MIQUES
Ces conditions sont absolument de même ordre que celles qui président à la naissance des éléments de l'état normal (1).
Mais il reste à savoir quels sont les troubles de nutrition qui agissent sur les éléments préexistants, de manière à faire entrer une ou plusieurs espèces d'entre eux en voie d'hypergenèse. On doit se demander encore quels sont les troubles qui rendent anormal le dévelop-
(1 ) (( La loi de l'identité du développement embryonnaire et du développement pathologique a été formulée par Jean Millier, qui s'appuyait sur les travaux de Schwann. » (Virchow, Pallwlogie cellulaire, traduit par Paul Picard. Paris, 1861, p. 335.)
Cette loi est certainement vraie ; mais il ne faut pas oublier que Millier, que Virchow, etc., s'appuient, pour la démontrer, sur la théorie d'après laquelle tous les tissus du corps humain dériveraient, par métamorphose, d'un tissu partout répandu dans l'organisme. D'après Virchow, ce tissu serait le tissu conjonctif^ qu'on peut, dit-il, « regarder comme le tissu germinatif par excellence du corps humain. » {Loc. cit., p. 334.)
« Cette hypothèse étant inexacte, dit M. Robin, ne saurait, par conséquent, servir de point d'appui à cette idée vraie pourtant, que les cas pathologiques reproduisent dans leurs phases essentielles certains des phénomènes de l'évolution normale ; que les premiers se rattachent à la seconde, dont ils sont un cas particulier; qu'ils ne peuvent être bien interprétés que lorsqu'on connaît celle-ci, car les produits morbides, étant en voie incessante d'évolution, présentent des éléments à tous les degrés de développement. » (Robin, Mémon-e sur lanaissance des éléments anatomiques , t. I, n° 4. p. 337, in Journal d'anatomie et de physiologie.)
pement des éléments préexistants ou nés par hypergenèse?
M. Robin, qui se pose ces deux questions, répond que ces causes se divisent en générales et locales, et parmi ces dernières il cite le trouble de la circulation des capillaires nommé inflammation. Quand l'inflammation se manifeste, l'apport des matériaux habituellement fournis aux éléments anatomiques se trouve modifié. La nutrition de ces derniers subit une perturbation corrélative. « L'influence qu'ils exercent alors dans la genèse par interposition, comme dans celle dite par apposition ou sécrémentitielle, se trouve changée ))(!). La quantité et la composition immédiate des principes fournis par les vaisseaux capiUaires diffèrent de ce qu'elles étaient à l'état normal. « Ces changements suffisent, dit M. Robin, pour amener, selon le degré oii ils sont arrivés, soit l'hypergenèse de certains des éléments existants (comme les éléments embryoplastiques, les fibres lamineuses ou la multiplication même des capillaires), soit la naissance d'éléments différents de ceux qui préexistaient dans le tissu dont il s'agit ou à sa surface, tels que les leucocytes (2), etc. Ils suffisent également pour modifier le
[\) Robin, loc. cit., p. 133.
(2) C'est ce qui arrive dans la production du pus, qui est, comme on sait, le résultat de la double naissance simultanée : 1° d'une matière liquide ou demi-liquide de production hétérotopique et accidentelle ; 2° de leucocytes. Ces derniers naissent par genèse hétérotopique à l'aide et aux dépens des principes immédiats de la substance amorphe, au fur et à mesure de sa production. Nous avons déjà dit que le terme de sécrétion ne pouvait s'entendre des éléments anatomiques; on doit dire la génération ou \?^ production, et non la secre'izo n du pus. (Voy.M. Robin, Programme du cours d'histçlogi^fT^.^ 4 24-4 37.)
développement des éléments du tissu ou même de ceux qui naissent en excès, quand les phénomènes inflammatoires se prolongent plus ou moins longtemps ou avec plus ou moins d'intensité après leur naissance» (1).
Enfin, M. Robin ajoute que l'examen de la structure des produits morbides (tumeurs, ulcères, etc.), a souvent montré qu'il n'y avait aucune trace d'inflammation dans leur voisinage, bien qu'ils fussent regardés par beaucoup comme des produits d'inflammation chronique. C'était uniquement une hypergenèse, avec aberration de développement des éléments des glandes, des épithéliums, etc. Les causes de ces phénomènes sont encore à déterminer, ou rentrent dans l'ordre de celles que nous allons dire.
