XXIV
L 'avenir que prépare l'association des peuples sera»t-il dépourvu de poésie?
Parmi nos adversaires, il en est quelques-uns dont je n'ai rien dit encore et à qui je dois une réponse.
Ceux-là ne reprochent pas à l'avenir que le présent annonce et prépare d'être trop beau. Les yeux sans cesse tournés vers un passé qu'ils regrettent et qu'ils voudraient faire revivre, ils le trouvent supérieur au présent et surtout à l'avenir, par cela seul qu'ils y voient plus de poésie et de pittoresque. Il faut s'entendre et ne pas se contenter de lire quelques pages du grand livre de la nature sans tourner les feuillets. Il est incontestable qu'à mesure que le progrès de la civilisation introduit le bon et l'utile dans la vie humaine, il y a un certain pittoresque et une certaine poésie même , si l'on veut, qui en disparaissent. Assurément, il y a plus de pittoresque dans une forêt vierge et dans ses sauvages habitants que dans nos champs ensemencés et dans les populations qui les arrosent de leurs sueurs ; dans les cérémonies payennes et les pompes éblouissantes des cultes qui parlent aux yeux et à l'imagination, que dans la noble simplicité d'un culte s'adressant avant tout à la raison, ne donnant aux sens que leur stricte et légitime satisfaction, et ne réunissant les hommes que pour leur apprendre chaque fois à faire un nouveau pas dans la voie de leur véritable amendement; dans un vieux monastère, caché au fond d'un frais vallon , ou dans un château gothique, assis fièrement sur un roc escarpé, que dans une rue bien alignée de nos cités ou dans l'élégante villa d'un commerçant enrichi; dans une de ces bandes de brigands ou de mendiants, fort beaux en peinture et dont les espèces s'éteignent heureusement, que dans
une famille d'artisans honnêtes et timides; dans une armée rangée en bataille ou paradant m soleil, que dans une troupe d'ouvriers travaillant dans un atelier. Mais, sous ce pittoresque du passé, il faut voir aussi les affreuses réalités qu'il recouvrait et qui composaient la majeure partie de la vie humaine. 11 faut voir, dans cette forêt vierge, l'hébétement ou la férocité de ces hordes qui s'y disputaient avec les bêtes leur chétive nourriture ; dans ces multitudes, qui ne sont religieuses que par les sens et l'imagination, cette absence affligeante de véritable développement intellectuel et surtout d'amélioration morale ; aux pieds de ce vieux monastère ou de ce château gothique, ces populations dégradées et vivant honteusement d'abrutissantes aumônes [1] ; parmi cts bandits ou ces estropiats, la
[1] Je me trouvais naguère dans une vallée de la Norman^ die, que se partageaient autrefois un couvent et un château féodal autour desquels végétaient de rares et pauvres habitants. Elle est maintenant couverte d'usines de toute espèce, de riches cultures et de riantes maisons de campagne, et habitée par une population nombreuse, active et aisée. En visitant les ruines du couvent, je remarquai sur un pan de muraille ces vers fraîchement tracés :
Trop heureux qui vivait
Dans ces siècles sui)liines Ob, du génie humain dorant encor les cimes, Le vieux soleil gothique k Thorizon moarait.
Dans le même moment, un de ces robustes mendiants
barbarie et la fainéantise; dans ces brillants soldais enfin, les instruments aveugles du despotisme et de la destruction et les désœuvrés corrupteurs des mœurs. C*est pour le sage un spectacle qui navre le cœur, que celui de toutes les misères dont l'humanité a été accablée jusqu'ici, et loin qu'il regrette de voir s'amoindrir cette source de tristes émotions et de peintures dramatiques, il voudrait pouvoir la tarir entièrement; et en cela il ne croirait nullement dépouiller Texistence humaine de sa meilleure et plus noble poésie. 11 y aura toujours, dans le monde physique comme dans le monde moral, de quoi éveiller et nourrir le sentiment du beau, et les artistes qui craindraient de manquer désormais de sujets propres à exercer le génie, prouveraient par là qu'ils sont aussi dépourvus d'intelligence que détalent. Est-ce que l'homme, en arrachant h la nature une partie de ses secrets et en la forçant à se plier avec moins de résistance
comme on en voit encore quelques types en Normandie, autrefois leur terre classique, vînt rôder autour de moi. Ce rapprochement fît soudain naître dans mon esprit la réflexion suivante : Celui qui a ainsi exhalé sa plainte d'être né quel-* ques siècles trop tard, ne sait pas apparemment, à moin» qu'il ne descende d'un Montmorency ou d'un Hohan, que, dans ces temps qu'il admire et qu'il regrette, son prétendu bonheur eût été peut-être celui de cet être dégradé, qui, ne trouvant plus à la porte du couvent ou du château la pitanrc de ses ayeux, exploite la curiosité des passants*
