‹ De la foudre (volume 2)Chapitre 14 sur 198 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

SoM^fAIRE. — Forme. —Nombre, —Hauteur dans les pays de montagnes, dans les pays de plaines, hauteur au-dessus de l'Océan. — Mensuration de la hauteur des nuages. — Translation. — Mouvement intestin. — Éiiaisseur de la cou' ' des nuages orageux. — Solidarité. — Action mutuelle. Action des nuages à distance. - • Dimensions hoi'izontales. — Nuages colorés.— Nuages lumineux. — Densité. — Electricité. — Constitution des nuages. —Formation des orages — Leur fréquence.

Forme. — En général, les nuages orageux ont des contours bien tranchés, vigoureusement dessinés. M. A. Bérard, en décrivant les apparences d'orages très-violents qui éclatèrent en juillet 1839 dans le voisinage de la côte du golfe du Mexique, et qu'il pouvait observer du large, en dehors de leur action, s'exprime ainsi :

« Ils commençaient par l'apparition d'une grosse masse » de nuages qui augmentait graduellement, et dont les » formes et les contours étaient bien arrêtés. Presque tou- » jours avant qu'on aperçût les éclairs et qu'on entendît le » tonnerre, il s'élevait du milieu de cette masse une colonne » immense, irrégulière, qui montait avec une étonDanîe

Sestier. I — 1

» rapidité. En considérant tout le nuage à l'aide d'une » longue-vue, il paraissait régner dans son intérieur un » grand mouvement; on l'aurait dit formé d'une fumée » très-dense roulant- en flocons sur elle-même. Les con- » tours en étaient tellement bien 'arrêtés qu'on pouvait » croire qu'il était, comme les ballons, circonscrit par une » enveloppe légère et tendue par un fluide élastique inté- » rieur qui faisait effort pour s'échapper. Plus tard, on » voyait ces bords tranchés s'effacer peu à peu, et la masse » entière du nuage prenait un aspect vaporeux. Alors l'o- » rage était terminé ; on ne remarquait plus que quelques » éclairs qui n'étaient pas suivis de tonnerre (1). »

M. Schafhaueult rapporte que se trouvant sur le Brenner, muni de plusieurs instruments de physique, un hygroscope et un électroscope, il fut assailli par un violent orage. Il était placé à quelques mètres seulement d'un nuage orageux, et cependant l'air était assez sec pour que l'hygroscope ne fût pas influencé; l'électroscope ne l'était pas davantage. Bientôt les deux appareils furent affectés simultanément ; l'observateur était arrivé au milieu du nuage (2).

Le nuage électrisé a donc une surface bien déterminée qui le sépare de la masse gazeuse environnante, et l'on a vu des nuages flottant l'un sur l'autre, se pousser mutuellement sans se mêler en aucune façon.

Souvent les masses de nuages orageux ont leur face inférieure remarquablement unie et leur face supérieure déchiquetée ou composée de très-hautes protubérances et de profondes cavités. Bien des observateurs ont fait cette remarque, et en particulier MM. Peytier et Hossard, dans leurs stations sur les sommets des Pyrénées, et M. d'Abbadie, dans ses voyages en Ethiopie.

M- Ledoux, capitaine du génie à Philippeville, en Algérie, en gravissant la haute montagne de l'Edough, traversa toute l'épaisseur d'un orage qu'il laissa bientôt sous ses pieds. Or, le massif orageux, vu par-dessus, obliquement éclairé par

(i) Extrait des journaux nautiques ûe M, A. Bérard, par M. de Tessan. Comptes rendus, t. XII, p. 144 (1841).

(2) Annales de chimie et de phys., 3« série, t. 11, p. 44.

les rayons du soleil, ressemblait à de gros paquets de coton roulant dans l'espace.

Dans quelques cas la face inférieure du nuage orageux offre quelques larges saillies au point de s'approcher du sol et de produire sur lui quelques effets de trombe. M. Lecoq a particulièrement noté celte circonstance dans les orages qu'il a observés sur le Puy-de-Dôme. Parfois, dit-il, le dessous du nuage noir s'allonge, offrant une énorme protubérance; puis des torrents d'eau s'en échappent inondant des espaces très-circonscrits. Dès qu'une grande quantité d'eau est sortie du nuage, celui-ci devenu plus léger est emporté et disparaît à l'horizon.