Il y a des causes générales qui peuvent modifier les éléments de manière à amener au milieu d'eux l'hypergenèse d'éléments nouveaux et rendre anormal le développement de ces éléments en changeant l'état des humeurs. Ces causes sont encore peu connues. On sait qu'elles agissent lentement et ne modifient que graduellement les principes fondamentaux des humeurs. Elles sont produites par des conditions de miheu mauvaises (atmosphère viciée, usage prolongé d'une alimentation de mauvaise nature, etc.), et, après avoir agi pendant longtemps, amènent l'organisme à un état héréditairement transmissible. Les caractères spéciaux de ces états généraux des humeurs ne sont encore connus que par leurs effets, c'est-à-dire par les modifications indivi-
(1) Robin, loc. cit., p. 433.
duelles qu'ils apportent dans la niasse des phénomènes physiologiques et pathologiques (affections internes). Encore observe-t-on, d'un individu à l'autre, des différences très-tranchées que rien ne pouvait faire prévoir, soit dans la rapidité, soit dans l'intensité des phénomènes morbides ou symptômes manifestés par tel ou tel appareil. « Ce sont ces différences qui font dire l'affection bénigne ou maligne^ de bonne ou de mauvaise nature ; non pas que des causes différentes soient intervenues chez chacun des individus affectés, mais parce que leur constitution personnelle diffère en quelques points, sous le rapport de l'état moléculaire des humeurs et des éléments anatomiques » (1).
Ce sont ces causes mêmes qui amènent l'hypergenèse et le développement anormal des éléments. Ces phénomènes ne dépendent pas de quahtés nouvelles spéciales à l'élément anatomique qui naît et se développe : ils sont amenés par un état général (héréditaire ou acquis) des humeurs et des éléments normaux, état plus ou moins favorable à l'hypergenèse ou au développement anormal de tel ou tel élément, ainsi qu'à la durée plus ou moins longue des phénomènes. « Ce ne sont donc pas les fibres ou les cellules multipliées en excès et développées anormalement qui portent en elles des qualités spécifiques nuisibles ou bénignes pour l'individu dans les tissus duquel on les voit naître ; mais c'est ce dernier qui est dans des conditions bonnes ou mauvaises déterminant la naissance ou le développement anormal
(1) Robin, loc.cit., p. 135.
de ces éléments anatomiques. C'est en lui, c'est dans son état général constitutionnel, héréditaire ou acquis, et non dans l'espèce de fibre ou de cellule qui s'est multipliée au point de former une tumeur, qu'il faut chercher la cause de cette hypergenèse rapide ou lente, dans une seule ou dans plusieurs régions, simultanément ou successivement, pendant toute ou une partie de la durée de la vie. C'est en un mot l'organisme tout entier, qui est de bonne ou de mauvaise nature, et non telle espèce d'élément en particulier, qui viendrait modifier l'organisme» (i). En un mot, ce n'est pas la présence du tissu morbide qui altère la constitution de l'économie; il est l'effet de cette altération et non la cause. Il faut chercher cette dernière dans l'état moléculaire des humeurs et des éléments (2). Selon la constitution individuelle et l'état général ou moléculaire des sujets atteints, les propriétés de génération et de nutrition sont, pour une même espèce d'éléments, plus ou moins énergiques ; et les produits morbides prennent plus ou moins vite la place des éléments normaux dont ils déterminent la disparition. « Ce n'est pas à tel ou tel élément anatomique qu'on doit attribuer la gravité ou la bénignité de la marche locale des tumeurs ou leur généralisation : au-
(1) Robin, /oc. dt., p. 135.
(2) « Ici encore la pathologie des affections dites internes et externes devient une. 11 y a cette seule différence, que les premières sont une manifestation de l'état accidentel du sang, un trouble des propriétés des humeurs, tandis que les autres sont une manifestation de l'état anormal des éléments anatomiques solides ou demi-solides, amorphes ou figurés, une perturbation de leurs propriétés fondamentales.,» (Robin, /oc. cit., p. 136.)
Clin d'eux sous ce rapport ne jouit de qualités spécialement nuisibles. C'est l'état de la constitution individuelle innée ou acquise, qui fait ici, comme pour la variole, la scarlatine, la fièvre typhoïde, que tel ordre de lésions se manifeste plutôt que tel autre et offre une gravité considérable ou nulle » (1).
