‹ De la guerre et des armées permanentes (volume 2)Chapitre 43 sur 46 · XXI · texte numérisé non relu

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Quelle forme de gonverneiiieiit se prêtera le mUnx à l'association des penples

Une question se présente ici naturellement, et, malgré mon désir d'écarter d'une discussion dans laquelle je voudrais que les partis les plus divers fussent unanimes, tout ce qui est de nature à réveiller et à mettre en jeu les passions politiques, je ne puis me dispenser d'en dire un mot. Quelle est la forme de gouvernement qui se prêtera le mieux à la réalisation et au maintien de l'association des peuples ? Ce sera celle qui donnera aux gouvernés le plus de valeur morale en les disposant toujours davantage à respecter la justice. Or, sans entrer ici dans des explications détaillées, je puis dire au moins qu'à mes yeux un peuple qui comprendrait et pratiquerait le régime républicain dans toute sa sincérité et sa pureté, devrait être le plus sage et le plus juste, le plus austère dans ses mœurs en même temps que le plus éclairé, le plus ami de l'ordre et par conséquent le mieux disposé a respecter l'autorité, qui là seulement peut être constamment empêchée de s'écarter du véritable but de son institution. Mais, à l'heure qu'il est, ce régime ne parait pas en grande faveur,

même dans les pays de TEurope qui racclamaient naguère avec le plus d'enthousiasme, et j'avoue qu'à s'en tenir à la définition que je viens d'en donner, on ne trouve pas beaucoup de peuples qui méritent d'avoir une pareille forme de gouvernement. Il faut convenir du restequ'on ne saurait raisonnablement compter sur les autres régimes politiques pour qu'ils travaillent à leur faire mériter celui-lh. Ma croyance privée est que l'Europe y reviendra un jour, quand elle en aura été rendue plus digne par de nouvelles expériences qui lui manquaient apparemment. On peut sans doute m'objecter que l'opinion que j'émets à cet égard n'est qu'une opinion isolée au milieu de beaucoup d'autres opinions contraires. Je tiens grand compte de ces opinions quand elles sont sincères et désintéressées, et je reconnais que je n'ai nullement le droit de lier à des sentiments privés et à des affections personnelles le succès de la grande entreprise dont je traite en ce moment. Je désirerais seulement que tous ceux qui partagent notre horreur pour la guerre et qui demandent avec nous la suppression des armées, comprissent bien les conséquences de celte demande, et que, voulant le but, ils voulussent aussi les moyens. Quelle est en effet la plus forte objection de nos adversaires communs? C'est incontestablement celle-ci, qui revient à chaque instant dans leurs discours : « Quand vous aurez ima- « giné la meilleure possible des combinaisons théori- « (pies, quand vous l'aurez mise en pratique, en sup- « posant même que tous les souverains actuels soient

« amis de la paix, vous aurez beau faire, vous n*em- « pécherez pas d'arriver, plus tôt ou plus tard, un « moment où, dans le sein même de votre association, « quelque monarque ambitieux oïl cupide, né avec « Tamour de la gloire et la passion des conquêtes, qui « est une des passions de la nature humaine, doué « d'une grande habileté et se voyant placé par sa nais- « sance ou par quelque au're caprice du hasard Ma « tête d'une puissante nation, croyant être ou voulant « devenir plus fort k lui seul que le reste de la confé- « dération, cherchera et trouvera des occasious pour « troubler votre concert universel, soit par la violence « soit par la ruse, et pour démolir à son profit ce bel « édifice pacifique que vous aurez eu tant de peine h « construire. » En rappelant cette objection, je ne la donne pas pour insoluble : je crois avoir démontré qu'il existait des moyens de mettre à la raison ce monarque même, quelque puissant ou habile qu'on voulût le supposer. Je veux seulement montrer quelles sortes de difficultés et de dangers peut rencontrer, sous le régime monarchique, l'institution dont nous attendons la réalisation. Cette réserve faite de mes appréhensions privées, je suis disposé, je le répète, à faire des concessions pour intéresser au succès de notre œuvre des opinions qui sur un autre terrain se montrent inconciliables. Je dirai donc que la forme de gouvernement appelée monarchie constitutionnelle, et qui existe aujourd'hui dans plusieurs États européens, se prêtera aussi, quoique avec moins de facilité, à la

éalisation de Tassociation des peuples. Restent les [uelques États comme la Russie, T Autriche, etc., ur lesquels s'appesantit encore le joug de Tabsoluisme. C'est de ce côté qu'on rencontrera Te plus d'obsacles; car, il ne faut pas se le dissimuler, la grande nesure de l'union des peuples ne serait qu'un mot, ii elle n'était pas accompagnée de la reconnaissance expresse de plusieurs' libertés fondamentales, telles jue la liberté religieuse, la liberté de la presse, la li- 3erté de l'enseignement, la liberté des échanges, et l'aulres, qui supposent la chute de toutes ces barrières auxquelles l'absolutisme a plusieurs raisons de tenir. Ce qui le désolera surtout, ce sera la suppression de ses armées permanentes, but principal de Tumon, et la nécessité de reconnaître une raison supérieure et une force commune, auxquelles il devra subordonner son jugement et sa -volonté personnelle. Un pouvoir absolu ne se comprend qu'en Çieu, parce qu'il y est uni à une science et une sagesse infinies et qu'alors il ne peut en être fait qu'un urage parfait. Mais entre les mains d'un simple mortel, sujet k tant d'ignorance et d'imperfection, c'est une cause incessante de perversion pour celui qui l'exerce et de maux pour les peuples qui y sont soumis. Un tel pouvoir est de sa nature essentiellement envahissant; habitué à ne pas rencontrer de résistance dans ce qui l'entoure, il tend à s'accroître toujours au dehors, et les succès qu'il y obtient, loin d'assouvir sa passion absorbante, ne font que l'aiguillonner davantage : aussi l'histoire nous

dit-elle que toujours et partout la monarcbie puissammeut organisée a visé à la monarchie universdle, et que dans ce but elle a entretenu ces grandes armées permanentes qui dévorent la substance des nations et entrepris ces guerres qui engendrent tant de calamités. On ne peut donc guère s'attendre h ce que les monarchies absolues encore existantes veuillent entrer dans la confédération [1]. On verrait bien comment, en se

