‹ De la guerre et des armées permanentes (volume 2)Chapitre 35 sur 46 · XI · texte numérisé non relu

XI

Esclavage et eombat Jndicialre, enfantés par la guerre

Outre les fléaux dont la guerre afflige journellement l'espèce humaine, il en est d'autres qu'elle a enfantés

« viennent la proposer, un général peut alors se servir de « leur.iiitfuvaise disposition pour épargner le sang de ses a soldats et pour l'intérêt de son roi; d'autant mieux que « c'est au -prince ennemi à se tenir sur ses gardes^ #t qu'il « doit savoir qu'on s'embarrasse fort peu si c'est par valeur « ou par ruse qu'on a le dessus à la guerre...

« Un gouverneur pourra gagner sa garnison en exagérant « les sujets de mécontentement qu'on a, le peu de réconi- « pense qu'ils doivent espérer en restant fidèles à leur prince, « et leur faire de grandes promesses de la pari de celui « dont il veut embrasser le parti. S'il y a quelques officiers « ou soldats dont il ne croie pas être bien reçu, il pourra (k les envoyer dehors sous divers prétextes. S'il ne croit pas « pouvoir gagner sa garnison et qu'elle soit faible, en sorte « qu'eUe ne puisse résister aux habitants^ il fera courir pluu sieurs faux bruits, les uns au désavantage de son prince, « les autres à l'avantage de l'ennemi. Il répandra dans la (( ville qu'on doit bientôt les assiéger avec une puissante « armée contre laquelle sa garnison ne saurait tenir, et que « cependant le prince ne veut point lui envoyer du secours, « sous prétexte que les habitants sont assez forts pour se « défendre» mais dans le fond à cause du peu d'affection « qu'il a pour eux ; que les^ désordres d'un pareil siège les

anciennement et dont les conséquences durent encore. Comme cette génération remonte un peu haut, on ou-

« ruineront sans ressources, au lieu qu'ils peuvent tout es-* « pérer de la libéralité du prince qui vient les attaquer, s'ils a se donnent volontairement à lui. Ces discours et une in(i- « nité d'autres semblables, qui ne coûtent rien à un seéléa rat qui trahit sa conscience et son roi, ne manqueront pas « de faire de grandes impressions sur Tesprit des habitants, « qui craignent ordinairement beaucoup la perte de leurs a. biens, et la garnison, qui en sera elle-même ébranlée, « sera bientôt contrainte de se rendre à leur volonté. Une a garnison mécontente peut facilement obliger son gouvera neuf k céder, et si on craignait quelque chose de la part a des habitants, les soldats peuvent auparavant les gagner a tous ou en partie par des faux bruits, comme nous ve- « nons de dire. De même les habitants peuvent peu à peu « gagner une garnison en caressant les soldais et les inté- « ressaut dans leur dessein par les promesses qu'ils leur « feront de la part du prince à qui on veut se livrer; enfin, « dans une ville libre, le parti le plus fort peut vous ouvrir a les portes sans que l'autre soit en état d'y résister...

« Un gouverneur tâchera de gagner le plus de monde « qu'il pourra de sa garnison, et après avoir pris jour avec a Tennemi, il mettra aux portes des gardes à sa dévotion, a qui laisseront entrer des soldats déguisés, jusqu'à ce « qu'ils soient en assez grand nombre pour pouvoir forcer « un corps de garde. Il pourra de môme mettre des sen lift nelles sur le rempart pour favoriser l'escalade ou l'entrée « par la rivière, etc. Un officier ou un sergent, d'accord a avec son caporal, peuvent favoriser de même ces entre- « prises parles moyens des sentinelles de leur faction qu'ils « mettront aux endroits qu*on veut surprendre. Un major

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blie souvent de la rapporter à sa véritable cause. L'esclavage, par exemple, est l'une des plaies les plus hideuses qui aient défiguré et déshonoré Thunaanité. Quoique Ton rencontre aujourd'hui bien peu de personnes qui ne soient persuadées de l'illégitimité radicale^de l'esclavage et qui osent le défendre en principe, il n'a pas encore entièrement disparu de tous les points du globe [1]. Or on sait qu'il doit son origine à