Dans les affections des liquides, comme dans celles des solides, ces lois sont donc au fond de même ordre. « Les lois de la physiologie pathologique, comme celles de l'anatomie pathologique, sont de même ordre dans les affections internes que dans les maladies chirurgicales ou externes ; principalement en ce qui concerne la genèse des produits accidentels, par lesquels se manifeste l'état général de la constitution, ou l'état de nutrition de tel ou tel organe » (2) .
En ce qui concerne particulièrement les tumeurs, il ressort de ce que nous avons déjà dit, qu'on ne peutpas les considérer comme de simples accumulations d'élé-
(1) Robin, loc. cit., p. 4 36.
(2) Robin^ loc. cit., p. 136, M. Robin ajoute : a On comprend enfin que c'est pour avoir méconnu les divers états successifs; par lesquels passent les éléments anatomiques figurés, les propriétés diverses dont ils jouissent et les degrés possibles des perturbations de ces propriétés, que quelques auteurs ont pu, sous le nom d'humorisme, ne faire dériver les troubles de l'économie que des modifications des humeurs seules.
Mais c'est surtout en étudiant les tissus que cette question devra être examinée, comme c'est en décrivant les humeurs que peut être établie la solidarité de composition et de production des humeurs et des solides, car c'est pour avoir méconnu la composition et les propriétés des premières que l'on a pu songer à ne faire provenir les affections morbides que de lésions survenues dans les solides : d'où le nom de soliclisme.
ments anatomiques, sans ordre ni règle. Elles ont si bien une texture spéciale, il est si vrai que leurs éléments sont tissus d'une manière déterminée, qu'au dire de M. Robin, « on doit considérer certaines d'entre elles comme des organes accidentels particuliers, nés d'une manière anormale chez l'adulte, d'après les mêmes lois que celles qui président à la naissance des anomalies de nombre de divers organes chez l'embryon »(1). M. Robin étend même ce principe aux tumeurs analogues aux glandes, mais qu'on ne peut assimiler à aucune des espèces de glande normale : il les considère comme de véritables organes parenchymateux. « La génération de ces tissus, dit-il, constitue des anomalies de nombre des organes de la vie végétative, qui ne sont pas soumises à la régularité des lois connues sous le nom de pnnciiw des connexions^ telle que nous l'offre la tératologie des organes de la vie animale » (2).
On peut considérer ces faits comme des exemples de monstruosités par générations d'organes particuliers qui se produisent chez l'adulte, au lieu d'avoir une origine blastodermique (comme c'est le cas de la plupart des anomalies des organes de la vie animale et de ceux de la vie végétative non parenchymateux). Ce qui contribuerait à corroborer cette idée, c'est que les éléments de ces tissus, après avoir pendant longtemps présenté une grande analogie avec les éléments des tissus sains, peuvent offrir dans certaines conditions les altérations que subissent les éléments normaux.
(1) Robin, loc.cit., p. 137.
(2) Ibid.
§ V. — De l'envahissement (1).
De la multiplication exagérée des éléments anatomiques résulte la substitution des éléments nés en excès aux éléments normaux contigus qui s'atrophient et disparaissent. « De là provient un fait commun à l'état pathologique et à l'état normal dans lequel seulement il
été peu remarqué : c'est X envahissement du tissu d'un organe par celui d'un autre organe, qui d'après cela semble détruire, ronger ou éroder le premier » (2). \] envahissement^ pas plus que la généralisation ou la récidive, ne constitue une propriété particulière des éléments anatomiques. Ce phénomène a simplement sa cause dans une perturbation des trois propriétés végétatives. Tout élément, et par conséquent tout tissu qui se nourrit plus énergiquement que ceux auxquels il est contigu, se développe et se reproduit plus rapidement
(1) Ce chapitre tout entier n'étant, comme nous l'avons déjn dit^ que le résumé d'un article de M. Robin, nous avons cru devoir reproduire les cinq chefs principaux de son travail. Nous renvoyons, du reste, le lecteur au Journal d'anatomie et de physiologie, t. II, n° 2, où se trouve inséré le travail de M. Robin.
(2) Robin, loc. cit., p. 138.