On a noté aussi, au-dessous du nuage orageux, des lambeaux pendants plus ou moins aigus, descendant presque jusqu'à terre et que la masse générale traîne à sa suite partout où le vent la transporte. Ces lambeaux servent quelquefois de conducteurs à la foudre, et nous verrons que menaçant parfois les façades des maisons, on leur a plus spécialement opposé les paratonnerres obliques.

Ces franges ou lambeaux se détachent quelquefois de la nuée mère, s'abaissent sur la terre et la foudroient au moment même où ils reçoivent à leur tour une étincelle de la masse principale ; c'est là une décharge par cascade.

Quant aux nuées dites fumeuses, remarquables par l'apparente uniformité de leur composition, par la régularité de leur surface, elles ne lanceraient jamais la foudre, suivant Beccaria.

Nombre. — Presque toujours les nuages orageux sont en grand nombre et forment deux rangs superposés ; les uns résineux, inférieurs ; les autres vitreux et supérieurs (Peltier) . C'est presque toujours entre ces deux couches de nuages qu'ont lieu les échanges électriques ; les échanges entre les nuages résineux inférieurs et la terre sont beaucoup plus rares qu'on ne le pense communément.

Parfois cependant, le ciel étant serein ou peu chargé, on ne voit que deux nuages dont la rencontre est accompagnée d'éclairs et de tonnerre. Voici quelques exemples :

Le docteur Hof rapporte que l'un des premiers jours du mois d'août 1729, près de Brunsholm, vers midi, le temps était calme; le soleil brillait, le ciel était serein, à l'exception de deux nuages (1) petits, denses vers leur milieu, blancs, avec une teinte cendrée en arrière ; l'un était immobile, l'autre se mouvait lentement, et tous deux paraissaient à la môme hauteur. Lorsqu'ils furent presque en contact, un éclair brilla bientôt, suivi du bruit du tonnerre ; l'intervalle entre l'éclair et le tonnerre fait croire que ce nuage était à une hauteur de 2284 pieds anglais, d'après Newton,

Un jour, Beyer était occupé d'observations météorologiques sur la terrasse de sa maison ; il vit deux nuages d'une immense étendue et qui planaient au-dessus de sa tête, se choquer avec une violence inconcevable, et l'un d'eux s'entr'ouvrit et la foudre s'échappa de son sein suivi d'un torrent de pluie mêlée de grêle. — (La foudre tomba rue Caumartin.)

Le 28 mai 1767, la foudre tomba sur l'église paroissiale de Villa-di-Steilone, village situé près de Garignan, en Piémont, tua sept personnes et en blessa plusieurs autres. Ce coup fut le seul. Le temps était couvert de nuages unis et peu obscurs, mais deux nuées Irès-cliargées, venant l'une du nord et l'autre du sud-ouest (2), se rencontrèrent et firent explosion.

Parfois aussi, au milieu de nuages peu ou point orageux, on n'en voit qu'un seul, dense, noirâtre et d'où la foudre s'échappe ; ainsi :

Le 31 mai 1748, après midi, le clocher de Wissendorf fut atteint par la foudre qui partit d'un petit nuage noir bien distinct des autres nuages voisins (3).

(1) Nous rappelons ici qu'on a classé les nuages d'après les apparences qu'ils présentent. Les cirrus sont de petits nuages blancs, très-élevés, ayant Taspect de flocons de laine très-déliés. Les cumulus sont des nuages arrondis, simulant des montagnes entassées les unes sur les autres; ils se forment généralement le matin, disparaissent le soir ou s'amoncellent et se résolvent en pluie. Les stratus sont des nuages moins élevés que les précédents, très-allongés, et se présentant sous la forme de longues bandes horizontales. Les nimbus sont dr-s nuages de pluie, généralement épais ; ils sont d'un gris plus ou moins foncé, leurs bords sont frangés inégalement. (Voir sur ce sujet : Philosophical magazine, t. XVI (1803), p. 97 et 344.)

(2) Richard, Hist. de l'air, t. Vlll, p. 342.

