‹ De la guerre et des armées permanentes (volume 3)Chapitre 47 sur 54 · XX · texte numérisé non relu

XX

Fonetlon d*nn tribnnal suprême et d'ane force cominime

La France et TAngleterre sont incontestablement à la tête de la civilisation moderne par les lumières, l'industrie et l'esprit progressif. La France est, parmi les nations continentales, la première et la plus puissante par sa position, la richesse de son sol et le caractère initiateur de ses habitants. L'Angleterre est la première des nations maritimes et commerçantes. C'est donc à ces deux nations qu'il appartient d'entrer les premières dans les voies nouvelles et d'y attirer à leur suite, par la persuasion et l'efficacité de l'exemple, les autres nations attardées de l'Europe. Aussitôt qu'elles voudront s'entendre^ elles seront toutes-puissantes pour le bien, et elles mériteront la reconnaissance et les bénédictions du monde. Il est évident que, dans la constitution actuelle des diverses nations européennes, il n'y en a pas une qui soit assez puissante pour oser se mesurer contre les forces réunies de toutes les autres. Je n'excepte pas même ce qu'on appelle souvent le colosse russe, et qui est bien loin de mériter ce nom ; car ce qui fait la force réelle, ce n'est pas une grande étendue de pays occupés par des populations éparses, à demi barbares, sans unité de mœurs, de langage, d'intérêts, et toujours prêtes d'ailleurs à secouer le joug de fer sous lequel elles gémissent. Lors

Dfgitized by VjOOQIC

doue que la grande confédération des divers peuples se sera établie, la paix du monde sera infailliblement assurée. Deux fois l'Europe conjurée a eu raison du plus grand guerrier des temps modernes, et il était juste,. reconnaissons-le, que celui-ci tombât le jour où il était devenu évident qu'il mentait à son origine et qu'il n'avait travaillé qu'à reconstruire l'absolutisme au profit de son ambition personnelle.

Je suppose l'association entre les principaux États européens formée par l'initiative et sur la proposition de la France et de l'Angleterre, initiative et proposition dont je tiens le succès pour infaillible le jour où ces deux grandes nations voudront abjurer tout sentiment de rivalité et se donner franchement la main. Le Tribunal suprême est institué et installé, et la force qui lui est nécessaire pour faire au besoin exécuter ses jugements est organisée [1]. Voyons comment il fonctionnera.

Il est clair que toute nation qui est entrée librement dans l'association a pris d'avance l'engagement, en cas de difficultés et de contestations avec ses coassociées,

[Ij Je ferai voir bientôt, dans rarlicle où j'aurai à parler d'un système transitoire de défense, comment, en supprimant la profession militaire et l'organisation actuelle des armées permanentes, on peut très-facilement établir une force publique imposante, qui n'aura rien de commun avec ces armées, et qui se tiendra toujours prête à faire respecter les jugements du tribunal suprême.

de s'en rapporter au jugement du Tribunal suprême et de s'y soumettre. Les injures qui sont ordinairement des causes ou des prétextes de guerre, et dont une nation en corps ou de simples particuliers peuvent avoir à se plaindre de la part d'une autre nation et à demander le redressement, sont de deux sortes ; ou elles sont le fait de simples particuliers, agissant à Tinsu et sans Tassentiment de leur souverain, ou elles sont le fait même du souverain, qui violerait, par exemple, les conditions des traités ou toute autre garantie de bon voisinage, établie explicitement ou implicitement par le pacte fondamental d'union. Dans l'un et l'autre cas, le souverain de la nation lésée portera sa réclamation devant le Tribunal suprême, qui jugera si elle est fondée ou non, et qui, dans la première supposition, mettra le souverain de la nation lésante en demeure ou d'exiger de ses sujets ou d'accorder lui-même, selon les cas, la réparation* à laquelle l'offenseur aura été condamné. Presque toujours, lorsqu'il s'agira d'injures provenant de' simples particuliers, la réparation sera accordée, et tout se terminera pacifiquement. Mais il pourra arriver que la satisfaction soit refusée, particulièrement lorsqu'il s'agira d'injures provenant du souverain lui-même. Alors le Tribunal suprême déclarera que la nation lésante a manqué à l'engagement qu'elle avait pris comme toutes ses coassociées de respecter les décisions du pouvoir représentant la communauté. Afin d'apporter dans l'exercice de son autorité le plus de maturité et de modération possible,