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à ses besoins, ne découvre pas de nouvelles sources de douces émotions et de sentiments élevés? Parce qu'il aura émoussé les plus ru^es aspérités de son séjour, parce qu'il aura fait de prodigieux efforts pour en chasser la misère et l'ignorance, qui y occuperont toujours une trop grande place, parce qu'il aura défriché des plaines, assaini des vallées, abrégé l'espace et ménagé le temps et la peine, on crie que tout est perdu pour les arts. Mais les grandes scènes de la nature né sontelles pas toujours là pour inspirer qui sait les regarder et qui les comprend? A-t-on supprimé les montagnes et les vallons, les torrents et les ruisseaux, l'Océan et les tempêtes, les volcans et les tremblements de terre, les nuages et la foudre? En atténuant autant que possible les incendies, les inondations et la peste, en cherchant surtout à prévenir désormais cet autre fléau qui les résume tous, l'horrible fléau de la guerre, supprime-t-on cette riche nature morale, qui doit aller toujours s' épurant et s'agrandissant, supprime-t-on la lutte du bien contre le mal, les efforts de la volonté contre les passions et les intérêts, les innombrables douleurs de l'épreuve? Poètes, peintres, statuaires, artistes de tout genre, au lieu de prostituer votre talent à décrire, ou à représenter des batailles aussi hideuses au point de vue moral que dégoûtantes et ineptes sous le rapport artistique, célébrez la dignité humaine restaurée, lî liberté près d'être reconquise et toutes les merveilles d'un monde nouveau d'idées et de sentiments. Marchez avec les générations nou-
velles, confiants dans l'inépuisable fécondité de la nature, vers cet avenir aux confins duquel nous touchons déjà et qui vous ouvre de nouveaux horizons. Si quel" quefois vous aimez comme nous à reporter vos regards vers les temps anciens, que ce soit pour exciter cet intérêt de curiosité qui s'attache naturellement aux souvenirs et aux vieux débris, et non pour soupirer ridiculement d'inutiles et coupables regrets. Quand vous nous peindrez les ruines, belles uniquement en tant que ruines et vues de loin, d'un lugubre passé, que ce soit surtout pour nous ramener ensuite,. pleins de reconnaissance pour l'infinie bonté de Dieu, vers un présent meilleur malgré ses misères encore trop nombreuses, et pour nous mieux faire pressentir, par la comparaison de ce qui fut avec ce qui est, ce qui doit être et ce qui sera.
§ XXV VIee de réducation actuelle
Notre dernier mot s'adressera aux amis de la paix. Nous les conjurons d'y penser : s'ils veulent arriver au but qu'ils se proposent d'atteindre, ils doivent commencer par élever leurs enfants autrement qu'on ne le. fait aujourd'hui, leur mettre entré les mains dos livres dans lesquels l'histoire réelle leur soit montrée sous son véritable jour, et ne confier le soin de former leur esprit et leur cœur, quand il leur est impossible
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de s'en charger eux-mêmes, qu*à des maîtres éprouvés cl très-fermement dévoués à l'œuvre de l'abolition de la guerre. L'éducation actuelle est en contradiction permanente avec nos principes. Elle n'est nullement propre à inspirer aux jeunes gens des sentiments pacifiques. La poésie et tous les autres arts contribuent h altérer leurs dispositions bienveillantes, en leur faisant admirer les exploits militaires, dont ils ne leur montrent que le côté brillant, leur en dissimulant toujours les côtés odieux. Ils fascinent leurs regards par des trophées étincelants et charment leurs oreilles par des chants de triomphe, quand il faudrait frapper leur imagination de ces spectacles affreux qui se montrent à chaque pas sur les champs de carnage. Les divins accords de l'art le plus doux, de celui qui dispose le plus les êtres doués de sensibilité à se rapprocher et à s'entr'aimer, sont employés à exalter la plus dure et la plus farouche des passions et mis au service de la science de la destruction. Que de jeunes gens , rien qu'en regardant parader un régiment au son d'enivrantes harmonies, se sont cru une vocation pour la profession des armes, et ont ainsi laissé détourner de leurs fins et déplorablement égarer leur activité et leur énergie! Quel désenchantement lorsqu'en un jour de bataille ils n'ont plus entendu d'autre musique que l'effroyable tonnerre de la canonnade et des feux de pelotons, mêlé aux gémissements des mourants, et lorsque ces beaux uniformes et ces armes qu'on avait fait scintiller à leurs yeux éblouis ont été
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souillés de sang et couverts des entrailles jaillissantes de leurs compagnons d'infortune ! Disons enfin qu'en cette matière les auteurs grecs et latins abondent en exemples et en principes mauvais, tout en étant, sur d'autres sujets, pleins de beaux exemples et de bons préceptes. A Dieu ne plaise que je propose de les exclure de rinstruclion classique! Mais je voudrais qu'on ne les fit servir à l'éducation qu'accompagnés d'enseignements destinés à en prévenir les dangers, La philosophie .a pour mission d'enseigner que la véritable gloire, pour les individus comme pour les nations, consiste à faire du bien aux hommes, en améliorant leur condition matérielle et surtout en faisant progresser leur intelligence et leur moralité, et non à ajouter toutes sortes de fléaux aux maux inévitables qui sont naturellement attachés à la condition humaine. Mais sa tâche est rendue plus difficile quand déjà les études historiques et esthéii(|ues ont imhu les jeunes gens de faux principes. Il faut donc que 1 histoire leur soit enseignée désormais avec plus de saine critique, et que leur éducation littéraire se fasse dans un nouvel esprit. Encore une fois, si les amis de la paix tiennent à être conséquents à leurs principes, ils doivent écarter avec le plus grand soin de l'éducation de leurs enfants tous les enseignements et tous les exemples qui y sont opposés. Cet avertisseuïent de notre part ne leur semblera point trop sévère, s'ils veulent bien considérer que nous le leur devions pour que nous eussions la conscience d'avoir rempli envers
tous le rôle de sainte direction que nous avons osé prendre ici, en consultant peut-être plus Vardeur de BOtre foi que la mesure de nos forces.