(3) Carstens, Hamburger magazin, t. IX, p. ']00 ^17o2).

xNUAGES ORAGEUX 3

Mais un seul nuage, complètement isolé, peut-il lancer la foudre ?

Suivant Franklin, un gros nuage unique ne saurait être orageux. Quand un observateur se trouve à peu près placé sur le prolongement horizontal d'un gros nuage d'oii Jaillissent les éclairs, il aperçoit sous le nuage une série d'autres nuages forts petits et situés les uns au-dessous des autres. Quelquefois les plus bas de ces petits nuages sont peu éloignés de la terre.

De Saussure n'a jamais vu des éclairs jaillir d'un petit nuage isolé : «Quant aux orages,» dit-il, dans la relation de son Voyage au Col du Géant; « je n'en ai jamais vu naître dans ces » montagnes que dans le moment de la rencontre ou du con- » tlit de deux ou plusieurs nuages. Au Col du Géant, tant que » nous ne voyions, dans Pair ou sur la cime du Mont-Blanc, » qu'un seul nuage, quelque dense et quelque obscur qu'il » parût, il n'en sortait point de tonnerre ; mais s'il s'en for- » mait deux couches l'une au-dessus de l'autre, ou s'il en mon- )> tait des plaines ou des vallées, qui vinssent atteindre ceux ') qui occupaient les cimes, leur rencontre était signalée par » des coups de vent, du tonnerre, de la grêle et de la pluie. »

Aujourd'hui il est parfaitement démontré que la foudre s'échappe quelquefois d'un nuage isolé ; d'ailleurs, en théorie, on ne voit pas pourquoi ce phénomène serait impossible ; puisque un échange électrique peut avoir lieu entre cette nuée isolée et la terre chargée d'électricité différente.

Ainsi, par un soleil éclatant, le ciel étant serein et parfaitement pur, ou quelques nuages étant fixés à l'extrême horizon, on voit un nuage de forme arrondie ou même exactement ronde, noir, très-rarement blanc, de petites dimensions, paraissant n'occuper en surface qu'une étendue égale à la surface apparente du soleil, ou n'avoir que 15 à 18 pouces de diamètre... Et cependant ce nuage, au premier abord si peu redoutable, projette un grand nombre d'éclairs en zigzag accompagnés d'un bruit de mousqueterie, ou lance plus souvent encore la foudre elle-même dont les coups sont ordinairement alors fort désastreux.

Les faits de ce genre sont trop intéressants à connaître

pour que nous ne jugions pas indispensable de les consigner ici. lis sont au nombre de dix.

L'académicien Marcorelle, de Toulouse, rapporte que le 12 septembre 1747, le ciel étant serein et parfaitement pur, sauf un petit nuage qui paraissait à la vue exactement rond et de 15 à 16 pouces de diamètre, la foudre tout à coup gronda, éclata, et tua la femme Bordenavo après l'avoir brûlée au sein, sans endommager ses vêtements.

Un peu avant le tremblement de terre qui eut lieu à Londres, le 8 mars 1750, on vit dans l'atmosphère un nuage noir, d'où partit un éclair (1) (Haies).

Bergman a vu la foudre tomber sur un clocher d'un trèspetit nuage, le ciel étant d'ailleurs parfaitement serein. Les personnes qui n'avaient pas remarqué ce nuage s'étonnaient de la singularité de ce coup de foudre (2).

Deux bénéficiaires de la cathédrale de Lombey, étant sur l'aire de leur chapitre à faire vanner, virent un petit nuage d'environ un pied et demi de diamètre apparent qui s'approchait d'eux peu à peu. Lorsqu'il fut à leur zénith, la foudre s'en échappa et frappa presque à leur côté un arbre qu'elle fendit de haut en bas. Or, ils n'entendirent aucun bruit; le temps était calme, clair et ce nuage était le seul au ciel (3).

Duhamel du Monceau rapporte que le 30 juillet 1764, à cinq heures et demie du matin, par un beau soleil, en passant près du château de Denainvilliers, près de Pithiviers, il vit partir d'un petit rocher isolé un éclair et un coup de tonnerre ; un orme en fut foudroyé très près cfu château (4).