il fixera un délai passé lequel, si la résistance à son autorité continuait, il déclarerait que la nation infidèle à sa promesse est retranchée de la confédération. De ce moment, tout rapport des nations associées avec la nation retranchée devra cesser. Cette peine, véritablement terrible au point de vue élevé d'intelligence et de moralité où nous supposons les associés arrivés, suffira le plus ordinairement pour ramener à la raison la nation qui se serait ainsi isolée. S'il arrivait enfin, ce qui est bien peu probable, mais ce qu'il faut prévoir, car nous ne nous attendons point à voir jamais l'amourpropre, l'opiniâtreté et les mauvaises passions entièrement extirpés de la nature humaine, s'il arrivait, dis-je, que la nation en question prît une attitude décidément hostile et qu'elle en vînt à porter la guerre sur le terrain de la confédération, ce serait alors le cas où les nations, obligées aussi bien que les individus de veiller h leur conservation par une légitime défense, sont replacées dans l'état de nature et doivent repousser une injuste agression. Le Tribunal suprême ordonnerait de diriger contre les agresseurs les forces de la confération, et Ton conçoit facilement que ces forces réunies en auraient fini bientôt avec les perturbateurs de l'ordre général, qui voudraient engager une lutte aussi inégale. Plus la confédération aura d'étendue, moindres seront les chances pour que cette lutte insensée s'engage, ou pour qu'une fois engagée elle se prolonge. Il faut bien comprendre que, dans l'ordre de choses sur lequel nous raisonnons, du côté de ceux qui au-

CONSIDÉ» VTIONS MORALES ET POLITIQUES 371

raient épuisé tous les moyens que peut suggérer la raison pour vivre en paix avec leurs voisins et qui se verraient encore injustement attaqués, se trouverait, indépendamment de la supériorité de force physique, une immense force morale, naissant du sentiment de leur bon droit et de la réprobation universelle qui s'élèverait contrt.» les agresseurs.

L'ordre de choses dans lequel il s'agit de faire entrer aujourd'hui les différents peuples étant entièrement nouveau, personne ne peut avoir la prétention de résoudre dès à présent toutes les questions de détail qui se rattachent à l'organisation de Tassocialion, par exemple, les questions de savoir où siégera et comment se composera le Tribunal suprême ; si chaque nation confédérée, petite ou grande, y enverra un même nombre de représentants ou un nombre proportionné à son étendue ; dans quelle proportion les nations associées contribueront à fournir la force nécessaire pour faire exécuter ses jugements, s'il venait à en avoir besoin, etc., etc. Ce sont là autant de questions au sujet desquelles on ne saurait aujourd'hui vouloir prendre un parti définitif, mais sur lesquelles il convient cependant de porter dès à présent son attention, afin que des solutions soient au moins pré-*parées quand viendra le moment de l'exécution. Ce qui importe le plus pour le présent, c'est de propager ridée de la nécessité et de la possibilité que les peuples s'unissent pour rendre désormais la guerre impossible, ou au moins pour en réduire aux plus minimes pro-

portions les désastreuses conséquences dans les cas toujours plus rares où elle deviendrait inévitable. Gela bien compris et la volonté de mettre la main à Tœuvre naissant enfin, Texécution s'ensuivraavec les perfectionnements auxquels il n'est donné à personne d'arriver du premier bond et que Texpérience seule pourra indiquer. Je n'avais donc point à discuter ici les diverses questions relatives aux détails d'exécution, et je me contente de dire que le nombre de membres dont se composera le Tribunal suprême, quel qu'il soit, serait, si cela dépendait de moi, peu considérable. « Eh quoi ! diront certaines gens, c'est à un nouveau « conseil des Dix que vous allez confier le pouvoir « exorbitant de régler souverainement, sans contrôle. « ni veto des parties intéressées, les destinées de l'Eu- « rope, du monde peut-être ! » Que l'on se rassure, s'il est vrai que l'on ait réellement peur. Je n'accorde au Tribunal suprême qu'un pouvoir dont on ne peut pas abuser, et dont jusqu'à ce jour les conseils politiques n'ont pas fait grand cas, celui d'empêcher le mal. S'il s'agissait de lui conférer des fonctions politiques et législatives en permanence, je serais le premier à reculer devant la pensée de créer aujourd'hui un tel pouvoir. Mais, une fois que le pacte d'union, fixant les lois fondamentales des rapports internationaux, aura été rédigé et librement accepté d'ailleurs par toutes les nations confédérées, le Tribunal suprême n'aura plus à exercer que des fonctions judiciaires, qu'un rôle de conciliation, et ici non-seulement il n'y