Les mots é7-osion, usure, etc., servent à désigner le fait de l'envahissement d'un organe par des produits morbides qui se substituent à ses éléments; mais ils ne désignent uoint une proj'riété nouvelle, une propriété de ronger^ d'user, qui apparaîtrait dans les éléments normaux ou morbides, et leur donnerait la faculté de se substituer à d'autres. « Cette propriété des éléments d'envahir un tissu et de se substituer à lui n'est qu'une modification des propriétés végétatives naturelles à un degré d'énergie relativement plus considérable chez certains d'entre eux que chez quelques autres, et se montrant d'une
qu'eux, les comprime, en détermine ainsi l'atrophie et prend leur place. « L'atrophie est due tant à ce que les éléments qui naissent s'emparent des principes destinés à la nutrition des autres, qu'à ce que toute compression de la substance organisée en gêne le développement, et fait que la désassimilation l'emporte sur l'assimilation, d'où la disparition graduelle du corps dont il s'agit » (1). C'est donc à vrai dire le concours des trois propriétés végétatives (nutrition, développement^ naissance) qui amène le phénomène de Y envahissement, quand elles se produisent plus énergiquement dans les éléments d'un tissu que dans ceux d'un tissu voisin. Mais l'envahissement est dû surtout à l'hypergenèse, plus encore qu'à la promptitude du développement et qu'à l'intensité de l'assimilation. Ses effets sont beaucoup plus évidents dans les conditions morbides qu'à l'état normal. Ils sont plus réguliers, plus lents et plus uniformes dans ce dernier cas, aussi ont-ils moins frappé. Mais l 'envahissesmanière permanente ou temporaire, normalement ou pathologiquement. » (Robin, /oc. cit., p. 1 40.) Cette expression d'erosîon vient probablement de ce qu'anciennement on a considéré les tumeurs comme étant de nature parasitique. Les noms de cancer, chanàre, etc., sont bien évidemment un vestige de cette théorie.
Il ne faut pas confondre les exemples d'envahissement que nous citons dans ce paragraphe avec l'envahissement des os, etc., par compression d'un anévrysme ou d'un kyste. Dans ce cas, la résorption de l'os a lieu devant la tumeur anévrysmale, agissant en masse, pour ainsi dire. 11 n'y a pas d'envahissement graduel de l'os par les éléments du tissu de cette tumeur. Du reste, à part cette légère différence, le mécanisme est le même dans les deux cas. C'est toujours la désassimilation qui, par suite de la compression, l'emporte dans un organe sur l'assimilation.
(1) Robin, loc. cil., p. 138.
meut ne s'en produit pas moins d'une manière trèsmanifeste dans des conditions physiologiques, ce qui prouve suffisamment qu'il n'est pas l'attribut de quelque corps ou principe étranger introduit dans l'économie. A l'état normal, les conditions et les phases du phénomène restent les mêmes, c'est toujours un élément qui naît plus rapidement qu'un autre, le comprime, en cause l'atrophie et se substitue à lui. C'est par ce mécanisme que, durant l'accroissement du squelette, la substance osseuse envahit le cartilage, etc. C'est encore par ce mécanisme que les fibres lamineuses des tumeurs du périoste, les myéloplaxes, etc., atteintes d'hypergenèse, compriment les éléments osseux, en gênent la nutrition, en déterminent l'atrophie et semblent éroder l'os dont elles prennent la place. Ces phénomènes peuvent se résumer en disant que celle des deux espèces d'éléments qui se trouve dans les conditions de naissance (normales ou morbides) les plus favorables, l'emporte sur l'autre et se substitue à elle.
La connaissance de ces faits est indispensable pour se rendre compte des phénomènes de l'accroissement. Tous les éléments étant incessamment en voie de rénovation moléculaire continue, la substance de chacun d'eux se renouvelle individuellement par l'assimilation et la désassimilation nutritives. Mais de plus, pendant l'accroissement de quelques organes, certaines espèces d'éléments disparaissent pour être remplacées par d'autres (i).
