plat. Vers minuit, une légère brise de terre amena vers le navire un nuage noir et isolé qui lança cinq ou six éclairs fourchus, et fou-r droya le mâtd'artimon en causant quelques autres dégâts (3).
M. Duperrey est l'auteur de la relation suivante : « Étant dans le détroit d'Ombay, en novembre 1818, nous vîmes, un soir, un petit nuage blanc qui lançait sa foudre de tous les côtés. Il montait avec lenteur malgré la force du vent, et se trouvait à une grande distance de tous les autres nuages qui paraissaient comme fixés à l'horizon. Ce nuage était d'une forme arrondie et pouvait occuper en surface une étendue égale à la surface apparente du soleil. De tous les points de ce nuage s'échappaient des éclairs en zigzag, et^une
(1) Howard, tab. GCLXVl, p. 285.
(2) Arago, p. 23o.
Harris, On llie nalure of llie Thund, p. 235.
multitude de détonations successives imitaient parfaitement le bruit de la mousqueterie de tout un bataillon auquel on aurait commandé de faire feu à volonté. Ce phénomène ne dura pas moins d'une demi-minute et disparut complètement avec les dernières détonations (1). »
Hauteur. — La hauteur des nuages orageux doit être recherchée relativement au niveau de la mer et relativement au sol au-dessus duquel ils se trouvent; car un nuage situé à une très-grande hauteur au-dessus du niveau de la mer, rase souvent, enveloppe même le sol élevé d'une montagne. Il importe aussi de distinguer le nuage, centre même de l'orage, des nuages peu élevés qui se forment au-dessous de lui.
Étudions la hauteur des nuages orageux dans les pays de montagnes, dans les pays de plaines et sur l'Océan.
Hauteur des nuages orageux dans les pays de montagnes. — Nous réunissons dans le tableau suivant les observations dans lesquelles on a déterminé la hauteur des nuages orageux. Tantôt les voyageurs ont été surpris par l'orage sur les sommités indiquées, tantôt ils ont vu des nuées orageuses atteindre ou dépasser les sommités par leur face inférieure, tantôt ils ont trouvé des vitrifications sur certaines cimes.