INFLUENCE DES OBJETS MÉTALLIQUES
Le 2 septembre 1845, dans la seigneurie de Kremsier, la foudre tua un homme de 46 ans, qui se trouvait dans un champ, à côté de deux autres laboureurs; ceux-ci furent renversés, mais se relevèrent bientôt sains et saufs. Celui qui fut tué était en train d'allumer un morceau d'amadou, au moyen d'une pierre à feu et d'un briquet cVacier, lorsque la foudre éclata (Schaffer).
Un vieillard, qui faisait dans la campagne un commerce ambulant, fut atteint par la foudre sur la tête. En ce moment, il portait dans son chapeau un rouleau d'épingles et d'aiguilles. Deux personnes l'accompagnaient à une faible distance et, quoique jetées à terre avec une grande violence, elles revinrent bientôt à elles (Phayre).
Peut-être devons-nous placer ici le fait rapporté par M. Philibert, et qui concerne des officiers tués par la foudre ; celle-ci les avait frappés à l'endroit des épaulettes (probablement à côté de soldats dont les épaulettes étaient de laine).
Enfin, c'est dans des endroits clos que les phénomènes suivants se sont accomphs :
Le 21 juillet 1819, la foudre tomba sur la prison de Biberach (Souabe), et alla frapper dans la grande salle , au milieu de vingt détenus, un chef de brigands qui, déjà condamné, I était enchaîné par la ceinture (Arago). I En mai 1842, à Arbois, la foudre pénétra dans une chambre où se trouvaient plusieurs personnes. L'une d'elles, M""^ Jourd'hui, était assise près du poêle; à ses côtés se trouvaient deux femmes de village et, dans un coin de la chambre, était un garçon meunier. De ces quatre personnes, M^^^ Jourd'hui seule fut frappée par la foudre ; mais elle portait une chaîne qui formait trois rangs, et qui fut divisée en petites parcelles. Le tronc et la cuisse furent sillonnés par l'étincelle. Les femmes et le domestique n'éprouvèrent qu'une violente commotion qui les jeta sur le dos (1).
Le 10 juin 1835, M. Roaldès se trouvait dans une chambre avec deux autres personnes, lorsque la foudre y pénétra.
(1) Écho du Monde savant, L I, p. 296.
M. Roaldès seul fut atteint; mais il tenait dans sa main la pomme et le bout d'une longue-vue garnie en cukre, dont les autres fragments reposaient sur une table sur laquelle il avait le coude appuyé (de Qualrefages).
Nous avons déjà cité l'observation de trois cavaliers renversés sur la route avec leurs chevaux. Un seul ne reçut aucune blessure; il ne portait pas d'arme, tandis que les deux autres, qui étaient munis d'une épée et d'un couteau de chasse, furent frappés, et l'un d'eux succomba.
ART. 7. — EFFETS DE LA FOUDRE SUR LES HOMMES ET SUR LES ANIMAUX DISPOSÉS EN FILE.
Lorsque la foudre tombe sur des hommes ou sur des animaux placés à la suite les uns des autres, soit en ligne droite, soit le long d'une courbe, ses effets sont-ils généralement les plus intenses, les plus fâcheux aux deux extrémités de la foule 1
On sait que la foudre, quand elle rencontre une barre métallique, ne produit guère de dégât qu'à l'entrée et à la sortie. — On sait encore que, lorsque plusieurs personnes forment la chaîne en se tenant par la main, si la première touche la panse d'une bouteille de Leyde et la dernière le bouton, tout le cercle reçoit instantanément la commotion; seulement les personnes qui sont au milieu éprouvent un choc un peu moins vif que celles qui touchent la bouteille. — Mais qu'arrive-t-il lorsque la foudre atteint des personnes ou des animaux qui, places à la suite les uns des autres^ ne forment pas une file continue et sont même séparés par des espaces assez considérables? Arago admet, d'a[)rès les faits parvenus à sa connaissance, que même alors les effets du météore sont géné-« paiement les plus intenses aux deux extrémités de la file, et l'illustre académicien se hâte d'ajouter : « On comprend, j'espère, que je traite ici une simple question de science, et qu'en indiquant la place où l'on est le moins exposé, je n'entends conseiller à personne d'aller s'y réfugier, puisque, en atténuant par là ses propres risques, l'on augmenterait iné-
vitablement ceux d'autrui. » — Mais les faits cités par Arago ont-ils réellement la valeur qu'il leur attribue? Examinons :
Le 2 août 1785, dit Arago, la foudre tomba à Rambouillet sur une écurie contenant trente-deux chevaux rangés en une seule tile. Trente furent renversés sur le coup ; un seul était roide mort : il occupait Tune des extrémités de la file. Un autre, très-grièvement blessé (il en mourut), se trouvait à l'extrémité opposée.