Un des jours de juillet 1828, un nuage sombre et isolé {a solitary dark cloud) passa sur l'extrémité nord de Winchester vers la vallée d'îtchem-Abbas ; le soleil brillait dans une partie opposée de l'horizon ; tout à coup, et au milieu d'une averse de grêle d'une grosseur extraordinaire, une

(1) Soc. roij. de Londres, 1750, Hamh. magazin, t. V, p. 611.

(2) Discours sur les circonstances qui accompagnent le tonnerre, cite par Monge.

(3) Vignola, Voigt's mag., 1788, t. V, 1" partie, p. 114.

(4) Mémoire de l'Académie desscienceSy (1765).

effrayante décharge électrique tua deux chevaux et blessa le charretier (1).

Le 13 avril 1832, M. et ]\P^ Boddington, après une courte station à Tenbury, firent monter leur domestique dans l'intérieur de leur chaise de poste et se placèrent euxmêmes sur le siège de derrière, pour jouir de la vue de la campagne. 11 était trois heures et demie environ, lorsqu'ils partirent ; le soleil brillait et le ciel était serein ; mais à peine furent-ils en route qu'ils virent venir à eux un nuage noir et d'un aspect singuher et terrible. Ils se demandèrent s'ils ne devaient pas rentrer dans leur voiture, mais ils se rassurèrent en voyant que ce nuage, malgré son apparence sinistre, était isolé et de petite dimension. Mais bientôt ils furent tous deux atteints par la foudre qui les blessa grièvement.

En 1834, M. le capitaine Hossard, descendant la route qui passe au col de la Faucille, dans le Jura, vit se former un petit chapeau de nuages autour d'un sommet voisin, nommé le Colombier de Gex, dont la hauteur au-dessus de la mer est de 1,600 mètres. Le nuage y était à peine depuis quelques instants, quand il en partit un fort coup de tonnerre (2).

Le capitaine Edwards était sur le bâtiment de S. M. B. the Thopaze, en juillet 1802, à 2 ou 3 lieues ouest de Saint- Domingue, lorsqu'il fut pris par un calme plat. Vers minuit, une légère brise de terre amena vers le navire un nuage noir et isolé qui lança cinq ou six éclairs fourchus, et foudroya le mât d'artimon en causant quelques autres dégâts (3).

M. Duperrey est l'auteur de la relation suivante : « Étant dans le détroit d'Ombay, en novembre 1818, nous vîmes, un soir, un petit nuage blanc qui lançait sa foudre de tous les côtés. Il montait avec lenteur malgré la force du vent, et se trouvait à une grande distance de tous les autres nuages qui paraissaient comme fixés à l'horizon. Ce nuage était d'une forme arrondie et pouvait occuper en surface une étendue égale à la surface apparente du soleil. De tous les points de ce nuage s'échappaient des éclairs en zigzag, et une

(1) Howard, tab. GGLXVl, p. 283.

(2) Arago, p. 23o.

(3) Harris, On the nature of the Thund, p. 23o.

multitude de détonations successives imitaient parfaitement le bruit de la mousqueterie de tout un bataillon auquel on aurait commandé de faire feu à volonté. Ce phénomène ne dura pas moins d'une demi-minute et disparut complètement avec les dernières détonations (1). »

Hauteur. — La hauteur des nuages orageux doit être recherchée relativement au niveau de la mer et relativement au sol au-dessus duquel ils se trouvent; car un nuage situé à une très-grande hauteur au-dessus du niveau de la mer, rase souvent, enveloppe même le sol élevé d'une montagne. 11 importe aussi de distinguer le nuage, centre même de l'orage, des nuages peu élevés qui se forment au-dessous de lui.

Étudions la hauteur des nuages orageux dans les pays de montagnes, dans les pays de plaines et sur l'Océan.

Hauteur des nuages orageux dans les pays de montagnes. — Nous réunissons dans le tableau suivant les observations dans lesquelles on a déterminé la hauteur des nuages orageux. Tantôt les voyageurs ont été surpris par l'orage sur les sommités indiquées, tantôt ils ont vu des nuées orageuses atteindre ou dépasser les sommités par leur face inférieure, tantôt ils ont trouvé des vitrifications sur certaines cimes.

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