(I) « C'est là le mécanisme d'après lequel a lieu l'agrandissement du canal médullaire des os longs par disparition de la substance
Les constituants comme les produits peuvent présenter le phénomène de l'envahissement, c Mais les produits, loin d'être privés de vie à la manière des hquides sécrétés, ainsi qu'on le répète souvent » (2), jouissent au contraire de propriétés végétatives beaucoup plus énergiques que les constituants. Les épithéliums en particulier jouissent à un très-haut degré de la faculté de se substituer aux tissus voisins et de les envahir comme s'ils les rongeaient. C'est ainsi qu'une propriété naturelle; utile dans un cas, devient nuisible quand elle se manifeste à l'excès ou d'une manière aberrante : « et c'est dans ces quahtés naturelles, ainsi modifiées, que réside la cause de tous les phénomènes morbides auxquels
osseuse au dedans, en même lemps que la couche compacte s'épaissit: c'est celui du déplacement, si l'on peut ainsi dire, des apophyses et des insertions musculaires, à mesure qu'a lieu raccroissement de l'os...
» Enfin, cet envahissement d'un tissu par l'autre qui l'avoisine, pendant que le premier se reproduit par le côté immédiatement opposé, représente encore la cause qui détermine l'agrandissement des vaisseaux. Tant que dure ce phénomène, en effet, leur paroi la plus interne prend la place de celle qui lui est contiguë, celle-ci empiétant sur la suivante jusqu'à la plus extérieure, qui envahit les tissus qu'elle touche. A mesure que se produit ce remplacement successif, la structure croît en complication : c'est ainsi, par exemple, que telle artère ou telle veine volumineuse présente ce fait remarquable, qu'avant d'avoir les tuniques de texture complexe qu'elle possède à l'âge adulte, elle offre chez le fœtus la structure des capillaires. Il n'y a donc point seulement un simple accroissement par distension, si l'on peut ainsi dire, avec conservation d'une constitution intime semblable à celle du premier âge, mais une évolution ou développement par production de parties élémentaires nouvelles, prenant la place de celles qui les précédaient dans le lieu où elles naissent. » (Robin, loc. cit., p. '141, U2.)
(2) Robin, loc. cit., p. 142.
nous prétendons attribuer souvent des causes étrangères à l'économie » (1). Que l'hypergenèse des éléments anatomiques ait lieu par genèse ou par individualisation en cellules d'une masse déjà née, le mécanisme de l'envahissement reste toujours le même. Nous avons déjà dit que, dans les cas pathologiques, des éléments qui se substituent à d'autres ne forment pas seulement une masse juxtaposée à ceux dont ils déterminent l'atrophie : nous avons déjà décrit l'état et la disposition des éléments sur la ligne de jonction d'une tumeur épithéliale avec le tissu sain. Cette description s'applique également aux tumeurs hétéradéniques, embryoplastiques pénétrant un muscle, un os, etc. On observe ainsi très-bien l'empiétement du tissu morbide sur le tissu sain, car on peut voir des noyaux d'épithélium ou des noyaux embryoplastiques déjà nés dans les interstices des fibres du derme, des faisceaux striés des muscles, etc. Quand ce sont des épithéUums, des culs-de-sac glandulaires, hétéradéniques, etc., qui envahissent un os, on trouve ces éléments au delà de la tumeur dans les canalicules vasculaires ou de Havers, dans les vacuoles médullaires naturelles des os spongieux, etc.
De même qu'il y a dans certaines conditions génération en excès, ou hypergenèse d'éléments, il peut y avoir dans d'autres conditions génération en moins. Chez l'embryon et chez le fœtus particulièrement, on constate assez souvent ce phénomène, dont les conditions d'ailleurs sont peu connues. C'est ce que l'on a
(1) Robin, loc. cit., p. 142.
appelé arrêt de développement. Dans ce cas, les organes ont un volume moindre qu'à l'état normal. Il faut en chercher la raison dans ce fait que les éléments anatomiques sont nés en nombre moindre qu'à l'ordinaire. Car jamais on ne trouve qu'ils soient individuellement arrêtés dans leur développement.