« peut convenir avec l'ennemi qu'on lui enverra un certain a jour une tA)upe de 100 ou de 200 hommes donl le chef se (( diraiavojé pour renforcer la garnison et lui présentera

' « son ordre supposé; le major Tayant pris fera retirer cette or troupe, et ordonnera qu'on ferme les barrières et les por-

' a tes 'jusqu'à ce qu'il ait parlé au gouverneur chez qui il

' « ira effectivement sans cependant lui en parler; à sou re-' i tour, il ordonnera d'ouvrir de la part du gouverneur, el

' c fera enU^r la troupe, qui se rendra maîtresse du corps de tf garde, tandis que ceux qu'on aura mis en embuscade « s'avanceront pour entrer et s'emparer de la place. 11 peut u aussi, etc., etc. Un simple soldat peut faire un signal pen- « dant la nuit pour faire connaître le lieu où U est en fac- « tion... Un seul habitant peut favoriser l'entreprise, etc. » (Le Parfait Ingénietir français, 2« partie, ch. !•', Des surprises par intelligence et par trahison, Paris, 1742.) Dans ces leçons sur l'art de trahir son pays, et je suis obligé 8'en passer, il y a, comme on voit, des instructions «pour tout le monde, depuis le gouverneur d'une place assiégée et ses offlciers jusqu'au simple soldat et au timide bourgeois.

flj Ilyahuit ans que j'écrivais ces paroles : On rencontre bien peu de personnes osant défendre en principe l'esclavage. J'étais loin de penser alors qu'il se ferait en si peu de temps

la guerre. L'homme barbare, qui est parfois plus ergoteur qu'on ne serait tenté de le supposer, a prétendu fonder le droit de réduire son semblable en servitude sur cette argutie, par laquelle il a cherché hypocrite-

un tel mouvement de recul. Les possesseurs de nègres et les journaux esclavagistes du sud des États-Unis ne se gênent plus pour soutenir leur impudente thèse, et ils ont la satisfaction de voir tous les jours s'accrottre de ce côté de TAtlautique le nombre de leurs adhérents. Pour tous ces gens-là du reste, esclavage, absolutisme et obéissance passive à la façon mililaire sont choses qui se tiennent et qui réalisent Tidéal de la bonne organisation social^. Je leurrais citer de nombreuses preuves de ce nouvel esprit de vertige qui contraste si fort avec le progrès général du siècle. Je me bornerai aux extraits suivants de deux journaux du Sud,. l'Examiner et la Revue de Bow^ que cite M. Henry Moreko/ dans une note, page 78, de son livre intitulé La poUti(fU . française en Amérique^ Paris, 1864 :

a L'établissement de cette confédération est une réaction « parfaitement déterminée contre la marche générale de la « civiUsation égarée de notre siècle. A la formule libctié, « égalité^ fratermié^ nous avons résolument substitué esc/au vage, subordination, gouvernement» »

(c C'est bien à tort que Ton met en si grande estime la « liberté civile. Les hommes s'accoutument à croire qu'un fl pays fcst d'autant plus heureux et prospère que ses ciu toyens jouissent d'une plus grande somme de liberté. C'est « là une grande erreur de notre époque... La constitution u des armées nous offre le plus parfait système de gouverneu ment, parce que dans les armées il y a aussi peu de liberté K< que possible, mais beaucoup d'ordre, de subordination et « d'obéissance passive» »

ment à donner à sa cruauté des airs de clémence : « J'ai le droit de tuer un ennemi que j'ai vaincu et fait « prisonnier de guerre ; donc, à plus forte raison, j'ai « le droit, en lui conservant la vie, de le faire mon « esclave. Loin qu'il ait à se plaindre de moi, il m'a « au contraire des obligations. » Je ne m'arrêterai pas à faire voir tout ce qu'il y a de faux dans ce raisonnement sauvage : ici j'ai simplement pour but de montrer que l'esclavage est un des fils premiers-nés de la guerre. Un autre de ses dignes enfants est ce combat judiciaire, si longtemps pratiqué devant la justice féodale, coutume non-seulement irrationnelle en ce qu'elle incriminait souvent l'innocent et innocentait le coupable, mais impie en ce qu'elle sommait insoleoiment Dieu de parler à l'heure et de la manière qu'un juge imbécile avait fixées. On sait qu'elle a été apportée par de barbares guerriers, qui rendaient ainsi la justice dans leurs forêts, et qu'un de ses restes, encore aujourd'hui subsistants, est ce fatal usage du duel, dont les plus déplorables exemples viennent parfois des hommes mêmes qui sont le mieux persuadés de sâ complète déraison. Personne n'ignore que cette tyrannie a ses principaux soutiens parmi les militaires; elle n'en a même plus guère que là, en sorte que nous ne pouvons espérer de voir son règne finir qu'après que celui de la guerre elle-même aura cessé.