[i\ Vers le milieu du siècle dernier, Rousseau signalait les obstacles invincibles que le système monarchique, tel qu'il existait de son temps dans la plupart des États européens, opposait au projet de paix perpétuelle de l'abbé de Saint-Pierre. Mais, depuis un siècle, les grands événements politiques survenus dans ces États ont levé plusieurs de ces obstacles. Je n*en crois pas moins utile de méditer encore aujourd'hui sur ces paroles fort sensées du grand écrivain, qui n'a pas toujours mis son éloquence au service d'une aussi bonne cause : « Toute l'occupation des rois ou de ceux qu'ils « chargent de leurs fonctions se rapporte à deux seuls ob- « jets , étendre leur domination au dehors et la rendre plus « absolue au dedans : toute auti»e vue ou se rapporte à « l'une de ces deux ou ne leur sert que de prétexte ; telles i( sont celles du bien public, du bonheur des sujets, de la (( gloire de la nation, mots à jamais proscrits du cabinet et « si lourdement employés dans les édits publics qu'ils n'anv noncent jamais que des ordres funestes, et que le peuple « gémit d'avance quand ses maîtres lui parlent de leurs « soins paternels. Qu'on juge sur ces deux maximes fonda- « mentales comment les princes peuvent recevoir une pro- « position qui choque directement Tune et qui n'est guère

CONSIDÉRATIONS MORALES ET POLITIQUES 38t

en an t à l'écart, elles se trouveraient du vide qui se erail autour d'elles. Si elles prenaient l'offensive, on

< plus favorable à Taulre. Car on sent bien que, par la diète ( européenne, le gouvernement de chaque État n'est pas

< moins fixé que par ses limites, qu'on ne peut garantir les

X princes de la révolte des sujets sans garantir en môme

X temps les sujets de la tyrannie des princes, et qu'au tre-

tr meut l'institution ne saurait subsister. Or je demande s'il

:< y a dans le nionde un seul souverain qui, borné ainsi

« pour jamais dans ses projets les plus chéris, supportât

« sans indignation la seule idée de se voir forcé d'être juste

« non-seulement avec les étrangers mais même avec ses pro*

<' près sujets. 11 est facile encore de comprendre que d'un

« côté la guerre et les conquêtes, et de l'autre côté les pro-

'< erès du despotisme s'entr' aident mutuellement; qu'on

« prend à discrétion, dans un peuple d'esclaves, de l'argent et

H des hommes pour en subjuguer d'autres; que réciproque-

« ment la guerre fournit un prétexte aux exactions pécu-

« ciaires et un autre non moins spécieux d'avoir toujours

« de grandes armées pour tenir le peuple en respect. Enfin

« chacun voit assez que les princes conquérants font pour

« le moins autant la guerre à leurs sujets qu'à, leurs en-

« nemis.... Quant aux différends entre prince et prince,

« peut-on espérer de soumettre à un tribunal supérieur des

« hommes qui s'osent vanter de ne tenir leur pouvoir que

« de leur épée, et qui ne font mention de Dieu même que

« que parce qu'il est au ciel ? Les souverains se soumettront-

« ils dans leurs querelles à des voies juridiques que toute

(' la rigueur des lois n'a jamais pu forcer les particuliers

M d'admettre dans les leurs? Un simple gentilhomme offensé

« dédaigne de porter ses plaintes au tri1)unal des maréchaux

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serail fortifié contre elles par Fassociation et en mesure de repousser promptement et avec succès leur injuste agression. Dans le sentiment de sécurité qui naît de l'union, on attendrait que le lerops achevât leur éducation et qu'à leur tour elles vinssent solllciier leur admission dans la grande famille.

On demandera sans doute si la confédération des nations européennes ne pourrai! pas aussi, à mesure que les circonstances favorables se présenteraient, attirer dans son sein d'autres nations des autres parties du monde, particulièrement des Amériques. Rien ne sera plus raisonnable ni plus praticable. Mais le plus pressé est de réaliser la grande association européenne.

B de France; et vous voulez qu'un roi porte les siennes à la « diète européenne!... Les minisires ont besoin de la guerre « pour se rendre nécessaires, pour jeter le prince dans des « embarras dont il ne se puisse tirer sans eux et pour per- « dre l'État, s'il le faut, plutôt que leur place ; ils en ont be (( soin pour vexer le peuple sous prétexte des nécessités « publiques; ils en ont besoin pour placer leurs créa- « tures, etc., etc.... Ils perdraient toutes ces ressources par « la paix perpétuelle. Et le public ne laisse pas de deman- « der pourquoi, si ce projet est possible, ils ne Font pas ff adopté 1 II ne voit pas qu'il n'y arien d'impossible dans ce projet, sinon qu'il soit adopté par eux. Que feront-ils donc « pour s'y opposer? Ce qu'ils ont toujours fait : ils le tour» « neront en ridicule. » (Jugement ftvr la paix perpétuelle, tome l«s Paris, 1835.)

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