« Pendant longtemps, dit M. Robin, l'ignorance où l'on était de la constitution de la substance organisée et des propriétés dont elle jouit, a fait croire que les maladies étaient dues à des agents extérieurs indépendants de l'organisme. De là l'expression de germe des maladies^ et l'idée que ce prétendu germe, venu du dehors, peut être toléré plus ou moins longtemps par l'organisme dans lequel il a pénétré, et s'y développer sous quelque forme ou état plus ou moins reconnaissable. Or, ces germes n'existent et ne se développent ni au dehors, ni au dedans de la substance organisée » (1). Celle-ci est, en effet, à titre de matière vivante, d'une constitution peu stable, formée de composés facilement altérables en voie de rénovation continue : c'est pour cette raison qu'elle peut devenir par elle-même le point de départ des diverses lésions qu'on y observe. 11 suffit que l'organisme se trouve placé dans des conditions telles que quelques-uns des principes immédiats qui satisfont à sa rénovation incessante viennent à s'altérer. 1 suffît même, pour que ces. lésions surviennent, que cette rénovation soit ralentie ou exagérée dans un ou plusieurs tissus, par suite de l'introduction dans le sang
(4) Robin, \oc. cit., p. 144.
de certains corps comme aliments ou poisons. « Sous l'influence de quelqu'une de ces conditions (extérieures quand il s'agit de matériaux nuisibles venus du dehors ; intérieures lorsqu'il s'agit des substances organiques d'une humeur, altérées par rapport à un tissu), il suffît que les propriétés de développement ou de reproduction soient diminuées, exagérées ou perverties d'une manière anormale, pour voir survenir des altérations directes des tissus et des humeurs ; pour voir apparaître des productions nouvelles qui les modifient et déterminent bientôt les troubles attribués souvent à quelque germe particulier venu du dehors » (i).
Toutes ces données nous conduisent à cette conclusion, que la naissance des produits pathologiques, quels qu'ils soient, leur nutrition, leur développement, ne diffèrent point essentiellement des propriétés naturelles des éléments normaux. Ce ne sont, après tout, que des modes anormaux des propriétés normales, de même que les altérations des éléments ne sont que des degrés divers des changements survenus dans leurs caractères anatomiques (hypertrophie, atrophie, déformations accidentelles). L'étude de l'apparition et de l'évolution des tumeurs se trouve ainsi rentrer dans l'examen de la naissance et du développement des éléments anatomiques. « Ces produits étant composés d'éléments normaux modifiés, nés et développés en excès ou non, dans leur situation norm.ale ou hors de celle-ci, mais d'après les mêmes lois que les éléments sains, leur description se lie
(1) Robin, loc.cit., p. 145.
d'une manière immédiate et toute naturelle à celle des lésions du tissu dont ils dérivent » (1). En un mot, on ne peut étudier le dérangement des parties sans en connaître l'arrangement. Ces divers états morbides n'étant qu'une modification pathologique des humeurs et des éléments, leur description doit s'appuyer, sous peine d'être stérile, sur des notions exactes touchant leur constitution ; de même que l'étude des phénomènes et des altérations qui caractérisent la pneumonie se rattache à la connaissance du tissu pulmonaire et des phénomènes respiratoires.
» Enfin l'ensemble de ces données, en liant les dénominations des altérations à celles adoptées pour les éléments et les tissus normaux (dont ils sont hypergenèse, etc.), supprime toute classification et toute nomenclature anatomo-pathologique en général, qui puiserait en elle-même sa méthode, au heu de partir de la connaissance de l'état normal ; comme si une lésion ne supposait pas une substance qui s'altère et un lieu où se passe le phénomène» (i2). La connaissance de l'état normal conduit ainsi naturellement à celle des états
(4) Robin, loc. cit., p. 146.
« L'étude de la composition élémentaire et de la texture des tissus morbides, quand elle est basée sur la connaissance des caractères correspondants des tissus normaux et du mode de développement de ceux-ci, ne confirme point les classifications et les nomenclatures anatomo-pathologiques établies d'après les caractères extérieurs seulement. » (Robin, ioc. cit., p. 147.)
(2) Robin, loc. cit., p. 148. Il ne doit donc plus rien rester de toute classification des tumeurs, fondée sur l'examen de ces produits en euxmêmes, sans tenir compte de leur liaison avec la constitution intime des tissus normaux.
pathologiques en apparence les plus singuliers ; et cela « sans transition brusque, sans interruption du cours des idées, sans dénomination nouvelle qui vienne faire croire à l'intervention d'objets étrangers à celui dont on s'occupe » (1).
Il n'y a dans l'économie que des propriétés d'élé-
(i) Robin, /oc. cî7., p. 4 48.