§ XII La guerre n'est point an mal nécessaire

Quand on étudie à fond et non pas seulement à leur surface les diverses carrières dans lesquelles se déploie l'activité humaine, on ne peut se défendre de cette triste réflexion : Que de vies s'usent à perpétuer sur la terre l'empire du mal, au lieu de travailler à y faire régner celui du bien, et dans quelles plus vastes proportions que toute autre institution celle des armées . permanentes ne contribue-t-elle pas à ce désordre ! L*€tonnement et le sentiment de la tristesse vont croissant quand on considère que rien de tout cefla n'est nécessaire, et que le mal qu'acceptent si bénigûement l'immense majorité des hommes, leur vient mai- ' quement de leur sottise se laissant exploiter par un nombre, relativement très-petit, d'hommes habilement pervers.

Bien des gens, dont les uns gémissent réellement et les autres font semblant de gémir sur les maux de la guerre, prétendent que c'est un fléau nécessaire, une maladie dont on ne guérira pas l'humanité , parce qu'elle est, djsent-ils, inhérente à notre imperfection. N'en a-t-on pas dit autant de l'esclavage antique, du servage féodal et de l'esclavage moderne des colonies, et ne s'est-il pas rencontré des philosophes même qui ont cru que la société humaine ne pouvait pas se con-

S02 TROISièMB PART»

cevoir sans esclaves? Pour que la guerre continuât d*élre un mal plus nécessaire que Tesclavage, il faudrait que les divers peuples voulussent continuer de demeurer isolés et refusassent absolument des*euteadre et de se lier par des conventions. Or ce que la marche accélérée de la civilisation ne permettra bientAt plus à aucun peuple, même aux Chinois, est dès aujourd'hui rendu impossible en Europe par la facilité et la multiplicité des relations qu'entretiennent ses diverses populations.

La guerre est un mal nécessaire^ une maladie ineurable de l'humanité ! Ceux qui tiennent ce langage ne savest'guère h qui ils se rendent semblables. Essayons de leur faire honte de leur propre image. Supposons des sauvages, vivant éparpillés dans une grande lie de rOcéan, sans lois comme sans abris, se disputant mutuellement et disputant aux brutes une nourriture précaire, réglant tous leurs différends par la force brutale et individuelle, se mangeant même entre eux lorsque la faim les presse. Supposons encore que l'un d'eux, inspiré par une plus haute raison que celle de ses féroces compagnons, puisse leur tenir ce langage : c Nous sommes tous les enfants d'une même famille. « Pourquoi vivre ainsi isolés, errants et oisifs, et nous « entre-dévorer comme des bêtes, quand iluoij^'se- « rait si facile de nous entendre .pour cesser d'être V ennemis et vivre plus heureux ? Construisons des « demeures fixes ; cultivons ce sol dont le produit sera « centuplé ; faisons quelques lois qui définissent sim-