Or, je n'ai vu nullement, dans la relation que l'abbé Tessier donne de ce fait (1), que les deux chevaux tués occupassent les deux extrémités de la tile. Et, les eussent-ils occupées, le fait n'aurait pas la portée qu'Arago lui donne, puisqu'il paraît que la foudre a suivi une bande de fer qui bordait la mangeoire dans toute sa longueur, et qui était destinée à la rendre plus solide et à empêcher les chevaux de tiquer. On conçoit dès lors que l'effet de l'étincelle ait été plus violent aux deux extrémités de cette bande de fer, et ait réagi plus fortement sur les chevaux qui y correspondaient.
Le 22 aotit 1808, la foudre tomba sur une maison du village de I^^nonau, en Suisse. Cinq enfants lisaient, assis sur un banc, dans une des pièces du rez-de-chaussée. Le premier et le dernier furent tués roides; les trois autres en furent quittes pour une violente commotion*
Mais une circonstance fort importante, qu'Arago n'a pas notée et que je trouve consignée dans la relation originale donnée par le physicien Breitinger (2), c'est que l'un des enfants qui fut tué était placé immédiatement au-dessous d'un baromètre arrêté par deux vis, et que l'autre victime, garçon de 16 ans, avait la tête appuyée sur une fenêtre dont les croisées étaient vitrées en plomb et fixées par de petites tringles de fer. La foudre, qui s'élait introduite par la cheminée, s'est sans doute dirigée sur le baromètre et là s'est divisée en deux rayons dont l'un a frappé l'enfant placé audessous de cet instrument et qui lui offrait un assez bon conducteur pour atteindre le sol, tandis que l'autre s'est porté
% (1) Mém. rfe l'Acad. des se, p. 361 (1785). (2) Sage, De la nature et dés propriétés de huit espèces d'électricité, p. 17.
sur l'armature en fer et en plomb de la croisée et a rencontré sur son passage ou près de ce passage le jeune garçon qu'elle a tué. Peut-être aussi la foudre, en pénétrant dans la chambre, s'est-elle divisée immédiatement en deux rayons qui se sont dirigés chacun sur un des objets métalliques indiqués.
A Flavigny (Côte-d'Or) , cinq chevaux étaient dans une écurie où la foudre pénétra. Les deux premiers et les deux derniers périrent. Le cinquième, celui du milieu, n'eut aucun mal.
Je regrette qu'Arago n'ait pas indiqué la source à laquelle il a puisé cette observation, et qu'il me soit dès lors impossible d'en étudier les détails, comme je l'ai fait pour les deux précédentes. Le cheval du milieu était aveugle, dit-on; peutêtre alors n'affectait-il pas la même position que ses voisins; peut-être était-il couché ; la mangeoire était-elle ici bordée de fer? etc., etc.
(( Un de mes amis, ajoute enfin Arago, m'apprend qu'on lui raconta, il y a quelques années, dans une ville de la Franche-Comté, et cela peu de jours après l'événement, que la foudre, étant tombée en plein champ sur une file de cinq chevaux, tua le premier et le dernier. Les trois autres ne semblaient pas même blessés. »
Ce fait, raconté par une personne à qui on l'avait raconté, dépourvu de tous détails qui puissent nous en laisser apprécier les diverses circonstances, n'a pour nous que fort peu de valeur.
Nous pouvons ajouter aux observations précédentes qu'en 1805, au mois d'août, la foudre tomba, au milieu de la nuit, dans une écurie de la commune de Saint- Jean-d'Aubrigoux (Haute-Loire), y tua une vache, ne fit aucun mal à la vache voisine, mais en atteignit une autre à l'extrémité opposée. — Ce fait, ainsi rapporté par de la Prade, n'offre absolument rien de concluant pour la question que nous étudions.