M. Robin fait remarquer avec raison que c'est faute de connaître le lieu, les conditions et le mode de naissance de la substance organisée, dans ses différentes formes normales, qu'on s'est trouvé réduit à des hypothèses sur la nature de ses altérations, le lieu précis, les conditions et le mode de développement de ses lésions. Supposant les éléments morbides d'une nature différente de celle des tissus au sein desquels ils se produisent et se développent, on a cherché pour chaque produit morbide quelque composé particulier qui serait caractéristique. Mais l'analyse anatomique a montré que ces éléments nouveaux n'existent pas. C'est seulement la constitution moléculaire de la substance organisée qui a changé.
« Dans les épidémies, dit M. Robin, on s'est toujours préoccupé de trouver au dehors de l'être organisé, dans le milieu où il vit, quelque composé nouveau qui, introduit dans l'organisme, y causerait les troubles qu'on observe. Ce n'est point là ce qu'il faut chercher, mais bien les conditions extérieures nouvelles, les modifications de milieu, autres qu'un changement de composition, ayant peu à peu déterminé un état moléculaire nouveau de la matière organisée, ayant produit une disposition moléculaire des principes coagulables qui change les phénomènes de nutrition, de sécrétion, etc. ; de telle sorte qu'ils ne peuvent plus s'effectuer que quelques jours ou quelques heures, au lieu de continuer réguHèrement, sans que se modifie la substance qui en est le siège. » (Robin, loc. cit., p. 149.)
II est impossible d'admettre aujourd'hui que des espèces nouvelles d'éléments anatomiques soient produites par une cause étrangère à l'économie, qui serait en lutte avec les propriétés normales de la substance organisée, et qui, venue du dehors, modifierait l'organisme à la manière d'un poison. Cette hypothèse remonte, d'ailleurs, à une époque où l'on ne connaissait même pas les éléments anatomiques, et,
ments, de tissus, d'organes et d'appareils (1). Quand ces parties s'altèrent, il en résultei mmédiatement une altération corrélative dans leurs propriétés : « Ce sont ces altérations simultanées de substance et de propriété qui constituent les maladies. Il y a donc des maladies d'éléments, de tissus, d'organes et d'appareils » (2). Les liquides, de leur côté, sont susceptibles d'éprouver des altérations primitives, aussi bien que des altérations
comme le dit M. Robin, il n'y a donc pas lieu de s'étonner beaucoup si elle ne s'accorde pas avec la réalité. « Lobstein aie premier donné le nom à'homœoplasie au travail vital particulier qui causerait le développement de tissus nouveaux, mais analogues et même identiques aux tissus naturels, qu'il appelle homœoplasliques ou homologues,. . 11 appelait fiéléroplasie ce travail morbide particulier en vertu duquel des substances étrangères à l'économie normale seraient déposées peu à peu dans les interstices des parties, les forceraient à leur céder la place, soit en les pénétrant, soit en les convertissant en leur propre nature. (Lobstein, Traité d'anatomie pathologique, t. I, p. 293 et 374. Paris, 1 829.) La force organisatrice resterait, dans ce dernier cas, la même que dans l'homœoplasie ; mais c'est la matière amma\e hété7'oplastique qui, au lieu de se convertir sous l'influence de la force en tissu cellulaire, etc., serait différente, serait ennemie de l'économie, qu'elle altérerait et corromprait par sa tendance au ramollissement, à la désorganisation et à la liquéfaction. » (Robin, toc. cit., p. 150.)
(1) Il est aujourd'hui impossible d'admettre qu'il existe des causes surajoutées à la matière, auxquelles seraient dues les propriétés des corps. Dire que la matière n'est qu'un substratum privé de toute propriété et échappant dès lors à tous nos moyens d'investigation, c'est énoncer une hypothèse, à priori, indémontrable et surtout incompréhensible. En réalité, les notions de cause et de force sont réductibles à la notion primitive et irréductible de propriété. Les corps n'étant gouvernés par aucune entité sont donc véritablement actifs par euxmêmes, puisque la notion de propriété n'est autre chose qu'un mode d'activité des corps absolument inséparable de la matière. (2) Dictionnaire dit de Nysten, article Métaphysique.
consécutives. Par suite du consensus qui existe entre toutes les parties constituantes d'un organisme, la maladie d'un organe retentit sur tous les autres : d'oii la tendance des maladies locales à se généraliser. « La fièvre, à ce point de vue, peut être considérée comme le premier degré de cette tendance qui a l'action réflexe à son service » (1). Il y a enfin des maladies qui résultent de changements dans l'état moléculaire des principes immédiats constituant la substance organisée : ces maladies [totiiis substantiœ) n'entrent dans l'organisme, ni par l'altération d'un solide, ni par l'altération d'un liquide, mais proviennent du jeu même de ces principes, c'est-à-dire de leurs mouvements intimes de rénovation nutritive incessante. Aussi elles intéressent tout l'oreranisme d'emblée.