« plement les devoirs et les droits de chacun et lui assu-* <r rent la tranquille possession du fruit de son travail ; a choisissons les plus sages et les plus capables d'entre «c nous et les chargeons de faire exécuter ces lois et ff de décider de quel côté est la justice, quand il suror vient entre nous des contestations particulières où la . « passion trouble notre vue. Opposonsainsi aux erreurs « du sentiment et de la force individuels, qui jugent « mal dans les questions d'intérêt privé, le calme et <x le désintéressement de la raison et de la force de « tous. Formons enfin une seule société de toutes les « tribus qui vivent si misérablement et sans liens^ obm^ <i muns sur cette terre que nous tenons de la bonté du « grand Être. » Assurément plusieurs de ces sauvages seraient soudainement frappés de la justesse de ce langage ; mais assurément aussi un grand nombre, le plus grand nombre même et infailliblement les plus méchants ou les plus abrutis, traiteraient Tinstituteur de rêveur et de îoii et proposeraient de le jeter à la mer. S'il se trouvait dans l'île quelques beaux esprits, ils soutiendraient que Tétat des choses, sans être précisément parfait, est un mal nécessaire, une maladie inhérente à la nature des habitants. Ceux de nos hommes d'État ou de nos beaux-esprits civilisés qui prét^itdept;4ue la guerre eulre les nations est un fléau nécessaire, une maladie dont on ne guérira pas l'humanité, se reconnaissent-ils dans ce miroir ? * * M. Ancillon, ministre protestant et professeur d'histoire à l'Académie royale militaire de Prusse, itprès

30/i TROISIÈME PARTIE

avoir victorieusement démontré que l état actuel des sociétés éternise totÂS les malheurs réunis dans le seul fléau de la guerre [1], se demande si elles doivent rester dans cette situation violente. On ne saurait mieux penser ni mieux dire, et j'avoue que ce début m'avait charmé de la part d'un homme ayant pour mission d'enseigner l'histoire à des militaires. Mais j'ai bientôt éprouvé un pénible étonnement. Presque immédiatement après, le même écrivain combat l'idée d'une association générale des États, par des arguments tirés uniquement de ce qui a existé jusqu'à ce jour, et qui, s'ils eussent été écoutés, auraient empêché de naître tous les progrès qu'ont faits les sociétés humaines. Il pose, à l'usage des nations, des maximes

[1] « L'état de nature dans lequel vivent encore les socié- « tés les unes à Tégard des autres est un état contraire au « bonheur et à la destination de Thomme, où la force « n'existe que pour violer impunément le droit, tandis « qu'elle ne devrait exister que pour le protéger et pour pu- « nir les violateurs. Cet état éternise tous les malheurs « réunis dans le seul fléau de la guerre; il amène des dan- « gers toujours renaissants, ou du moins il entretient des a jalousies, des défiances, des craintes perpétuelles, et pro- « voque des mesures de précaution qui sont elles-mêmes « déjà un mal réel. Les États ne doivent-ils pas tâcher de a sortir de cette situation violente? ne doivent-ils pas le a souhaiter vivement? » {Tableau des révolutions du système politique de l'Europe depuis la fin du quinzihne siècle, Discours prHimmatre^ tome P'*, Berlin, 1803.)

comme, celles-ci : Quiconque^ par la supériorité de ses forces et par saposition géographique, peut nous faire du mal^ est notre ennemi naturel. Quiconque ne peut nous faire du mal^ mais qui, par la mesure de ses forces et par la position où il est^ peut en faire à notre ennemi, est notre ami naturel. Puis, après être revenu sur la nécessité, pour les diverses sociétés européennes^ de sortir de Tétat de nature et d'établir entre elles une garantie sociale du droit, il conseille, comme moyen d'arriver à cette fin, d^oppo^ ser forces à forces^ de contre-balancer l'action par la réaction, c'est-à-dire, en définitive, de faire ce qui a été fait jusqu'ici. Enfin il termine son Discours préliminaire par réhabiliter la guerre, tout en la compa-^ rant aux éruptions des volcans, aux tremblements de terre, aux ouragans et à la grêlé ; comparaison vraie en général, mais fausse dans l'intention de l'auteur, en ce que les hommes ne peuvent rien contre ces grands fléaux de la nature, et que ce qu'ils ont de mieux à faire c'est de s'y résigner, tandis que le fléau de la guerre vient uniquement de leurs passions et de leurs vices, et que tous les maux qui découlent de ces sources impures peuvent et doivent être combattus et sans cesse atténués, comme le reconnaît tout moraliste pour qui justice et progrès sont autre chose que des mots. Il y a soixante et un ans que M. Ancillon commençait la publication de son livre, si remarquable d'ailleurs et de la lecture duquel je reconnais pour mon compte avoir fait grand profit. Depuis, cette

époque, on a coDtinué d'appliquer aux nations euro* péennes son système de contre-forces, et on les a tellement balancées qu'on a donné aux unes le vertige, aux autres des maux de cœur qui ont failli les faire trépasser. Il a eu le temps, n'étant mort qu'en 183T, de voir comment elles se trouvaient de ce régime.