En résumé, il n'est nullement démontré pour nous que les effets de la foudre soient les plus intenses aux extrémités d'une iile d'hommes ou d'animaux qui ne se touchent pas et
DISTRIBUTION DES COUPS DE FOUDRE 32i
qui ne sont point reliés les uns aux autres par une communication métallique. Nous n'avons donc point à nous étonner de la singularité du phénomène, ni surtout à en rechercher les causes.
Le fait suivant viendrait plutôt à l'appui de notre opinion : treize chevaux étaient réunis au même râtelier; huit ont été frappés simultanément. Le soldat de garde les a tous vus tomber sur le flanc droit. — Un seul d'entre eux a pu être rappelé à la vie : c'était le plus éloigné du point où l'électricité avait commencé à exercer son action destructive ; c'était, en un mot, le dernier des treize chevaux attachés au même râtelier. — Il avait été frappé à la tête, et renversé comme les autres ; mais il présentait des lésions extérieures, que n'offraient pas ceux qui avaient été tués sur le coup.
ART. 8. — DISTRIBUTION DES COUPS DE FOUDRE SUR LES PERSONNES DE DIVERSES PROFESSIONS.
Nous avons inscrit dans le tableau suivant la répartition de 159 coups de foudre sur des personnes dont la profession et la position sont nettement indiquées.
Nombre de coups Profession et situation des personnes.
de foudre.
92 Laboureurs, cultivateurs, moissonneurs, bergers, frappés dans les champs, sous des arbres, etc.
"^ 18 soldats.
■ 12 prêtres, ecclésiastiques, religieux.
9 sonneurs de cloches.
5 voituriers, charretiers sur la route,
5 meuniers, sur la route ou dans leur moulin.
1 bûcheron.
2 serrurier, forgeron.
2 ouvriers, occupés à réparer des tours ou clochers.
3 employés du télégraphe électrique.
2 ouvriers des chemins de fer.
1 colporteur, dans les champs.
1 postillon.
• <- 2 médecins, en route pour leurs visites.
i physicien, expérimentant au sommet d'une montagne.
2 expérimentateurs.
1 gardien de phare.
Sestier. Il — 21
322 aHauC? sa STATISTIQUE îTUaiflTèia
Ainsi, ce sont les personnes qui travaillent aux champs qui sont le plus souvent frappées ; il faut bien remarquer que la saillie que présente un individu en rase campagne, sa plus grande conductibilité sont autant de conditions qui provoquent le foudroiement.
Sur 18 coups de foudre qui ont atteint des soldats, il y en a eu 7 dans les casernes, mais chaque coup de foudre a ordinairement frappé plusieurs personnes à la fois. Deux soldats ont été frappés dans leur guérite que l'on devrait munir de paratonnerre quand elles sont isolées des habitations. Les autres soldats ont été atteints dans des lieux découverts. îIH^B ïi — .'ïâMOJBf Srtlé
Une seule fois la foudre a touché un eorps de troupe en route, bien que la masse métallique dont les soldats sont accompagnés rende la chute de la foudre plus probable.
« Parmi les bizarreries sans nombre que présente la foudre, » dit M. Boudin (deuxième mémoire, page 19), nous n'en » connaissons pas de plus étrange que la chute fréquente de » ce météore, dans l'antiquité, sur des hommes de marque, » dans les temps modernes sur des prêtres, non-seulement » pendant leur séjour dans les églises, mais encore hors de » l'enceinte de ces dernières. Que la position souvent isolée, » que l'architecture spéciale des églises, que l'agglomération » des personnes au moment du service divin, constituent des » causes prédisposantes à la fréquence des accidents, c'est ce » qui nous paraît peu contestable. Mais reste toujours à ex- » pliquer la chute si fréquente de la foudre sur l'autel et les » phénomènes singuliers, signalés par des historiens les plus » dignes de foi, et enfin le très-grand nombre de prêtres » frappés à leur domicile ou sur la voie publique. » Et dans une note, même page, l'auteur ajoute : « Les livres qui » traitent du tonnerre citent à chaque page des prêtres » foudroyés. »
Nous sommes loin de partager l'opinion de M. Boudin.
Nous dirons d'abord que les bizarreries de la foudre seraient beaucoup moins nombreuses si les hommes, toujours amis du merveilleux, ne cherchaient pas à les multiplier sans raison suffisante. ,;,,