a aucun inconvénient, mais il y a plnsieurs avantages à ce que ses jugements soient sans appel, et doivent absolument recevoir leur exécution sans avoir besoin d'être soumis à la sanction préalable des parties intéressées. Il ne faut pas non plus se le représenter occupé à entasser sophismes sur sophismes comme certains parleurs de telles assemblées, brouillant les intérêts des provinces et des particuliers comme tels hommes d*État et tels administrateurs. 11 contribuera, j'espère, à amoindrir l'importance personnelle que s'attribuent ceux qui sont en possession de cette belle besogne, mais il ne les dépouillera pas ; car, en supposant les nationalités formées autant que possible d'éléments sympathiques et naturels, de véritables raisons d'être, établies sur la communauté d'origine, de langue, de mœurs, de climat, etc., il importe que chacune des nations confédérées conserve sa liberté et son individualité propre, s'organise et se gouverne intérieurement comme elle l'entendra, en respectant, cela va sans dire, les limites qui auront été convenues dans l'intérêt commun de la confédération. Son rôle à lui sera plus digne. Sorte de providence terrestre, il veillera silencieusement et en se tenant toujours par la pensée sous le regard de la Providence divine, à ce que rien ne vienne troubler l'ordre général et la paix de la communauté. 11 ne fabriquera pas de lois, il appliquera celles de l'éternelle sagesse. Un pareil rôle demande plus de sens et surtout plus d'honnêteté que de faconde, et ne peut êlre rempli que par des hommes

réunissant k une haute capacité la plus haute vertu, véritable élite, tête et cœur de Thumanité. Or on peut absolument trouver en Europe quinze ou vingt sages de cette trempe ; on n'en trouvera jamais des centaines [1], Pour trouver ces quelques véritables sages, il n'y a, selon moi, qu'un moyen, c'est de he les payer qu'en monnaie de vénération et de reconnaissance. Toutefois, comme il peut s'en rencontrer parmi les hommes dénués de fortune, et que môme c'est là plutôt qu'ailleurs qu'il s'en rencontrera, il ne faut pas que cette circonstance mette celui qui serait jugé digne d'une aussi grande mission dans l'impossibilité de la remplir, et par conséquent de l'accepter. 11 convient, dans ce cas, de le défrayer, par une modeste indemnité, des dépenses de strict nécessaire qu'entraînerait pour lui et sa famille l'acceptation de son mandat [2]. Mais qu'on se garde bien de l'enrichir. Cette

[i] On remarquera que je ne dis pas qu'on ne trouverait point en Europe des centaines d'hommes capables ni des centaines d'hommes vertueux. A Dieu ne plaise qu'elle soit réduite à un tel état de pauvreté ! Il y a au contraire, d'une part beaucoup d'hommes capables mais qui manquent d'honnêteté, et de l'autre beaucoup plus encore d'hommes vertueux mais malheureusement sans capacité soit naturelle soit acquise. Je dis, ce qui est fort différent, qu'on ne trouverait pas en Europe des centaines d'hommes réunissant à une haute capacité la plus haute vertu,

[2] Je mets à part les frais de voyage, de courrier» et de

suprématie nouvelle devra se distinguer de celles du passé par sa sublime simplicité et ne briller que par Téclat de ses mériles éminents ; elle n'aura d'aulre cortège, d'autre garde que Famour et la gratitude des peuples. Est-ce que ce genre de royauté n'est pas une création digne du siècle? Peut-être répondra-t-on : « C'est trop beau. » Nous savons ce que veut dire et ce que cache cette réponse, que l'on a répétée toutes les fois qu'il s'est agi de faire un pas en avant, et qu'après avoir de toutes ses forces résisté au progrès, on s'est trouvé à bout d'arguments et de moyens. Si l'on écoutait ceux qui tiennent ce langage, l'humanité resterait éternellement embourbée. Mais cette fois encore elle marchera, malgré leurs efforts pour l'entraver. Elle n'aura pas peur comme eux de l'excès du beau.

bureaux, qui seraient bien loin toutefois d'égaler les énormes dépenses nécessilées par ces splendides ambassades que les divers États européens entretiennent aujourd'hui. Car un des avantages, très-secondaire assurément, mais qui mérite d'être noté, du système proposé, serait de rendre complètement inutiles et par conséquent de permettre de supprimer ces ruineuses ambassades. En effet le représentant ou les représentants de chaque nation confédéiée auprès du Tribunal suprême, correspondant habituellement avec elle, ce Tribunal serait constamment tenu au couranc de tout ce qui surviendrait d'important dans chacune d'elles, et chacune d'elles à son tour serait informée par son représentant ou ses représentants respectifs de ce qui se passerait chez ses coassociées.

sachant trop bien qu'au milieu de tous ses progrès, il lui restera toujours une sonjme très-grosse de mal.

Page 1