Il y a une autre assertion, qui figure à côté de celle que je viens de réfuter, c'est celle qui fait de la guerre un moyen providentiel de prévenir l'excès de la population : assertion trop peu sérieuse pour qilè '. je la combatte autrement qu'en y opposant ces simples faits. Notre planète n'a aujourd'hui guère plus de 800 millions d'habitants [1]. L'ancien continent, qui

[\] Voici les renseignements approximatifs fournis à cet égard par la statistique :

Europe j, 267,000,000

Asie 400,000,000

Afrique 80,000,000

Amérique 50,000,000

Océanie 20,000,000

817,000,000 En i85B, M. Dieterici, professeur à Tuniversité de Berlin, a donné Tévaluation suivante, qui est beaucoup plus élevée et qui parait exagérée dans les chiffres relatifs à l'Asie et à l'Afrique :

Europe 272,000,000

Asie 750,000,000

Afrique 200,000.000

Amérique 59,000,000

Australie 2,000,000

forme un peu plus des trois cinquièmes des terres habitables, a 747,000,000 d'habitants, c'est-à-dire comprend à lui seul près des quinze seizièmes de la population totale. Une moitié de l'Europe, celle qui se trouve au sud-ouest d'une ligne tirée d'Odessa à Stockholm, etqui occupe en étendue moins de la vingtième partie des terres, comprend le quart environ de la population du globe, et elle pourrait être beaucoup plus peuplée qu'elle ne l'est. La population de la France seule monte aux sept dixièmes de celle de tout le vaste continent du nouveau monde, et il s'en faut bien qu'elle soit aussi élevée qu'elle peut l'être. L'Afrique, qui est plus grande que l'Europe, et surtout la Nouvelle-Hollande, qui n'est guère moins grande, sont presque désertes. De grandes contrées de l'Asie, qui, à d'autres époques, possédaient de florissantes popu-> lations, ont été converties en solitudes par la guerre. Que ceux qui ont peur de manquer de place au soleil se rassurent donc : des milliers de siècles s'écouleront avant que la terre ait plus d'habitants qu'elle n'en peut nourrir, et si jamais ce moment devait arriver, la puissance infinie y pourvoirait. Par quels moyens? nous l'ignorons comme tant d'autres choses. Mais ce que nous affirmons, c'est que ce ne serait ni en char* géant les hommes de s'entr'égorger, ni même en leur interdisant les joies de l'union conjugale : elle aurait plutôt, si l'on peut faire quelques conjectures sur un: sujet aussi vaste pour nos faibles connaissances ac-> tuelles, chargé de l'extinction, soit totale soit par-

tielle de notre espèce, une de ces grandes crises de notre globe, dont la géologie nous montre les traces nombreuses dans le passé, et dont un orgueil ignare se plait h croire la série définitivement close depuis l'époque, relativement si récente, où nous avons été placés à notre tour sur ce monceau de débris de tant d'autres créations.

Quand on exprime devant certaines gens le sentiment d'horreur que fait naitre la pensée de vingt mille cadavres humains qu'un jour de bataille étale sur un champ de carnage, ils répètent en ricanant ce mot de l'un d'eux : Une nuit de Parts ! Mot stupide autant^ que sale; car, pendant le temps nécessaire pour que naisse et arrive à l'âge adulte un homme pourvu de la' force physique, réclamée par le métier des armes, il en meurt plusieurs autres le même jour, en sorte que, pour remplacer ces vingt mille jeunes gens qu'enlève une bataille, il faut qu'il en naisse un nombre tel qu'une ville comme Paris met non pas une nuit mais des années à le produire.