L'anatomie, la physiologie, la pathologie, résultent donc toutes les trois de l'étude des éléments, de leurs propriétés et de leurs altérations. « Au fond, dit M. Robin, la pathologie n'est qu'une annexe des autres sciences : c'est une anatomie et une physiologie comparées sur un même être, mais dans des conditions diverses ; car elle étudie les perturbations des propriétés organiques dont l'état moyen d'oscillation constitue l'état appelé état normal. Dans ces phénomènes il n'y a, pas plus qu'en mécanique céleste, d'état normal et d'état anormal. Les perturbations organiques, comme toutes les autres, ne résultent jamais que du développement et du jeu d'influences réelles et conformes aux lois gé-
(1) Dictionnaire dit de Nyslen, article MÉTAPHYSIQUE.
nérales (1). Ainsi, en principe philosophique, contrairement à la métaphysique médicale, toujours l'état pathologique se relie à l'état physiologique » (2).
Quanta la maladie, nous la définirons avec M. Rohin: « Toute perturbation survenant dans une ou plusieurs des parties simples ou composées du corps, et se manifestant par le trouble des actes d'un ou de plusieurs organes, d'un ou de plusieurs appareils» (3). La succession d'actes anormaux qui constitue la maladie, offre, pour une même lésion organique, des différences très-notables d'un individu à l'autre (ou, qui plus est, sur le même individu), selon les âges, les lieux et un très-grand nombre d'autres circonstances qui dépendent
(1) Parmi ces influences, celles des milieux sont au premier rang, bien qu'on ne puisse regarder toutes les maladies comme dues à des influences extérieures.
(2) Littré et Robin, Dictionnaire ait de Nysten, article Métaphysique.
(3) Littré et Robin, Diclionnaire dit de Nysten, article Maladie. Et plus loin : « La maladie à laquelle nous donnons un nom n'est point un objet, un être comparable à un individu animal ou végétal. Elle est un état accidentel de telle ou telle partie solide ou liquide et des actes correspondants de l'économie (comprenant depuis les moindres troubles de la menstruation jusqu'à la méningite, depuis la production épidermique accidentelle la plus minime jusqu'à celle des plus grosses tumeurs), et interrompant la régularité de la vie d'une manière temporaire, s'il décroît graduellement et disparaît, ou d'une manière permanente, s'il détermine ou hâte la fin de tous les actes d'ordre organique. La notion de maladie, en tant que constituant un tout distinct, n'a qu'une existence subjective ou intellectuelle que chacun se représente un peudifi'éremment, selon la nature de ses connaissances. C'est, en outre, toujours par le groupement, par la superposition après coup, si l'on peut ainsi dire, de l'ensemble ou d'un certain nombre des phénomènes accidentels qui ont lieu successivement, que l'on détermine et dénomme une maladie. y> {Loc. cit.)
du malade. Cependant la maladie amenée par une même lésion organique se reproduit chez les divers individus sous certains traits généraux qui lui donnent un caractère à peu près constant. D'où les partisans des doctrines d priori n'ont pas manqué d'accorder à la maladie une existence indépendante, d'en faire un être, une entité vivant en dehors de l'organisme et agissant sur lui par des procédés insondables et mystérieux. A titre d'« priori, cette hypothèse est indémontrable et, pardessus tout, inconciliable avec les saines notions de l'expérience et de la raison. 11 est manifeste que c'est le support et non le germe, le malade et non la maladie, qui imprime à l'état patholos^ique cet aspect constant. Il n'y a en réalité, dans la maladie, qu'une altération d'organes, et, dès lors, de fonctions se succédant dans un ordre déterminé, en raison de la synergie des fonctions de l'organisme. Nous entendons par là qu'il existe entre les organes, et, par suite, entre les fonctions, un consensus pathologique dérivant du consensus physiologique.