§ xin

L'aetlvité de la guerre eomparée à celle de la paix

Si l'on ne fait plus la guerre, disent ses partisans,

les populations européennes vont perdre Thabitude de

ses mâles exercices et s'amollir dans les délices de la

*' paix ; et dès lors disparaissent de ce monde ces grands

talents que la guerre fait déployer, et ces grandes entreprises auxquelles elles donne naissance. L'abbé de Saint-Pierre, qui s'était fait cette objection, demandait plaisamment si c'était une perte bien regrettable que celle du talent de détruire les hommes, et s'il fallait souhaiter qu'un malade fût à l'extrémité pour que le médecin eût l'occasion de montrer son habileté [1]. Ajoutons que les modernes Bayards qui nous vantent leurs mâles exercices, et qui craignent que nous ne nous amollissions dans les délices de la paix, sont les plus adonnés à ces délices et les plus avides de plaisirs. Leur épicurisme est chose notoire. Qu'ils cessent donc de faire les gens vertueux et de profaner les signes les plus respec-* tables du langage. On ne donne plus le nom de vertu à la rudesse sensuelle de la vie militaire. Ou sait que rien n'est moins fait pour entretenir l'activité utile, et que rien ne favorise davantage les habitudes vicieuses. Qui est plus oisif en effet, dans la majeure partie de sa vie, que le militaire de profession, et quoi de plus fécond en vices que l'oisiveté? La pratique de l'agriculture, des arts mécaniques et libéraux et de tous les travaux de la paix ne demande pas, comme la guerre, une action fiévreuse etun courage à longues intermittences; elle exige un

[i] Supplément à l'Abrégé de projet de paix perpétuelle] ' réponses à la dix-septième et à la dix-huitièmù objectimt ouvrages de polilique^ tome U, Rotterdam, 1733.

/iourage journalier, un déploiement d'activité constante et réglée, bien plus propre à entretenir la vigueur de l'âme et bien meilleure gardienne de Taustérité des mœurs. C'est vraiment une chose étrange que de nous donner pour des sources de grands talents et de grandes entreprises cette énergie dévorante que fait naître le génie malfaisant de la guerre, cet enivrement qui fait courir sans but raisonnable après les hasards et les dangers, cette valeur que j'appellerai de • tempérament bien plus que de conviction et de dévouement. La bravoure qui fait affronter la mort peut sans doute être une vertu digne de toute estime, mais k une condition absolument Indispensable, c'est qu'elle s'exercjB à propos et dans un but légitime, par exemple dans le but de protéger la vie de nos semblables ou de défendre l'indépendance de la patrie véritablement attaquée. Sans cela, la bravoure est témérité, audace, souvent même cruauté et instrument de crime ; car jl y a des actes très-criminels et qui exigent un grand courage. Est-ce que certains bandits, qui exposent journellement leur vie, ne font pas preuve de courage? Les condamne-t-on moins pour 4qla? Est-ce que ceux qui se suicident ne méprisent pas la mort? Leur action cesse- t-elle pour cela d'être coupable? Il y a, au surplus, pour trancher la question,, un critérium bien simple. Quels sont ceux qui fon^le plus de.cas de labravoiure considérée indépen^ damment du but dans lequel elle s'exerce? Inter*fogez le pa«(é et le présent. Parmi les hordes de sau-

Viiges, les plus dégradées et les plus brutales se font perpétuellement la guerre. Et quelle guerre que celle qui a souvent pour internaèdes des festins de chair humaine I Viennent ensuite les peuples barbares, qui prisent fort les combats et l'honneur qu'on en retire, et qui pourraient sur ce point faire la leçon aux plus fiers de nos braves. Enfin, chez les peuples civilisés ou qui passent pour Têtre, les hommes les plus épris de la gloire des armes sont-ils les plus vertueux, les plus bienveillants, les moins ambitieux, les moins vains, ceux en un mot qui ont le plus de valeur morale ? Que chacun fasse appel à ses souvenirs et qu'il écoute la réponse à ces qtiestions avec le calme d'uae raison impartiale.

11 faut qu'une cause soit bien désespérée pour chercher une justification dans ce que notre nature a de plus irréfléchi, de plus passionné, de plus désordonné, et, si j'ai mentionné un pareil argument, c'est pour que je n'aie rien omis des arguments de nos adver* saîrcs [il. Au reste, on verra plus loin, lorsque j'aurai

[1] Voici comment répondait à cette argumentation ij^ des plus honnêtes ministres qu*ait eus la France : « J'en- (t tends une dernière objection : les hommes aiment les ha* « sards, et souvent c'est d'eux-mêmes qu'ils les cherchent. « J'en conviens, plusieurs y trouvent les honneurs et la fbr- «0 tune; mais ceux qui n'ont pour prix de leur sang que la t subsistance la plus indispensable, si ce n'est pas la fbree t qui les engage, si ^ n^est pias la discipline qui les retient,

eu le temps d'exposer un ensemble d'idées qui se tiennent toutes, que nous n'entendons nullement refuser d'ajouter aux avantages des travaux de la paix ceux que peuvent procurer des exercices virils, pratiqués périodiquement, dans la prévoyance de toutes éventualités, mais dirigés dans un esprit civil et social. On verra que nous ne demandons pas que les hommes soient élevés et vivent comme les femmes, ni qu'ils s'étiolent dans les douceurs affadissantes de la

« c'est un sentiment exalté par l'exemple et par Topinion : « mais parce que des hommes auraient été placés daos « une posilioa où leur volonté même les conduirait à « des malheurs, ces malheurs changeraient-ils de na-- (i ture? L'ignorance des hommes du peuple est une minoa rite prolongée, et dans toutes les posi lions où ils se trou- « vent pressés par les circonstances, leur premier choix, leur « premier mouvement ne signifie rien. Il faudrait étudier <( leurs sentiments dans ces moments où déchirés de mille « douleurs, mais conservant encore un souffle de vie, on les a enlève par monceaux du champ funeste où la faux de « Tennemî les a renversés ; il faudrait étudier leurs senti- « ments dans ces lieux désastreux où on les accumule et où a les souffrances qu'ils supportent pour conserver une exis- (c tence languissante ne prouvent que trop le prix qu'ils ce mettent à la conservation de leurs jours et la grandeur du « sacriûce auquel ils se sont exposés; il faudrait encore étu- « dier leurs sentiments dans ces moments où ils ajoutent (( pcut-êlre à tant de maux le souvenir amer de l'erreur d'un « moment, quilesaconduitsàcettedestinée; il faudi*ait surtout « étudier leurs sentiments sur ces vaisseaux enflammés où il

petite civilisation, mais que nous voulons au contraire qu'ils soient toujours prêts à repousser une injuste agression, qui deviendra tous les jours plus improbable et plus difficile dans notre système, mais qui n'en sera pas moins tenue pour possible. Nous n'entendons pas faire l'apologie de la peur ni encore moins celle de la lâcheté. Autant que personne nous apprécions le courage s'exerçant avec intelligence et sagesse ; nous aimons chez un homme une certaine

« n'y a plus qu'un instaat entre eux et la mort la plus « crueUe, et sur ces remparts où un bruit souterrain leur « annonce qu'ils vont être ensevelis sous un amas affreux « de pierres et dépoussière. Mais la terre les a couverts, la « mer les a engloutis, et nous les oublions, et leur voix ab- « solument éteinte ne peut plus accuser les malheurs de la « guerre. Durs survivanciers que nous sommes! C'est en « marchant sur des corps mutilés et sur des ossements hri- « ses, que nous nous réjouissons de la gloire et des hon- « neurs dont nous avons seuls hérité. Qu'on ne me reproche « point de m'èlre arrêté sur ces lugubres images; on ne « saurait trop les présenter, tant on s'habitue, au milieu de a la société même, à ne voir dans la guerre et dans ses hor- « reurs que l'occupation d'une jeunesse brillante, un exer- « cice offert à son courage, et le développement du talent « des généraux. Et tel est l'effet de cette ivresse passagère, « que l'on prend quelquefois le bruit des cercles de la capiu taie pour le vœu général de la nation. Ahl yous qui goua veniez, ne vous y laissez point tromper. » Necker, De l* administration des finances de la France^ tome III, ch. 34, Paris, 1784.) , !

mesure de noble fierté, et nous voulons qu'ayant un juste sentiment de sa dignité, il la fasse respecter par des moyens légitimes et prenne par là l'engagement de respecter lui-même celle de ses semblables.

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